‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 4)Chapitre 18 sur 126 · AUX EAUX DE LUCQUES · texte numérisé non relu

AUX EAUX DE LUCQUES

Bagni, une maison qu'Elisaa fait bàtir ou plutôt arranger pour elle ; c'est vous dire qu'elle est confortable et bien située. J'ai un bain dans la maison même et les eaux pour boire à côté. A un mille de là sont les bagni caldi; on s'y fait porter en chaise quand on veut : c'est un spectacle curieux que celui de la quantité de chaises ouvertes ou fermées qui traversent un grand bois de châtaigniers et une montagne très-roide. Je ne peux comparer les sites qu'à ceux de la Styrie ; ajoutez-y la végétation de l'Italie , et vous embellirez beaucoup le tableau. L'air est excellent; il ne fait ni trop chaud ni trop froid ; les établissements pour les bains sont très -bien entendus et exécutés avec luxe ; tout ce qui chez nous serait en bois est ici du plus beau marbre de Carrare.

Les nouvelles que je viens de recevoir de Livourne ne me laissent guère supposer que l'embarquement puisse avoir lieu avant le 15 août. Tout me prouve aujourd'hui que les Portugais sont les gens du monde les plus lents. Les vaisseaux ont besoin d'une foule de choses (|ue le Gouvernement de Lisbonne n*a pas eu le temps de se procurer, vu qu'il n'a eu que huit mois de temps devant lui. L'amiral demande dix jours pour se ravitailler; je lui en accorde vingt, ce qui nous mène au 15 août. Si tel est le cas, je tâcherai de finir mes eaux avant de quitter Livourne, et je partirai de ce port droit pour Vienne. Si Tamiral est, contre mon attente, pi ) expéditif, je mettrai un interA'alle de deux jours dans ma cure.

Ce 2 août.

229. Ma maison est remplie d'étrangers : j'ai aujourd'hui chez moi MM. de Maccalon, de Navarro et de Mello; Wallmoden et son frère , et d'Âspre ; Louis Kaunitz et Golowkin ; l'abbé Jiistel et deux peintres. Aussi ai-je été obligé de prendre une autre maison pour loger tou t ce qui ne trouve plus de place dans mon palais. Tout ce monde est enchanté du lieu ; ils prétendent tous que rien n'est plus joli , et je suis du même avis. Je trouve que l'existence d'un prince de Lucques est sans contredit l'une des plus heureuses et des plus à envier.

Ce petit pays a tout et rien de trop; il renferme une ville, un château de plaisance , un bain , un port de mer , un lac , une rivière , etc. Vous voyez que l'embarras des richesses n'est pas excessif, que celui du choix ne saurait se présenter ; en un mot , que Tambition et les jouissances ne pouvant jamais porter que sur un objet , la première doit toujours être bornée et les secondes tournent en constance.

Livourne, ce 10 août.

230. Je suis arrivé ici à huit heures du soir. J'y ai trouvé toutes les Cours et quatre mille étrangers. J'ai été voir ma Princesse et je suis allé avec elle au spectacle. La salle est mag^nifique , pas beaucoup plus petite que la Scala y et à cinq rangs de loges. On nous a donné les OraziAe Cimarosa, opéra superbe, mais malheureusement chanté par les horribles Allemandes de la Pergola de Florence, contre lesquelles j'ai déjà exprimé mon courroux lors de mon arrivée dans cette ville. J'ai retrouvé , ajoutée à la troupe , la deuxième danseuse envoyée de Milan.

Je rentre dans ce moment, et je vous écris. La remise se fera après-demain et l'embarquement le jour d'après. Les vaisseaux mettront à la voile le même jour. Je vous donnerai des détails sur ces vaisseaux dès que je les aurai vus. L'amiral Penrose est arrivé ici aujourd'hui, sur un vaisseau de soixantequatorze. |{ous avons donc toute une flottille de différentes nations , ce qui embellira la fête par le nombre des coups de canon. Les Portugais assurent qu'ils livreront leur Princesse à leur Prince en quarante ou quarante-cinq jours , à compter du passage du détroit.

Ce il août.

J'ai été ce matin sur les vaisseaux portugais. Ils sont beaux. Le Jean VI est percé pour quatre-vingt-dix canons ; il n'en porte que trente-six , car partout où il devrait y en avoir un au delà de ce n'ombre , on a feit une cabine pour quelqu'une des

AUX KAUX DE LUCQUBS (1817). 4S

dames de différents calibres que nous envoyons au Brésil. I/appartement de Madame TÂrchiducbesse est aussi soigné que possible ; il est spacieux et meublé avec beaucoup de luxe. Elle a une très-grande et belle salle à manger , un beau salon, une chambre à coucher, un cabinet de toilette et un bain. Outre cela , on a placé sur le pont une très-vaste tente , qui renfermerait facilement trois cents personnes. Le Saint^SébaS" tien est de même force , et Eltz se trouvera par conséquent logé comme s'il était ambassadeur de Neptune lui-même. On ne peut se figurer ce que ces vaisseaux renfermeront de monde ; outre les dames autrichiennes , il y a la Cour portugaise , c'està-dire trois charges de Cour ; chacun de ces messieurs a sa femme et ses enfants avec lui, et ils ont tous une nombreuse postérité ; le grand maître , Castel-Melhor, en a cinq. Le père, la mère et les enfants n^ont fait que mettre le cœur sur le carreau depuis Lisbonne jusqu'ici. On a triplé le nombre des officiers de tout grade. Comptez par-dessus tout cela une quantité considérable de vaches , de veaux, de cochons, de brebis, quatre mille poulets, quelques centaines de canards et pour le moins quatre à cinq cents canaris et grands et petits oiseaux du Brésil , et vous devrez concevoir que Tarche de feu Noé n'était qu'un jeu d'enfant en comparaison du Jean VI, Que Dieu garde ce monde voguant de faire naufrage! L'amiral promet bien le contraire ; il s'engage à arriver du détroit en trente-cinq ou quarante jours ; vous voyez que les Portugais savent aussi être prompts.

Ce 12 août.

851. J'ai fini aujourd'hui ma cérémonie, et con brio, je m*en flatte. L'acte de la remise a été très-beau et très-solennel. On s'est réuni à onze heures , et un quart d'heure après , la cérémonie a commencé. Elle a duré une grande demi-heure, et M. de Castel-Melhor a reçu sa Princesse royale de ma main, indigne dès ce moment de toucher la sienne, que les Portugais, hommes et dames, baisent toujours en mettant un genou en terre. A deux heures , nous avons eu un grand dCner qui ,

4i RECUEIL DE DOCUMENTS (1816 ET 1817).

par parenthèse , n'a pas (ait honneur au cuisinier de Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique. A quatre heures , nous sommes allés tous faire une visite à Tamiral Penrose sur Y Albion, superbe vaisseau de soixante-quatorze. L'amiral a donné un très-beau goûter aux Archiducliesses et au Grand-Duc. On a tiré force coups de canon, et le spectacle était très-beau , vu le nombre immense de barques qui ont accompa{][né le bateau du Grand-Duc , sur lequel étaient les Princes et les premiers personnages. Tous les vaisseaux de guerre ont rendu le salut royal, ce qui est toujours, à mon avis, Tun des plus beaux spectacles que Tindustrie humaine ait inventés. A six heures, nous avons conduit le prince de Salerne et Mgr TArchiduc à bord de leur frégate, et nous les y avons laissés. Ils partiront cette nuit avec le vent de terre pour Naples.

Ce même Albion s'est fortement battu devant Alger. Le vaisseau ne s'en ressent plus, mais il y a nombre d'hommes à bord qui ont un bras de moins, entre autres le gendre de Tamiral, qui commande la troupe du vaisseau.

Ce 13 août.

Aujourd'hui , à quatre heures , j'ai conduit Madame l'Archiduchesse à son bord. Nous nous sommes embarqués sur la grande barque du Jean VI. Nous avons traversé le port en étant salués par toutes les batteries de la forteresse, et avec un concours immense de spectateurs. Nous avons mis une demiheure à rejoindre le vaisseau , que Madame l'Archiduchesse a vu pour la première fois. Elle a trouvé son appartement très -beau, et elle a raison : il eût été difficile de l'orner avec plus d'élégance. Toutes les dames ii son bord sont très-bien logées; le reste du monde, comme il peut. A six heures. Madame l'Archiduchesse Marie-Louise est venue nous rejoindre , ce qui a fait recommencer les coups de canon. La mer était couverte de barques, et le plus beau temps a favorisé la fête. A la nuit, les deux vaisseaux portugais ont été illuminés. Leurs feux se dessinaient à merveille sur une mer calme et plane comme une glace. A dix heures, le, vent commençant h deve-

Page 1