‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 4)Chapitre 65 sur 126 · III. SO · texte numérisé non relu

III. SO

;fO« BECUEIL DE DOCUMENTS (181S-18SS).

EXTRAITS OB LA 00RRE8P0R0AHCE PABTICULlàEB OE METTEBVICH*, DU 3 SEPTEMBRE JUSQu'aU SS DECEMBRE 1819.

360. Sentiment de cralme et de bien-être. — Portrait de Mettemidi lor»qu*il avait cinq ans. — Mettemick ju|[é par loi -même. — 36i. Gon« struclion de routes et de ponts près de Rœnigswart. — 362. Réminiscences de 1813. — 363. Retoar à Vienne. — 364. Le maréclial MarmonL — 365. Manière d*envisaçer les résolations de Carlsbad. — 366. L*acte final de Vienne. — 367. Jourcommémoratifde la bataille de Leipzig. -^ Napoléon. — Mémoires de Mettemich. — 368. Oaverture des conférences de Vienne. — Mot de Talleyrand. — 309. Snr les conFérences. — 370. Réflexions sur Tactivité de Mettemicli. — Une députation allemande d(Mt demander la tête de Mettemich. — 371. Sur les romans. — 37S. Marche heureuse des conférences. — 373. Journée ennuveuse.

Kœnigswart, le 3 septembre 1819.

360. La tranquillité et ]a paix qui régnent autour de moi me font éprouver un vif sentiment de calme et de bien-être. Je ne suis pas de ces gens qui s'imaginent que le but delà vie, c'est le mouvement. L'endroit que j'habite a un aspect sévère. Le pays est riche en points de vue pittoresques : il y a d'immenses forêts, de hautes montagnes, une vallée profonde, beaucoup

* Ce recueil de lettres particulières, adressées aux personnes les plus diverses, est, ainsi que la correspondance de famille publiée jusqu'ici, une partie précieuse des matériaux qui doivent, dans une certaine mesure, remplacer rAutobio{Traphie, puisque celle-ci manque pour la période dont il s*agit. Ces lettres forment une sorte de journal, où abondent les réflexions, les ju{;ements, les indications de tout genre sur les hommes et les choses. Elles BOUS font pénétrer dans la vie du prince et offrent, par cela même, un intérêt historique considérable , même si Ton fait abstraction de la grande variété des destinataires, qu'il n*e.stpas, du reste, toujours facile de reconnaître d'après les documents que nous possédons. Les originaux sont écrits tantôt en allemand, tantôt en français. Pour éviter de continuels changements, nous avons jugé à propos de publier toutes ces lettres dans une seule langue. G*est aussi par des recueils semblables que nous jetons, plus loin, quelque lumière sur les périodes où nous n'avons pas à notre disposition une correspondance suivie du prince, soit avec des membres de sa famille, soit avec d*autret correspondants réguliers. (Note de C Éditeur,)

d'eau, des torrents rapides ; le tout encadre un château bien meublé, ag^réable à habiter, avec beaucoup de vieux portraits de fh mille, parmi lesquels mon'propre portrait, fait quand j'avais cinq ans. Il faut que j'aie été à cette époque-là un affreux petit garçon^ ou peut-être le peintre n'a-t-il pas été fort habile "'•

Le temps est mauvais. Sur ce plateau élevé il fisiit toujours fi*oid, ou bien il pleut toujours. Ce pays inspirerait à lord Byron un poëme bien lugubre. Je ne sais pas encore si vraiment, comme je l'ai entendu dire, le poëte anglais viendra, rhiver prochain, honorer Vienne de sa visite.

Cette chère Vienne est, d'ailleurs, une ville qui me fait peur. Je ne l'aime pas pour elle, encore moins pour moimême. Mais si le Ciel exauce mes vœux les plus ardents, je finirai par aimer Vienne à la passion. Il en est ainsi de tous les endroits que l'on habite. Ils ne sont rien par eux-mêmes, et deviennent tout par les circonstances. Rien non plus ne m'attache à Kœnigswart, pas un souvenir, peut-être pas une pensée dominante, à moins que ce ne soit celle qu'un jour mes cendres reposeront à côté de celles de mon père. Du reste, je trouve que cette idée n^ rien d'attristant, car je crois fermement en Dieu, et la mort n'a rien qui m'effraye. Je regretterais de mourir inconnu, sans laisser aucune trace de mon nom et de mon souvenir; mais cela n'est plus guère possible. Beaucoup de braves et honnêtes gens me regretteront; les autres maudiront ma mémoire. J'ai été placé à une assez grande hauteur, j'ai pensé, j'ai agi sur une scène assez vaste, pour que mon nom reste lié à des événements considérables, ne seraitce que parce que j'ai eu le malheur d'être contemporain de l'époque révolutionnaire. Cette époque passera comme toutes les folies humaines. Heureux ceux qui auront su se maintenir debout sur les ruines de quelques générations! Je suis arrivé à la moitié de la carrière que parcourt une génération humaine, et le sort m'a imposé en partie le devoir d'empêcher.

* Ce portrait se trouve encore aujourd'hui h Rœnigswart.

{Note de r Éditeur.)

308 BECUEIL DE DOCOM ENTS (1818-I8S3J.

dans la mesure de mes forces, la gënëration dont le rôle commence de s'égarer sur la pente qui la conduirait certainement à sa ruine. L'époque des conférences de Garlsbad est, pour cette raison, une des plus importantes de ma vie.

h septembre.

361. Dans les trois dernières années, j'ai fisiit bâtira mes frais lu route impériale, sur une longueur de sept lieues. Je suis arrivé à un point où il est très-difficile de prolonger la route; car elle aurait à traverser une vallée très- profonde et Irès-marécageuse. Je fais bâtir (dans le district de Dreibakcn) un pont qui m'a coûté jusqu'ici plus de 70,000 florins et qui en coûtera encore G0,000. (iC pont sera beau et très-commode pour les voyageurs. IMvtii des gens passeront dessus, croyant qu'il est aussi ancien que le monde. Du reste, j'y ai fait élever une colonne dont l'inscription dira que c'est moi qui ai fait ce pont. Sur cent voyageurs, il y en aura bien quatre-vingt-dix-neuf qui se diront que celui qui l'a lait bâtir était un Grésus ou un fou.

IVaguc, le 9 scpicmbre.

362. 3c ne viens jamais à Prague sans que je croie entendre sonner minuit. Il y a six ans qu'à cette lieure j'ai trempé ma ]>lume dans rcncre pour déclarer la guerre à l'homme du siècle et de Saintc-llélènc et pour donner l'ordre d'allumer les signaux (|ui ont amené le passage de la frontière par cent mille hommes de troupes alliées.

Vienne, le i4 septembre.

363. Ce que c'est que le retour d'un pauvre homme comme moi dans ses foyers, nul ne peut le savoir; car peu de gens sont enviés et regardés de travers, persécutés et fêtés, décriés et portés aux nues comme je le suis. Pourquoi le sort m'a-t-il fiût devenir ce que je n'aurais jamais voulu être et ce qui

me semble le plus fâcheux destin qui puisse être rëservé aux humains en dehors de l'avantage d'être femme?

21 septembre.

364. Parmi les étrangers que j'ai rencontrés ici se trouve le maréchal Marmont. C'est un homme d^esprit, que je connaissais peu. J'ai causé longuement avec lui, et je vois qu'il me trouve tout autre qu'il ne se l'était figuré. Je puis parler de tout avec lui, et cela d'autant plus ouvertement qu'il n'est ici que pour des afBaires qui intéressent sa fortune personnelle. Nous sommes donc en présence l'un de l'autre comme deux simples particuliers. II me disaitdernièrement, après un entretien de trois heures qui avait roulé sur tous les événements passés et sur la situation intérieure de son pays : a C'est, depuis la dernière fois que j'ai entendu parler Napoléon, avant qu'il fût devenu fou, la première que j'entends parler raison.»

25 septembre.

365. Je viens de recevoir de Francfort la nouvelle que mon enfant, dont la gestation a duré juste neuf mois, a fini par voir le jour. Il est né le 20 septembre *. Chaque parti donnera un autre nom à l'enfant Iorsqu*on le baptisera. Les uns diront que c'est un monstre, d'autres diront que c*est une bonne œuvre, d^autres enfin que c'est une sottise. C*est entre les deux extrêmes que se trouve la vérité. Les premières paroles que la législation ait prononcées depuis trente ans, ces paroles dictées par la raison, la justice et l'expérience, qui ont été dites sans restriction comme sans fard, simplement mais sans sécheresse, ces paroles qui n'ont été inspirées ni par des influences mystiques ni par des influences secrètes, sont un véritable événement, un des événements les plus considérables de ma vie. Si le monde trouve que j*ai raison, je serai content; s'il trouve

* Voir la proposition présidentielle, présentée à la Diète (n* 354).

(NoU de r Éditeur.)

que j'ai tort, je lui pardonne d^avance. Bien n^est aussi libre <]uc la pensée de Thomme, et même certaines nuances dans les idées peuvent contribuer au charme de la vie et des rela^ tions, surtout de ces relations qui donnent le plus grand prix à Texistence. Du reste, mon rôle n^est pas équivoque; je n^ai jamais porté de masque, et ceux qui se sont trompés sur mon compte ont de bien mauvais yeux. Mon parti est pris, rien ne peut me le foire abandonner, comme en général on ne peut me faire aller où je ne veux pas. Ârriverai-je? Pardieu, je n'en sais rien!

13 octobre.

366. Je tombe d'une grossesse dans une autre. A peine suis*je accouché à Garlsbad, que d'ici à trois mois je suis menacé d'un nouvel accouchement. L'enfant que j'ai mis au monde à Garlsbad est méchant; il frappe et il mord; il distribuera de rudes coups à beaucoup de méchantes gens et surtout à bien des fous. L'enfant auquel je donnerai naissance à Vienne sera doux et sage, mais horriblement ennuyeux*. Pourquoi faut-il que, seul parmi tant de millions d'hommes, je sois obligé de penser, d'agir, d'écrire pour d'autres qui ne le peuvent pas? Et qu'esl.-ce qui m'en reviendra au bout du compte? Je suis un véritable esclave, et mon cœur est plein de dégoût. On m'impose une activité qui me détourne de tout ce qui sourirait à mes goûts et qui empoisonne pour moi le bonheur de vivre. Si jamais vous rencontrez un véritable ambitieux, — et ils sont rares, — vous n'aurez qu'à me l'envoyer. Nous causerons ensemble pendant une couple d'heures, et il sera converti pour longtemps.

18 octobre.

367. Je vous écris le jour de l'anniversaire du plus grand événement de l'histoire moderne. Il y a six ans aujourd'hui

* Allusion aux conférences ministérielles de Vienne. Voir n^ 374 et suivants. {Note de r Éditeur.)

que le sort du monde aëtë décidé. Du reste, Napoléon aurait été perdu même sans la journée de Leipzig, comme il Ta été après cette bataille. Ce jour a éclairé le monde; il sera toujours considéré dans les annales de Thistoire comme le point de transition entre le passé et une de ces époques mémorables qut marquent le commencement d'une ère nouvelle. La niatn de Dieu était armée de la force de vingt peuples pour vaincre un homme qui s^était placé au-dessus de tous les autres hommes, pour maîtriser un peuple qui avait voulu être plus que tous les autres peuples. Jamais mon àme n*a été pénétrée d'un saint respect, d'une pieuse horreur comme pendant tout le cours de •cette journée, que j'ai passée au milieu des morts et des mourants. Et pourtant, tout était calme autour de moi et en moimême. Un tel sentiment ne pouvait régner dans l'àme de Napoléon; il a dû avoir, ce jour-là, un avant-goût des épouvantes du jugement dernier.

Vous m'avez dit dernièrement que vous lisiez avec beaucoup d'intérêt la correspondance de Napoléon imprimée sous forme de manuscrit; vous avez parfaitement raison. Parmi tous les •écrits qui ont paru dans les derniers temps, cette correspondance, ainsi que le Manuscrit de Saînte-Hélêne, sont sans contredit ceux qui méritent le plus de captiver l'attention de toute personne éclairée. La correspondance peint l'homme le plus •étonnant que le monde ait jamais vu; elle le peint au moment où il s'élève, et chaque lettre de Napoléon atteste que ce mouvement ascensionnel était tout à fiEiit« naturel et qu'il était une •conséquence nécessaire de la force des circonstances. Le Manujcrït de Saînte-Hélêne, par contre, contient tout ce qui explique «on déclin. Chose remarquable, les causes de la chute fatale et inévitable de Napoléon sont les mêmes que celles qui l'avaient porté au faite de la puissance et de la gloire militaire.

J'ai passé avec Napoléon ou près de lui les plus belles années de mon existence. Je crois que peu de gens l'ont connu mieux que moi, parce que je ne m'en tiens pas à de simples symptômes et que je cherche à connaitre à fond le sujet qui m'intéresse. En voyant que toute la puissance de faire le bien «t le mal était incorporée dans un seul homme, je ne pouvais

plus étudier que lui, lui seul. Les circonstances m^ont mis en fÎEice de cet homme ; elles m'ont, pour ainsi dire, enchaîné à lui. G*est pourquoi mon étude a été sérieuse et approfondie; chaque jour m'apprenait qu^elIe était complète. Âpres ma mort, on trouvera des Mémoires très-intéressants sur cet homme et sur les événements de son temps*. Je dis son temps, parce que réell.ement ce temps lui a appartenu. Les documents que je laisserai après moi mettront en lumière hien des événements, dissiperont hien des doutes, redresseront hien des erreurs. Depuis quatre ans, je travaille assidûment à ces Mémoires; je les achèverai, car je suis déjà très-avancé. Ils ne seront imprimés que dans trente ou quarante ans d'ici, parce que je veux laisser mourir tous les vivants d'aujourd^hui. Ce travail est une de mes occupations favorites ; il embrasse toute la période écoulée depuis Tannée 1806 jusqu'après la paix de Paris en 1815. Je sais hien des choses sur ces neuf années. Peut-être même n'y a-t-il personne à présent qui en sache aussi long que moi là-dessus. Mon travail s'arrête à l'année 1815, parce que tout ce qui vient après rentre dans le domaine de l'histoire ordinaire**. Depuis lors le temps est livré à lui-même ; il continue de marcher parce qu'il ne peut pas rester stationnaire, mais il n'est plus dirigé. J'aime mieux profiter des jours qu'il me reste encore à vivre pour compléter ce que j'ai écrit sur cette période de neuf ans, au heu de faire un nouveau livre sur l'époque postérieure, qui est redevenue une simple story. Nous sommes retombés en un temps où mille petits calculs, mille vues mesquines d'une part, et, de l'autre, de grosses fentes et de faibles remèdes, forment l'histoire du jour. La mer est encore houleuse, mais seulement parce qu'elle vient d'être agitée par la tempête. II est certain que sur ces flots encore émus on peut sombrer; on y chavire même plus facilement parce qu'il est plus malaisé de calcu-

* Voir, entre autres, le portrait de Napoléon P^, tome I, p. 277,

{JSole de t Éditeur.) ** Cette résolution peut servir à expliquer la lacune de TAutobiograpliie, qui s'arrête à Tannée 1815 pour ne reprendre que longtemps après.

{Note de C Éditeur.)

DE CARLSBAD A VIENNE (l819). 31S

1er le vent que la tempête ; mais le spectacle a cesse d'être gi*andiose.

Je vous ai dit souvent qu^en écrivant, je cède à une excitation momentanée : je le prouve encore aujourd'hui, car je crois entendre autour de moi ce bruit qu'on a si bien nommé u le hurlement des batailles » , ce bruit terrible qui a été provoqué, il y a six ans, par les forces les plus formidables qui se soient entre-choquées dans les temps modernes. L'armée autri- .chienne à elle seule a tiré, le 18, environ soixante mille coups de canon ; or, si Ton songe que cette armée représentait le tiers des forces alliées, on peut affirmer hardiment que, ce jour-là, on a échangé de part et d'autre plus de trois cent mille boulets. Si l'on ajoute à cela douze à quinze millions de coups de fusil et que l'on répartisse le tout sur un espace de dix heures, on peut se fisiire une idée du bruit qu'a fait la chute d'un seul homme.

S5 novembre.

368. J'ai ouvert les conférences aujourd'hui*. J'ai parlé pendant plus de deux heures, et je regrette de n'avoir pas eu de sténographe à ma disposition, car ce que je disais n'était pas des paroles en l'air. Malheureusement, elles ne s'en perdront pas moins comme le vent...

Talleyrand a dit un jour : « L'Autriche est la Chambre des pairs de l'Europe; aussi longtemps qu'elle ne sera pas dissoute, elle contiendra les Communes.» Le mot est on ne peut plus vrai.

2 décembre.

369. Je suis arrivé à un moment de repos. Les affaires soumises à la conférence avancent et marchent bien. J'ai attaqué cette question par la racine, fisiit rare dans les discussions tant morales que politiques. J'ai dit à mes vingt-cinq amis, d'une manière très-franche et très-ferme, ce que nous voulons et ce que

* Voir le discourt d'ourertore (n« 879). (Noie de V Éditeur.)

81i RECUEIL DE DOCUMENTS (1818-18»).

nous ne voulons pas. Cette dëclaration provoqua des marques d'approbation générale, et chacun dit qu'il n'avait jamais voulu plus, moins ou autre chose que nous. Me voilà donc maintenant entouré de gens qui sont tout ravis de leur force de volonté, et pourtant il n'y en a pas un parmi eux qui, il y a peu de jours encore, ait su ce qu'il voulait ou ce qu'il devait vouloir. C'est le sort commun de ce genre de réunions. Depuis longtemps, il m'est démontré que, si un certain nombre de personnes se trouvent ensemble, il n'y en a jamais qu'une qui ait bien compris ce dont il s'agissait. Je resterai probablement victorieux ici comme je l'ai été à Carlsbad, c'est-à-dire que tous voudront ce que je veux, et comme je ne veux que ce qui est juste, je crois mériter de triompher. Mais ce qu'il y aura de curieux, c'est que ces braves gens s'en retourneront chez eux avec l'illusion complète qu'ils emportent de Vienne les mémos idées qu'ils y avaient apportées.

15 décembre.

570. Les affaires demandent toujours un certain temps; ce temps est rempli par la mise en train de l'afifaire et par sa marche toujours plus ou moins lente, et il se trouve que la plupart du temps sa fin n'est que le commencement d'une affaire nouvelle. De toutes les idées désagréables pour un homme qui a de grands intérêts à défendre, cette dernière est la plus accablante. Voilà onze ans que j'occupe ma position actuelle; je me trouve, par conséquent, déjà bien loin du moment où j'ai commencé ma tâche ; vingt années seulement me séparent du moment où j'aurai le droit de n'être plus bon qu'à rabâcher. Certainement je n'entamerai plus une grande affaire le jour où je découvrirai de l'irrésolution en moi. Que n'ai-je pas fait pendant les onze années qui viennent de s'écouler, et combien me reste-t-il encore à faire pour les vingt années qui vont venir! Ce que j'ai faitjusqu'àce jour était négatif: j*ai plutôt combattu le mal que je n'ai fait le bien. Vraiment, il devrait m'être permis, quand je considère ma tâche à partir du jour où je l'ai entreprise, de ne pas aimer ces forcenés et

ces fous qui, sous le nom de philosophes, de philanthropes, de socialistes, de démocrates, de fanatiques religieux, ne sont rien de tout cela, ou sont encore bien pis...

Jusqu'ici, j'ai rencontré peu d'opposition; je l'ai cherchée en vain et ne l'ai pas encore rencontrée. Peutrétre est-ce pour cela que naguère un journal a lancé cette nouvelle à sensation : ff On prétend, disait-il, qu'une députation allemande doit venir ici pour demander ma tête, » Pour peu que la députation tarde encore, les pauvres diables ne gagneront pas grand'chose à ma décapitation, car les afEaires sont en trop bonne voie pour ne pas aboutir, à moins qu'un tremblement de terre ne fasse écrouler l'édifice ou qu'un volcan ne s'ouvre sous nos pieds. Mais ce sont là de ces catastrophes qui échappent à tous les calculs. Il en arrivera ce qui pourra. Mais en même temps que ma tète, il en tombera beaucoup d'autres, et probablement j'en verrai même tomber plus d'une avant que la mienne y passe.

17 décembre.

371. J'ai la mauvaise habitude de ne jamais m'endormir sans avoir lu une heure ou une demi-heure. Mais en principe je ne lis jamais de choses qui rentrent dans le cercle de mes afiaires. La littérature scientifique, les découvertes, les voyages et même de simples récits, voilà ce qui remplit mes loisirs. Quant à des romans, je n'en lis jamais, à moins qu'ils ne m'aient été désignés comme étant classiques et que, par suite, ils n'aient une valeur littéraire. Le roman ordinaire ne m'intéresse pas; je le trouve toujours bien au-dessous de ce que j'éprouve ; les situations fortes me font toujours l'effet d'être chargées, et je ne puis m'empécher de regarder, en même temps que le titre, la dernière page du roman, où l'on se marie ou bien on se tue. II ne me reste alors plus qu'à dire amen, et le roman est perdu pour moi. Si les héros du roman s'entendent à bien aimer, ils ne valent pas mieux que moi; s'ils ne le savent pas, ils me sont inférieurs. Je n'ai pas besoin d'aller apprendre comment on exprime ses sentiments ;

j'aurais toujours peur de ne rencontrer que des phrases dans des circonstances où mon cœur ne trouve pas un mot... Mon cœur m'appartient tout entier; il n'en est pas de même de ma tète : le monde et les afihires en absorbent une bonne part, ce qui n a jamais été pour moi synonyme de bonheur.

21 décembre.

372. Les occupations que nous avons ici ne se prolongeront pas au delà de la fin du mois de février. Tout marche comme je Tespérais et même comme je l'avais prédit.

22 décembre.

373. J'ai passé une journée fort ennuyeuse, ce qui m'arrive rarement. Souvent le travail me fatigue. Mais l'ennui me tue tout à fait. Je ne puis supporter les gi*ands dîners, et je viens d'être obligé d'assister h un de ces repas, qui a duré trois heures. Voilà le côté désagréable dun Congrès; ce sont des conséquences auxquelles je ne puis malheureusement pas échapper. Par bonheur, je trouve moyen de rester seul au milieu du monde, et plus la foule est grande, plus je sais m'isoler.

COMMENCEMENT DES CONFÉRENCES MINISTÉRIELLES DE VnSlfKE.

MctterriicK au baron de Keumann, h Londres*. Cinq lettres, écrites dn

31 octobre au 17 décembre 1819.

Vienne, ce 31 octobre 1819.

374. ... La grande affaire allemande va recevoir son complément ici, au mois de novembre prochain. Les

* Le baron de Neumann , que le prince honorait d'une conBance particn- Hère, ctail, à ceUe époque, chargé de la direction de l'ambassade d'Aotricho à Londres, (Note de t Éditeur.)

vont bien ; la rage est dans le camp ennemi ; elle s'exhale en mensonges, faute de pouvoir se livrer à des attentats. Nous agissons, en attendant, de notre mieux. La chose cependant n'est pas facile, vu les petites peurs, les petites mesures et les grandes craintes de quelques-uns des Gouvernements allemands. Mais TafFaire n'est pas entre leurs mains. Il s*agit de TÂutriche et de la Prusse. Aussi longtemps qu'elles ne dévieront pas de la route qu'elles se sont tracée , elles seront sûres du succès , et le Gouvernement prussien , qui n'a pas un rôle facile, va très-ferme et très-bien.

Ce 16 novembre.

575. ... Je vous prie de dire à lord Gastlereagh que l'ouverture de nos importantes délibérations se fera le 20 du présent mois. Tous les ministres allemands seront rendus ici pour ce terme.

Gomme nous ne voulons que ce que dictent la raison et la sagesse la plus commune ; comme , loin d'une divergence d'idées, il existe une conformité de vues absolue entre nous et la Prusse ; comme la conduite du Roi de Wurtemberg n'est pas propre à lui attirer des imitateurs, je me flatte que la Confédération sortira plus forte de nos conférences qu'elle ne les aborde.

Il n'est, au reste, question que de consolider la Confédération sur ses bases mêmes et dans sa marche. Les mesures de Carlsbad ne seront ni renforcées ni diminuées; elles existent, elles ne doivent qu'être exécutées, et elles le seront.

J'entre dans ces détails sommaires, parce qu'il serait possible que le ministère de Sa Majesté Britannique fût exposé à recevoir de la part de ses représentants en Allemagne les rapports les plus contradictoires. Je défie qu'il puisse y en avoir un seul qui voie clair dans la situation actuelle des choses. Ce fait tient beaucoup au jeu du parti que nous poursuivons , et qui prend toutes les peines et les formes possibles pour déguiser la vérité. Il est curieux d'observer que nous n'avons pas remarqué une^ seule critique qui ait porté sur ce

qui a été fait à Carlshad; toutes portent sur ce qui y a été évité. C'est surtout la commission d'enquête qui tourmente les £biotieux ; aussi lui donnent-ils toutes les attributions quelle na pas, car ils ne pourraient se flatter de trouver le moindre appui dans le public s'ils soulevaient la véritable question, qui est de savoir : s*il est bienfait que les Gouvernements s'as^ surent de l'existence réelle, de l'étendue et des moyens employés par des démagogues, qui n'ont visé qu'à un bouleversement total de la société en Allemagne ; entreprise prouvée, connue, suivie et soutenue par tous les moyens les plus criminels.

Cette commission a ouvert ses séances. Les matériaux sur lesquels elle travaille sont immenses ; la plupart sont, à Theure qu'il est, le résultat d'enquêtes juridiques faites contre des individus convaincus. Nous ne disposons malheureusement que d'un nombre trop grand de matériaux! L'Europe recevra, lors de la publication du travail, une grande leçon sur le danger de caresser des idées subversives de toute société, soutenues par des Gouvernements aveugles ou ineptes, et dirigées par des factieux sous le masque de libéraux* bienveillants !

Ce 6 décembre.

576. Nos conférences prennent en ce moment une tournure très-prospère.

Veuillez rassurer lord Castlereagh de ma part sur toute déviation de l'esprit de la Confédération dans Timportantc question des rapports politiques et dans la question de paix et de guerre. Jamais il n'a été tenu sur cette dernière question de comités secrets à Francfort ; quant à la question de Pacte fédéral, nous la traiterons ici à la satisfaction même de lord Castlereagh, et au grand déplaisir de M. de Capo d'Istria, lequel nous attend là. Je prie lord Castlereagh de croire que je connais tous les cotés scabreux de la chose, et que je saurai éviter tous les écueils. La mer sur laquelle je navigue m'est tellement connue, que j'entrerai dans le port quand on nous croira encore bien loin même d'eniapprocher.

Une grande et immense cause sera gagnée par raffermissement de ce grand corps social, placé sur des bases toutes pacifiques dans le centre même de TEurope.

Ce 9 décembre.

377* ... Je me flatte que lord Gastlereagh sera satisfait de mes deux premiers travaux soumis à la conférence. Il se convaincra par leur lecture que nous nous sommes appliqués aussi bien à prouver aux confédérés ce que l'Empereur entend par la fédération, qu'à les convaincre eux-mêmes, ainsi que les puissances étrangères, que nous ne voulons apporter aucun cliangement ni aux bases de la Confédération ni à l'application de ces bases. Nous ne connaissons qu'une loi fondamentale , et cette loi, c'est l'acte fédéral lui-même. J'ai déclaré dans le cours de la première de nos séances que l'Empereur regardait cet acte comme tellement sacré , que si par hasard il devait se trouver dans sa rédaction originale une faute de langage. Sa Majesté Impériale n'en permettrait pas la correction. Cette déclaration , et le fait d'avoir abordé la discussion par son côté le plus difficile , — par la détermination des attributions légales de la Confédération, — nous vaudront le succès le plus complet.

Lord Castlereagh m'a fisiit quelquefois le reproche de ne pas me mettre assez en avant dans certaines occasions ; il ne portera plus, je l'espère, le même jugement sur mon compte. On me trouvera toujours très-précis dans les questions positives, car ce sont les seules vers lesquelles tende mon esprit.

Ce 17 décembre.

378. ... La marche des conférences allemandes continue à être on ne peut plus satisfaisante. La question la plus compliquée peut-être, savoir, l'interprétation de l'article XIII de l'acte fédéral, est presque terminée. Un travail court, mais précis, que j'ai soumis au comité chargé du rapport, comme base du travail, a été adopté d'emblée et à l'unanimité. Tous

les corollaires qui ont dû en être tirés pour arriver au rapport ont étë posés, débattus et arrêtés dans trois séances de ce comité ; le rapport a été fait par le comité dans une séance générale tenue hier, et adopté sauf quelques amendements proposés par de trop zélés amis de la bonne cause. Vous voyez que, bien que nous ne soyons ici que des représentants de Cabinets, nous avons aussi nos ultras. Je me vois de nouveau condamné au sort d'être quelquefois accusé de trop de libéralisme quand je ne défends que ce qui est juste et surtout que ce qui est possible et d'une utilité réelle. Plus heureux que lord Gastlereagh, je n^ai d'adversaires à combattre que parmi les hommes qui veulent le bien véritable sur une ligne qui n'est pas toujours pratique. Il n'est pas dans mon caractère de leur céder.

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