VUES DE NAPLES SUR LES PRINCIPAUTÉS DE BÉNÉVENT
ET DE PONTEGORVO.
S42. Metteroicli à TËoipereiir François (Rap|M>rt), Lucques, le 17 août 1817*
Résolution souveraine de Sa Majesté.
242. La Cour de Naples semble aujourd'hui avoir l'intention formelle de profiter de la mort du Saint-Père pour occuper militairement Bénévent et Pontecorvo ; il paraît que ce projet a été l'un des principaux motifs qui ont fait éloigner du royaume le corps d'armée de Votre Majesté. Poursuivant cette idée , le ministère napolitain a noué une intrigue à Saint- Pétersbourg et a risqué une tentative du même genre en Angleterre. J'ai été instruit par une voie détournée de l'intrigue en question ; quant à la tentative faite en Angleterre, M. Aroust en a instruit notre ministre plénipotentiaire. L'entreprise ne réussira pas, j'en réponds.
Une des premières notions , je dirai même la base de la politique contemporaine, est et doit être le repos; or l'idée
fondamentale du repos , c'est la sécurité dans la possession. Si les premières puissances de l'Europe partent de ce principe , il feut que de petits États qui peuvent à peine se tenir debout Tacceptent également , de gré ou de force.
Que Bénévent et Pontecorvo appartiennent au Roi de Naples ou au Saint-Siège , cela est indifférent ; mais que , par la voie de Tintrigue ou de la violence, Naples donne, en 1817, le premier exemple d'une dépossession qui serait en contradiction flagrante avec l'acte du Congrès, cela est une question de la plus haute importance.
Je me réserve de rendre compte à Votre Majesté de l'afGiire dans tous ses détails , ainsi que des déclarations du Cabinet autrichien, dès que je les aurai adressées à qui de droit. 11 ne m'est pas possible d'attendre les ordres de Votre Majesté ; je procéderai donc en me conformant rigoureusement aux principes que je viens de rappeler, parce que je sais qu'ils sont ceux de Votre Majesté.
La maladresse avec laquelle l'intrigue napolitaine a été conduite me fournit , une fois de plus , une excellente occasion de montrer à toutes les Cours quels sont les principes de Votre Majesté , et quelle est la marche de sa politique. Si le Ciel a béni si visiblement les efforts de l'Autriche dans les dernières années, le monde doit ce bonheur à la cor« rection et à l'immutabilité de sa politique. Toute entreprise dirigée contre cette politique échouera certainement. Que Votre Majesté me permette de Lui envoyer de loin cette assurance ; ma plus précieuse récompense est de n'avoir jamais fait (aire fausse route à mon auguste Mattre.
Un changement inattendu , mais très-heureux , qui s^est produit dans la haute politique, c'est la vigilance de l'Angleterre mise «n éveil par les projets de l'Empereur de Russie , et l'espèce de tension qui en a été la suite. La conduite du Czar et son influence sur les affaires intérieures de l'Espagne ont amené ce bon résultat. L'Angleterre , la France et la Prusse se rapprochent toujours davantage de nous, et, par notre victoire dans l'affaire de Parme , nous avons remporté un triomphe complet sur la Russie et sur l'Espagne. J'expé-
dierai prochainement un courrier à Votre Majesté , et j'aurai rhonneur. Sire , de Vous fournir la preuve de ce que je viens d'avancer. Votre Majesté est aujourd'hui Tunique Souverain qui maintienne le repos de TEurope , et ce n'est pas le repos seul, mais encore toutes les formes de ce repos qui sont entre les mains de Votre Majesté.
Metternich, m. p.
Dieu veuille que je sois en état de conserver le repos à l'Europe aussi longtemps que je vivrai, et même, si c'est possible, de Tassurer à ceux qui viendront après nous! Votre plus grande gloire et votre plus belle consolation doivent être certainement de m'avoir mis à même de mettre les choses dans l'état où elles sont aujourd'hui.
François, m. p.
ORGANISATION DE l' ADMINISTRATION CENTRALE EN AUTRICHE.
VA» Metternich à TEmpereur François (Rapport), Vienne, le 27 octobre 1817.
— - SV4. Proposition (Annexe du Rapport).
243. Sire , depuis longtemps Votre Majesté a daigné accueillir mes idées sur certaines réformes essentielles à accomplir dans l'administration intérieure avec une bienveillance qui m'impose aujourd'hui le devoir de traiter cet important sujet , au moment où la phase de l'exécution commence.
Dans l'annexe. Votre Majesté trouvera un travail (n® 244) qui à première vue semble ne pas contenir grand'chose , et qui pourtant, j'en suis convaincu , renferme tout ce qui est essentiel.
Une longue expérience a appris à Votre Majesté que rien n'est plus opposé à mes tendances que le désir de toucher à l'administration sans nécessité et de (aire des réformes quand même. Dans ma proposition il n'y a rien de heurté,
rien de subversif; on n'y trouverait pas un seul principe hasardé. Je demande que Tordre se fiasse , parce que, dans Tadministration , le désordre résulte forcément d'une organisation trop compliquée. Dans un Empire comme celui d'Autriche , où le glorieux règne d'une Marie-Thérèse et les essais théoriques de son successeur ont si bien préparé les voies; dans un Empire où se montre, en toute occasion, le véritable esprit public qui anime la majeure partie de la nation, où enfin Votre Majesté Elle-même est apparue , pour le bonheur du peuple , comme le plus bienfaisant des législateurs, il n'est pas besoin de grands efforts pour réaliser le bien sous toutes les formes. Il faut que la cause des maux actuels (et quel État n'a pas les siens?) soit examinée, approfondie, et que le résultat de cette enquête soit ramené à quelques points très-simples. J'ai entrepris ce travail le jour où je me suis senti assez éclairé, et par conséquent assez fort pour accomplir ma tâche.
Toutes les idées que je soumets aujourd'hui à Votre Majesté, que je lui soumets comme étant le résultat de ma conviction, je les ai longuement méditées, étudiées, et elles ont fini par s'imposer à mon esprit avec le caractère de l'évidence même. Votre Majesté ne trouvera dans mon travail rien qui soit nouveau pour Elle. Souvent je me suis entretenu , familièrement et à bâtons rompus , avec Votre Majesté, des idées que j'ai réunies aujourd'hui dans un travail d'ensemble; depuis longtemps les défauts de l'administration et les moyens d'y remédier me sautaient aux yeux, mais je ne voulais pas m'cxprimer à la légère sur une réforme dont les conséquences seront si importantes.
Chaque jour mon esprit s'est astreint davantage à examiner des solutions simples et nettes. J'ai tout examiné, tout pesé, et je ne crains pas de le dire, le résultat de mes études est, sans contredit, très-satisfaisant, car je suis arrivé à des propositions d'une vérité incontestable. Le moment actuel se prête moins que tout autre à l'accomplissement de réformes considérables dans n'importe quel État. Mais heureusement notre mécanisme politique repose sur des bases si sûres que, dans l'acception étendue du mot , il n'y a proprement pas de rouages à
ORfiANISATION DI L'ADMlIf ISTRATION CINTBALE (1811). 65
supprimer. Tout ce que j'ai A proposer porte sur les principaux ressorts qui font marcher le tout. Et , à cet égard , il n'est pas même besoin de Enire une réforme qui tendrait à un changement radical dans les formes normales; il suffira d'introduire [ordre dans les parties , et notamment dajts les parties organiques de C autorité centrale de l'Etat qui existent déjà.
Je passe à dessein sou!> silence dans mon travail la situation de la Hongrie. Cette question, une de celles qui méritent le plus d'occuper l'administration de l'État , est si compliquée de sa nature, qu'il est impossible de la traiter d'une manière fragmentaire dans un travail général. Souvent Votre Majesté a entendu sans s'émouvoir exprimer l'idée du bouleversement possible de la Constitution hongroise ; même en 1811, à une époque où une semblable entreprise aurait entraîné infailliblement la ruine de la Monarchie ou du moins l'aurait empêchée de donner, en 1813 , la moindre preuve de sa force et de sa vitalité , cette question a été présentée comme une mesure dépendant d'un simple acte d'autorité. Si en ce temps-là je me suis prononcé très-nettement contre cette idée, je n'entendais nullement exclure la nécessité de préparer avec la plus grande circonspection, en choisissant le moment opportun, en procédant avec le calme de la réflexion et de l'impartialité, la grande œuvre d'une civilisation possible de la Hongrie,— car il ne peut être question que de cela jusqu'à nouvel ordre. Les quelques observations que je fais sur le rapport qui existe entre mes idées sur l'organisation d'un gouvernement central dans la Monarchie tout entière et la situation de la Hongrie , sont d'une justesse irrécusable. A mesure que l'action du pouvoir suprême deviendra plus forte, on verra tomber les obstacles si puissants qui s'opposent encore aujourd'hui à un changement administratif et constitutionnel que la logique réclame et qui serait extrêmement avantageux pour la Hongrie même.
Je suis bien éloigné de prétendre qu'en adoptant mes propositions on préviendrait tout embarras dans l'avenir. Mais ce qu'on ne saurait nier, c'est qu'un mode de gouvernement basé sur des principes éclairés, nettement formulé et défini,—
ce qui est la conséquence forcée d'idées justes et vraies , • — rend tout progrès facile , tandis que la confusion des idées et des attributions dans Tautorité suprême rend tout progrès impossible. Du reste , il n'y a pas d'institution humaine qui ne s'améliore avec le temps, si elle repose sur des principes justes et vrais , de même que la tendance à augmenter l'inertie et la confusion est la conséquence fetale du fait contraire.
Et c'est précisément dans cette vérité , que l'expérience des siècles a confirmée de tout point , que Votre Majesté trouvera une des grandes raisons qui doivent l'engager à organiser solidement les ressorts principaux de l'administration de l'État.
Le Gouvernement, tel qu'il est constitué, repose sur un principe de centralisation trop étendu dans l'application journalière. La machine politique marche parce que ses rouages inférieurs sont solides et fonctionnent régulièrement, et qu'à la tète de l'administration se trouve un Souverain capable. Il en sera tout autrement quand viendra l'heure de la catastrophe qui, selon le cours naturel des choses, doit atteindre la Monarchie et le monde actuel; Votre Majesté le sait, car Elle est, comme homme et comme père, ce qu'EUe est comme Souverain. Elle unit la droiture du jugement à l'absence de préjugés. Votre Majesté est appelée à prévenir ces maux lointains; pour y parvenir il n'est qu'un moyen efBcace. Il faut que sous Vos yeux , sous Votre main tutélaire , le pouvoir suprême soit constitué de telle manière qu'il soit sûr de rester dans la bonne voie, ou du moins qu'il lui soit difficile de faire fausse route. Votre Majesté se figure-t-Elle la marche actuelle des affaires sans Sa présence, sans l'influence souveraine sur laquelle la direction de l'Etat repose presque exclusivement? Mais il ne »ufHt pas d'établir des principes pour assurer la force et la solidité d'une grande administration ; dans les premiers temps — et pour les États, les années souvent équivalent à de simples moments, — il faut que non-seulement le chef suprême, mais encore tous les inst^^uments s'habituent à se mouvoir dans leur nouvelle sphère d'action. Votre Majesté n'aura rien fait pour l'avenir, si Elle prescrit dans la dernière période de Sa vie seulement quelque grande mesure d'ordre calculée en vue
de ce même avenir; car ce n'est pas dans le principe seul, c'est aussi dans le choix des moyens propres à assurer Taccomplissèment et le maintien de la réforme entreprise, que se trouve la seule garantie possible de la duive d*une œuvre morale. Il sera tout aussi difficile sk un Prince faible succédant au trône de changer une règle de gouvernement basée sur des principes solides, qu'il lui serait impossible de jamais créer et d'introduire une règle semblable.
Que Votre Majesté daigne accueillir le rapport que j'ai l'honneur de Lui adresser avec Sa bienveillance habituelle , bienveillance dont Elle m'a donné déjà tant de preuves. J'ai exposé dans ce travail mes plus intimes convictions ; je l'ai fait brièvement, simplement; c'est la seule manière qui soit digne de mes intentions et de la pénétration de Votre Majesté.