SUR LE CABINET RUSSE
622. Mettemîch à l'Empereur François (Rapport)^ Vienne, le 31 mai 1822. — Résolution souveraine de Sa Majesté. — 623. Metternich k TEmpereur François (Rapport), Vienne, le 3 juin 1822. — Résolution souveraine de Sa Majesté. — 624. Metternich au comte de LUtzow, à Constantinople (Dépêche), Vienne, le 3 juin 1822.. — 625. Metternich à l'Empereur François (Rapport), Vienne, le 13 juin 1822. — Résolution souveraine de Sa Miijesté.
622.... J'ai reçu, par un courrier que le baron de Lebzeltem m'a expédié le 22 de ce mois et qui est arrivé de Saint-Pétersbourg il y a une heure, les détails de la victoire la plus complète que jamais Cabinet ait peut-être remportée sur un autre*.
L'Empereur a accepté toutes nos propositions. TatistsckefF reviendra ici dans dix ou douze jours, pour remettre entre nos mains le reste de la négociation. L'Empereur va plus loin. La nouvelle de l'évacuation des Principautés a feit une telle impression sur lui, que Bagot et Lebzeltern ont reçu et sagement accepté la mission de faire informer la Porte par les représentants de l'Angleterre et de l'Autriche à Constantinople que Sa Majesté est prête à renouer immédiatement ses relations diplomatiques avec te Divan,
Capo d'Istrîa est complètement battu, et — il se tait pour le moment.
Je me sens très-heureux de pouvoir me dire qu'à présent la
* Voir : Mission de Tati.'tUcberf à Vienne, n<» 616-621. (Note de T Éditeur.)
situation de FEurope peut changer du tout au tout. Nous possédons aujourd'hui une force qu'il est difficile d'évaluer, et Votre Majesté peut être certaine que je ne négligerai rien ici pour serrer de près nos adversaires, en tant que cela peut dépendre de moi.
L'Empereur de Russie ne viendra pas avant le commencement de septembre. Au point où en sont les choses, sa présence ne nous sera pas nécessaire plus tôt.
Metternich, m. p.
La victoire que vous venez de remporter est peut-être la plus difficile et la plus belle qui ait signalé votre ministère ; je ne puis vous en être assez reconnaissant. Mais il faut que le monde aussi reconnaisse quels bienfaits en résultent pour lui. Ainsi vous ferez en sorte de mettre en lumière les heureuses conséquences de ce triomphe. Du reste, je compte que vous mettrez tout le zèle que vous professez pour la bonne cause et pour mes propres intérêts, à tirer un parti convenable de cette victoire. J'attends avec impatience les dépêches de Lebzeltern, pour en prendre connaissance.
François, m. p.
Laxenburj;, Ici'*' juin 1822.
Meltcrnich à l'Empereur François (Rapport), Vienne, le 3 juin 1822.
623. J'ai l'honneur d'envoyer très-respectueusement à Votre Majesté, dans l'annexe ci-jointe, les dépêches, intéressantes au plus haut degré, expédiées par le baron de Lebzeltern, depuis le 16 jusqu'au 22 mai.
En lisant ces documents, Votre Majesté partagera le sentiment qu'ils m'ont inspiré. Depuis que la politique suit une voie éclairée, jamais Cabinet ne s'est peut-être compromis aussi gravement que le Cabinet russe.
Toutes les réflexions que Votre Majesté trouvera exprimées par le comte de Nesselrode lui-même , relativement à la perte de l'influence russe sur l'Empire turc, sont parfaitement justes. Le Cabinet russe actuel a détruit d*un seul coup la
VICTOIRE REMPORTÉE PAR LE CABINET AUTRICHIEN (1822;. 58:i
grande œuvre de Pierre le Grand et de tous ses successeurs. Tout se trouve ici sur une nouvelle base, et ce que la Russie perd en force morale, la Porte le gagne.
Nous venons de rendre à la Turquie des services qu'elle ne pourra jamais assez reconnaître. Notre influence se maintiendra dans ce pays ainsi que celle de TAngleterre.
Les dépêches que j'ai à expédier à Constantinople sont prêtes (n* 624). Elles partiront dans quelques heures.
Demain j'enverrai des courriers aux Cours alliées.
J'aurai l'honneur de soumettre respectueusement ces expéditions à Votre Majesté dès mercredi prochain
Metternich, m. p.
Je vous renvoie ci-joint les annexes, et j'attends les expéditions dont il est question dans votre rapport, afin d'en prendre connaissance.
François, m. p.
Vienne, le 3 juin 1822.
MeUernich au comte de Liilzow, à Constantinople (Dcpêcbe),
Vienne , le 3 juin 1822.
624. Un courrier expédié par M. le baron de Lebzeltern le 22 mai (n. st.) m'a apporté des nouvelles trop importantes pour ne pas m'engager à transmettre sans la moindre perte de temps les présentes dépêches à Votre Excellence.
Le génie du bien semble devoir triompher de celui du mal; nos efforts n'ont pas été vains, et la fection qui avait tenu enchaînées jusqu'à cette heure les dispositions généreuses de l'Empereur de Russie, a dû céder le terrain aux armes de la raison. Les dépêches que Votre Excellence et lord Strangford doivent avoir reçues directement de MM. de Lebzeltern et Bagot, avant l'arrivée du présent courrier, vous en auront déjà convaincus Tun et Tautre.
Le courrier que m'a envoyé le baron de Lebzeltern m'informe :
Que TEmpercur Alexandre a accaeillî les communications que nous lui avions fiait passer par Tintermédiaire de M. de TatistschefF;
Que les nouvelles du 25 avril, que lord Strangford a eu la sagesse de transmettre sans perte de temps à Saint-Pétersbourg, ont produit assez d'effet sur Sa Majesté Impériale pour rengager à tenter une démarche directe à Gonstantinople^ par Tintermédiaire des représentants des Cours d^Âutriche et d'Angleterre ; — enfin
Que M. de TatistschefF avait reçu Tordre de venir nous rejoindre dans le plus bref délai à Vienne pour donner suite à ses pourparlers antérieurs.
Telle est la somme des informations sur lesquelles je puis baser le présent travail pour Votre Excellence.
Les affaires se trouvent placées sur un double terrain, sur celui de Gonstantinople et sur celui de Vienne.
Afin de bien apprécier la direction que pourront prendre les affieiires sur le premier de ces terrains, il m'est indispensable de connaître l'expédition que vous et lord Strangford aurez reçue directement de Saint-Pétersbourg. Cette communication ne peut tarder à me parvenir.
Les af&ires qui m'attendent après l'arrivée de M. de Tatistsclieff me sont connues; il me suffit, pour en avoir une idée exacte, de savoir que TEmpereur Alexandre a approuvé le travail secret que j'ai remis à ce plénipotentiaire lors de son dernier séjour auprès de nous.
Si je ne considérais pas le moment actuel comme étant d'une valeur immense, j'aurais préféré retarder l'expédition des présentes directions jusqu'à l'arrivée des premiers rapports de M. de Lebzeltern; elles eussent pu alors être plus complètes. D'un autre côté, j'attache trop de prix à ne pas prolonger pour Votre Excellence et pour lord Strangford une période de gène (quelque courte que celle-ci puisse être) pour ne pas me décider à aller au plus pressé, sans aucune perte de temps quelconque.
Je vais en conséquence vous mettre. Monsieur le comte, au fiait de ce que vous ne savez pas, et vous placer ainsi dans une
attitude forte. Mes vœux sont que lord Strangford puisse prendre une attitude semblable; je le prie donc, ainsi que Votre Excellence, de regarder les ouvertures suivantes comme vous étant adressées en commun.
Vous trouverez dans les annexes ^ les détails que j'ai mandés à Londres sur Tensemble du premier séjour que M. de Tatistscbeff a fait ici.
Veuillez méditer ce travail, et je prie M. l'ambassadeur d'Angleterre d*en faire autant. Vous vous convaincrez tous deux des £aits suivants :
1* Que j'ai admis, de prime abord, que le négociateur russe devait se trouver cbargé d'une double commission, et je n'ai pas tardé ^ me convaincre que je ne m'étais point trompé.
2* Que, dès lors, j'ai attaché mes soins les plus actik à suivre la ligne des pensées de l'Empereur de Russie, et que je n'en ai voué aucun à celle que, depuis plus de dix mois, avait suivie son ministre.
3* Que j'ai fondé le succès de l'entreprise sur les bases suivantes :
Ecarter les chances d'une guerre immédiate ;
Réserver au Monarque russe celle de se justifier à ses propres yeux et à ceux de sa nation sur la position désastreuse pour les Grecs, qui devait immanquablement être la suite de la renonciation à la guerre, après que l'espoir de ce peuple avait été dirigé depuis si longtemps sur Fappui matériel de la Russie ;
Réserver cette chance dans la limite de principes corrects et par cela même admissibles par toutes les puissances.
4* Qu'enfin j'ai renvoyé à Pétersbourg, dans l'intérêt même de la cause, M. de Tatistscbeff avec un double travail, tel que l'avaient été les instructions avec lesquelles il s'était présenté ù Vienne.
La communication que j'ai faite à Londres, à Paris et si
* Ces annexes sont les noies de Metternich sar ses entretiens avec Tatiscscheff , dont 11 est question dans la note de la page 571. (Note de f Editeur,)
592 HECUEIL de documents (1818-1822).
Berlin, des résultats de ma négociation avec M. de TatistschefF, m'a fourni les preuves les plus satisfaisantes de Y approbation entière et uniforme des trois Cabinets. Il ne me manquait pour compléter Tœuvre que l'assentiment de Sa Majesté Impériale de toutes les Russies. Il m'est parvenu par la dernière expédition de Saint-Pétersbourg, à laquelle se sont trouvées jointes les lettres de M. de TatistschefF.
Les éclaircissements qu'il me paraîtrait nécessaire de donner surtout à lord Strangford sur le véritable esprit qui nous a guidés dans le choix des moyens proposés à Sa Majesté Impériale de toutes les Russies par mon Mémorandum du 19 avril (n** 618) se trouvent renfermés avec assez de développement dans mes dépêches à M. le prince Esterhazypourqueje puisse me regarder comme dispensé de les rédiger à nouveau. Il devra être clair pour lord Strangford que si je me suis permis de toucher la corde deV amélioration du sort des Grecs, je n'ai fait aucun sacriHce au sens pratique qui a guidé jusqu'à cette heure et d'une manière uniforme et invariable les Cabinets alliés, dans toutes les phases d'une complication amenée parle jeu d'une faction coupable, entretenue par des hommes livrés à l'erreur sur leur propre situation comme sur celle d'un peuple aussi éloigné d'une civilisation véritable qu'il est peu tait pour jouir d'une indépendance politique ; d'une complication enfin qui, vu le dénoùment qui l'attend aujourd'hui, doit conduire non-seulement au détriment de la cause des Grecs, mais non moins à celui de l'influence que la politique de Pierre le Grand et de ses successeurs avait constamment exercée sur la Porte jusqu'à la fin de Tannée 1820, et à laquelle le Cabinet russe avait su donner autant de force que d'extension.
Il a suffi de quelques fautes graves, et d'un laps de temps de peu de mois, pour faire évanouir cette influence et pour préparer à l'existence de l'Empire ottomaA une ère nouvelle. Si la Porte doit ce bienfait aux fautes du ministre russe, elle ne le doit pas moins à la rectitude des conceptions et de la marche des Cabinets alliés; c'est à compléter l'œuvre entamée que doivent tendre désormais nos soins, et c'est afin
dé les voir couronnés de succès que j^adresse un nouvel appel direct au zèle éclairé, à Ténergie et aux talents de lord Strangford.
Voilà ma pensée, et ma pensée tout entière, sur les nécessités du moment. Je n'oublierai pas celles du lendemain; mais avant de les aborder, il faut préalablement que je sois informé de plusieurs points essentiels sur lesquels le plus prochain courrier de notre envoyé en Russie et l'arrivée de M. de Tatistscheff pouiTont seuls me fournir toutes les lumières requises.
L'examen de mes transactions avec M. de Tatistscheff vous prouvera, Monsieur le comte, ainsi qu'à lord Strangford, que la base de la marche pacifique que nous avions proposée sç divisait en deux périodes :
La première devait être occupée par l'entente entre les Cabinets alliés ;
. La seconde, par des ouvertures que les alliés, à la suite d'un accord établi entre eux, seraient convenus de faire à la Porte et d'appuyer auprès d'elle.
Le Cabinet de Russie vient de faire, par l'organe de Votre Excellence et de M. l'ambassadeur d'Angleterre, une démarche directe à Constantinople. Il y a en ceci inversion de la marche que nous avons proposée, et néanmoins un bénéfice tout pur. J'enten^ds par bénéfice :
1* Le gain d'un temps précieux, dans la supposition que la Porte dût hâter la réconciliation ;
2* Les facilités qui dérivent pour nous du fait même que la précipitation du Cabinet de Russie, si elle devait conduire à des résultats opposés aux vues démontrées aujourd'hui toutes pacifiques de cette puissance, ne pourra plus, et sans préjuger cependant un arrangement définitif, retomber que sur la Russie elle-même.
Votre Excellence est en conséquence autorisée à procéder avec M. l'ambassadeur d'Angleterre sur la ligne que pourra vous avoir indiquée la correspondance de MM. de Lebzeltern et Bagot. Votre Excellence voit que je n'admets pas que M. l'ambassadeur d'Angleterre ait pu trouver une difficulté