III
194 RECUEIL DE DOCUMENTS (18l8-18f3).
Rien de ce que Ton y voit ne ressemble à ce que Ton a vu ailleurs.
Je partirai définitivement le 26, et je suis strictement Titinéraire que je vous ai indiqué par ma dernière lettre.
Rome, ce 2 ayril.
31S. Nous y voiià, ma bonne amie. Je n'entreprendrai pas de vous dire ce que nous trouvons dans Rome ; c'est à Marie à s'en charger. Ne croyez pas, au reste, qu'elle puisse exagérer, car le foit est tout bonnement impossible. L'imagination peut atteindre à ce que les sens ont offert ; on a beau se faire illusion , on ne sort guère de ce cercle. Or, Rome doit être vue pour être crue. Tout ce que les plus belles villes du monde peuvent étaler de magnificence en détail s'y trouve réuni et certes surpassé.
Il en a été pour moi de Rome comme d'une personne que j'aurais voulu deviner, Êiute de la connaître ; on se trompe toujours dans ces sortes de calculs. Je l'ai trouvée tout autre que je n'avais supposé ; j'ai cru Rome vieille et sombre , elle est antique et superbe, resplendissante et neuve. Je ne sais ce que je donnerais pour vous tenir un seul instant à la fenêtre de mon salon , et cette fenêtre n'est rien en comparaison d'un cabinet de toilette préparé pour l'Impératrice! Figurez-vous une décoration superbe, tellement riche que l'on taxerait le peintre qui l'eût exécutée d'un degré d'exagération incroyable. J'ai en face et sous moi Saint-Pierre , le château Saint-Ânge , la colonne d'Antonin, des obélisques sans nombre , des palais plus magnifiques les uns que les autres, des fontaines d'où jaillissent des masses énormes d'eau; à gauche, le Golisée, Saint-Jean de Latran; en face, le Vatican, etc., etc. Voilà bien des noms, mais ils ne représentent pas les objets. Saint-Pierre et le Vatican réunis sont grands comme la ville de Turin , qui renferme soixante mille âmes. La place Saint-Pierre seule en renfermerait deux cent mille. La seule chose qui puisse donner une idée de ces espaces, ce sont les Tuileries, la place Louis XV et les Champs-Elysées. Les garde-meubles ne sont, pris
isolement, que de misérables bicoques en comparaison de vingt hôtels particuliers qui ne comptent pas dans Iç tableau de Rome. Le palais Farnèse est Tun des plus vastes et des plus hauts; — eh bien, le maitre-autel de Saint-Pierre a six pieds de plus de hauteur , et il est en bronze.
Nous sommes arrivés ici avant-hier, avant la tombée de la nuit. On découvre la coupole de Saint-Pierre un peu en deçà de Tavant-dernière poste. Le pays est un véritable désert. La terre la plus belle du monde ne demande que des bras pour être cultivée ; on arrive enfin , après le voyage le plus dégoûtant, à des ruines; elles sont entremêlées de poteaux auxquels sont accrochés des membres vieux et frais de brigands qui ont commis des meurtres sur la place même. On se croirait plus près des portes du Tartare que de celles de la Ville sainte. Dès que vous franchissez Tenceinte de cette dernière , la grandeur de Rome devient accablante.
Arrivé à la Consulta, où je loge, et où le cardinal Consalvi m'attendait avec une foule de gens dont il a composé ma maison, j'ai été pris tout d'abord d'une véritable frayeur à la vue de mon appartement. Il se compose de vingt-cinq salons magnifiques. Marie a pour elle la moitié de moins. Hier j'ai débuté par aller chez le Pape, que j'ai trouvé en très-bon état, infiniment meilleur que je n'avais cru. Il est caduc, mais d'une caducité toute naturelle pour un âge aussi avancé que le sien. Il m'avait &it dire par le cardinal qu'il me verrait quand je voudrais.
Ma première sortie a donc été pour lui faire ma cour. Il m'a reçu comme il pourrait recevoir un vieil ami ; il m'a parlé surle-champ de notre correspondance pendant qu'il était prisonnier à Savone. Il est venu à ma rencontre: il avait fait placer à càté de lui un tabouret; nous avons causé pendant une heure. Pepi et mes Messieurs attendaient dans l'antichambre. Je lui ai demandé la permission de les lui présenter; il est allé courir lui-même à l'autre bout du salon, pour sonner afin qu'on les ftt entrer; je les ai présentés; il leur a dit quelques mots, et il a fini par me reconduire jusqu'à son premier salon. Je défie que l'on fasse plus, quand déjà Ton fait trop.
196 RECUEIL DE DOCUMENTS (18l8-18tS).
Il cause très-bien, avec une extrême fieicilité et avec beaucoup de gaieté. Dans notre heure de conversation sur toutes choses au monde, nous avons bien ri un quart d'heure. Certes, jamais entretien de Pape et de ministre qui se voient pour la première fois n'a été plus courtois. Il aime à parler de ses tourments sous Bonaparte, et il m*a rappelé plus de vingt anecdotes sur mes entretiens avec ce dernier sur son compte. Il m'a dit de venir le voir comment et quand je voudrais.
Les appartements destinés à Sa Majesté sont d'une beauté ravissante. Outre la magnificence du local, le fond de l'ameublement est fait sous Napoléon , qui avait destiné le Quirinal pour son palais. Le Pape vient de faire finir le tout, de sorte que dans ces appartements se trouve réuni tout ce que les arts anciens et modernes offrent de plus beau. On finira le Louvre, qu'il ne vaudra pas à beaucoup près l'appartement du Quirinal. La première antichambre, — une salle grande comme celle de la Redoute à Vienne , — est commune au Pape et à l'Empereur. Elle sert également de péristyle à la chapelle, qui est préparée pour une partie des fonctions de la semaine sainte. Cette chapelle peut renfermer cinq cents étrangers ; trois mille se sont fait inscrire pour y être admis. On compte plus de quarante mille étrangers à Rome, tant mattres que valets.
Les appartements du Pape contrastent singulièrement avec la magnificence qui l'entoure; ils sont plus que simples.
Du Quirinal nous avons été à Saint-Pierre, de Saint-Pierre au Vatican. Que vous dire de ce monde?
Il est de fait que Saint-Pierre parait petit, vu l'accord de toutes ses parties. Ce n'est que quand on va, — que Ton mesure , que l'on commence à douter de ce que Ton voit. Les anges en marbre qui soutiennent les bénitiers sont placés aux deux premiers pilastres après la porte d'entrée. Vous les croyez tout près ; ils ont l'air d'être de la taille de Léontine : à mesure que vous en approchez, ils grandissent au point de devenir des colosses. Les quatre piliers sur lesquels repose la coupole, qui a six pieds de diamètre de plus que le Panthéon, ont Tair de ne pas sortir des dimensions connues. Eh bien, ils ont du côté étroit trente-deux pas d'épaisseur.
Figurez-vous cette église, qui a vingt chapelles dont chacune ferait une église énorme , et dont chacune a une coupole bien plus haute et plus grande que Saint-Charles Borromée, tout incrustée de marbre; tous les plafonds en mosaïque, représentant des tableaux magnifiques. Pas un ornement qui ne soit en marbre , porphyre , albâtre antique ou bronze doré ; pas un coin qui ne soit fini comme une tabatière ; partout des tombeaux gigantesques , exécutés par les premiers mattres de tous les temps ; l'antiquité n'a jamais offert un pareil assemblage de magnificences !
Saint-Pierre, comme église, est la chapelle du Vatican. Vous vous souvenez de la galerie du Louvre. Mettez-en une vingtaine comme elle Tune à la suite de l'autre, vous aurez à peu près l'espace rempli de statues, de marbres, de monuments de toute espèce ! Cela n'empêche pas qu'au mois de novembre prochain, on ouvrira un nouvel embranchement de salles et de galeries , que Ton remplira de statues qui sont dans les magasins. Tant de galeries et de salles n'empêchent pas qu'il n'y ait aussi onze mille chambres et cabinets, tous habitables, dans la même maison.
Quelles salles que celles peintes à fresque par Raphaël ! Cet homme inconcevable en a peint une, — et c'est l'une des plus belles, — à Tâge de dix-huit ans.
Nous n'avons fait que marcher, nous ne nous sommes pas arrêtés; nous n'avons vu que peu de chose, et nous avons marché cinq heures.
Notre journée est arrangée. Nous sortirons tous les jours de huit heures à midi, et de quatre à six. Il fait trop chaud entre midi et quatre heures. La journée d'aujourd'hui a été plus chaude que chez nous ordinairement au mois de juin.
Ce 3 ayril.
Hier matin , nous avons été voir le Forum de Trajan , restes magnifiques de l'antiquité.
Puis nous avons été visiter les ateliers de Canova et de Thorvaldsen, ainsi que deux autres d'artistes très-remarquables.
BECHEIL DE DOCUMENTS (I81S-l8n).
Ce que Canova a fait déjà, et ce qu'il est en train de fais est inconcevable. Cet liumme rappelle les Leaux temps de Grèce.
L'Empereur est arrivé h quatre heures et demie. Nous i'avc» ^ attendu dans son appartement. En arrivant, il s'est ren*^ d'abord dans lappartemont de Sa Sainteté, qui est allée a *^ rencontre aussi loin qne ses propres jambes ont pu la port^^ ^ L'Empereur a été reçu avec beaucoup de pompe et un gra*^* enthousiasme parmi le peuple. Toute la population de Itors'*^ s'était portée sur sa route.
Ce»«*ra.
mal
Je ferme ma lettre au moment où je me rends au QuiriDi pour la fêle des Rameaux. La- cérémonie durera trois heureflt je serai par conséquent trop en retard pour vous écrire à a* rentrée, car le courrier doit partir pour arriver à temps à Munich, en coïncidence avec celui qui va de Vienne à Parik
Marie vous parle sans doute de nos courses d'hier niatiD. Nous avons passé quatre heures dans la Home des Césars, au milieu des plus magnifiques décombres des constructions à U fois les plus sublimes et les plus gigantesques que le génie humain ait créées. Le Forum Homanum est une ville de temples et de monuments. Les déblais faits par les Français et continués par le Pape permettent de marcher de uouveav sur le pavé de la via Sacra, de cette même rue par laqaellfl' ont passé tous les triomphateurs.
Une masse, tantôt debout, tantôt gisant confusément k terre, de troncs de colonnes gigantesques de porphyre et def plus beaux marbres et granits de l'Orient, de chapiteaux et d'autres débris, prouve ce que doit avoir été ce lieu. Limagination seule ne peut y atteindre. Le Pape, qui tait prodigieusement pour les arts, — ou plutôt Consalvi, qui agît en son nom, — a l'intention de faire déblayer tout le Forum. L'entreprise est immense, car l'ancien sol est recouvert de plus de quinze it vingt pieds de terre et de décombres, et le grand embarras est de savoir où jeter la terre des excavations.
Le Cotisée ne saurait se décrire. Ses ruines ne ressemblent pas a celles d'un bâtiment; on croit voir Téboulement d'une monta{vne. D'après les calculs les plus modérés, quatre-vingt mille spectateurs ont pu y être assis fort à Taise. Chaque place porte encore son numéro , comme les stalles dans le théâtre de la Cour h Vienne, qui n'offre que cette ressemblance avec celui de la Rome des Césars.
Rome, ce 10 avril.
515. Nous vivons au milieu des temples païens et dans les basiliques chrétiennes ; nous alternons depuis trois jours entre la chapelle Sixtine, les Musées du Vatican et l'église de Saint- Pierre. La dernière des grandes fonctions religieuses va avoir Heu demain ; le local prête à ce qu'elle soit belle , car elle a lieu à Saint-Pierre ; celles du jeudi et du vendredi saints sont bien au-dessous de mon attente. Le Saint-Père, il est vrai, n'a point ofBcié, ce qui réduit les grand'messes à leur taux ordinaire ; aussi n'y a-t-il pas de doute que ce que j'ai vu à la chapelle Sixtine ne vaut aucune des cérémonies qui ont eu lieu anciennement aux Cours électorales ecclésiastiques, et le lavement des pieds, le repas des Apôtres, sont infiniment plus imposants à Vienne. Les cérémonies, ici, ont lieu dans des salles et des chapelles beaucoup trop petites, mais dans le palais le plus vaste du monde. Les lieux sont encombrés d'étrangers; sur un catholique, vous voyez huit ou dix protestants, — la plupart anglais; les suisses ont beau donner des coups de hallebarde, le Pape, les Apôtres, les Souverains, tout est culbuté. Le jeudi saint, on passe de la chapelle Sixtine dans la chapelle Pauline , de celle-ci dans la salle où dînent les Apôtres. 11 y a bataille à chaque porte, et ordinairement le sang coule. Hier, par exemple, une dame anglaise, se croyant apparemment plus forte qu'un suisse, a eu la joue percée par une hallebarde. On n'entend que des cris : — « Mon soulier !» — « Mon voile !» — « Vous m'écrasez ! » — «Votre épée perce mon mollet! » — « De grâce, place! » Et puis, des « bourrades » à foison. Le bruit cesse , et la cérémonie est
200 RECUEIL.de documents (1818-18M).
finie, L*an dernier, un Anglais, voulant absolument passer entre deux suisses serrés pour former la haie pour le passage du Pape, a eu le nez pris et coupé entre les épaulières des deux suisses (ils sont en cuirasse le jeudi saint) . Vous concevez que la sainteté du lieu et Tonction du service ne gagnent pas à ces feits.
Le chant du Miserere est beau. Il reste à la chapelle quelques vieux castrats, qui remplissent Tair de cette vibration particulière à la voix de ces êtres. Le chant sans aucun accompagnement d'instruments bit TefFet d'un harmonica renforcé, et il agace de même les nerfs.
Ce qui , à mon avis , surpasse toute expression , c'est TefiFet de la croix illuminée dans Saint-Pierre. Cette immense basilique enveloppée dans les ténèbres, éclairée par un seul foyer de lumière ; cette croix , haute pour le moins de cinquante pieds , suspendue à sa juste hauteur, ayant Tair de se soutenir dans les airs par sa seule force , — est admirablement belle. Il y a dans les chapelles latérales des effets de lumière incomparables; les tombeaux paraissent se ranimer. Sur Tun des piliers, le pape Grégoire XIII semble sortir de sa niche. Le magnifique lion du tombeau de Clément XIY , de Canova, a Tair de vouloir s'élancer pour défendre les approches de la tombe. Vue du fond de l'église, la croix se trouve encadrée par les quatre colonnes du maftre-autel ; chaque pas présente un effet nouveau et magique. Figurez-vous tout ce vide éclairé par un seul foyer de lumière, cette lumière se perdant dans les airs et réfléchie seulement par les plafonds en mosaïque dorée; c'est dans ce moment que l'on juge de l'immensité de l'édifice. On ouvre la porte du milieu de Téglise , et on voit ainsi la croix de l'extrémité de la place de Saint-Pierre. A cette distance, elle parait encore grande comme une croix d'évêque. La place est sombre, et la croix est la seule lumière visible.
La bénédiction du Pape est aussi d'un effet saisissant. Le moment où le Saint-Père parait à la fenêtre du milieu de la façade de l'église , porté sur une chaise , et où il se lève pour bénir le peuple, tout ce peuple tombant à genoux, est du caractère le plus auguste. Mais c'est comme si un vrai
DE ROME, NAPLES ET PÉROUSE (1819). âOl
guigpion s'attachait aux cérémonies religieuses à Rome. Après la bénédiction , le Saint-Père se rassied ; il demeure à la fenêtre; un cardinal s'avance et jette au peuple des indulgences écrites sur des feuilles de papier. Tous les polissons s'attroupent, se culbutent, se rossent à qui attrapera Tune des feuilles. II y a des cris , des rires comme quand on jette de Targent dans la rue ; les vainqueurs se sauvent à toutes jambes et usent, je ne sais comment, de leurs indulgences.
J'avoue que je ne comprends pas comment un protestant se fiait catholique à Rome. — Rome ressemble au théâtre le plus magnifique avec de bien mauvais acteurs. Gardez ma réflexion pour vous, car elle courrait tout Vienne , et j'ainie trop la religion et son triomphe , pour vouloir y attenter d'une manière quelconque. On voit, dans tout ceci, que le goût italien a beaucoup influé sur les cérémonies ; ce qui platt et fait rire en deçà des Alpes, fait pleurer au delà, et vice versa. Il faut ne jamais oublier de faire ce calcul, regarder et se taire, mais surtout bien se garder d'insister.
Je conçois les peurs de Gentz, qui, au reste, ne laissent pas d'être plus raisonnables que beaucoup de celles qu'il a eues depuis des années. L'assassinat de Kotzebue est plus qu'un fiait isolé. Gela va se développer, et je ne serai pas le dernier à en tirer un bon parti, sauf les coups de poignard que je ne crains pas, quelque exposé que je puisse y être. Je ne me laisse pas dérouter; je vais mon chemin, et si tous les ministres en faisaient autant, les choses n'en seraient pas où elles en sont. Je vous réponds que le monde était en pleine santé en 1789, en comparaison de ce qu'il est aujourd'hui.
Marie vous dira plus en détail que moi ce que nous faisons; elle ne peut que vous en dire du bien, excepté des deux dtners que nous avons faits hier au Vatican, diners à l'huile sans beurre ni œufs, infernaux et pires que tout ce que l'on peut prendre de médecines. Aussi avons-nous pris le seul parti raisonnable , c'est-à-dire que nous n'avons pas mangé !
202 RECUEIL DE DOCUMENTS (lftlft-18S8).
Ce 13 aiTil.
314. ... Nous voici sortis des fêtes et du maigre, circonstances tout à fiait flatteuses. Marie vous parlera de la pompe du jour de Pâques, qui surpasse tout ce que Ton peut imaginer d'auguste et de magnifique. Même ce qui ce jour-là n*est pas de bon goût est beau ; je citerai notamment la décoration de Saint-Pierre, qui est bien plus auguste quand les pilastres sont tout bonnement revêtus de marbre et de porphyre, que quand ils sont drapés en damas cramoisi galonné. Mais ces milliers d'aunes de damas, de galons et de festons, font taire la critique de Tamateur éclairé; elles Técrasent, et Ton ne critique plus sous un pareil poids. La cérémonie religieuse dans cet immense local , où de fortes barrières arrêtent Timpétueuse minorité des étrangers ; cette foule de cardinaux , d'évéques, de prêtres, de gardes; — Tespace immense qui est uniquement voué au culte, espace dans lequel les hommes paraissent se rapetisser à mesure que Tesprit s'étend , tout cela est magnifique.
L'illumination de la coupole Test également. On ne s'est pas boiTié cette fois à la coupole, toute la façade et la colonnade étaient en feu. La première illumination a été dessinée par Michel-Ange. La seconde, qui en moins de deux secondes embrase cet immense édifice au coup sonnant d'une heure de nuit (huit heures), étonne et passe toute expression. Après l'avoir vue pendant quelque temps, on désire retourner à la première, que l'on voit luire dans les intervalles des torrents de lumière répandus par des milliers de pots de feu.
Le feu d'artifice au château Saint-Ange, que l'on avait aussi prodigieusement renforcé , est le plus beau que j*aie vu , et je suppose, le plus beau que l'on puisse voir.
Vous vous souvenez sans doute de la girandole tirée de la place Louis XV en 1810. Eh bien, c'est ce même nombre de fusées tirées d'un plateau isolé et élevé à cent cinquante ou deux cents pieds, et qui donne à l'ensemble l'aspect du Vésuve en éruption. Le reste du feu a représenté l'ancien édifice avec
DE ROME, NAPLES ET PÉROUSE (l819). 203
ses centaines de colonnes, son immense fontaine, etc. Le tout a fini par trois girandoles dont Tune s'est élevée du haut de l'édiBce, les deux autres, du plan inférieur et latéral. Un raffinement qui complète TefFet , ce sont les coups de canon tirés des batteries du château. Le spectacle est digne des plus beaux temps de Rome.
Je vous prie de montrer cette lettre à Pilât, ce qui me dispensera de lui envoyer une description et lui fera un bon article pour son Observateur*, J*espère qu'elle arrivera avant 'qu*il ait été assassiné par quelque libéral de léna.
Adieu , ma bonne amie ; nous nous portons tous à souhait ; j^espère que vous en faites autant. Nous courons , nous voyons ce que Ton voudrait voir toujours; je travaille, je dtne et je dors. Voilà mon train de vie à Rome, et Staudenheim peut être content , car ma santé n'a jamais été meilleure. Le temps est comme chez nous vers la fin de juin. Les arbres sont maintenant tout verts ; les lilas sont en fleur ; les roses le sont depuis plus longtemps.
Adieu! et je vous embrasse tous.
Naples, ce 30 avril.
31tf. Nous sommes au pied du Vésuve, ma bonne amie, depuis quatre jours.
Le site de Naples est à la fois plus beau et plus vaste que je n^avaiscru. Tout y est sur une échelle immense et gracieuse. Les montagnes sont hautes et déchirées comme les Alpes. Le Vésuve est une masse prodigieuse , certes plus considérable que le Schneeberg. Il est vu de partout, excepté de la maison que j'habite ; il fait partie du cadre intérieur du grand bassin de Naples.
La côte de Pompéi est charmante , quoique exposée à des risques continuels. Ce terrible voisin croulera un jour; il s'affaissera comme vingt volcans dans la chaîne des Apennins;
* h* Observateur, joQmal semi-officiel de l'époque, dont le rédacteur eu chef éuit M. de Pilât. (Note de VÉditeur.)
IM RECDEIL DE DOCUMENTS (lRI8-l«Sî). 1
mais il peut encore causer bien des désastres avant de mourir lui-même. Depuis le 13 avril , il est sans cesse en mouvement; une forte colonne de fumée s'élève de ses trois cratères, et ' une (rainée de lave sillonne son flanc. Elle est rjuelqueFois assez forte pour élre aperçue de jour. La nuit, elle ressemble | à l'écoulement du fer en fusion.
Ce qui a surpassé de beaucoup mon attente, c'est la culture et le charme de la campagne. Le pavs entre Terracine et Naples ressemble beaucoup à la Haute- Stpie, surtout aux environs de Cilli et de Laybacb; ajoutez à ces tableaux fa lar- {;eurdes vallons du Rhin , la végétation la plus inconcevable comme richesse et intensité, le Vésuve toujours en vue, à chaque instant de nouvelles échappées de vue sur la mer et sur les îles les plus pittoresques du monde, vous aurez une idée du voyage dans ce pays. J'ai vu beaucoup de choses dans ce monde, mais rien à la fois de plus beau et de plus satisfaisant pour l'ème et les sens. >
Marie vous dira tout ce que je ne vous dis pas. Elle e si fort ma manière de voir et déjuger les objets, que je m'en rapporte avec confiance à sa lettre. Le mauvais temps tourne en notre faveur. Maiie a pu vous écrire un volume.
Les différences d'âge, de sexe et de goilts se peignent, au reste, dans ses lettres et dans les miennes. Elle n'hésiterait pas, par exemple, entre Naples et Rome; j'aurais bien du mal k choisir Naples de préférence à Rome , et je voudrais les deux villes, pour jouir alternativement des merveilles de la nature et de celles créées par l'intelligence humaine la plus sublime.
L'Empereur restera ici jusqu'au 25 mai ; je partirai un jour avant lui. .1
CeSnui. \
516. Marie, dans sa dernière lettre, vous a fait la descrip- '
lion de ce que nous avons vu. J'ai lait une course de plus ' qu'elle, car j'ai mis à profit une heure de beau soleil, ces
jours derniers, pour aller voir la magnifique baie de Pozzuoli '
et de Baja. Marie, en attendant, était de service à la Cour, et J
elle s^est vengée aujourd'hui , pendant un grand dtner que j'ai fait chez le Boi , en allant à Pozzuoli même. Tous ces lieux sont si rapprochés qu'il ne faut qu'une ou deux heures de temps pour passer d*un endroit à l'autre. Le ciel s'est plu à créer les plus beaux sites du monde , et les hommes ont eu le bon esprit de s'y établir.
Rien ne prouve mieux la pureté du goût des anciens que le choix qu'ils ont fait d'Herculanum , de Pompéi, de Baja, etc. , pour aller y passer les beaux mois de l'année; tous ces endroits étaient pour les Romains ce que Hietzing, Hûlteldorf et Baden sont pour les Viennois.
Ce rapprochement est juste , même au point de vue de la grandeur morale de ces hommes qui ne sont plus, et de celle des hommes d'aujourd'hui qui n'existent que trop.
Le temps étant en convalescence, nous comptons faire demain la course de Pompéi. C'est l'affaire d'une matinée.
Nous avons assisté hier à la procession de èaint Janvier, qui a fait son miracle à huit heures du soir dans Téglise de Sainte- Claire. Cette procession, que nous avons vue partir de la cathédrale, est curieuse au possible. Trente-six bustes de saints et saintes en bon et dru argent , portés par des lazzaroni vêtus de pièces de livrées de tréteaux , ou de robes de chambre plus sales que ceux mêmes qui les portent, et c'est tout dire; ces lazzaroni ayant des bonnets déchirés sur la tête ; des prêtres , des moines qui ne sont pas plus occupés de leurs saintes fonctions que les spectateurs ne le sont d'eux; tous courant, criant, se heurtant, se rossant pêle-mêle, — Toilà ce que j'ai vu. Comme le miracle s'opère pendant une semaine, j'y assisterai un de ces jours. Il fiaiut voir cette populace pour s en faire une idée, et il est de fait qu'elle est cent fois plus propre et plus civilisée qu'elle ne Tétait il y a vingt ans. Le Gouvernement a beaucoup fait, et il fait encore beaucoup de bien journellement.
Saint-Charles n'ouvrira que dimanche prochain , à la fin de la double neuvaine. J'ai, en attendant, assisté hier matin a une répétition de Zoraïde, opéra de Rossini, et j'ai vu la salle dans tous ses détails. Elle est sans contredit la plus belle de
S06 RECUEIL DE DOCUMENTS (1818-lfttS).
l'Europe. Il en est d'elle comme de Saint-Pierre ; elle parafl moins grande qu'elle ne Test , vu Tharmonie qui y règne et la richesse , — même la surcharge de sa décoration. Elle a cent quatre-vingts loges, toutes spacieuses comme celles de la direction à la Wieden, et elle contient six mille spectateurs. On entend néanmoins de partout. Nous aurons huit opéras de Rossini, et ses tout derniers sont peut-être les plus beaux. Je passe mes soirées à entendre chanter Davide et les premiers artistes de Tltalie.
Tous no*s laquais ont passé la nuit dernière sur le Vésuve. Je n'ai pu m'empêcher de rire quand j'ai entendu dire ce matin au Roi que le coup d'œil du Vésuve avait été superbe la nuit dernière, qu'il l'avait vu couvert de flambeaux. Je doute que (iiroux aille voir le Vésuve; il nie encore constamment que la montagne comme il la voit soit un volcan; il dit que, comme elle ne bit que cracher du feu et vomir de la fumée, ce ne peut être un volcan , et qu'il n'est pas assez bête pour ne pas savoir qu'un volcan est comme le feu d'artifice qu'il a vu à Rome.
Ce Vésuve , ma bonne amie, est un spectacle bien imposant et bien auguste. J'ai le malheur de ne pas le voir de ma fenêtre ; mais de partout ailleurs , c'est-à-dire à cent pas de ma maison, on le voit, dès qu'il fait nuit, comme un immense fanal. Une forte éruption comme celle de 1814, par exemple, doit être un spectacle inconcevable. La montagne est si près de la ville, la pente y conduit si directement, qu'il suffirait d'un nouveau cratère, — et il s'en forme un nouveau à chaque éruption, — pour la mettre un jour en grand risque. Les Napolitains, au reste, n'y pensent pas; ils sont comme les marins , qui oublient qu'une planche les sépare de l'abîme , et on est tenté d'oublier, à l'aspect d'une nature si belle et si riante,que le danger puisse être aussi rapproché de la jouissance.
Naplcs, ce 4 mai.
317. Ce matin, j'ai été voir Pompéi. Rien n'est curieux comme cette relique, vieille de dix-sept siècles. Le sort semble
Tavoir ensevelie pour donner aux générations futures une idée complète des habitudes romaines. C'est à peine si la vingtième partie de Pompéi est déblayée. On se promène dans Tamphithcàtre, au forum, dans la basilique, dans deux théâtres, Tun pour la tragédie et Tautre pour la comédie, dans quatre temples, au milieu des tombeaux ; on parcourt trois rues sur leur antique pavé, on entre dans plus de cent boutiques et maisons, aux portes desquelles se trouve écrit le nom du propriétaire, et tous ces lieux sont comme le jour où ils ont été engloutis. Les autels des temples et les tombeaux sont neufs comme dans un atelier de sculpture; la ville est assez spacieuse pour avoir contenu de trente à quarante mille habitants ; les temples, le forum et les théâtres sont beaux comme ils pouvaient Tétre dans une capitale romaine et comme ils devraient Tètre dans celles de la Chrétienté. Nous sommes tous gens de bien mauvais goût en 1819.
Ce 7 mai.
318. Je crois toujours avoir expédié la veille le courrier parti depuis huit jours. Nous menons une vie tellement occupée que les journées passent comme des heures ; il nous en restera cependant un bien agréable souvenir. Je suppose que Marie vous aura rendu compte de nos dernières courses. Celle de Baja est sans contredit Tune des plus belles qui puissent être imaginées ; la terre y est aussi classique que belle, et c'est beaucoup dire.
Je ne sais si vous avez une traduction de TËnéide de Virgile; dans tous les cas , tâchez de vous en procurer une et lisez le commencement du sixième chant. Il décrit tous les lieux où nous avons été, et certes on a de la peine à rendre la sensation que Ton éprouve en foulant sous ses pieds les Champs Elyséens, en s'approchant des bords de TÂchéron et du gué où Charon passait et repassait avec sa barque. Vous vous trouvez sur le lieu même où Enée a débarqué , vous entrez dans la grotte de la Sibylle de Cumes; en un mot, vous faites tout ce qui semble n'être que du domaine de la fable. Il est naturel qu'une
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religion toute sensuelle a dû chercher son paradis dans une terre de délices; la religion chrétienne, tout intellectuelle , a porté ses regards au-dessus des nuages, pays vaste et vague comme la pensée elle-même.
Marie vous dira que nous avons bu à votre santé sur le tertre le plus élevé des Champs Élysées. Rien ne peut rendre la beauté de ce site. Vingt points de vue différents, d'immenses rochers, des lies pittoresques au possible, une richesse de végétation sans pareille, un air doux et suave; dans le lointain, le Vésuve lançant une immense colonne de fumée vers les régions les plus hautes de l'atmosphère; une terre couverte de ruines de palais et de temples; — je ne vous fiaiis ici qu'un bien faible tableau de ce qui est placé en dehors du domaine de l'imagination.
Le golfe de Baja l'emporte même sur celui de Naples; aussi les Romains y avaient-ils leurs principaux établissements. Pozzuoli, Baja, Guma, furent trois villes immenses, et, à en juger par ce qu'il en reste, plusieurs lieues de pays doivent avoir été couvertes de maisons. La mer a, d'ailleurs, gagné sur le rivage, par suite des tremblements de terre et des éruptions volcaniques. La plage est toujours couverte de fragments de mosaïque, de restes d'architecture, que les flots viennent y déposer.
Nous allons faire aujourd'hui la course du Vésuve. N'ayei pas d'inquiétude sur notre sort. Nous dînons à une heure chez moi ; nous serons sur la cime vers six heures ; nous y verrons le coucher du soleil ; — il nous faut un bout de nuit pour bien juger des effets de la lave, et nous serons chez nous à dix ou onze heures. Le Vésuve , au reste , est plein d'attentions pour nous. Sans être en éruption complète, il est en grand mouvement depuis près d'un mois. La nuit dernière , par exemple, il était sillonné par cinq courants de lave. Il fait dans cet état l'efFet d'un immense foyer de charbons ardents suspendu à quelques milliers de pieds en l'air ; toutes les cinq ou dix minutes il s'élève du crajtère une immense gerbe , pareille au bouquet d'un feu d'artifice. La colonne de feu est de diverses couleurs; elle ressemble encore sous ce rapport à un feu d'ar-
tifice. La nature opère là d'une manière à la fois bien patente et bien occulte. On voit, et Ton n'y comprend rien.
Ce 12 mai.
319. Je commence ma lettre d'aujourd'hui, ma bonne amie, parle Vésuve. Je vous ai prévenue, par ma dernière, que nous allions y monter, et je vous ai promis que nous en reviendrions sains et saufs. Nous avons tenu parole.
Le 7 mai , nous nous sommes réunis chez moi , savoir : Tini Grassalkowich , Thérèse son élève , Schônburg , Kaunitz , d'Aspre , Paar , tous mes messieurs , excepté Mercy ; nous avons diné à une heure , et nous sommes arrivés chez l'ermite, qui se trouve à peu près au tiers de la montagne, à quatre heures. Nous avons fait souffler nos montures pendant une demi-heure , et elles nous ont transportés encore pendant une demi-lieue jusqu'au pied du grand cône qui forme aujourd'hui le Vésuve, depuis qu'il s'est séparé du mont Somma pour aller engloutir Herculanum et Pompéi. On traverse entre Permitage et le cône des torrents immenses de vieille lave , véritable chaos et lieux dignes de l'enfer ; rien jusque-là n'est pénible, mais ici commence une fatigue plus que naturelle , car le bon Dieu n'a pas fait le Vésuve pour que les hommes aillent le gravir. Figurez-vous une pente , — non d'un toit de maison, — mais d^un clocher comme celui de la tour de Saint- Michel, haute de plusieurs centaines de pieds, couverte de pierres roulantes grandes et petites, de rochers, de lave durcie, de scories de lave; pas une herbe, pas un lieu de repos.
Nous avions fait préparer quatre fauteuils. Ces fauteuils sont placés sur deux brancards que quatre hommes portent sur leurs épaules et que deux autres hommes tirent au moyen de cordes. Ces six hommes sont obligés de se relever de cinq en cinq minutes. Les piétons sont traînés par deux hommes qui portent à cet effet des ceintures autour du corps.
Tini , Marie, moi et Kaunitz avons occupé les fauteuils ; j'ai quitté le mien à un tiers du chemin , car j'aurais mieux aimé m. 14
me casser une jambe que de me Caire porter plus loin. Sur les quatre porteurs , il en est toujours pour le moins un par terre. Ce qui complète le charme de la marche , c'est que , une fois entreprise , il n'y a plus moyen de reculer ; nul ne pourrait descendre par où il est venu , et la route de la descente, que je vous décrirai plus tard , ne part que de la cime da mont.
Après une heure et demie d'une pareille montée, on arrive à la hauteur de la lave fraîche, et Ton ne peut plus que marcher. On choisit pour sentier les torrents des trois ou quatre derniers jours , car ils sont durcis à la surface et moins raboteux. Figurez-vous un canal couvert de dalles de toutes formes, mal jointes, et au lieu d'eau une masse de fer rouge au-dessous de la couverture , et vous aurez une idée de ce sentier. C'est là que Marie n'a plus voulu avancer; vous savez combien elle est poltronne , et je ne conçois pas comment elle s'est laissé porter aussi haut. Mais quand elle s'est sentie les pieds brû^ lants, quand les premières bouffées de vapeur sulfureuse loi sont arrivées , elle s'est mise à pleurer, et je l'ai fait transporter en bas à l'aide de Pepi et de quatre hommes. Il lui restait à peu près cinquante pieds à grimper pour être au but de rcntreprise.
Arrivé au sommet du mont, on se trouve à côté des cratères, et à une très-petite distance , car le plateau actuel n*est guère plus grand que les deux tiers de la place de la Cour à Vienne. Il est en forme d'entonnoir au milieu, et de chaque côté s'élèvent de véritables cheminées , faites de soufre et de matière calcaire , hautes d'environ six pieds , et dont l'une a une ouverture de peut-être quinze pieds de diamètre et l'autre tout au plus de quatre pieds. C'est de ces cheminées que sortent les flammes et la fumée , car la lave se fait jour à peu près à cent pieds au-dessous du sommet, sur le flanc de la montagne.
La fumée et les flammes se dégagent sans interruption da Vésuve dans son état actuel; il change, d'ailleurs, de forme et d'allure à chaque instant; les cheminées seules se ressemblent toujours. De cinq en dix minutes, il se forme une ërup-
tion annoncée par un bruit souterrain et par un léger frémissement de la montagne. Le bruit ressemble à la décharge d'une vingtaine de pièces de canon de gros calibre dans rîntérieur d'une voûte. C'est alors qu'une immense gerbe de feu s'élève au-dessus des cratères comme un bouquet de feu d'artiBce ; des scories enflammées s'élèvent à la hauteur de quatre-vingts à cent pieds et retombent dans l'entonnoir et sur les flancs du mont. Elles n'offrent aucun risque si l'on n'est pas placé sous le vent.
Les flammes, la fumée, les matières enflammées lancées en l'air, le bruit des explosions, offrent la même différence avec le feu d'artifice le plus grandiose, qu'il y en a en général entre les grands spectacles de la nature et les œuvres humaines.
.T'ai eu bien de la peine à m'arracher d'un spectacle à la fois plein de beautés qui surpassent toute description, et d'une horreur également impossible à décrire.
La vue, de la cime du mont, est tout ce que l'imagination peut offrir de magique; on découvre toutes les ties, les baies, les cotes, les pays comme sur une carte géographique. Nous avons vu le soleil se coucher dans les flots de la mer, et nous sommes allés chercher une place un peu plus sûre pour attendre la nuit ; nous l'avons trouvée à cinquante ou soixante pieds plus bas, hors de la portée des éruptions et au-dessus de Técoulemeut de la lave, qui avec la nuit prend un nouvel aspect. Des ruisseaux à perte de vue, larges et enflammés, ne se voient que là. Le cours de la lave est très-lent ; je ne crois pas qu'elle avance de plus de deux pieds par minute. Vers neuf heures et demie , nous avons commencé notre descente à la lueur du volcan, à celle de la lave, de la belle lune de Naples, — de cette lune que Caracciolo comparait au soleil de Londres, — et de vingt torches.
Cette descente, qui se fait du côté opposé à la montée , est à la fois ce qu'il y a de plus commode et de plus incommode, de plus sérieux et de plus ridicule. Enfoncé jusqu'aux genoux dans les cendres, puis dans le sable, on se laisse couler à pic. On arrive en moins de dix minutes au pied du cône comme une avalanche et avec une véritable avalanche. Il n'y a aucun
212 HECUEIL DE DOCUMENTS (1818-1822).
risque, aucune fati(jue, et cela ne ressemble à rien de ce que Ton a fait dans sa vie.
Marie est venue à notre rencontre à Tendroitde notre chute, car c'en est une à la lettre ; — elle était aux anges de me ravoir, et nous avons fait un excellent souper, que Jablonowsky nous a donné chez Termite.
Tout ce que je viens de vous dire est une bien légère esquisse du tableau le plus extraordinaire. Eh bien, au milieu de tant de périls , il n'y a pas d'exemple d'un malheur arrivé aux pèlerins obéissants. Il y a quelquefois des amateurs qui veulent en savoir plus que leurs conducteurs, et il peut leur arriver malheur; tandis que si vous êtes docile, vous en êtes quitte pour un peu de fotigue sans aucun risque. Le chef de nos conducteurs fait ordinairement trois ou quatre fois le voyage, de Portici à la cime du mont, en deux fois vingtquatre heures. Aucun de nos guides, porteurs, anges tutélaires, nommez-les comme vous voudrez, ne laisse passer un jour sans faire le voyage pour une rétribution d'à peu près six francs. La roule de Portici au cratère ressemble continuellement, — jour et nuit, — à une grande rue : tous les étrangers veulent avoir vu le Vésuve ; il n'y a que les Napolitains qui n'y montent pas : c'est tout comme je n'ai jamais été au haut du Kahlenberg.
Je suis charmé d'avoir vu de près ce que je ne verrai plus. On ne se fait pas une idée de la chose si on n'y a pas été , et plus rien ne m'étonnera en fait d'éruption de volcan. Le che- . min que nous avons suivi, il y a peu de jours , pour atteindre la cime, n'existe déjà plus. La lave s'est beaucoup renforcée depuis, et il faut aller chercher une autre direction.
Je suppose que Marie vous parlera de la villa Gallo, véritable chef-d'œuvre de la nature et l'un des rares objets que le propriétaire a eu le bon esprit d'embellir par de jolies plantalions. Un été passé dans ce lieu doit être ravissant. Hier , le Roi a donné un bal à son palais de Capo di Monte. La fête a été belle, et toute fête éclairée par la lave du Vésuve présente un spectacle frappant pour les étrangers. Les Napolitains seuls ne s'en occupent pas.
Ce 19 mai.
520. Je ne vous écrirai que quelques mots, ma bonne amie, car je suis placé entre le retour de Pncstum et le départ du ' courrier que T Empereur n'a fait retarder que pour m'attendre.
Nous avons quitté Naples avant-hier , et nous avons couché le même jour à Salerne. Nous nous sommes arrêtés en route pour voir un temple ou plutôt une église bâtie près de Nocera par Guiscard, roi normand, avec les débris tirés de Paestum, et Tabbaye de la Gava , lieu charmant et célèbre pour ses savantes collections. Hier, nous avons passé toute la journée à P«xstum, et nous ne sommes re(oui*nés à Salerne qu'à onze heures du soir. Ce matin, nous avons visité Vietri, et nous sommes revenus à Naples il y a deux heures.
Paestum est di{jne de la plus haute admiration. Les trois temples encore debout et qui, vu Timmensité de leurs masses, peuvent braver les atteintes de beaucoup de siècles encore, remontent aux temps fabuleux. Ils datent pour le moins d'une époque bien antérieure à la fondation de Rome. Leur style d^architecture se rapproche du dorique, mais il n'est pas épuré comme l'est celui auquel on a donné ce nom dans des siècles postérieurs. Placés jadis dans une cité renommée par ses délicieux environs et par la quantité de roses que renfermaient ses jardins, ils se trouvent maintenant au milieu d'une plaine livrée aux bufHes et aux oiseaux aquatiques. Le site est magnifique, car il se compose de l'ensemble du golfe de Salerne; mais le pays cesse d'être habitable vers la mi-juin. Le mauvais air arrive dans ce pays-ci dès que les lieux se dépeuplent. Ce point m'a offert, outre tant d'objets d'intérêt, œlui encore d'être le plus méridional que je toucherai sans doute dans ma vie. La distance directe de Naples est de près de soixante milles. Le temps nous a extrêmement favorisés ; il est maintenant au beau fixe , et ce beau est bien autre chose que chez nous. Marie se plaint de la chaleur; je ne trouve pas qu'elle ait raison , car si le soleil est assurément brûlant entre
onze et quatre heures après midi, il fait une brise de mer continuelle : Tair est frais, la chaleur est légère, et je suis dans mon élément. Aussi je ne me souviens pas de m'étre jamais mieux porté.
Le départ de TEmpereur est fixé au 31 de ce mois. Il n'a pas voulu se refuser à l'invitation pressante du Roi , de rester ici le jour de sa fête , qui a lieu le 30. Je compte me mettre en route le 28 , à cause des arrangements de chevaux ; le Roi ne le voudra peut-être pas, mais je ferai ce que je pourrai pour gagner encore quelques jours à Rome, où il me reste beaucoup de choses à voir.
Mctternich à sa mère. Naples, ce 21 mai.
321. Le voyage de l'Empereur a eu tous les genres de succès, et il ne me reste que le regret à former que ce que nous voyons en passant ne soit pas ce que j'aurai à voir le reste de ma vie. Nous avons assez les mêmes goûts pour que je sois convaincu que vous seriez la personne du monde la plus heureuse dans ce pays-ci. Tout ce que la nature a fait de plus beau, de plus majestueux et de plus charmant, est versé ici par elle à grands flots sur tout ce que Ton voit, sent et touche. Vous ajmez les montagnes , eh bien , c'est la Suisse ; vous aimez un ciel doux et serein , vous en disposez avec une constance inconnue chez nous. Ce pays-ci est tout ce que Ton veut, tout ce que Ton trouve épars en d'autres contrées, et si les hommes y étaient en accord avec la nature, il ne laisserait rien à désirer.
... L'Empereur a été la nuit dernière sur le Vésuve. Il y a vu le lever du soleil , spectacle superbe sur un point aussi élevé et qui domine des contrées aussi magnifiques.
... Je compte partir pour Rome le 28 de ce mois. Je quitterai l'Empereur à Milan les premiers jours de juillet, et je serai à Garlsbad le 15 ou peu après. J'y vais parce que Staudenheim le veut, car ma santé est très-bonne. Les climats chauds sont faits pour moi, ou, ce qui est plus modeste, je suis fait pour eux. J'y dors mieux ^ j'y ai meilleur appétit, et je
suis en un mot tout autre qu'assis derrière un poéle. Je tiens de la nature du palmier, qui ne vient pas là où il fait froid et qui meurt dans les serres chaudes. Ici, il y en a qui ont soixante pieds de haut, et sans avoir la prétention de m'élever autant, j'ai celle de me porter comme eux sous Tinfluence du même ciel.
Metternich à sa femme, Rome, ce 6 juin*
322. ... L*Empereur, qui devait partir demain, a remis son voyage au lendemain de la Fête-Dieu, non parce qu'il voulait voir la cérémonie reli{jieuse à Rome, mais parce que la petite Archiduchesse Caroline est légèrement incommodée, et que Stifft a conseillé à l'Empereur de la laisser passer encore quelques jours ici. Au lieu de partir le vendredi 11 9 je partirai le samedi 22.
... Vous vous trompez si vous croyez que je ne serai pas à Carlsbad à temps; j'y serai pour sûr entre le 15 et le 20 juillet, et je vous prie de dire à Staudenheim que je serai enchanté de l'y voir.
... Plusieurs affaires m'y attendent, au reste, car si je vais consolider ma santé, je ne puis oublier que l'Europe et surtout l'Allemagne sont en bien plus mauvais état que tous les buveurs d'eau que je rencontrerai à Carlsbad. Je serai de retour à Vienne au commencement de septembre , et j'avoue que j'aurais bien désiré y être avant cette époque si reculée.
L'Empereur ne pourra, au reste, arriver que vers le même temps; si donc j'avais continué tout le voyage avec lui, je n'en serais pas plus avancé.
... Nous avons fait, il y a deux jours, une course à Tivoli. Tout dans ce pays-ci est gigantesque. Tivoli a dépassé de beaucoup mon attente au point de vue du site , de la magnificence des eaux et de la végétation. Le mot de cascatclle sonne si petit, qu'on ne s'attend pas à vingt cascades, immenses comme volume d'eau, qui se précipitent de quatre à cinq cents pieds de haut, à travers des rochers d'une forme et d'une structure tout à fiait extraordinaires, car ils ne sont eux-mêmes
que le produit des eaux. Je ne comprends pas pourquoi il n'existe pas un seul tableau exact ni de Rome ni de ses environs ; on ne reproduit jamais que des fragments de la ville ou des campagnes. Je suppose que c^est Tétendue de Tentreprise qui arrête les artistes. Je vous apporterai une vue prise de Tune des croisées de mon grand salon , que j'ai fait dessiner par un artiste français du plus grand mérite. Celte vue est exacte , et vous me direz si vous avez jamais vu à un théâtre quelconque une toile de fond qui vaille cet ensemble. Les décorations du Triomphe de Tra/an ne sont que des balivernes en comparaison de tout ce que Ton voit ici de chaque fenêtre, pourvu qu'elles ne donnent pas dans un cul-de-sac.
Lawrence est établi ici au Quirinal, et tout Rome va le voir. Sa réputation est faite comme celle du Colisée. Gammuccini dit qu'il est le Titien du dix-neuvième siècle. Mon portrait réunit tous les suffrages; celui de Clémentine est charmant, et je suis sûr que si jamais elle vient à Rome, elle fera bien de porter un voile pour ne pas trop perdre aux yeux de tant de curieux animés de Penvie de la voir, à cause de son portrait. Il a commencé le portrait du Pape, qui avance à merveille, et il va entreprendre celui du cardinal Consalvi.
Ce 10 juin.
323. Nous avons eu ce matin une grande cérémonie , Tune des plus belles de Rome : la procession de la Fête-Dieu. Le local est superbe, car la procession fait le tour des colonnades de la place de Saint-Pierre. La cérémonie porte un caractère si religieux qu'il ne me parait y avoir rien à diminuer ou à ajouter. Je n'aime en général pas les cérémonies; elles me laissent le cœur vide , et elles ne flattent pas même mes sens; mais je dois rendre justice à celle de cette journée. On ne saurait adorer la majesté de Dieu avec plus de soumission et de dignité.
DE ROME, NAPLES ET PÉROUSE (1819). âll
Penigia, ce 17 juin.
324. ... Ce qu'il y a de particulièrement désagréable pour moi dans Taflaire*, c'est le fait que probablement je devrai quitter l'Empereur à Florence, et que, par conséquent, je n'irai pas à Milan. Je me console sans doute de ne pas aller en Lombardie, mais je crois que j^aurais pu y trouver le moyen d'être utile h l'Empereur, et je regrette donc de ne pas pouvoir l'y accompagner.
Vous voyez que de toute manière je suis décidé à ne pas arriver plus tard que la mi-juillet à Carlsbad. Je ne partage pas sous ce rapport la pédanterie de Staudenheim , car il peut faire aussi chaud et même plus à la fin d'août qu'à celle de juillet à Carlsbad comme partout ailleurs ; mais j'ai des afBaires si importantes qui m'y appellent à un terme précis, que je choisis la chance d'être le plus utile , et que je lui sacrifie celle ' de l'être moins. Je parie , au reste , pour l'arrière-été le plus beau du monde, car le printemps et même le mois de juin sont tellement frais, que la chaleur doit finir par avoir son tour.
. . . Marie vous remettra un très-beau rosaire que le Pape m'a donné. Je vous en fais cadeau ; mais il faut le laisser à la famille comme un souvenir. Le Pape a été bon et excellent pour tout le monde. J'ai passé le dernier jour deux heures chez lui, et je me suis convaincu de nouveau qu'il n'y a certes jamais eu à sa place un homme plus simple ni plus éclairé. Il avait les larmes aux yeux en me parlant de son regret du départ de l'Empereur, et il m*en a donné la raison. Il a d'abord été on ne peut plus content de l'Empereur, qui gagnera toujours à être connu, puis il dit se trouver de nouveau si seul! Le Quirinal est effectivement redevenu un cloître. Il ne reste plus dans cet immense palais que le Pape , dont la Cour n'est pas plus grande que celle d'un « Hofirath » (conseiller aulique) ;
* La maladie de TArchidochesM Caroline. {Note de C Éditeur,)
318 BECUEIL DE DOCUMENTS (I818-I8S3).
le cardinal Consalvi et Lawrence. La dépense annuelle du Pape est de trois mille ëcus.
Le portrait que fait Lawrence est un chef-d'œuTre sans pareil; il a pris le Pape de iace, assis sur le grand fauteuil sur lequel il est porté dans les cérémonies solennelles. Le Pape a une mine à la fois bonne et spirituelle; il est cassé , mais ses yeux sont ceux d'un jeune homme , et il n'a pas un cheveu gris. Vous connaissez le talent de Lawrence pour les yeux et les cheveux ; le voilà donc sur son terrain. Lawrence avait passé sa vie chez moi à Rome , et il a pleuré comme un enfant quand je suis parti*. Je lui ai demandé le prix du portrait de Clémentine; il a dit à Floret, que j'avais chargé de cette demande, qu'il regarderait comme une preuve de* disgrâce la proposition même, s'il ne croyait me connaître. « J'ai peint Clémentine, a-t-il dit, pour l'amour que je porte au père, à la mère, à toute la famille, et par amour pour moi-même ! »
. . . Thorvaldsen a fait mon buste. Il sera parfeit. Cet artiste va aller vous voir incessamment; il passera quinze jours à Vienne en se rendant à Varsovie, où il est chargé d'ériger un monument pour Poniatowski. Je lui ai donné une lettre pour vous; vous en serez très-contente, car il est aussi modeste qu'habile. Ces qualités vont toujours de pair.
Ce 19 juin.
32S. J'attends pour partir d'ici que l'Empereur en parte , ou bien un rendez-vous avec Capo d'Istria à Bologne; dans ce cas, j'irai d'ici par la route de Forli dans cette ville, pour rejoindre ensuite l'Empereur à Florence. Je serai hors d'Italie au plus tard le 20 juillet. Vous aurez, au reste, mon itinéraire exact. Vous voyez que je n'accompagnerai pas l'Empereur à Milan.
... Je parcours en ce moment un des pays les plus magnifiques et les plus pittoresques du monde. Je n'ai guère vu un bite comme celui de Pérouse. Il n'offre aucun côté faible. La ville est située^ Oomme la plupart des villes dans les Apennins, sur une forte élévation ; le bassin que l'on domine est certes
DE ROME. NAPLES ET PÉROUSE (1819). Slf)
de plus de cent lieues de tour. Le terrain bas est tout en collines, couvert de champs, beaux comme des jardins. Les montagnes que Ton découvre dans le lointain sont hautes comme les Alpes. Chaque pas porte sur un terrain célèbre. Â droite, près du lac de Trasimcne, Annibal a battu les Romains; devant moi est Assisi, lieu fameux par la vie de saint François et par un temple de Minerve bâti par Auguste et Tun des mieux conservés que j'aie vus ; Spoleto , Tancienne résidence d'Astolphe et de Désidérius, rois des Lombards ; des milliers d'oliviers, de chênes verts, une végétation magnifique. Les orangers ont cessé depuis Rome.
A Spoleto, on m'a montré comme une curiosité un espalier de citronniers que Ton ne couvre que durant les trois forts mois d'hiver. J'ai éprouvé un sentiment pénible quand on m'a dit cela ; je viens du pays où ils sont toujours en fleur ! Je vous l'ai dit souvent, ma nature tient de celle des orangers. Il me faut leur climat pour porter de bons fruits ; l'air ici est froid comme sur nos montagnes; il est excellent, et la meilleure preuve que l'on puisse en fournir est une visite que Jaeger a faite aujourdhui à l'hôpital. Il dit le local immense, — tout est grand en Italie, — et il n'y a trouvé que dix ou douze vieux cacochymes. Les médecins l'ont assuré que leur métier n'allait pas ici, l'hôpital étant toujours le lieu le plus désert de la ville, qui a cependant une population de dix-sept mille âmes.
En comparant les villes de province en Italie à celles de tout autre pays , on est à même de juger de la valeur intrinsèque des lieux. Perugia est ce que chez nous est Iglau, une ville de cercle à cinquante lieues de la capitale. Il y a ici dix palais, plus grands que le vieux palais Liechtenstein. J'en occupe un qui est certes grand du double. Ces palais sont remplis de meubles anciens, mais beaux. On y trouve aussi de beaux tableaux et des marbres en quantité. Le palais qu'occupe l'Empereur serait la plus belle maison à Vienne. Son propriétaire est un jeune homme qui a épousé une sœur du prince Odescalchi , et il l'a fait meubler à neuf il y a trois ans, lors de son mariage.
Il y a à Pérouse deux théâtres qui jouent à la fois ; une salle
320 RECUEIL DE DOCUMENTS (1818-irSS).
d'opéra grande comme celle du Kàmtnerthor, et une pour la comédie, grande comme la Wieden; trois grandes églises, magnifiques, dont deux peintes en entier à fresque par les meilleurs maîtres, entre autres par Pierre Perugino, maitre de Raphaël; une université dans un local superbe, et une académie des beaux-arts mieux montée que celle de Vienne.
Dans tous ces lieux, qui sont toujours pleins d'oisifs , il y a des chanteurs qui feraient grand plaisir à Vienne , de mauvais comédiens jouant de détestables pièces, une foule de mendiants trop paresseux pour cueiUir les fruits qui leur tombent dans la bouche et les légumes sur lesquels ils marchent. Après tout, sur cent de ces fainéants, il y en a quatre-vingts qui ont de Tesprit, et souvent pas un qui soit ennuyeux à tuer roide. Il n'y a personne qui n'ait l'air pauvre et qui n'ait pourtant sa cassette bien garnie.
Je ne crois pas qu'il y ait rien qui se ressemble moins que l'Allemagne et l'Italie , et pourtant nos sages de Vienne veulent, coûte que coûte, faire des Italiens des Allemands. Aussi cela leur réussit-il à merveille.
Mettemicii à sa fille Marie. Perugia, ce 22 juin.
326. Vous voilà à Trieste , ma bonne Marie , et je suis à Perugia , — tout comme vous m'y avez quitté.
. . . Nous avons eu le cardinal deux jours ici. Il a répandu des larmes en apprenant que vous étiez partie. La dernière bataille que j'ai eue avec lui était relative à un feuteuil sur lequel il n'a jamais voulu s'asseoir, vu que je n'avais qu'une chaise à mon bureau. Or, il n'y a que de grands fiauteuils jaunes dans mon cabinet, et comme ils sont trop hauts, j'avais fiait établir devant mon bureau une mauvaise chaise tirée de Tantichambre. La dispute s'est arrangée au moyen d'une course que le cardinal a faite dans cette antichambre pour y chercher lui-même une chaise pareille ; mais il ne m'a pas permis de l'accompagner dans sa course.
Au moment de son départ, il a de nouveau embrassé Giroux. Celui-ci m'a fait le récit de cette seconde accolade,
les larmes aux yeux, a C'est un bien digne homme que cet abbé, m'a dit Giroux, mais je ne sais pas pourquoi il m'aime tant ; il m'a donné un coup sur le dos, et puis il m'a embrassé en me disant : « Adieu, mon vieux; si jamais vous avez « besoin de quelque chose, écrivez-moi, ou à notre ami como mun, mon vieux valet de chambre. » Quel brave homme que cet abbé! » Je lui ai fait remarquer que son ami n'est pas abbé, mais cardinal, a Eh ! comment diable voulez-vous que je le sache? Abbé ou cardinal; les premiers sont noirs et les seconds sont rouges; qu'est-ce que cela me fait? »
RETOUR d'iTALIE ET VOYAGE A CARLSBAD.
EXTRAITS DE LRTTRKS PARTICULIKRES ÉCRITES PAR METTER!tICn A SA FAMILLE,
DU 4 JriLLET AU l'*" SEPTEMBRE 1819.
327. Itinéraire. — 328. Ajournement du voyage de TEmpereur François à Milan. — 329. De Vérone. Différence des climats. — 330. D'Innsbruck. — 331. De Carlsbad. — 332. De Tepiitz. Réminiscences de l'année 1813. — 333. Promenades avec Adam Millier. — 33V. Fin des conférences de Carlsbad.
Metternich à sa femme. Florence, ce 4 juillet 1819.
327. Je puis aujourd'hui vous fixer mon itinéraire, ma bonne amie.
Je compte partir d'ici samedi prochain, 10 juillet. Je serai le 11 à Bologne; le 12 à Vérone; le 13 à Trente; le 14 à Brixen ; le 1 5 à Innsbruck ; le 16 à Munich ; le 1 7 à Ratisbonne ; le 18, entre Ratisbonne et Carlsbad.
L'Empereur arrivera ici le 7. Il serait possible que mon départ fût retardé d'un ou même de deux jours ; vous voyez que, même dans ce cas, je serai à Carlsbad le 20 ou le 21 au plus tard.
Ce 9 juillet.
328. . . . L'Empereur fait bien d'ajourner son Toyage à Milan. La saison n'est plus faite pour le voyage en Italie, et au lieu d'aller griller pendant quinze jours en Lombardie*, * il y retournera un jour pour y passer deux ou trois mois, d'une manière plus utile et à la fois plus fraîche. J'avoue que TEmpereur allant à Vienne, Carlsbad est pour moi un véritable sacrifice. Je ne puis cependant plus y manquer, car il y
a tant de monde qui m'y attend, que ce serait jouer un trop mauvais tour à ces pauvres voyageurs que de les planter là. Les afiFaires que j'aurai à y traiter avec eux sont, d'un autre côté, tellement importantes, que je comprime mes regrets par le sentiment de mes devoirs. J'avoue, au reste, franchement que Carlsbad m'est insupportable.
Vérone, ce 14 juillet.
329. Je suis arrivé ici hier vers onze heures du matin, ma bonne amie, après avoir passablement souffert de la chaleur.
Je suis parti de Florence le 11, à neuf heures du soir; j'ai été d'un trait jusqu'à Bologne, où, comme de juste, un cardinal m'a attendu avec toutes les musiques turques, grand dîner, etc. ; je me suis mis sur mon lit au milieu des fanfares, et j'ai dormi six heures comme s'il faisait nuit. Je suis reparti de Bologne à sept heures du soir, et Vérone a vu mon entrée triomphale hier 13, à dix heures du matin. Comme me voilà rendu à l'Autriche, il y a trêve de trompettes et de cymbales. Je partirai cette après-dtnée pour aller tout d'un trait jusqu^à Brixen, où je coucherai demain, et le 16 je serai à Innsbruck.
* Dans un rapport du 14 juillet 1819, daté de Vérone et adressé par Metternicli à TEmpereur François, Mettemich, après s*ètre entretenu de cette question avec Bubna, écrit ce qui suit : « Bubna est tout ù fait de mon avis en ce qui concerne la résolution que Votre Majesté a prise de ne pas aller cette fois à Milan. Plutôt ne pas visiter du tout cette ville que d'y faire un séjour de quinze jours seulemeut. « (Note de VEditeur, )
C'est une chose frappante que la différence des climats que Ton parcourt depuis Saleme jusqu'au pied des Alpes. La Toscane est, vu ses montagnes, le plus chaud sans être le plus méridional pour la végétation. Les plantes marquent les régions : les aloès et les cactus vont jusqu'à Teiracine ; les myrtes et les orangers, jusqu'à Narni ; les oliviers et les grenadiers, jusqu'à la haute chafne des Apennins, qui sépare la Toscane des Légations. Dès le versant nord de ces montagnes, c'est à peu près comme chez nous. Les mûriers seuls marquent une différence de climat, quoiqu'ils viennent également trèsbien chez nous. La couleur du ciel se salit; les Alpes sont couvertes de gros nuages ; une légère brume enveloppe l'atmosphère.
Innsbruck, ce 16 juillet.
330. Je veux vous dire, ma bonne amie, que je suis en Allemagne. J'ai fait un bon et rapide voyage de Vérone ici, mais ma cara patria m'a mal reçu. Je suis arrivé à Innsbruck vingt-quatre heures après la neige. Il fait ici un froid à grelotter, surtout pour un homme qui vient du cap de Policastro. J'espère que Garlsbad. me traitera mieux; j'y trouverai au moins de l'eau chaude. Moi qui, il y a six jours à peine, prenais toujours un grand verre d'orangeade glacée avant de me coucher, je boirai ce soir du punch chaud pour ne pas geler. Plus d'orangers, mais des sapins; plus de magnolias en fleur, mais du sureau ; plus de raisins , mais des fraises qui commencent à rougir. J'ai vu faire la récolte à Naples il y a deux mois, et je viens de traverser cinquante lieues de pays où elle commence à jaunir dans les bons cantons, et où, dans les endroits plus froids, les grains d'été sont encore en herbe. Je viens de la Generentola« et je sors de Hanns Dachel. C'est une belle chose que les hautes montagnes, mais j'aime à les voir ; nous serions en plaine à Innsbruck que cela ne changerait rien au coup d'œil, tant il y a de brume.
Carltbad, ce 28 jaillec
331. Je ne vous ai pas écrit par le premier courrier que je vous ai envoyé d'ici, car je n^en ai pas trouvé le moment.
Je partirai demain pour Teplitz, où je passerai trois jours entiers. Le moment actuel est celui de la vie ou de la mort. Il pai*ait que Teplitz est un lieu destiné à mes grandes opérations*. Avec Taidc de Dieu, j'espère battre la révolution allemande, tout comme j'ai vaincu le conquérant du monde. Les révolutionnaires allemands m'ont cru loin, parce que j'étais à cinq cents lieues. Ils se sont trompés; je me suis tenu au milieu d'eux, et je frappe maintenant mes coups. Vous aurez trouvé une singulière coïncidence entre les découvertes et les arrestations en Prusse et en Allemagne, et mon passage des Alpes. Je suppose que Ton finira par le voir quand on apprendra que TAllemagne se rassemble ici autour de moi. Le comte de Munster est ici ; Rechberg, Wintzingerode, Berstett, le baron de Marscball, ministre dirigeant de Nassau, et BemstorfF (le Prussien) , vont y être avant le 1*' août. Nous ferons de la grande besogne. Scra-t-elle bonne? C'est ce que décidera le bon Dieu. Elle sera grande, car d'ici partira ou le salut ou la destruction définitive de l'ordre social. Tout ceci entre nous.
Teplitz, ce 27 juillet.
332. Bonne amie, je vous écris de la même chambre et sur la même table où j'ai signé la quadruple alliance il y a six ans. L'époque de l'année est à peu près la même. Tout est changé depuis lors, hors moi.
Je n'avais pas revu ce lieu depuis 1813. Il m'a fallu faire bien du chemin pour y revenir. Que d'événements depuis le jour de mon arrivée ici dans cette année de salut ! Placé à ce même bureau, récapitulant ce qui a occupé alors mon esprit,
* Voir Fentretien de Metternicli avec le Roi Frédéric-Guillaume III k Tepliu ( no 351 ). ( Note de t Éditeur. )
replaçant sous mes yeux ce qui existait alors et ce qui n'existe plus, — je ne puis me défendre d'un fiaible sentiment de vanité et d'une immense sensation de contentement et de satis&ction. Si , après cela , je calcule ce qui est , si je le compare à ce qui devrait être et avec ce qui si facilement eût pu être, je déplore le sort du monde, livré toujours aux plus graves erreurs et aux plus g^randes fiaiutes commises par suite de petits calculs et de grandes illusions. Mon àme ne conçoit rien d'étroit ; je suis toujours en deçii et au delà de ce qui occupe la plupart des hommes d'affaires ; je couvre un terrain infiniment plus (prand qu'ils ne le voient ou ne le veulent voir. Je ne puis m'empêcherde me dire vingt fois par jour : o Bon Dieu, combien j'ai raison et combien ils ont tort ! Et combien il est facile de la découvrir, cette raison si claire, si simple et si naturelle ! » Je me répéterai cela jusqu'à mon dernier soupir, et le monde n'en ira pas moins son pitoyable train.
Cette raison et cette justice, on ne saurait les quitter que sur des voies couvertes de sang et de larmes. A entendre parler les gens, on croit marcher entouré de géants; à les suivre, on s'aperçoit bien vite que vous ne tenez que des fantômes. Le seul géant que le dix-huitième siècle ait produit n'est plus de ce monde ; tout ce qui s'agite aujourd'hui est d'une trempe misérable. Il est fort difficile de bien jouer avec de médiocres acteurs.
Carlsbad, ce 22 août.
333. J'ai, pour mes menus plaisirs, fait venir ici l'un des hommes qui ont le plus d'esprit et de connaissances au monde, — un certain Adam Miiller, pas le prophète, mais le consul général d'Autriche à Leipzig. Quand j'ai la tète bourrée d'affiûres, je le fais venir; il m'accompagne au Posthof, et au delà, et je cause avec lui sans rime ni raison. Ce matin, il m'a prouvé qu'il est l'homme du monde le plus savant en nuages. Il se trouve qu'il en sait tout autant que j'en sais peu. II disait qu'il y a deux genres de nuages, des nuages màlcs et des nuages femelles ; que , séparés , ils ne produisent rien , mais absolum. 16
ment rien, comme un couvent de capucins séparé d'un couvent de nonnes. Ces nuages finissent par se rencontrer, ils s'animent, s'épousent, et voilà de la pluie, du tonnerre, et tous les fracas du monde.
A la première pluie , dites à votre voisin que deux nuages amoureux viennent d'être heureux; vous aurez l'air d'avoir dit une Létise , et ce sera de la véritable physique et même de h pliilosophie.
Ce i*'' septembre.
334. Me voilà, grâce à Dieu, délivré de ma besogne*. Les couches se sont passées heureusement, et l'enfiant va paraître à la face du monde. J'ai tout lieu d'être satisfait des résultats, et je dois l'être, car ce que j'ai voulu est fait. Le Ciel protégera une grande entreprise, et certes la plus digne de son appui, car il s'agit de sauver le monde. Ce que trente années de révolution n'avaient pas produit, est le résultat de nos trois semaines de travail à Carlsbad. C'est pour la première fois qu'il aura paru un ensemble de mesures aussi antirévolutionnaires, aussi correctes et péremptoires. Ce que j'ai voulu faire depuis 1813, et ce que ce terrible Empereur Alexandre a toujours gâté, je l'ai fait, parce qu'il n'y était pas. J'ai enfin pu suivre une fois toute ma pensée , affirmer tous mes principes de droit public, soutenu par une masse de trente millions d'hommes, et de cinquante, si nous comptons tous les Autrichiens non Allemands. Il s'agira maintenant de bien exécuter, et je crois que l'on exécutera bien.
Mes collègues m'ont adressé des remercfments comme je crois que jamais ministre n'en a reçu**. Victor en a été si touché, qu'il a emporté la pièce pour vous la copier, et il m'a dit qu'il vous Tavait envoyée hier. N'en faites, au reste, pas un autre usage que de la lire.
Ce qui est certain, c'est que jamais il n'a régné un accord
* Voir : Résultats des conférences de Carlsbad (n® 353). {Note de F Editeur.) ♦* Voir celle lettre de remercîments (n® 355). {Note de P Éditeur,)
ASSASSINAT DE K0T7EBUE (1819). 227
et une soumission plus exemplaires que dans nos conférences. Si l'Empereur doute qu'il soit Empereur d'Allemagne, il se trompe fort.
Un fait curieux est celui que les plus mauvais jacobins allemands n'ont pas osé m'attaquer encore. Ce qu'ils n'ont pas fait, ils ne pourront plus g[uère le faire. J'ai fourni, au reste, une nouvelle preuve que le bon moyen d'attaquer un mal, c'est de l'attaquer de front. Il en va des coups politiques comme des coups de massue. Les morts ne crient guère, et parmi les vivants j'aurai bien des crieurs en faveur de mes thèses. Il Baïudra, au reste, encore quinze jours avant que' la bombe éclate à Francfort.
Je partirai demain pour Kœnigswart, où je resterai cinq à six jours. De là j'irai droit à Vienne. Je compte donc y arriver du 10 au 12. Vous serez informée de mon arrivée au moins vingt-quatre heures d'avance.