III
4GG RFXUEIL DE DOCUMENTS (1818-lSSS).
9 mai.
520. Aujr>ur(rhui j'ai eu de nouveau une longue conférence avec TEmpcrciir Alexandre. Je crois qu'il n y a pas dans ce monde un être humain assez intelligent et assez avisé pour admettre même comme possible la conversation que nous avons eue réellement ensemble, l'Empereur et moi. Si jamais quelcju'un est devenu blanc, de noir qu'il était, c'est bien lui! Mon plus grand mérite en cela est de pouvoir employer Tin- Huence que j'ai actuellement à Tempécher de dépasser les limites du juste et du bien ; car le mal commence où finit le bien. La ligne qui les sépare l'un de l'autre est si peu perceptible que la raison ne peut guère la découvrir sans cet auxiliaire puissant et salutaire qu'on nomme le tact.
13 mai.
521. Nous avons produit une œuvre dont tout honnête homme pourrait accepter la paternité sans rougir. Nous avons traversé une grande époque ; elle était grande, parce qu'il était difficile de diriger les événements qui l'ont remplie. Plus grand encore est le résultat de Taccord qui s'est établi entre ceux qui possèdent la force de vouloir et d'agir.
Dans trois mois personne ne parlera plus de ce qui s'est accompli en mars et en avril. Tout le monde se taira : les bons^ parce qu'ils se taisent toujours; les méchants, parce qu'ils ne sont pas flattés de leur défaite; les sots, parce qu'ils ne savent pas du tout ce qui s'est passé, et que les autres ne le leor disent pas. Les incorrigibles ne renoncent pas à respëranoe de profiter de ce silence pour ourdir de nouvelles intrigues. Mais nous avons pénétré trop avant dans leurs retranche* ments pour les craindre, et c'est là encore un résultat autti grand qu'inattendu.
SOUVENIRS DU CONGRÈS DE LAYBACH (I82l). 467
15 mai.
522. Le printemps est merveilleux dans ce pays-ci; nous avons de dix-huit à vingt degrés de chaleur, et Theureuse influence du soleil agit sur moi de toute sa puissance. La partie matérielle de mon être est amoureuse du soleil.
J'ai gravi une montagne du haut de laquelle on embrasse plus de cinquante lieues de pays; la vue est admirable. A Taspect de ces beaux sites, je ne manque jamais de me demander comment on peut se fixer dans un vilain pays. Les diplomates sont partis fort tristes; le Midi a quelque chose qui attire, et c'est ce qui explique bien des faits historiques. L^histoire n'est, à vrai dire, que la peinture du cœur humain, qui est plein de vertus et de passions, et qui, au fond, n'a que très-peu de côtés pervers. Peut-être est-ce Tinfluence du soleil qui m'inspire une aussi douce philosophie.
16 mai.
523. Â Londres, personne ne pense plus aux derniers événements. Je le prévoyais; le fait prouve combien Ton a tort de flatter Topinion publique. Si un de ses apôtres la considérait comme une religion, ce serait le cas pour elle de montrer sa force dans un moment où elle reçoit un tel soufflet. Mais une opinion publique de cette espèce n'est qu'une farce mise en scène par de méchants acteurs. Elle offre aux charlatans d'inépuisables trésors, mais pour l'homme sage elle ne vaut pas un sou. En effet, les sages qui la choient sont des enfants ou des imposteurs, et partant ce ne sont pas des sages. Ce sentiment a pour moi la valeur d'une véritable religion, qui me donne ce que les fous nomment la force, mais ce qui, en dernière analyse , n'est que de la raison ; encore n'est-ce que ce genre de raison qui n'est autre chose que Tabsence de bêtise. Voilà mon secret, mais je ne le dévoile pas, parce qu'il m'importe d'être pris pour un homme extraordinaire.
Je sais ce qui en est, mais je n'aime pas que les autres le sachent.
18 mai.
524. La ville n^est plus qu'un village ; les rues sont désertes. Tout passe, même la grandeur de Laybach. Le seul plaisir qui me reste, c'est Topera italien, qui a fini par devenir bon après de nombreux changements dans le personnel. On donne en ce moment Edoardo e Crîstina, de Bossini; c'est certainement une de ses meilleures œuvres. On chante aussi la Cenerenioh, et cela fort bien.
Si nuî.
525. Je suis au moment de quitter cette bonne et belle ville ; elle a fait dans le monde bien du bruit, mais il passera comme le (ait tout bruit. Ce qui, toutefois, durera davantage, c'est le résultat. Nous avons fait de bonnes et grandes choses. Il est vrai qu'on ne le reconnaîtra pas comme il convient, parce qu'un homme se tourmente plus de huit jours de fièvre qu'il ne s'occupe de huit années de santé. Mon métier a bien des rapports avec celui d'un médecin : quand le malade meurt, on dit que c'est le médecin qui l'a tué; s'il guérit, c^est la nature qui l'a sauvé. Je partirai demain; je compte faire, en compagnie des propriétaires du château de Radmannsdorf, une petite excursion au lac de Yeldes, et revenir ensuite à Vienne en passant par les Wurzen.
EXTRAITS DE LETTRES PARTICULIERES DE IIKTTERRICH, ÉCRITES DU 28 MAI AU i'^" OCTOBRE 1821.
526. Arrivée à Vienne. — Mettemich est nommé cbancelier d'£ut. — Sur les résultats du Congrès de Laybach. — 527. Réflexions inspirées par le retour. — 528. La villa du Rennweg. — 529. L*imbécile. — Course à Baden. — 530. Ennuyeux diner. — 531. Bonnes nouvelles de Saint-Pétersbourg. — 532. Comment TEmpereur Alexandre envisage les événements.
— 533. Tristes souvenirs que rappelle Baden. — 534. Lettre de l'Eiiiporcur Alexandre. — 535. Le sort en est jeté. — 536. Faux bruits.
— 537. L'ouvrage de madame de Staël intitulé : Dix Années (Texil. — 538. Embarras de la situation. — 539. Désagréments occasionnés par la question grecqne. — 540. Des volumes de nouvelles arrivent de Saint-Péters* bourg. — 541. Les miracles de Hobenlobe. — 542. Le Roi d* Angle-
terre viendra-t-il à Vienne?
Vienne, le 28 mai 1821.
526. Avant-hier, à quatre heures, je suis arrivé ici, après avoir passé une horrible nuit à voyager par un temps afireux. Les voyages m'épuisent. Les voitures me sont insupportables ; je m*y sens tellement gêné dans Tusage de mes facultés physiques et morales, que, même pendant un trajet d'une durée raisonnable, je tombe dans une sorte d^engourdissement. Il est certain que je me deviens insupportable à moi-même en voyage.
Les feuilles publiques annoncent les nouveaux honneurs qui m*ont été décernés (nomination aux fonctions de chancelier de Cour et d*État). C'est une bombe qui a éclaté sur ma tète et que je n*ai pu éviter, parce que je ne Pavais point vue venir. Si j'avais soupçonné le coup, j'aurais fait tout au monde pour le détourner, ce qui eût été très-facile. Mon auguste Maître, en m'imposant cette charge nouvelle, a procédé avec la plus grande bienveillance possible. Je dirai mieux : il y a mis une prévenance recherchée qui n'est pas dans ses habitudes. Mais, d'autre part, le résultat n'est que le coup de grâce pour le
410 nECUEIL DE DOCUMENTS (l818-1822).
patient. Dans ma nouvelle position, ma sphère d^action s^est considérablement étendue. Je n'aime pas embrasser beaucoup de choses à la fois, parce que je préfère tenir ferme ce qui est de mon domaine. C'est assurément une bizarrerie du sort que bien souvent des hommes soient portés aux emplois auxquels ils tiennent le moins. Aujourd'hui m'échoit un lot qui pourrait faire le bonheur de vingt ambitieux subalternes. Dieu sait que je n'ai pas d'autre ambition que celle de faire le bien. Si, pour atteindre ce but, je pouvais me retirer dans mon trou, je serais heureux et content au delà de toute expression. Mais la chose est faite, il n*y a plus à y revenir. Toutefois, ma nouvelle charge ne m'impose ni perruque ni manteau d'hermine. Ce serait, pour le coup, le comble du malheur.
Me voilà de retour dans ma bonne ville. Naturellement chacun avait tout prévu, tout prédit. Personne ici n'admet qu'on eût pu procéder autrement qu'on ne Ta fait : la chose était si simple et si claire ! Qui se serait jamais avisé ici de voir des héros en Pepe ou Ânsaldi? Carbonarisme et intrépidité, Ubéralisme et bon sens ne sont-ils pas en tout temps des extrêmes inconciliables? Tout s'est passé très-simplement, tous ont constamment désiré et vonlu la même chose, tout comme mon valet de chambre Giroux, qui, lorsqu'on soutient le contraire de ce qu'il vient de dire, ne manque pas de répondre : « C'est ce que je vous disais. » Après un succès , il n'est jamais possible de discuter ; les héros d'occasion sortent de terre comme les champignons.
30 mai.
527. Quelle singulière impression l'on éprouve à revenir dans un endroit que Ton retrouve tel que si on ne l'avait jamais quitté! On revoit la même installation, le même entourage; rien n'est changé. On a été seul entraîné parle mouvement, et rien autour de nous ne l'a suivi. Si, dans ces cas, je rentre en moi-même et me demande ce qui a changé chei moi, je trouve que tout est resté tel quel. J'ai déjà vu plusieurs
centaines de personnes; chacun se croit obligé de me dire quelque chose, et parmi tous ces gens-là il n^en est pas un qui oserait me répéter ce que naguère encore il a dit certainement à d'autres; c'est que les gens de l'espèce de mon valet de chambre se comptent par milliers.
z juin.
528. J^ai profité aujourd'hui du premier rayon de soleil pour visiter ma villa, qui s'est bien embellie. Sur le devant de la villa j'ai iait graver ces mots : Parva domus, magna quies, La première partie de la devise est parfaitement vraie ; la seconde me parait tant soit peu mensongère.
La ville se vide exactement comme un œuf qui coule. Les bonnes gens se figurent que l'été est là parce que le calendrier le dit. Mais moi je réponds bien que cela n'est pas vrai. Il faut qu'il y ait d'énormes masses de glace qui descendent de Terre- Neuve; ce n'est qu'ainsi que peut s'expliquer la rigueur de la température.
7 juin.'
529. Personne n'est plus afifoiré qu'un imbécile, parce que pour lui tout devient une afiaire importante; personne ne se démène davantage, parce que l'activité d'un sot ne mène à rien. Il ne tarde pas à s'en apercevoir et ne sait comment se tirer d'embarras. Il a beau faire, il a beau se donner toute la peine du monde, il ne parvient à mettre en mouvement que sa propre personne
Je veux passer deux jours à Baden, où je dois prendre quelques bains. Je cherche donc à y trouver un gtte. J'ai vendu la maison que j'avais à Baden, vu que j'étais bien décidé à ne plus franchir le seuil de cette funeste demeure où m'attendaient les tristes souvenirs de la mort de ma chère fille Marie.
13 juiUet.
530. Enfin il cesse de faire froid ; j*ai pu passer la journée dans mon jardin. J'ai eu à ma table la quintessence des gens ennuyeux. Notre ville est complètement déserte. Il est vrai qu'elle ne regorge jamais de gens très-aimables, mais il y a des moments où je me sens moi-même aimable en comparaison de tout ce qui m'approche. Heureusement que cette comparaison ne flatte pas ma vanité.
Mes fleurs sont belles ; c^est la seulç impression qui me soit restée de ma journée. Je ne me rappelle pas un seul mot de tout ce qui m'a été dit. Les journaux eux-mêmes n^apportent pas d'idées nouvelles bien gaies. Les Turcs dévorent les Grecs, et les Grecs coupent la tête aux Turcs ; ce sont les nouvelles les plus agréables que j'aie apprises.
iS juillet.
531. En somme, j'ai reçu d'excellente marchandise de Saint-Pélersbourg. Jusqu'à présent l'Empereur Alexandretient bon comme au jour de notre séparation. Mais cela ne suffit pas pour faire avancer les afEaires; il faut pour cela que je donne mon coup d'épaule.
Au point où en sont les choses, il y a trois éventualités possibles : l'explosion immédiate de la lutte, une intervention, oo la localisation de la querelle.
Si les deux premières hypothèses se réalisent, je serai retenu par cent liens divers ; il n'en serait pas de même dans le dernier des trois cas. Dieu sait quelle solution remportera. L'éventualité la moins probable est celle que le monde regarde comme la plus probable de toutes, c'est-à-dire la première. J'ai dépêché cinq ou six courriers, tous très-diligents : c'est qu'il ne s'agit de rien moins que de la vie ou de la mort du sens commun. Le bon sens, voilà la meilleure défini* tion du droit, du repos et de la réalisation du but que je considère avec un petit nombre d'hommes comme étant le meilleur,
et qu'une masse d*imbéciles, de fous et de coquins nomment la mauvaise cause.
S3 juillet.
552. J'en ai fini avec mes différentes expéditions. J'ai le sentiment de me trouver au milieu d*une toile que je tistîe comme mes amies les araignées, que j'aime parce que je les ai si souvent admirées.
L'Empereur Alexandre et moi nous avions la même manière d'envisager ce qui se passe aujourd'hui. Mais l'Empereur a changé de résidence; aussi ne peut-on pas affirmer qu'il restera fidèle au point de vue que nous avions adopté, moi si facilement, lui si difficilement. Le cadre dans lequel un homme se trouve exerce une grande influence sur lui ; il a besoin d'une grande force d'àme pour résister à l'action de son entourage, d'une plus grande encore pour la braver. L'Empereur tient encore bon, mais il se trouve seul au milieu des siens. Les uns veulent le contraire de ce qu'il veut, et l'ont bien prouvé ; les autres n'ont pas la force de rien vouloir. Pour ne pas faire fausse route, il faut séparer le Czar de son entourage. Il veut ce que je veux moi-même, mais son entourage veut le contraire.
Dans cette situation morale, TEmpereur Alexandre a pris la seule résolution qu'il fûtpossible de prendre : il a différé toute action réelle et s'est replié moralement sur moi. C'est parla que s'explique ma toUe d'araignée. Des toiles de ce genre sont jolies à voir, tissées avec art, et résistent à de légères attaques, mais non pas à un coup de vent.
J'ai fait valoir mes moyens moraux dans toutes les directions; ce serait donc une affaire faite. Mais cet état de choses enchaîne la pauvre araignée au centre de sa mince toile.
Voilà qui va bien pour le moment; quant à l'avenir, ou l'unité de vues qui existe entre l'Empereur et moi amènera un heureux résultat, ou bien un coup de vent déchirera la toile.
Baden , le 24 juillet.
553. Pendant deux jours je prendrai ici des bains, puis j*irai passer trois jours à Vienne, et ainsi de suite.
J'ai éprouvé une impression pénible en revoyant la ville où j*ai perdu la moitié de ce qui m'attachait à la vie. Beaucoup de gens, qui peut-être valent bien mieux que moi, se plaisent précisément aux lieux où les attendent de tristes souvenirs. Moi je voudrais, au contraire, faire disparaître du sol de tels endroits; je voudrais non-seulement les rendre inhabitables, mais encore les anéantir de manière à en effacer jusqu'à la moindre trace. Je voudrais les voir couverts de ronces et de hautes herbes, semblables à un désert; car c'est la seule image qui soit en rapport avec l'état de mon cœur. C'est pour cela même que j'aime les cendres, et les anciens avaient bien raison de les aimer et de les honorer. La mort est Topposé de la vie, le passé est le contraire du présent, le néant est la négation de l'existence. Avoir trouvé le moyen de conserver les restes d'êtres aimés, en en changeant la forme et la substance, cela constitue une belle découverte; c est la seule qui réponde à ma manière de voir et de sentir. Où la vie a disparu, il ne faut pas la rappeler; ce qui a tenu à la vie doit finir avec elle.
Ma femme a de tout autres idées, et elle est toute désolée de voir que j'ai vendu la maison qui me rappelle de si cruels souvenirs. Elle aurait aimé la garder, quitte à ne plus l'habiter jamais. Pour ma part, j'ai la consolation de savoir qu'elle sera démolie prochainement. Dans quelques années il n'en restera plus rien.
Vienne , le il août.
534. Il est arrivé de Saint-Pétersbourg une longue lettre de r Empereur Alexandre à l'Empereur François, et une autre à mon adresse *. La situation du Czar est difficile. Ce n*est pas
* Voici ce que rEmpcreui* écrit de Czarskoé-Sélo h. Mettemich, le iTjuil* Jet 1821 : « L'union entre les trois Cours dont la divine Providence a sî coin*
une petite aflaire de s'engager tout à coup dans une voie toute différente de celle qu'on a suivie pendant sa vie entière. Ma situation à moi est bien plus facile à cause de mes antécédents ; quoi qu'il en soit, elle ne laisse pas d'avoir ses difRcuItés.
Le Prince Régent est décidé à venir à Vienne au mois d'octobre prochain.
21 août.
535. Le sort en est jeté. Strangford a quitté Gonstantinople. Ce n'est pas la guerre, il est vrai; mais je suis pris, comme je le craignais, et je ne puis songer à quitter Vienne, parce que je porte tout le fardeau sur mes épaules. Il n'est pas admissible qu'un soldat s'éloigne pendant le combat.
Je provoquerai immédiatement la réunion d'un nouveau Congrès.
28 août.
536. Il y a huit jours, ma mère m'invita à venir la voir dans sa villa, qui se trouve à une demi-lieue de distance de Vienne. A huit heures du soir je montai en voiture. Dès neuf heures le bruit courait en ville que j'étais parti en poste pour aller à la rencontre de l'Empereur Alexandre ; on tirait de mon départ toutes sortes de conclusions alarmantes; la situation était fort grave, disait-on. Et cependant le même soir, à onze heures, vingt-cinq personnes de ma société habituelle étaient réunies chez moi. Gela prouve une fois de plus que je ne puis faire un pas sans mettre tout le monde en émoi.
plétement béni les efforts ne saurait désormais se fonder que sur la conBance la plus réciproque comme la plus illimitée : celle que votre auguste Souverain a bien voulu placer dans mes intentions et dans mes vues ne se démentira pas, malgré toutes les difficultés plus particulièrement inhérentes à la position de la Russie que les affaires de TOrient amènent journellement. Je me suis expliqué à cet égard sans réserve vis-à-vis de l'Empereur François. Il trouvera dans ma lettre, j'aime k Tespérer, une nouvelle preuve de la constance de mes principes, comme de toate Tétendue de mon amitié. • (iVofe de VÉditeur,)
29 août.
537. Je Us en ce moment Touvrage de madame de Staël, intitulé : Dix Années d'exil. C'est un livre riche d'idées, plein d'imagination, mais écrit dans un style insupportable comme tout ce qui sort de la plume de cette femme extraordinaire. Tous les portraits, à Texception de celui de Bemadotte, sont marqués au coin de la vérité et de Tesprit. Lie portrait de Fouché, par exemple, se trouve tout entier dans la phrase que voici : « Fouché est le seul homme qui peut véritablement seconder Bonaparte, en portant, malheureusement pour le monde, une sorte de modération adroite dans un système sans bornes. »
Elle dit très-justement en parlant des Français: « Les besoins de Tamour-propre chez les Français remportent beaucoup sur ceux du caractère. Une chose bizarre, c'est que les Français, qui saisissent le ridicule avec tant d'esprit, ne demandent pas mieux que de se rendre ridicules dès que leur vanité y trouve son compte d'une autre manière. Il est inouï combien il est facile de faire prendre une bêtise pour étendard au peuple le plus spirituel de la terre ! »
Comment cette femme, qui a si bien dit, si bien senti tout cela, n'a-t-elle pas senti naître en elle quelques doutes au sujet de la question de savoir si ce même peuple est réellement fait pour rëgalité, la fraternité et la liberté? Madame de Staël ne s'élève pas au-dessus des hommes de parti doués d'imagination ; elle voulait une chose, mais n'en acceptait pas les conséquences. Chaque fois qu'elle aborde le domaine de la politique ou de l'administration, ou qu'elle parle des actions d'un homme quelconque, elle ressemble à quelqu'un qui prétendrait que rien n'est meilleur pour la santé que l'arsenic, qui, à chaque page de son livre, ferait les descriptions les plus ingénieuses et les plus saisissantes des horribles souffrances qu'entraîne l'absorption de ce poison, et qui dépeindrait les angoisses des victimes tremblant à l'approche de la mort. Avec des gens qui ont une tète pareille, la discussion est difBcile.
RETOUR A VIENNE (1821). Ail
Napoléon m*a souvent parlé d*elle. Elle m'a même prié une Fois de demander pour elle la permission de faire ce qu'elle de'sii^it le plus au monde, c'est-à-dire de pérorer dans les salons de Paris. Du reste , il ne semble pas facile de me tourner la tète, vu que je lui ai résisté sans faire grand effort.
L'histoire de son passage par Vienne en 1812 mérite d'être rappelée. M. Rocca , qui raccompagnait, était assigné à comparaître devant la justice comme déserteur de Tarmée française et menacé d'extradition.
Il ne suffit pas à madame de Staël d'avoir obtenu simplement la promesse que M. Rocca ne serait pas remis aux autorités françaises, car elle voulait le présenter dans les salons de Vienne. Le fonctionnaire dont elle s'est plainte si amèrement (le directeur de la police, Hager) était le meilleur, le plus honnête des hommes, mais il était, à coup sûr, très-roide. Elle lui avait demandé la permission de présenter M. Rocca ; il lui répondit : « Mais, madame, &iut-il que nous fassions la guerre pour l'amour de M. Rocca?» Â quoi madame de Staël répliqua : « Pourquoi pas? M. Rocca est mon ami et sera mon époux. « Cela prouve que dans ce monde l'esprit tout seul n'est pas bon à grand'chose. Talleyrand disait avec raison : a L'esprit sert à tout et ne mène à rien. » La célébrité était pour madame de Staël une puissance. Plus je vis, plus je m'approche avec défiance de cette puissance-là.
3 septembre.
538. Chaque jour m'apporte une preuve nouvelle de ce fait, que l'Empereur Alexandre est ancré dans mon école. Je le comprends, et c'est beaucoup. Sa situation est extrêmement difficile. A quoi cela aboutira-t-il? L'ami Wellington a dit : « Le diable m'emporte si je le sais. » J'en dis tout autant. Quoi qu'il en soit, je marche en avant, comme si j'étais sûr de dominer les événements à mon gré. L'homme le moins fanfaron du monde est obligé , dans de certaines situations, d'affecter une assurance qui, dans des circonstances
ordinaires , est Tapanage exclusif de la jactance , ce défaut ridicule entre tous.
Capo d'Istria est dans un (prand embarras. Il veut le mouvement, tandis que son Empereur n'en veut pas.
15 septembre.
539. Le temps m'a tellement accable de fardeaux de tout genre que j'en compte plus que de cheveux sur la tête. Aussi mes cheveux sont-ils devenus tout blancs, ce qui m'étonne moins que leur persistance à ne pas vouloir me quitter.
Quels agréments on s'est mis sur les bras en Grèce ! Il n'y aurait pas de chapitre assez long pour énumérer tout ce que cette question recèle de germes malfaisants. L'envoyé de Russie à Florence est un bien vilain homme : il attise le feu de toutes ses forces. Heureusement que sa sphère d'action est plus bornée que Tespace rempli par sa volumineuse personne. Le pauvre Empereur Alexandre ne sait plus où donner de la tête, mais jusqu'à présent il ne l'a pas encore perdue.
Le temps continue d'être affreux. Il n'aurait pas été difficile à madame de Staël de prouver que si le temps est mauvais, c'est uniquement parce que la constitution anglaise n'a pas été introduite partout; l'nbbé de Pradt pourrait dire, au contraire, que cela tient à ce que les colonies ne sont pas encore émancipées; sir Robert Wilson, que cela provient de ce que la constitution espagnole n'a pas encore fait le tour de l'Europe; enfin le professeur Thiersch, que la faute en est à la lenteur de son expédition teutonique, qui n'est pas encore entrée dans le port de Volo.
26 septembre.
840. Je suis rentré cette nuit avec l'Empereur, nous reve^ nions de voir les manœuvres. J'ai trouvé des montagnes de lettres de Saint-Pétersbourg. Étaient-ce de bonnes nouvelles?
RETOUR A VIENNE (I8ï21). 4*0
Non. De mauvaises? Non. S*agissait-il de choses sensées? Non. T)e choses désagréables? Non. De choses spirituelles? Non. Raisonnables? Non plus. Et quoi donc? Pitoyables? Oui.
Si je ne connaissais pas mon monde, il y aurait de quoi devenir fou.
26 septembre.
541. C'est quelque chose de particulier que les miracles du prince de Hohenlohe. Le Pape et le Roi de Bavière ont mis un terme à ses exploits de thaumaturge. Chaque fois que j'entends de nos jours vanter une chose en faveur de laquelle s'élève la voix publique , je me dis que cela n'est pas sérieux ou que c'est une duperie. Mais quand on me parle d'un saint qui vient de surgir et qui &it des miracles dans les salons , je me défie tout à £aiit du saint ainsi que de ses œuvres. Car des princesses ne sont pas précisément le meilleur sujet d'expérience pour les faiseurs de miracles; mais, par contre, elles offrent des ressources inépuisables au prestidigitateur qui les exploite. Du reste, il y a une grande distance entre saint Hohenlohe et saint Cagliostro ; le premier a établi son quartier général à Wurzbourg, le second avait établi le sien à Paris. Toutefois la question de lieu n'est pas décisive en ce qui concerne le nombre des croyants naïfs et des dupes ; car partout ceux-ci sont aussi nombreux que les grains de sable qui couvrent le rivage de la mer. Jésus-Christ a lutté pendant trente ans pour £aiire triompher la vérité, tandis qu'il ne faut à Hohenlohe que trente minutes pour s'imposer, lui et ses tours de magicien. Ainsi va le monde. On trouverait difficilement des gens ayant une foi plus robuste que Jean Paar et Maurice Dietrichstein le père. Ce dernier prétend que les aveugles que le prince de Hohenlohe na pas guéris, voient fort bien, mais que c'est par pur entêtement qu'ils se heurtent à tous les coins. Quand on le serre de trop près, il se retranche derrière cet argument irréfutable : «Mais je l'ai vu. » C'est ainsi que chacun a sa manière à lui de croire ou de se laisser persuader. Je crois aux miracles de Jésus-Christ sans les avoir vus ; Die-
Irichstein croit aux miracles de Hohenlohe quHl seBgure avoir vus réellement.
i«r octobre.
542. . . . Nous sommes toujours dans Tattente ici : le Roi d'Angleterre se décidera-t-il à fiaire le voyage de Vienne? Rien nVst plus incertain que ce que doit faire Sa Majesté Britannique. Dans tous les cas, Tauguste voyageur choisirait une saison très-mauvaise. Je ne sais pas comment on 8*y prendra pour qu'il se plaise chez nous. On fait des préparatifs, et les fêtes qu'on organisera à son intention réussiront comme toutes les fêtes qu'on donne à Vienne ; mais de la fête au plaisir il y a encore un abîme.