‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 4)Chapitre 36 sur 126 · DU 31 AOUT AU 24 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

DU 31 AOUT AU 24 SEPTEMBRE

258. Arrivée à Francfort. — Indisposition. — 259. Apparition de Metrernich à la Diète. — 260. Succès complet. — Staudenheim et le prince héréditaire de Hesse-Hombourg. — 261. Première visite au Johannisberg. — 262. Description de Coblentz, la ville natale de Mettcrnich. — 263. Hôtes du Jobannisbcrg. — Projet d'érection d'un monument national sur un tertre du Johann isberg. — Les « légendes populaires » • — Les Bromser de Riide^heim. — Le titre de duc de Portella. — 264. De Mayence. — Arrivée de TKmpereur François dans cette ville. — 265. De Bingen. — Magnifique voyage sur le Rhin. — Affection du peuple pour TEmpereur François. — Dîner offert à TEmpereur au Johanniiberg.

Metternich à sa femme. Francfort, ce 31 août 1818.

2o8. Je suis arrivé ici heureusement, ma chère amie, avant-hier au soir. Je suis descendu comme à l'ordinaire à la maison Miilhens, où je suis logé comme je voudrais Fctre toute ma vie. On ne conçoit pas comment un ancien petit commis de marchand épicier a eu le goût de faire bâtir et meubler un hôtel comme celui-ci , ni comment un avare a pu dépenser six cent mille florins pour être bien logé.

J'ai passé hier la plus agréable matinée du monde. Depuis dix heures jusqu'à quatre , j'ai reçu toute la Confédération , députations du Magistrat, corps diplomatique, etc., etc. Pour surcroît d'agrément, j'avais pris en route, par un froid intense et une humidité infernale, l'un de mes bons rhumes de cerveau, et comme la Diète m corpore n'est pas faite pour rien guérir, j'ai été obligé hier soir de me coucher pour rétablir ma transpiration. Staudenheim, qui ne plaisante jamais , m'a déclaré ce matin qu'il lui serait agréable que je restasse couché la journée, et moi, bénin malade, je ino suis soumis.

Je resterai ici demain et après-demain , et j'irai au Johannisberg le 3. On ne se fait pas une idée de la différence du .climat de ces pays-ci avec le nôtre. J'ai manqué mourir

de froid en Bohême , et ici nous n'avons pas une seule journée fraîche. II a plu pendant huit jours, et il a feit constamment chaud; aussi le vin va-t-il à merveille. On me feit des offres folles pour les vendanges du Johannisberg, mais je les refuse toutes. Il y en a eu une de cinquante mille florins payables sur-le-champ, le vin devant rester déposé et scellé pendant six ans au Johannisberg , puis vendu à notre profit commun , c'est-à-dire que je partagerai la moitié du bénéfice au delà des cinquante mille florins. Mais je ne veux pas de partage , et je tiens , en plus , à bien établir la réputation de la cave.

Ce 4 septembre.

259. ... On ne se fait pas une idée de Teffet qu'a produit mon apparition à la Diète. Ce qui peut-être ne se serait jamais terminé , s'est conclu en trois ou quatre jours* J*ai tous les jours davantage la conviction qu'on ne fait de {jurandes affaires que par soi-même. Tout ce qui est en seconde ligne se tourmente, se tue, et n'avance pas. Je suis devenu une espèce de puissance morale en Allemagne, et peut-être même en Europe, puissance qui laisserait sentir du vide le jour où elle disparaîtrait , et pourtant elle disparaîtra , comme tout ce qui tient à la débile et pauvre nature humaine. J'espère que le Ciel m'accordera le temps nécessaire pour £aire encore quelque bien ; c'est mon vœu le plus cher.

Ce il septembre.

260. Enfin , ma bonne amie , je suis en train de partir. Je coucherai demain au Johannisberg, pour me remettre en route le lendemain matin. Je dînerai à Goblentz et y passerai le U et le J5. Le 16, je serai de retour au Johannisberg, et j'y resterai jusqu'au 22.

Je me fais un véritable plaisir de ces différentes courses ; je vais me retrouver aux liçux de ma jeunesse, et je crois que je les trouverai changés, comme on m'y trouvera changé moi-

même. Les murs y restent intacts, les hommes ont plus ou moins tous disparu. Je suis convaincu que je ne trouverai pas à Coblentz cinq personnes de connaissance ; je vous donnerai des détails qui ne sauraient vous intéresser, mais qui seront pour ma mère. J'irai visiter tous les lieux qu^elle connaît et où elle a passé les plus belles années de sa vie. Elle y a été jolie et aimée , et il ne faut guère plus pour que des lieux plaisent et que leur souvenir reste cher. Voilà le bon côté des femmes. Nous autres hommes, nous avons besoin de plus d'ingrédients pour emporter d'agréables souvenirs de nos séjours . Je ne compte les miens que par des affaires, des négociations et des traités ; heureux si les derniers ne me cassent pas le cou !

Mon séjour ici a été couronné du plus grand succès. Je suis venu à Francfort comme le Messie pour délivrer les pécheurs. La Diète a pris un aspect nouveau , depuis que je me suis mêlé de ses affaires; tout ce qui avait Tair de ne pas pouvoir se faire est fini. Je ne crois pas que jamais douze jours aient porté plus de fruit dans un moment aussi important. Tout ce que des intrigants visaient à porter à Âix-la- Chapelle pour y enchevêtrer la marche des affaires, n'est plus de leur domaine. J'ai , en un mot, la conviction d'avoir mérité mieux de la cause du bien dans cette occasion , qui a l'air de ne point offrir d'immenses avantages , qu'en vingt autres occasions plus brillantes. Celle-ci ne sera cependant pas moins utile.

Je verrai demain pour la première fois le Johannisberg , et il est impossible qu'il ne soit pas beau sous tous les rapports , car tous ceux qui en reviennent en raffolent. Je l'ai toisé vingt fois de bas en haut; je vais changer de rôle, et j'espère que je n'y perdrai rien. Je pense souvent à mon pauvre père; la jouissance qu'il aurait eue à ma place eût été mille fois plus forte; il aurait mieux valu, sous ce rapport, qu'il en eût été le propriétaire. Il n'a pas non plus eu le bonheur de me voir faire une belle motion pour les médiatisés, qui va paraître tout à l'heure. Je la lui avais promise pour mon séjour à Francfort ; je crois remplir un devoir envers lui en lui tenant parole^ m. 8

et je vous jure que je trouve plus de motifs de satisfaction dans ce sentiment que dans le fond même de la question. Quelle bonne heure il eût passée à ma place ce matin! Il m'enviera peut-être de l'autre monde , — si le sentiment de l'envie va jusque-là , — celle que j'ai eu le malheur de passer avec un infernal M. de Schmitz, homme d^affaires de la maison de Linange , et de tous les médiatisés qu'il a adorés sur terre. J'ignore si, à Tâge de soixante-dix ans, j'aimerai les ennuyeux et les pédants ; je n'en suis pas là , à l'heure qu'il est. J'ai assisté hier à une conférence que Staudenheim a eue avec le Prince héréditaire de Hesse-Hombourg. Ce dernier l'a consulté sur un mal que Staudenheim a fini par déclarer une goutte volante, mais qui prend chez lui la tournure de toute chose , c'est-à-dire qu'elle ressemble à de la folie. J'ai regretté de ne pas avoir eu à ma disposition un sténographe ; il m'eût fourni un excellent chapitre pour un roman comique. Le point sur lequel la négociation a manqué se rompre entre le médecin et le malade est celui du déjeuner de ce dernier. Le Prince n'a pas voulu se dessaisir d'une demi-aune de cervelas , avec laquelle il a l'habitude de commencer son travail du jour. Staudenheim est entré en fureur, le Prince s'est misa jurer, et ils avaient l'air de tenir le cervelas par les deux bouts et de lutter à qui l'arracherait à son adversaire. Staudenheim a fini par emporter le cervelas, et la cure va commencer sous les auspices de la Princesse Elisabeth d'Angleterre.

JohannUberg, ce 12 septembre.

261. Je suis ici, ma chère Laure, depuis cinq heures du soir. Je suis arrivé assez à temps pour voir encore , du haut de mon balcon, vingt lieues du cours du Rhin, huit ou dix villes, une centaine de villages, et des vignobles qui donneront cette année pour vingt millions de vin , coupés par des prairies et des champs qui valent des jardins , de beaux bois de chênes, et une plaine immense couverte d'arbres qui ploient sous le poids d'excellents fruits. Voilà pour le dehors. Quant au dedans, j'ai trouvé une grande et excellente habitation , de

laquelle ou peut faire un beau château; mais nous sommes encore loin de Ta voir tel. J'ai dépensé à peu près dix mille florins, dans les deux derniers mois, pour y mettre ce qu'il faut pour y être logé passablement. Mon ami Handel s'est chargé du choix des papiers et des meubles. Ce qu'il a mis de papiers sur les murs est inconcevable; il est inconcevable surtout qu'il ait pu trouver ce qu'il a choisi. Le mal se borne toutefois à trois chambres , car le reste des appartements est peint en une seule couleur.

J'ai d'abord parcouru tout le château , les écuries , les établissements pour le vin. Je n'ai pas visité les caves, parce qu'il n'y a pas de vins , et parce que je sors d^une fièvre rhumatismale. J'ai fait la connaissance du Père Amdt, fameux administrateur du lieu et le premier des employés dans une administration de ce genre. Figurez-vous un vieil abbé d'une soixantaine d'années, vertueux par état, et, je crois, par conviction , qui même n'a pas le premier et le plus commun des défeuts des vieux moines. Le brave homme a une telle horreur du vin que, depuis qu'il est au Johannisberg , il n'a pas bu une bouteille ; il est en même temps le premier des connaisseurs du canton, mais il déguste par le nez. Il lui suffit de flairer un verre de vin pour décider de sa qualité, de son cru et de l'année; il va jusqu'à distinguer les mélanges, et Texemple d'une erreur n'est pas connu. Le Ciel l'a fait pour ce métier-là, faute d'être né chien d'arrêt. Il compte sur quarante-six tonneaux cette année , pour le moins : quand il ajoute cette phrase , on sait dans le pays que quarante-six font cinquante-deux.

Je suis ici avec Floret, qui regrette seulement que l'année 1817 ait été mauvaise et qu'il ne se trouve pas un petit reste des années précédentes; Swoboda, qui ne croit pas que hors des frontières de notre belle Monarchie il puisse y avoir un canton passable, et M. de Handel, fier comme Ârtaban du choix qu*il a fait des meubles. Il m'a rendu singulièrement attentif à un Amour qui , malheureusement , est estropié des quatre pattes, et qui se fait distinguer au-dessus d'une porte par son air enflammé; il semble avoir bu tout ce que le Père

Ârndt n'a pas bu. Handel se Tante également du choix quHI a fait d'une grande table ronde dont le dessus pèse cent livres et qui repose sur un pied de grue tellement mince que Gentz n'entrera jamais dans la chambre où elle est placée de crainte d'en être estropié.

Je compte me mettre en route demain , à dix heures du matin , pour arriver à Goblentz à six heures du soir.

Metternich à sa mère. CohlenU, ce 15 septembre.

262. Il faut, ma bonne maman, que je vous écrive d'ici, ne fût-ce que pour que vous ayez de votre fils une lettre écrite de ce lieu.

Je suis arrivé ici avant-hier soir, à la nuit tombante. Il serait difficile de rien imaginer de plus beau que le chemin qui conduit de Bingen ici. Je crois même qu'il est préférable à la descente sur le fleuve même; on le longe continuellement sur une route superbe et qui ne laissera rien à désirer dans deux ans d'ici , car les garde-fous que l'on y place ne sont pas de trop en maint endroit.

Les environs de Goblentz sont prodigieusement embellis, ne fût-ce que par les belles routes qui y aboutissent de tous côtés. On est étonné de se trouver dans les quinconces, devant le château, sans avoir éprouvé une secousse au bas de la Chartreuse et à travers les jardins où feu Kintelius père croyait exercer le jardinage. Les arbres que nous avons vu planter devant le château sont immenses; on se croirait au milieu d'une vaste forêt; c'est une triste chose que ce coup d'oeil pour ceux qui les ont vus gros comme des bâtons. Le château lui-même offre l'aspect d'une maison délaissée ; portes, fenêtres, tout y est brisé. II sert aujourd'hui à quelques établissements militaires; le Roi veut le faire rétablir, mais sa destination n'est pas encore absolument décidée. La ville même en est là où nous l'avons laissée. L'intérieur de la ville ancienne vaut mieux, non que les maisons y aient changé, mais les rues sont mieux pavées, et les terribles enseignes qui obstruaient la vue ont fait place à des écriteaux à la parisienne. On voit en

gënëral que la ville a passé des années sous la domination française ; son influence est visible dans beaucoup de choses, notamment dans les boutiques. II y a, entre autres, sur les places, des fontaines bien construites. Devant Téçlise de Saint- Castor on en trouve une avec Tinscription suivante : Erigée par le préfet Van 1812, mémorable par la campagne de Russie; et au-dessous : Vu et approuvé par nous, commandant russe à Coblentz, le V' janvier 1814.

On fait des fortifications solides et belles sur les trois points qui dominent la ville : à Ehrenbreitstein, sur la montagne de Saint-Pierre (le ci-devant Brunnenstiibchen) ^ et derrière la Chartreuse. Les environs de Coblentz comptent certes parmi les sites les plus remarquables du Ilhin. Notre jardin près de la Moselle est un champ ; j'ai^ été visiter la maison ; Tentrée est comme elle aurait dû être de tout temps. Le manège, les remises, la vieille porte, les murs de séparation entre les deux cours, tout a disparu. Il y a un petit mur, avec deux portes à pilastres qui forment l'entrée de la cour, et une petite place publique a remplacé les maisons qui en obstruaient Tentrée. La maison est dans Tétat le plus piteux et surtout le plus sale : on n'y découvre plus que les traces de ce qu'elle était. Le tribunal d'appel en occupe la majeure partie, et la petite maison est habitée par un général, qui, je suppose, s'y trouve fort à l'étroit. J'ai parcouru le jardin; la partie anglaise est remplacée par une vingtaine de gros arbres plantés sans ordre, et qui se sont élevés à la place des anciennes broussailles ; l'ermitage a disparu, le tertre sur lequel il se trouvait en marque encore la place. La prairie est conservée; le petit espalier s'est changé en grands arbres comme on en voit dans les champs; sur la terrasse, les tilleuls sont immenses et masquent en partie la vue. Les peintures à fresque ont seules résisté aux ravages du temps ; le mur de l'écurie en est couvert, et elles m'ont frappé par leur horreur.

II n'y a plus ici, en fait de connaissances, que le vieux comte d'Eltz, qui se meurt (il a l'un des côtés- de la figure rongé par un cancer), et le comte Rcmus, qui habite la maison de Burresheim quelques mois de l'année. Les deux demoi-

selles, ses tantes, vivent et comptent se marier, si toutefois il se présente des ëpouseurs. Le reste de la noblesse a disparu, elle et sa petite fortune. Fidèles aux habitudes du pays, tous ces messieurs se sont ruinés, plus que la Révolution ne les a ruinés. Le comte de Boos est le dernier qui vient d^y passer; il est à Sayn, où il se meurt des suites d'un séjour qu'il a fait à Paris, où il a détruit sa santé et perdu toute sa fortune au jeu. La maison Kerpen porte Técriteau d'un marchand de draps ; rhôtel de Leyen, qui est en très-bon état, est occupé par le gouverneur militaire. La burg de Kesselstadt est transformée en fabrique de tôle ; la maison de Bassenheim croulera un de ces jours sur la tête d'un général qui y loge. Le Laacher-Hof porte sous son ancien nom l'écriteau d'une auberge. Je loge à riiôtel de Trêves , qui est l'une des plus mauvaises auberges d'Europe ; la meilleure se trouve au Thaï.

Le vieux château sous Ehrenbreitstein n'offre plus de traces ; il est remplacé par une batterie de vingt-quatre pièces de canon.

Tel est l'aperçu de la ville, qui est bien à son ancienne place, sans que pour cela elle soit l'ancienne ville. Je n'ai pas rencontré, depuis que je suis ici, deux figures de connaissance. Il suffit d'être venu ici, comme moi, pour ne pas douter que vingt-cinq années suffisent pour englober une génération entière. Les rues sont remplies d'enfants des enfants de notre temps, et l'on me regarde comme un revenant d'un autre monde.

J'ai passé la matinée d'hier à recevoir les autorités civiles et militaires, et celles de la ville ; j'ai fait mes courses avec le chancelier Hardenberg, que j'ai trouvé, à ma bien grande satisfaction, dans le meilleur état de santé possible; j'ai diné chez le gouverneur. Aujourd'hui j'irai à Engers; je dînerai chez le ministre Ingersieben, je travaillerai, et demain je retournerai au Johannisberg. Voilà tout ce que j'ai à vous dire : je suppose néanmoins, ma bonne maman, que vous lirez ma lettre avec l'intérêt que l'on voue constamment à d^anciens souvenirs.

Mettemich à sa femme. Joliannisberg, ce 18 septembre.

263. Je suis ici, non comme à la campagne, mais comme à un Congrès. J'y ai eu hier le chancelier Hardenberg, le comte de Goitz et le général Wolzogen, le comte de Buol, Steigentesch , Wessenberg, Garaman, Maccalon, les comtes de Munster, Rechberget Wintzingerode. J'ai avec moi Mercy, Spiegel, Langenau, Gentz. Le chancelier est reparti hier pour Kreutznach; Bethmann et une demi-douzaine de Francfortois arrivent aujourd'hui. Pour loger tout ce monde, j'ai arrêté deux maisons dans un grand endroit qui est au bas de la colline.

Quelle vue, quelle richesse de pays ! Que de beautés innombrables pour tout homme qui ne connaît pas le Rheingau ! Tous ceux qui arrivent restent ébahis sur le balcon du château, et cependant la vue n'est rien en comparaison de celle du salon qui fait le coin du côté de Torient. Quand le temps est clair, vous suivez le cours du Rhin en ligne directe à plus de neuf lieues de long ; quand il y a de la brume , le fleuve , qui est immense, touche l'horizon et présente l'aspect de la mer. 11 est continuellement couvert de vaisseaux à deux mâts, naviguant à pleines voiles, et ses bords sont comme ceux d'un ruisseau; Therbe plonge dans l'onde. Je fais lever dans ce moment les plans du château et des alentours; j'ai appelé un excellent architecte de Francfort pour qu'il règle le plan d'après mon indication; il faut quelques très-légers changements dans la distribution pour faire du château une habitation très-commode et pouvoir y loger avec une famille nombreuse et une douzaine d'étrangers. Il y a près du château une place qui est cultivée en jardin à l'anglaise et qui ne se prête qu'à cela ; il s'y trouve , en face du Rhin , un tertre sur lequel je compte faire ériger un monument, probablement un obélisque, en souvenir des événements de 1813 et 1814. J'élèverai ainsi sur la terre la plus classique de l'Allemagne, et à peu de frais, un monument vraiment national. Les pierres de taille ne coûtent rien, et il ne faut que des blocs pour faire

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une belle chose, qui avant tout doit être simpte. M. de Handel a Tordre de vous envoyer un ouvrage qui renferme une trèsbonne description du cours du Rhin; je le destine à Marie, pour qu'elle sache ce qu'elle verra; veuillez le lui envoyer, mais lire les chapitres depuis Mayence jusqu'à Coblentz, et surtout celui qui termine le livre, et qui porte le titre de Légendes populaires. Vous y lirez les plus charmants récits historiques que vous rappelle dans ce voyage chaque pas que vous faites. Il n'est pas un site pittoresque qui ne renferme une ruine, et chaque ruine a son histoire; chaque conte est plein de sentiments galants et chevaleresques ; les sujets pourraient inspirer les plus jolis tableaux du monde dont on se servirait pour orner une belle édition de cet ouvrage. Lisez surtout l'histoire de l'Empereur Frédéric, d'Adolphseck et du chevalier Bromser de Rûdesheim. Cette famille s'est éteinte dans la nôtre , nous en avons été les héritiers ; le lieu de la scène nous a appartenu , et j'ai été obligé de le vendre pour satisfaire quelques usuriers. La ruine, la plus belle des bords du Rhin, a été achetée par le comte d'Ingelheim, qui s'occupe de la transformer en habitation et dans le meilleur goût possible. Il ménage tout l'extérieur et fait creuser, dans des murs épais de vingt-cinq à trente pieds, des appartements commodes et conformes au style qui leur convient. Ce vieux château ne peut être qu'un castel romain, et ce qui le prouve, c'est la découverte que l'on vient d'y faire d'un caveau de sépulture dans lequel se trouvent une foule d'urnes cinéraires très-bien conservées, et à côté de chaque urne un sabre, une lance, un dessus de casque et beaucoup d'armes romaines. Pour ne rien déranger , on déblaye les avenues du caveau , et

on le fermera par une porte vitrée Je viens de recevoir un

beau décret du Roi de Naples, qui me donne le titre de duc de Portella, premier endroit du royaume que les troupes impériales ont touché lors de la campagne de 1815. Il y a de la galanterie dans le choix du nom, et un bon souvenii à perpétuer dans la famille.

Mayence, ce 23 septembi^e.

264. J'ai quitté hier, à mon grand regret, le Johannisberg. il'en ai pris un tendre congé; quand vous le verrez, — ^et ce

sera un bien beau moment pour moi, — vous concevrez mes regrets. J'ai trouvé ici mon quartier, préparé dans Tancienne maison sur la Bleiche, qu^occupait mon père, et que j'ai quittée Tan 1788 pour aller à Strasbourg. II y a trente ans de cela ; j'ai vieilli ; la maison a rajeuni , sans avoir embelli ; elle a perdu la tournure d'un hôtel , pour prendre celle d'une maison bourgeoise.

L'Empereur est arrivé ici à sept heures. Vous verrez par ce que vous communiquera Hudelist, ce qu'il a fait aujourd'hui. J'ai passé ma journée au travail, à parcourir les rues, à dîner chez l'Empereur, à faire des visites à la princesse de Hesse-Hombourg et à la princesse de Danemark, qui est jolie. J'ai passé trois heures de la soirée avec l'Empereur, qui est content de me ravoir, et puis j'ai vu les dernières scènes de Titus, qui ce soir a été bien cruel. Rien n'est plus mauvais (|Ue le théâtre de Mayence, si ce n'est celui de Baden.

Nous prolongeons ici notre séjour jusqu'à demain , pour ne pas nous rencontrer à Coblentz avec le Roi de Prusse. L'Empereur s'embarquera le 25, et dfnera au Johannisberg. J'y aurai une belle et nombreuse société, à peu près tous les princes qui sont ici.

Nous coucherons le 25 à Bingen, le 26 à Coblentz, le 27 à Cologne et le 28 à Âix-la-Chapelle. L'Empereur Alexandre ne va pas en Italie. Je n'ai pas besoin de vous dire que cela m'enchante.

Bingen, ce 24 septembre.

265. J'arrive ici de si bonne heure, ma chère amie, après une charmante journée, que je puis encore profiter d'une occasion pour Francfort, et vous écrire par le courrier militaire.

Vous lirez dans la g^azette un article qui renferme le détail dé notre journée ; mais ce que les (pizettes et les lettres ne peuvent point vous apprendre , c'est le coup d'œil véritablement ravissant dont nous avons joui. Je ne crois pas que le voyafje de Cléopâtre, de cette belle reine, aux nymphes e# aux amours près, ait pu être plus pittoresque que le nôtre. Le Ciel nous a extrêmement favorisés ; la plus belle journée , le meilleur vent, le meilleur peuple et le plus amoureux : c'est le seul mot qui exprime le sentiment que Ton porte ici h l'Empereur ; des centaines de barques, des milliers de coups de canon et de pétards , une vingtaine d'orchestres , outre la musique du régiment autrichien en garnison à Mayence ; un soleil ardent, un vent frais, et des milliers de figures riantes; tout cela sur le Rhin et au bord du fleuve. Voilà les éléments desquels s'est composée la fête, qui cependant n'est qu'un bien simple voyage.

L'Empereur a été frappé de la vue du Johannisberg , et le Prince de Danemark trouve qu'en Danemark et même en Norvège il n'y a pas de site plus riant, sous le ciel le plus doux. Je lui ai donné un très-bon dtner, et j'ai trouvé que j'avais assez bien doté le Johannisberg pour n'avoir rien à emprunter. Je suis, au reste, convaincu que jamais il n'a eu plus de célébrité que depuis quinze jours. Je suis, d'un autre côté, loin de désirer qu'il la conserve ; je préfère beaucoup y passer quelques bonnes semaines avec vous et les en&nts, sans Souverains ni ministres. Le livre que j'y ai établi depuis mon arrivée, pour y recueillir les noms des visiteurs, ressemble aujourd'hui à un protocole de Congrès. Que Dieu me garde de le voir se remplir ainsi !

Nous partons demain à huit heures du matin, et nous serons entre une heure et deux heures à Mayence. L'Empereur, qui aime beaucoup qu'on lui témoigne de l'attachement, est enchanté de ce pays.

Nous avons un temps superbe, et mon Père Ârndt m'a annoncé aujourd'hui , avec une mine véritablement bachique , qu'il répond de Tannée. Je lui ai dit mon Jiat avec quelque bonté.

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