‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 4)Chapitre 101 sur 126 · I. — Principes · texte numérisé non relu

I. — Principes

Il est démontré qu'une vaste et dangereuse conjuration a acquis depuis 1814 assez de force et de moyens d'action pour s'être emparée d'une foule de ressorts dans les administrations publiques. Cette conjuration a paru moins évidente aux yeux du monde, aussi longtemps qu'elle ne se montrait pas à découvert et qu'elle ne sortait pas du domaine des théories.

Rien n'étonne sur ce terrain; les discussions, les prétentions, les contradictions lui appartiennent de plein droit. Le jour où j'ai vu que les saines doctrines étaient attaquées avec impunité, et que, refoulées pas à pas dans un cercle journellement plus étroit, elles risquaient d'élre étouffées, j'ai vu la révolution avec ses conséquences inévitables, le désarroi, l'anarchie et la mort, là où beaucoup d'autres ne voyaient encore que des lumières aux prises avec des préjugés.

La conjuration n'avait fait jusqu'alors que reconnaître son terrain et le préparer. Elle a grandi, et elle a dû grandir grâce aux instruments qu'une trop déplorable erreur lui a permis de se créer.

Elle ne tarda pas à descendre de la sphère intellectuelle dans celle des faits matériels. Un mot lui a suffi pour gagner la

faveur publique. Ce mot fut celui de Constitution, de tous le moins précis, le plus sujet à interprétation et le plus facile à populariser, car il opère sur la masse des peuples au moyen des espérances. Dites aux hommes qu'au moyen d*un seul mot vous leur assurez des droits, une liberté que la masse confond toujours avec la licence, une carrière à toutes les ambitions et du profit pour toutes les entreprises, vous n'aurez jamais de peine à vous faire écouter. La masse, une fois agitée, renonce à tout le reste; elle écoute, et ne porte pas ses vœux jusqu'à comprendre. Le jour où les peuples comprennent, ils sont les premiers à rétablir l'ordre.

Ce terrain conquis, la dernière ressource de l'autorité a été attaquée. Les factieux ont eu recours aux armes; le triomphe leur est apparu comme certain.

Le but clair et précis des fisictieux est un et uniforme. C'est celui du renversement de toute chose légalement existante. Les ambitions et les profits sont toujours impatients et ardents dans leurs revendications. Chaque jour, en révolution, équivaut à la carrière d'un homme. La veille n'est plus rien, le jour est tout, et il ne sera plus rien le lendemain. L'influence, les places, la fortune, tout ce que les passions humaines peuvent convoiter, est suspendu et attaché à l'arbre de la liberté comme à un màt de cocagne. Le peuple ne manque jamais de s'y porter en foule. Il faut courir à la fête; pour y parvenir, il faut renverser tout.

Le principe que les Monarques doivent opposer à ce plan de destruction universelle, c'est celui de la conservation de toule chose légalement existante.

Le seul moyen de parvenir à ce but pourra être celui de ne pas innover.

Votre Majesté Impériale me connaît assez pour savoir que personne n'est plus que moi éloigné de toute vue administrative étroite. Il n'est pas un développement du bien véritable que je ne désire et qu'en toute occasion je ne regarde comme un devoir de soutenir. Mais plus je professe ce sentiment, plus je suis convaincu qu'il est impossible h la fois de conserver et de réformer dans un sens de justice et de raison, quand la masse

du peuple est en mouvement; il est alors, comme Tindividn dans un état d'irritation, menacé de la fièvre, ou livré déjà à

ses accès.

Que les Gouvernements gouvernent; que l'autorité ne se &sse pas illusion, elle n'est rien sans le pouvoir.

En gouvernant, elle améliorera de fait les situations ; mais qu'elle ne change rien aux bases sur lesquelles elles se trouvent placées; quelle agisse, mais qu'elle ne concède pas. Qu'elle exerce ses droits, mais qu'elle ne les discute pas. Qu'elle soit juste (et pour l'être elle doit être forte), et elle respectera tous les droits réels comme on respectera les siens.

En un mot, Sire, conservons, marchons droit et ferme sur des routes connues , ne dévions de cette ligne ni de fait ni de paroles; nous serons forts et nous serons arrivés le jour où tout ce qui est bien pourra s'atteindre avec autant de chances de succès qu'il existe aujourd'hui de certitude de perdition dans toute entreprise hasardée.

Page 1