‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 4)Chapitre 23 sur 126 · LES SECTES DANS L'EUROPE CENTRALE · texte numérisé non relu

LES SECTES DANS L'EUROPE CENTRALE

soit possible , en ce qu'elle donnerait de (ait aux anciens riches, devenus les nouveaux pauvres, le droit incontestable d'améliorer à leur tour leur condition , en se mettant de nouveau à la place de ceux qui les auraient expropriés.

Il est sans doute digne de la sagesse des grandes puissances de prendre en considération un mal qu'il est possible et peutêtre même facile d'étouffer dans le principe , mais qui ne saurait que gagner en intensité à mesure qu'il s'étendrait. C'est aux Cours à ne pas oublier qu'il existe en flurope une classe de perturbateurs du repos public qui s'est vue trompée dans tous ses calculs par la marche forte et constante et par les principes justes et libéraux des grands Monarques qui ont sauvé l'Europe. Ces hommes, désespérés et forcés dans leurs derniers retranchements , regardent comme de leur domaine toutes les questions de désordre quelconque, et il nous est peut-être réservé de voir les rédacteurs du Nain jaune et du Vrai Libéral prêcher contre les vanités de ce monde , et de voir Camot et Barère se (aire les apôtres de la nouvelle Jérusalem. Cet objet mérite la plus sérieuse attention ; il est lié plus qu'on ne croit au repos de la société et à la tranquillité des États, et les grandes Cours devraient ne pas tarder à prendre en considération les moyens d'entraver les desseins de ces (auteurs d'un nouveau genre de révolution.

Je vous invite , Monsieur le baron , à sonder à ce sujet les dispositions du Cabinet russe, et à nous informer de ses idées. Les Cours trouveront facilement des moyens à leur portée , le )0iir où elles voudront s'entendre à cet égard; et c'est sans doute exclusivement aux premières puissances de l'Europe à arrêter leurs vues sur des mesures hors de la portée des Gouvernements des petits États , qui ne parviendront jamais à expulser un individu dangereux que d'une surface de terre très-limitée, et qui, en cherchant à sauver leur population restreinte de la contagion , ne feront que la transmettre à leurs voisins.

LES SOGIÉT^.S BIBUQUES ET L*EMPEREUR ALEXANDRE.

239. Mettcmicb à TEmpereur François (Rapport), Lacques, le 29 aoât 1817. — 240. Nesseirode à Metternich (Lettre), RamennoîdsofF, le 6/18 juillet 1817. — 241. Mcttemicli à Nesseirode (Lettre), Lacques, le 20 août 1817.

239. Je suis aujourd'hui dans le cas de soumettre à Votre Majesté une afBiire diplomatique toute nouvelle.

Il y a quelques jours est arrivé ici uu courrier du Cabinet russe, qui pouvait être porteur de communications importantes, comme je ne l'ai que trop prévu dès le premier moment. Votre Majesté daignera considérer d'après la lettre du comte de Nesseirode, dont la copie est annexée au présent rapport (n* 240), quelle valeur il faut attacher à ces communications. Elle trouvera dans la seconde annexe ma réponse à cette lettre (n* 241).

Votre Majesté s'est sans doute convaincue depuis longtemps que l'esprit de l'Empereur Alexandre est incapable de persévérer dans le même ordre d'idées. Depuis 1815, il a quitté le jacobinisme pour se jeter dans le mysticisme. Toutefois, comme sa tendance est constamment révolutionnaire, ses sentiments religieux le sont également ; aussi le protectorat des Sociétés bibliques ne pouvait-il lui échapper.

Je prie Votre Majesté de considérer ma réponse au comte de Nesseirode comme rédigée exclusivement pour l'Empereur Alexandre, et de ne l'apprécier qu'à ce point de vue. Si je suis entré dans des détails d'un genre tout particulier, c'est que je voulais couper court , dès le principe , à une correspondance entre les deux Cabinets au sujet de questions bibliques et depO" lice religieuse, L'Empereur Alexandre perdra certainement tout désir, toute envie de s'engager davantage avec des chrétiens aussi bornés, aussi étroits que Votre Majesté et Son ministre le sont dans ma lettre. Je désirais l'édifier complètement sur ce point, que ses idées en matière de religion ne sont pas les idées de Votre Majesté^ que par conséquent Votre Majesté pourrait bien n'être pas facile à convertir. Toutefois il

est malaisé de prévoir jusqu'où cette aberration pourra encore mener. Dans toutes les idées de TEmpereur Alexandre ,. c'est le désir de (aire des prosélytes qui tient la première place dans ses calculs. C'est dans cet esprit qu'il enrôle les jacobins en Italie et les sectes en Europe. Aujourd'hui, les JJroùs de rhomme ont fait place aux « lecteurs de la Bible » . Nous n'avons qu'à attendre en curieux désintéressés quelle sera la prochaine réponse à ma dernière dépêche à Lebzeltem (n"* 238), relativement aux dangers du mysticisme et à l'entente commune des Cabinets en vue d'en combattre les suites fâcheuses.

Metternich, m. p.

Je prends note de ce que vous me mandez, et vous retourne par les présentes les deux annexes.

François, m. p,

Ncssclrode à Metternicli. RamennoidsofF, le 6/18 juillet 1817.

(Annexe du n^ 239.)

240. Le comte de Stackelberg nous a informé , mon cher prince , de vos idées sur l'entrevue des Souverains. Sa dépêche s'est croisée avec la nôtre , et vous devez dans ce moment être également instruit de ce que nous pensons à cet égard. Vous aurez vu que nous sommes tout à fait d'accord sur l'utilité et le but de cette entrevue. Je puis y ajouter aujourd'hui que nous ne le sommes pas moins sur l'exclusion à donner à toute capitale , ainsi que sur l'indispensable nécessité d'y appeler un des membres les plus marquants du ministère français, et M. de Richelieu préférablement'à tout autre. L'Empereur partage complètement votre opinion , qu*aucune capitale ou même aucune résidence ne saurait être ni commode ni utile pour la marche des affaires qui devront se traiter, et cette conviction s'applique encore davantage aux petites qu'aux grandes capitales. Ainsi, il lui parait qu'Aix-la-Chapelle ou Mannheim répondraient à toutes les convenances, et Sa Majesté Impériale se rendra avec plaisir, dans le courant de l'année prochaine,

dans celui de ces deux endroits que Ton aura préféré. Ce n*est que sur le moment de s'y réunir que l'Empereur proposerait un changement peu important. Au lieu de fixer Tentrevue au mois de juin, il désirerait qu'elle n'eût lieu que quelques mois plus tard, car d'après différents arrangements que Sa Majesté a pris , et des courses indispensables dans l'intérieur de la Russie, il ne lui serait guère possible d'être rendu avant le 10 septembre de notre style dans la ville qui aura été désignée. Je ne pense pas , mon prince , que ce retard puisse présenter le moindre inconvénient, attendu que, jusqu'au 14 novembre, jour où expire la troisième année de l'occupation , nous aurons plus de deux mois pour discuter et décider cette importante affaire.

L'uniformité qui a caractérisé les opinions que nos Cabinets ont émises au sujet de la France, nous offre déjà un heureux présage pour les discussions qui auront lieu sur cet objet. Celui-là décidé, les autres questions qui pourraient être agitées dans cette réunion de Souverains et de ministres ne semblent pas de nature à devoir présenter des difficultés insurmontables. Tout porte donc à espérer qu'elle contribuera essentiellement à consolider encore davantage l'union salutaire qui subsiste si heureusement entre les principales puissances de l'Europe. L'Empereur est si pénétré de Tef/et bienfaisant que produit cette grande conformité de principes dans la marche des quatre Cours qui ont posé les bases de l'association générale , qu'il éprouve un sentiment de regret lorsque, même dans des questions qui ne sont pas d'un intérêt général, il voit que des circonstances particulières ont dû provoquer dans les États de l'un des quatre Souverains des mesures qui ne correspondent pas entièrement aux vues des autres . C'est ainsi que Sa Majesté a été peinée que vous, n'ayez pas laissé subsister chez vous la Société biblique, quoique formée par des protestants, et que certaines considérations, qu'au reste Sa Majesté respecte autant qu'Elle les regrette , vous aient forcé d'abolir une institution aussi bienfaisante et surtout si conforme aux principes de tolérance de votre auguste Maitre. Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher prince, combien Sa Majesté se réjouit

d^avance des moments qu'elle passera avec l'Empereur François, et si Tentrevue offre une utilité réelle sous le rapport des affaires , il n'est pas moins ag^réable à l'Empereur d'y retrouver les consolations de l'amitié la plus cordiale comme la plus inaltérable.

D'après ce que le comte de Stackelberg nous mande , je dois vous supposer encore en Italie dans ce moment-ci ; j'ai chargé le courrier de vous y rejoindre. J'espère c^e ce voyage vous procurera tout l'agrément que vous en espérez. Mes vœux les plus sincères vous accompagnent. Permettez, mon prince, que j'y joigne, etc., etc.

Mcttcmich à Nesselrode. Lucques, le 20 août 1817.

(Annexe du n» 239.)

241. Votre courrier, mon cher comte, est venu me rejoindre ici le 18 août, dans un coin tout à fait retiré du monde, où je soigne ma santé , qui depuis plusieurs années en a grand besoin Je suis sûr aujourd'hui d'avoir bien fait de prendre les eaux de Lucques, faute de pouvoir prendre celles de Garlsbad. Je me porte bien, et je regrette de n'avoir plus que dinc à douze jours à rester dans une retraite charmante , qui réunit tout ce que l'on peut désirer sous les rapports de santé et de repos. Figurez-vous les plus beaux sites de la Suisse et de la Styrie sous le meilleur des climats d'Italie; des eaux parfaites, moins fortes, mais ressemblant beaucoup à celles de Carisbnd; une bonne et douce société ; une habitation charmante , que Madame Élisa Baciocchi n'avait certes pas fait arranger pour moi, et vous concevez que je serai bientôt dans le cas de regretter les jouissances passées.

La dépêche que j'ai adressée à Lebzeltem vous aura prouvé, mon cher comte , que nos vues sont entièrement celles de votre auguste Maître, relativement à l'entrevue de 1818. Je réponds que l'Empereur François se rendra à Aix-la-Chapelle ou à Mannheim , selon le plus ou le moins de convenance personnelle que l'Empereur Alexandre trouvera dans le choix de l'une ou de Tautre de ces villes. Le résultat des conférences

sera celui de toutes celles qui les ont précédées; les Souve rains et les Cabinets se quitteront de nouveau, unis de vues e de volonté.

Je me plais , mon cher comte y ^ rectifier une erreur que j trouve dans votre lettre. Jamais nous n'avons abrogé chez nou une Société biblique , car jamais il n*en a existé. Je crois , d'ui autre côté , pouvoir assurer que jamais l'Empereur n'en pei mettra Tétablissen^nt , et la confiance que vous me témoigne mérite que je vous dise quelles sont les raisons de Sa Majesté

Je commence par établir notre attitude vis-à-vis du Saint Siège , c'est-à-dire par vous assurer que nulle puissance ca tholique n'est plus indépendante que nous ne le sommes, d toute soumission étroite aux vues de la Cour de Rome. L'hér lier de tant d'Empereurs d'Allemagne et le neveu de Joseph! sait ce qu'il doit à Dieu et à sa Couronne; nos département ecclésiastiques étendent peut-être même trop loin leur dogm sur les droits de la Couronne, et s'il y a du trop, ce ne sera su rement pas en faveur de la Cour de Rome qu'il fera penche la balance.

L'Église catholique ne protège pas universellement la lec turc de la Bible , et elle agit en cela comme un père placé au dessus des passions, et par conséquent des orages de la vie Non-seulement l'Eglise permet, mais elle recommande mém la lecture des Livres saints aux hommes éclairés, froids, e état de juger la question ; elle n'encourage pas la lecture de livres mystiques , des passages remplis de récits de crimes e d'obscénités que le Livre des livres ne renferme que trop sou vent dans ses récits , simples comme le premier âge et comm tout ce qui est vrai. Moi , je trouve que l'Église a raison , e j'en juge par l'effet que me fait la lecture de la Bible à Tàg de quarante ans, si différent de celui que cette même lectur a produit sur moi à l'àge de quinze et de vingt ans. Je ne pui comparer cette différence qu'à celle des impressions que feroo toujours aux diverses époques de la vie la lecture des clas siques, la contemplation des beautés de la nature et celle de monuments des arts.

Je lis tous les jours un ou deux chapitres de la Bible ; j'

dëcouyre journellement des beautés nouvelles^ et je me prosterne devant ce livre admirable , tandis qu'à Tàge de vingt ans j'avais de la peine à ne pas trouver la famille de Loth peu digne d'être sauvée ; Noé tout aussi peu digne de Tavoir été ; Saùl un grand criminel , et David un bomme affreux. Il y a vingt ans, je cbercbais à comprendre TApocalypse; aujourd'bui, je suis sûr que je ne la comprendrai jamais. Il y a vingt ans , une recherche approfondie et soutenue des Livres saints eût fiait de moi un athée à la feçon de d'Alembert et de Lalande, ou un chrétien à celle de Chateaubriand; aujourd'hui, je crois et je ne scrute plus. J'ai trop lu et trop vu pour ne pas savoir qu'il ne suffit pas de lire pour comprendre; qu'il serait téméraire à moi de condamner ce que je puis comprendre mal , par ignorance ou par insuffisance des connaissances indispensables à un critique profond, et surtout impartial; en un mot, je crois et je ne dispute plus. Habitué à m'occuper de fortes questions morales, que.n'ai-je pas dû faire ' ou laisser opérer par la simple marche de la nature, pour arriver à ce point où le Pape et mon curé eux-mêmes me prieraient d'accepter de leur part l'édition la plus portative de la Bible? Est-il téméraire à moi d'admettre comme un fait certain que , sur mille individus pris dans les millions d'hommes dont se composent les peuples , il ne s'en trouve que peu qui , vu leufs facultés intellectuelles , leur éducation et leur âge, soient arrivés là où je me trouve placé?

Or, mon cher comte, c'est dans ce raisonnement trèssimple , qui est également celui de l'Empereur, que se trouve le motif de l'opposition qu'il metti*a toujours à l'introduction des Sociétés bibliques, et ses idées coïncident en cela avec celles du Saint-Père.

Il est une autre considération qui se rapporte au moment présent, et qui ne lui parait pas moins forte que les raisons cidessus développées. Le monde aujourd'hui est malade d'une maladie particulière, et qui passera comme toutes les autres épidémies ; cette maladie se nomme le mj5/i'mme. J'ai adressé dernièrement à Lebzeltern une longue dépêche à ce sujet (n* 238) ; il doit vous l'avoir montrée. Je vous réponds qu'il serait

60 RECUEIL DE DOCUMENTS (1816 ET 18n).

aujourd'hui plus facile de renouveler avec grand succès les prëdications de Pierre TErmite , que de &ire entendre aux individus attaqués de ce mal, que Dieu veut être servi autrement que par Teffusion du sang, et que les hommes ne sont pas juges de la conscience de leur prochain. Voyez ce qui se passe en Allemagne ; voyez le succès des prédications de madame de Kriidener, que vous avez (ait très-sagement retourner en Russie , et de tant d'autres malheureux qui entendent les Livres saints à leur façon, laquelle , n'en doutez pas, n'est pas celle de Dieu et du Sauveur.

On croit assez communément que le Pape ne veut pas que les catholiques lisent la Bible , dans la pensée de les empêcher de s'éclairer; il est possible, et j'admets même qu'un Grégoire VII, un Alexandre VI, aient pu foire de ces calculs ; mais ce n'est pas là qu'il fout aller chercher l'ancienne pratique de l'Eglise et les préceptes moraux des conciles. Si un Pape craint parfois la lumière, il est permis à la sagesse de l'Église de craindre le feu ; si un Pape ne veut pas des fidèles éclairés, l'Église ne veut point qu'il y en ait d'éblouis. L'un a tort et l'autre a raison, et l'Empereur François se rangera du côté de l'Église , en même temps qu'il écartera et rejettera toujours les préjugés.

Vous voyez , mon cher comte , que je vous écris d'un lieu retiré, et que j'ai tout le loisir de le foire et même assez pour oublier que vous n'aurez guère de temps à vous pour me lire. En me mettant aux pieds de l'Empereur, je vous prie de rectifier l'erreur dans laquelle il est , lorsqu'il suppose qu'on a supprimé chez nous une Société biblique quelconque. Aucun commerce, au reste, n'est plus libre dans la Monarchie que celui de la Bible selon tous les rites. Vous en trouverez dés milliers d'exemplaires chez tous les libraires; les hommes foits l'achètent, et on en distribue des extraits corrects , mais châtiés, dans les écoles. Les protestants la lisent en Autriche, comme partout ailleurs, dans leur langue et d'après leur version. Moi-même je ne lis que la traduction de Luther , la meilleure qui ait jamais été foite en aucun pays et dans une langue vivante.

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