III
Le germe révolutionnaire cependant avait pénétré dans tous les pays et s'y était plus ou moins répandu. II se développa davantage sous le régime du despotisme militaire de Bonaparte. Ses conquêtes déplacèrent une foule de légitimités, d^institutions et d'usages, brisant ces liens sacrés pour tout peuple, et qui résistent au temps, plus même que certains bien£siits qu'imposent parfois les novateurs. De ces perturbations il résulta que Tesprit révolutionnaire put, en Allemag:ne, en Italie, et plus tard en Espagne, se couvrir facilement du voile de Tamour sincère de la patrie.
La Prusse commit une faute grave en appelant à son secours des armes aussi dangereuses que le seront toujours des associations secrètes ; faute qui ne saurait même être justifiée par la situation déplorable dans laquelle cette puissance se trouvait alors. C'est elle qui la première donna une forte impulsion à Tesprit révolutionnaire dans ses États, et cet esprit fit des progrès rapides, soutenu comme il l'était dans le reste de TAIlemagne par le développement que depuis l'année 1 806 on y voyait prendre à un système de despotisme étranger. Plusieurs Princes de la Confédération rhénane se firent en particulier les auxiliaires et les complices de ce système, auquel ils sacrifièrent les institutions qui dans leurs pays, et de temps immémorial, servaient de sauvegarde contre l'arbitraire et la démo^ cratie.
La guerre de l'Alliance, en mettant des bornes à la prépon* dérance de la France, fut vivement soutenue en Allemagne par les hommes mêmes dont la haine contre la France n^ était, en réalité, que la haine contre le despotisme militaire de Bonaparte et aussi contre le pouvoir légitime de leurs propres maîtres.
Avec de la sagesse dans les Gouvernements et de la fixité dans les principes, la fin de la guerre en 1814 eîit pu néan* moins assurer au monde l'avenir le plus tranquille et le plus heureux. De grandes expériences avaient été faites, et de grandes leçons pouvaient servir à d'utiles applications. Mais le sort en avait décidé autrement.
Le retour de l'usurpateur en France, et la marche complé-
tement erronée du Gouvernement français de 1813 à 1820, accumulèrent une somme de nouveaux dangers et d'immenses calamités pour la civilisation entière. C'est au premier de ces malheurs qu'est dû en partie l'état critique dans lequel se trouvent placés la France et le corps social tout entier. Bonaparte anéantit, en cent jours, l'ouvrage des quatorze années pendant lesquelles il avait exercé le pouvoir.* Il déchaîna la révolution qu'il était parvenu à comprimer en France ; il ramena les esprits non à l'époque du 18 brumaire, mais aux principes que l'Assemblée constituante avait adoptés dans son aveuglement déplorable.
Ce que Bonaparte avait fait ainsi au détriment de la France et de l'Europe, les fentes graves que commit plus tard le Gouvernement français et auxquelles s'abandonnèrent de leur côté d'autres Gouvernements, toutes ces influences funestes pèsent aujourd'hui sur le monde ; elles menacent d'une ruine totale l'œuvre de la restauration, fruit de tant d'efforts glorieux et d'une union entre les premiers Monarques sans exeiùple dans les Castes de l'histoire, et font craindre pour la société des catastrophes incalculables.
Nous n'avons point touché encore, dans le présent Mémoire, à l'un des instruments à la fois les plus actifs et les plus dangereux dont se servent les révolutionnaires de tous les pays, avec un succès qui aujourd'hui n'est plus contestable. Ce sont les sociétés secrètes, puissance véritable, et d'autant plus dangereuse qu'elle agit dans les ténèbres, qu'elle mine toutes les parties du corps social, et dépose partout les germes d'une gangrène morale qui ne tardera pas à se développer et à porter ses fruits. Ce fléau est un des plus réels que les Gouvernements amis du repos et de leurs peuples puissent surveiller et combattre •
Existe^t'il encore des remèdes contre le mal et quels
peuvent^'ils être?
Nous regardons comme un principe qu'à tout mal il y a un remède, et que la connaissance de la nature véritable de l'un
doit conduire à la découverte de Tautre. Peu d'hommes toutefois s'arrêtent à l'examen approfondi du mal qu'ils se proposent de combattre. Il n'en est guère qui ne soient soumis à rinfluence des passions ou tenus sous le joug des préjuges; il en est un grand nombre qui pèchent par un côté plus périlleux encore, à cause de ses dehors flatteurs et souvent brillants; nous entendons parler de ï esprit de système; cet esprit constamment faux, mais infatigable, audacieux, incapable de se rebuter, est satisfaisant pour les hommes qui en sont imbus (car ils habitent et gouvernent un monde créé par euxmêmes), mais il est d'autant plus dangereux pour les habitants du monde réel, si différent de celui que crée Tesprit de système.
Il est une autre classe d'hommes qui, ne saisissant d'un mal que la forme extérieure, en confondent les manifestations accessoires avec l'objet principal, et qui, au lieu de diriger leurs efforts vers la source du mal, se coùtentent d'en combattre quelques symptômes passagers.
Il est de notre devoir de tacher d'éviter l'un et l'autre de ces écueils.
Le mal existe, et ce mal est immense. Nous ne croyons pouvoir le définir mieux, dans sa cause primitive et perpétuellement agissante en tout temps et en tout lieu, que nous ne l'avons fait en nous servant du mot de présomption, cette compagne inséparable du demi-savoir, ce mobile d'une ambition démesurée et facile à satisfaire dans des temps de troubles et de bouleversements.
Ce sont principalement les classes moyennes de la société que cette gangrène morale a gagnées, et ce n'est que chez elles que se trouvent les véritables coryphées du parti.
La grande masse du peuple ne lui offre point de prise et ne saurait lui en ofirir. Les travaux auxquels cette classe — le véritable peuple — est obligée de se vouer sont trop continus et trop pcfsitifs pour qu'elle puisse se jeter dans le Vague des abstractions et de l'ambition. Le peuple sait que ce qu'il y a de plus heureux pour lui, c'est de pouvoir compter sur le lendemain, car ce n'est que le lendemain qui lui paye les
peines et les soins de la veille. Les lois qui assurent une juste protection au premier des biens, à la sécurité des individus et des familles, et à celle des propriétés, sont simples de leur essence. Le peuple redoute le mouvement, qui nuit à l'industrie et entraîne constamment à sa suite des charges nouvelles pour lui.
Les hommes des classes élevées de la société qui se jettent dans la carrière des révolutions sont, ou de faux ambitieux, ou des esprits pervers et perdus, dans l'acception la plus étendue du mot. Aussi leur carrière est-elle ordinairement courte. Ils sont les premières victimes des réformes politiques, et le rôle du petit nombre d^entre eux qui sur\'it est ordinairement celui de courtisans méprisés par leurs inférieurs, parvenus aux premières dignités de TÉtat.
La France, TAIlemagne, Fltalie et TEspagnè of&ent aujourd'hui une foule d'exemples vivants de ce que nous venons d'avancer.
Nous ne croyons pas que de nouveaux bouleversements dans un but directement révolutionnaire, autre par cela même que des révolutions de palais et dans les régions les plus hautes du gouvernement, soient à craindre aujourd'hui en France, attendu Taversion profonde du peuple pour tout ce qui pourrait troubler le calme dont il jouit après tant de souffrances et de désastres.
En Allemagne, comme en Espagne et en Italie, les peuples ne demandent que paix et repos.
Dans ces quatre pays, les classes agitées sont celles des hommes d'argent, véritables cosmopolites, assurant leurs profits aux dépens de tout ordre de choses quelconque ; les salariés de rÉtat, les hommes de lettres, les avocats, les individus préposés à l'éducation publique.
A ces classes intermédiaires se rattache encore celle des £eiux ambitieux, dont le nombre n*est jamais considérable dans les conditions inférieures, mais est plus considérable dans les rangs élevés de la société.
Il n'est, au surplus, guère d'époque qui n'offre un cri de ralliement particulier aux (actions.
Ce cri, depuis Tannée 1815, est celui de Constitution, Mais, que Ton ne s'y trompe pas, ce mot, susceptible d'une grande latitude d'interprétation, ne serait qu'imparfaitement compris si Ton supposait que les factions y attachent indistinctement le même sens sous des régimes différents. Aussi tel n'est point le cas.
Dans les Monarchies pures , il prend pour qualification celle de « représentation nationale » . Dans les pays soumis depuis peu au régime représentatif, il se nomme développement et garantie des chartes et des lois fondamentales.
Dans le seul État qui possède une représentation nationale ancienne, il a pour objectif la réforme.
Partout il veut dire : changement et trouble.
Paraphrasé , il désigne dans les Monarchies pures : « Que le niveau de l'égalité passe sur vos tètes; que vos fortunes passent en d'autres mains; que vos ambitions satisfaites depuis des siècles fassent place à nos ambitions impatientes et jusqu'ici refoulées. »
Dans les États soumis à un régime nouveau : « Que les ambitions satisfaites d'hier fassent place à celles du lendemain, et nous sommes au lendemain. »
En Angleterre enfin, seule placée dans la troisième classe, le cri de ralliement, — celui de la réforme, — combine les deux acceptions.
L'Europe se présente ainsi à l'observateur impartial sous un aspect à la fois déplorable et bizarre.
Nous découvrons partout des peuples ne formant que des vœux en faveur du maintien du repos et de la tranquillité, fidèles à Dieu et à leurs Princes, restant étrangers aux séductions et aux tentatives que ne cessent de renouveler les factieux qui se disent leurs amis, et qui veulent les porter à un mouvement dont les peuples ne veulent pas !
Des Gouvernements ayant perdu leur aplomb; effirayës, intimidés, déroutés par les cris de cette classe intermédiaire de la société, placée entre les Rois et les peuples, brisant le sceptre de ceux-là et usurpant la voix de ceux-ci, — s'emparant de toutes les avenues des trônes, — de cette classe si
souvent désavouée par les peuples lorsqu'elle s'avise de parler en leur nom, et cependant trop écoutée, caressée et crainte })ar ceux qui d\m mot pourraient la faire rentrer dans le néant.
Nous voyons cette classe intermédiaire se livrer avec une fureur aveufjle, et avec un acharnement qui prouve bien davantage ses propres craintes qu'il ne décèle de confiance dans le succès de ses entreprises, à tous les moyens qui lui semblent propres à assouvir la soif qu'elle a du pouvoir, s'appliquer à persuader aux Bois que leurs droits se bornent à être assis sur un trône, tandis que celui de la caste est de gouverner et d'attaquer tout ce que les siècles ont légué de sacré et de positif au respect des hommes ; nier enfin la valeur du passé et se déclarer les maîtres de créer un avenir. Nous voyons cette classe se couvrir de tous les masques, s'unir et se subdiviser selon les besoins , s'entr'aider au jour du danger et se déchirer réciproquement le lendemain de toute nouvelle conquête. C'est elle qui s'est emparée de la presse, qui la dirige, qui ne l'emploie que pour prôner l'impiété, la désobéissance aux lois de la Religion et de l'État, et qui s'est oubliée jusqu'à prêcher le meurtre comme un devoir pour qui sait bien vouloir.
C'est l'un de ses coryphées en Allemagne qui donna pour définition de l'opinion publique : « La volonté de f homme fort dans l'esprit du parti » , maxime qui n'est que trop mise en pratique, et trop peu reconnue par les hommes qui ont à la fois le droit et le devoir de sauver la société de ses propres erreurs, de ses propres faiblesses, et des crimes que les factieux commettent en prétendant agir dans ses intérêts.
Le mal est clair ; les moyens dont la faction désorganisatrice se sert sont tellement condamnables en principe, ils sont tellement criminels dans leur application, ils offrent même une somme de dangers telle pour la faction elle-même, que ce que les hommes à vue rétrécie et dont la tête et le cœur sont brisés par des circonstances plus fortes que leurs calculs et leur courage, regardent comme la fin de la société, peut devenir le premier pas vers un meilleur ordre de choses. Ces hommes faibles >auront raison, à moins que des hommes plus forts
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qu'eux ne se présentent , ne serrent leurs rangs et ne fixent la victoire.
Nous sommes convaincus que la société ne pourra plus être sauvée sans des déterminations fortes et vigoureuses de la part des Gouvernements libres encore de leur pensée et de leurs actions.
Nous le sommes de même qu'elle peut Tétre encore , si ces Gouvernements se placent droit en 6ice de la vérité, s^ils se dégagent des illusions , s'ils serrent leurs rangs et s'établissent sur une ligne de principes corrects, placés hors de toute ambiguïté , franchement soutenus et énoncés.
En se conduisant ainsi, les Monarques satisferont au premier des devoirs que leur a imposés Celui qui, en leur confiant le pouvoir, les a chargés de veiller au maintien de la justice, des droits de chacun et de tous, d'éviter les sentiers de l'erreur et de marcher fermement dans la voie de la vérité. Placés hors de la sphère des passions qui agitent la société , c'est dans les jours de crise qu'ils sont principalement appelés à dépouiller les réalités de leurs fausses apparences, et à se montrer ce qu'ils sont, des pères investis de toute l'autorité qui appartient de plein droit à d^s chefs de famille, à prouver que, dans les journées de deuil, ils savent être justes, sages et par cela même forts, et qu'ils n'abandonnent pas les peuples qu'ils ont le devoir de gouverner, au jeu des factions , à l'erreur et à ses suites , qui doivent fatalement entrainer la perte de la société. Le moment où nous consignons notre pensée dans ces feuilles est l'un de ces moments de crise; cette crise est forte; elle sera décisive selon le parti que l'on prendra ou que l'on ne prendra pas.
Il existe une règle de conduite commune aux individus et aux États, établie par l'expérience des siècles comme par celle de tous les jours ; cette règle porte : « que ce n^est pas au milieu de l'agitation des passions qu'il faut songer à réJoT'^ mer; la sagesse veut qu'en des moments pareils on se borne à maintenir n .
Que les Monarques adoptent vigoureusement ce principe, que toutes leurs résolutions en portent l'empreinte. Que leurs
actions, leurs mesures et même leurs paroles annoncent et prouvent au monde cette détermination; ils trouveront partout des alliés. Les Gouvernements, en établissant le principe de la stabilité, n^excluent aucunement le développement de ce qui est bien, car la stabilité n'est pas l'immobilité. Mais c'est à ceux qui sont chargés de la lourde tâche du Gouvernement à augmenter le bien-être des peuples ! C'est aux Gouvernements à en régler la mesure selon les besoins et les temps. Ce n'est pas par des concessions, que les fiactions entendent Imposer au pouvoir légitime , et qu'elles n'ont ni le droit de réclamer ni la fiaiculté de contenir dans de justes bornes , que de sages réformes peuvent être atteintes! Que tout le bien possible se fasse , tel est notre vœu le plus ardent ; mais que ce qui n'est pas le bien ne soit point confondu avec ce qui Test, et que le bien réel même ne se fasse que par ceux qui réunissent au droit l'autorité et les moyens de l'opérer. Tel doit être aussi le vœu sincère des peuples, qui n'ont que trop appris à leurs dépens à apprécier la valeur de certaines phrases et la nature de certaines caresses.
Respect pour tout ce qui existe; liberté à tout Gouvernement de veiller au bien-être de son propre peuple; ligue entre tous les Gouvernements contre les factions dans tous les États; mépris pour les mots vides de sens, qui sont devenus le cri de ralliement des factieux; respect pour le développement progressif des institutions dans les voies légales ; refus de la part de tout Monarque de porter aide ou secours aux hommes de parti couverts d'un masque quelconque : telles sont heureusement les pensées des grands Monarques; le monde pourra être sauvé s'ils les mettent en action , il est perdu s'ils ne le font pas.
L'union entre les Monarques est la base fondamentale de la politique à suivre pour sauver aujourd'hui la société de sa ruine totale.
Quel est le but particulier vers lequel cette politique doit être dirigée? Plus cette question est importante, plus il est nécessaire de la résoudre. Un principe est beaucoup ; il n'acquiert une valeur réelle que par son application.
Les sources premières du mal qui accable le monde ont été rappelées par nous dans un travail qui n'a d'autre pré* tention que d'être une esquisse. Les causes progressives de ce mai y ont été indiquées ; si dans ses rapports avec les individus il se trouve défini par le mot présomption, nous croyons de môme, en l'appliquant à la société prise dans son ensemble, pouvoir désigner le mai existant par le vague dans les idées, auquel conduit constamment leur trop de généralisation. Voyons ce qui tourmente aujourd'hui la société.
Tout ce qui jusqu'à ce jour a été regardé comme fixe dans les principes, est attaqué et renversé.
En matière religieuse, \e jugement et V examen doivent remplacer la foi; la morale chrétienne doit remplacer la loi du Christ telle qu'elle est interprétée par les autorités chrétiennes.
C'est à cette entreprise que se livrent avec un zèle ardent, dans l'Eglise catholique, les jansénistes et une foule de sectaires isolés qui veulent une Religion sans Église; dans les sectes protestantes, les méthodistes, subdivisés eux-mêmes en autant de sectes à peu près qu'il existe d'individus, puis les promoteurs éclairés des Sociétés bibliques et les unitaires, c'est-àdire les promoteurs de la fusion des luthériens et des calvinistes en une communauté évangélique.
Le but commun à ces hommes, à quelque religion qu'ils appartiennent ostensiblement, n'est autre que de renverser Vautorité. Placés sur le terrain moral, ils veulent affranchir les âmes, de même que ceux d'entre les révolutionnaires politiques qui ne se livrent pas aux seuls calculs d'ambition personnelle veulent affranchir les personnes.
Si les mêmes éléments de destruction qui mettent aujour* d'hui la société en convulsion ont existé dans tous les siècles, — car char]ue temps a vu naître des ambitieux immoraux, des hypocrites, des cerveaux briilés, de faux esprits et des faiseurs de projets, — le nôtre cependant, par le seul fait de la licence de la presse, possède, plus que les époques précédentes, des moyens de contact, de séduction et d'accord bien plus grands, faciles à être mis en œuvre, et faits pour agir sur ces classes d'hommes différents.
Nous ne sommes 'certes pas les seuls à nous demander si la société peut exister avec la liberté de la presse, fléau inconnu au monde avant la dernière moitié du dix-septième siècle, et restreint jusqu'à la fin du dix-huitième, à quelques exceptions près, à la seule Angleterre, à cette partie de l'Europe séparée du continent par les mers, autant que par sa langue et par ses mœurs particulières.
Le premier des principes à suivre par les Monarques, unis de volonté comme ils le sont par l'uniformité de leurs vœux et de leurs jugements, doit être celui d'opposer la stabilité des institutions politiques au mouvement désordonné qui s'est emparé des esprits ; la fixité des principes à la manie de leur interprétation; le respect pour les lois en vigueur à leur renversement.
La partie hostile est partagée en deux partis très-distincts.
L'un est celui des niveleurs, l'autre celui des doctrinaires.
Unis les jours de bouleversement, ces hommes se divisent dans l'inaction. C'est aux Gouvernements à les connaître et à les ranger selon leur juste valeur.
Dans la classe des niveleurs, il se trouve des hommes forts de volonté et de détermination. Les doctrinaires n'en comptent jamais dans leurs rangs. Si les premiers sont plus à craindre au jour de raction, les seconds offrent plus de dangers dans les temps de ce calme trompeur qui précède, ainsi que les orages physiques, ceux de l'ordre social. Constamment livrés à des idées abstraites toujours inapplicables à des besoins réels et ordinairement en contradiction même avec ces besoins, ce sont les hommes de cette classe qui ne cessent d'agiter les peuples par leurs craintes imaginaires ou simulées, et de remuer les Gouvernements afin de les faire dévier de la bonne route. Le monde veut être gouverné par des faits, et selon In justice, et non avec des phrases et des théories; le premier besoin de la société, c'est d'être maintenue par une autorité forte (toute autorité sans force réelle n'en mérite pas le nom), et non de se gouverner elle-même. En calculant le nombre des combats que se livrent les partis dans les Gouvernements
mixtes, et celui des plaintes fondées en justice auxquelles peut prêter Taben^ation du pouvoir dans un État chrétien, cette comparaison même ne tournerait pas en fiaveur des doctrines. La première et la plus grande des affaires, pour Timmense majorité de toute nation, c'est la fixité des lois, leur actioD non interrompue, et nullement leur changement. Que les Gouvememcnts donc gouvernent, qu'ils maintiennent les bases fondamentales de leurs institutions, tant anciennes que nouvelles; car si, dans tous les temps, il est dangereux d^y toucher, ce n'est pas aujourd'hui, et dans la tourmente générale, qu'il peut être utile de le faire.
Qu'ils énoncent à la face de leurs peuples cette détermination, et qu'ils la démontrent par des feits. Qu'ils réduisent au silence les doctrinaires dans l'intérieur de leurs États, et qu'ils manifestent leur mépris pour ceux du dehors. Qu*ils ne prêtent [)as, par leur marche et par leurs actes, au soupçoD d'être favorables ou indifférents à l'erreur.; qu'ils ne laissent pas croire que l'expérience aurait perdu tous ses droits pour faire place à des essais pour le moins hasardés. QuUls soient précis et clairs dans chacune de leurs paroles, et qu^ils ne cherchent point à gagner par des concessions des partis qui ne visent qu'à la destruction de tout pouvoir qui n'est pas le leur, que des concessions ne sauraient gagner, et que toujours elles enhardiront dans leurs prétentions au pouvoir.
Que dans les temps de tourmente ils soient plus réservés même qu'en tout autre, dans leur marche vers les améliorations réelles, mais non réclamées impérieusement par les besoins du moment, afin que le bien lui-même ne tourne pas contre eux, ce qui arrivera aussi souvent qu^une mesure gouvernementale paraîtra inspirée par la crainte.
Qu'ils ne confondent pas ainsi avec des concessions fiadtes i des partis le bien qu'ils feront à leurs peuples, en modifiant selon les besoins reconnus telle branche de leur administration qui réclamerait une pareille mesure.
Qu'ils vouent une attention soutenue à l'état des finances de leur pays, afin de faire goûter à leurs peuples, par Tallégement
(les charges publiques, les bienfeits d'un état de paix non illusoire, mais réel.
Qu'ils soient justes, mais forts; bienveillants, mais sévères.
Qu'ils maintiennent le principe religieux dans toute sa pureté et ne souHrent pas que le dogme soit attaqué, et la morale interprétée selon le Contrat social ou les visions de simples sectaires.
Qu'ils étouflFent les sociétés secrètes, cette gangrène de la société.
Qu'enfin les grands Monarques resserrent leur union et prouvent au monde que si elle existe, elle n*est que bienfaisante, car cette union assure la paix politique de l'Europe ; qu'elle n'est forte que pour le maintien du repos, à une époque où tant d'attaques sont dirigées contre lui; que les principes qu'ils professent sont aussi paternels et aussi tutélaires pour les bons, que menaçants pour les perturbateurs du repos public.
Les Gouvernements da second ordre verront dans une union pareille l'ancre de leur salut, et ils s'empresseront de s'attacher également à elle. Les peuples reprendront confiance et courage, et la pacification la plus profonde et la plus salutaire qu'aura à démontrer l'histoire de tous les temps pourra être opérée, car cette paix portera de prime abord sur tous les États encore debout; elle ne restera pas sans une influence décisive sur le sort de ceux qui sont menacés d'une subversion prochaine, et même sur le relèvement de ceux qui déjà ont passé par le fléau de la révolution.
Tout grand État décidé à survivre à la tourmente du moment conserve encore de grandes chances de salut.
Une union forte entre les États sur les principes que nous venons d'énoncer, vaincra la tourmente elle-même.
SOUVE?CinS DU CONGRES DE LAYBACII.
EXTRAITS DE LKTTItES PAnTICTLIERES KCRITE8 PAR METTERSICH ,
DU 4 ja:cvier kv 21 mai 1821.
489. Arrivée à Laybach. — Le voyage. — Insullalion. — Sunation morale de Nesi^elrode. — Le roman intitulé : Anastase» — Cape d^Istria. — 490. La fête des Rois. — Le l\oi de Maplet. -* Arrivée de TEmperear François. — 491. Le prince Paul Etterhazy. — 492. Entente arec rEmpercur Alexandre. -* 493. Un passage d'une dépêche de Gapo d'Istria. — 494. Durée probable du Congrès. — Amusements. — 495. Madame de Hiuroff. — 496. Résultats. — Anecdote. — Bai masqué. — 497. L'armée franchit le Pu. — Proclamation de rAutriche. — 498. Leçon donnée aux insuqjés. — Réflexions. — Soirée chez l'Empereur Alexandre. — 499. Sur la manière d'écrire. — 500. Le Congrès. — L'étoile de Capo d'Istria pâlit. — 501. Nouvelles directes de Maples. ^ firochare de Bignon sur lu Congres de Troppau. — Lutte entre Metternich et Capo d'Istria. — Nessclrode. — Obscurantisme. — 502. Journées laborieuses.
— Entente avec l'Empereur Alexandre. — 503. Dissolution du Cougrès. — 504. L'armée va prendre l'offensive. — Laybach se dépeuple. — 505. Ouverture des hostilités. — 506. Succès de l'armée. ^ H ne faut pasi avoir peur des fantômes. — 507. Triste rôle de lord Ilolland. ^ 508. Sour lèvcmcnts à Alexandrie et \ Turin. — Expédition d'ordres militaires laconiques. — 509. Entrée à Naples. — 510. Défaite de la révolution piônontaisc. — 511. Qu'en diront lord Holland et compagnie ?»- 512. Une guerre de treize jours. — 513. Situation extraordinaire. -^ 514. Révolution grccrpie.. — 515. Vacances des ministres pendant les opérations militaires. — Résultats des meuf derniers mois. — 516. Réflexions inspirées par le départ.
— 517. Couronnement en Angleterre. — Le prince Victor. — 518. Promenade avec Nesscirodc. — 519. Ypsilanti. .— 520. Entretien avec l'Empereur Alexandi-e. — 521. Résultai imprévu. — 522. Excursion sur une montagne. — 523. L'opinion publique. — 524. L'opéra italien à Laybach. ^-525. Adieux à Laybach.
Laybach , le 4 janvier 1821 .
489. J'ai quitté Troppau le 25 décembre au malin, et quarante-huit lieures après j'arrivais à Vienne, où je suis resté jusqu'au nouvel an. Le 1" janvier, je partis de Vienne par un froid de quinze degrés. Jusqu'au moment où je franchis les montagnes qui séparent la Camiole de la Styrie, le froid ne fit
qu'augmenter; sur Tautre versant, je sentis le premier souffle du Midi, et la glace qui couvrait les fenêtres de ma voiture et qui avait jusqu'à un demi-pouce d'épaisseur, fondit en moins d'un quart d'heure. J'ai aspiré une vie nouvelle, comme les domestiques qui aspirent souvent des parfums quand ils ouvrent les portes d'un salon. Laybach est en quelque sorte l'antichambre d'un appartement confortable. Si Gœrz n'était pas trop petit pour loger un Congrès, nous nous serions installés dans cette ville, parce que là on a déjà toute la chaîne des Alpes derrière soi. On ne peut, après tout, vraiment vivre que dans un pays où l'hiver est inconnu ou du moins n'est pas long. Je suis encore seul ici; demain nous verrons venir Pavalanche, la triste avalanche des hommes d'État.
Je suis assez content de mon installation. J'ai un bureau agréable, une bonne chambre à coucher et une enfilade de salons de réception. Mon hôtesse est laide comme les sept péchés capitaux ; elle est à la tête de sept enfants dont la laideur est à l'avenant.
Le pauvre Nesselrode est dans une situation morale bien singulière. Il y a des poissons qui ne viennent bien que dans l'eau vive, d'autres qui se trouvent mieux de l'eau douce des étangs et des marais. Les truites appartiennent à la premi ère catégorie : elles devienent flasques dans l'eau douce et stagnante ; mais si on leur donne un peu d*eau fratche, les pauvres bêtes reprennent aussitôt leur vivac^é, avec cet air de force et de santé qui est si particulier aux truites dans l'eau et qui constitue leur principal mérite.
Or il y a des hommes qui n'ont pas assez de force de caractère pour se suffire à eux-mêmes et pour vaincre les obstacles qui les entourent; il y en a d'autres, par contre, qui ne se plaisent que dans les marécages. Nesselrode appartient, par sa nature, à la famille des truites; mais malheureusement il croupit dans un marais. Depuis que je lui ai donné un peu d'eau vive, il s'est ragaillardi d'une façon étonnante. II s'est ranimé, et il soupire après l'eau plus dure, mais plus saine, qui est sou vrai milieu. Sans doute cet état ne durera guère;
448 RECUEIL DE DOCUMENTS (l8l8-18Sf).
car qu'est-ce qu'un verre d'eau pure dans le marais où il languit? Mais le pauvre petit a des moments où il croit s^étre retrouvé ; s'il était poisson , il battrait des nageoires
Connaissez-vous un roman anglais intitulé AnasiasePll
s'y trouve une peinture du caractère grec (c'est, je crois, dans le quatrième, cinquième ou sixième chapitre) qui est vraie comme tout ce que l'auteur dit dans cet ouvrage des mœurs orientales, particulièrement des mœurs grecques. Vous y trouverez trait pour trait Gapo d'istria tout entier, tel que nous le connaissons. C'est une chose bien extraordinaire que la destinée nous ait mis face à face, nous qui différons tan*, de caractère et de sentiments et qui sommes nés à sept ou huit cents lieues l'un de l'autre. Nemo propheta inpatria, dit le proverbe. Capo d'istria sera-t-il jamais prophète hors de son pays? J'en doute
J'aurais préféré Robespierre à l'abbé de Pradt et Attila à
Quiroga. Un tyran ne me fait pas peur; je saurais bien échapper à ses machinations , ou j'y succomberais avec honneur. Mais les nidicaux qui jettent de la poudre aux yeux, les philanthropes de boudoir qui font du sentiment et les parlementaires de salon me dégoûtent : j'aime le fer et l'or, mais je déteste le plomb et le cuivre. Ce sentiment puéril est tellement développé en moi, que je n'ai jamais pu souffrir le plaqué.
6 janvier.
490. C'est aujourd'hui la fête des Rois. Les trois Souverains sont réunis en ce moment ; voilà qui tombe à merveille. Nous sommes très-galants, et nous ferons en sorte que le vieux Ferdinand (Roi de Naples) tire la fève.
C'est la seconde fois que je suis chargé de le remettre sur ses jambes, vu qu'il a la mauvaise habitude de toujours retom* ber. Mais aussi beaucoup de Rois s'imaginent que le trône n'est qu'un fauteuil sur lequel on peut s'endormir à son aise. Toutefois, en Tan 1821, un pareil siège est peu commode pour dormir, et bien mal rembourré.
Mon auguste Maftre est arrivé aujourd'hui. Depuis de longs
mois je n'ai eu qu'un jour de tranquillité : c'est la journée d'hier. Ce sont des exceptions dans ma vie dont je prends note. Demain arrivera l'Empereur Alexandre, et après-demain le Roi de Naples.
Les devoirs que j'ai à remplir sont malheureusement de telle nature qu'il me serait fort agréable de ne pas avoir à entreprendre une tâche nouvelle aussitôt après en avoir terminé une. La phrase catégorique du feu duc de Laval s'applique on ne peut mieux aux affaires qui m'occupent. Il me disait un jour : « Je ne prête jamais un sou à personne. Pourquoi le ferais-je, après tout? Dans l'hypothèse la plus favorable, on ne fera que me rendre mon argent. » 11 y a dan> cet axiome une vérité incontestable.
8 janvier.
491 Paul Esterhazy a servi sous mes ordres pendant de
longues années. Sa mémoire, qui est extraordinairement fidèle, ferait certainement de lui mon meilleur biographe. Je ne puis m'empécher de rire chaque fois que je le rencontre, parce qu'il est toujours bourré de vieilles anecdotes que j'ai oubliées depuis longtemps. Il connaît mon histoire, depuis 1807 jusqu'à 1815, mieux que moi-même. Il ne sait pas tout, mais il sait bien des choses; il est fin, très-fin, et il en sait peut-^être plus long que je ne le suppose. Je l'ai traité comme un fils, et il m'aime comme un père.
10 janvier.
492. A moins que la terre ne s'effondre, que le ciel ne s'ccroule, ou que les drôles les plus vils ou les plus peureux du monde n'exterminent entièrement les oraves gens pleins de bonne volonté et d'énergie, nous aurons gagné notre procès. Capo d'istria se démène comme un diable dans un bénitier*, mais il est en plein dans Veau bénite et ne peut rien faire. Le principal ressort de l'activité que nous déployon;» en ce moment, c'est ma parfaite entente avec l'Empereur m. 29
Alexandre. Sous ce rapport, le thé fiait merveille, comme par le passé.
Y a-t-il aujourd'hui dans le monde autre chose que de IVncre, des plumes, des salles de conférences avec des tables à tapis vert et de déplorables mazettes appelées à y tenir séance?
13 janTÎer.
493. Gapo cri stria nous a régalés d'un nouvel échantillon àç son admirable génie. Voici une phrase extraite d'une pièce officielle qui est relative à l'insurrection napolitaine. Depuis Isaïe et Ciccron, considérés l'un comme poëte, l'autre comme orateur, on n'a guère produit quelque chose de plus éloquent que le texte que voici : a La sédition , associée aux mystères impies d'une secte antisociale, profitant de l'égarement qu'elle avait provoqué, a adopté une monstruosité politique destructive du Gouvernement auquel elle devait l'obéissance, incapable de lui en substituer un autre, et incompatible avec la paix générale. »
On voit donc ici une insurrection enveloppée de mystère; une sédition qui profite d'un égarement pour créer une monstruosité, laquelle monstruosité devait l'obéissance aa Gouvernement. 11 y a mieux encore; voici le comble de l'au-. dace à laquelle s'élève la pensée de Fauteur : cette monstruosité ou cette secte, ou, si l'on veut, la sédition et sa fille adoptive, la monstruosité, sont incapables de créer un Gouvernement, lequel Gouvernement, qui ne peut être créé, est incompatible avec la paix générale.
Ces mots doivent probablement figurer le roulement da tonnerre; ils doivent ^frapper comme la foudre à l'endroit voulu. Pourrait-on encore douter du résultat? Que sont des bataillons et de l'artillerie auprès d'une phrase pareille? NWon pas en droit de s'attendre à voir les corps francs des insurgés napolitains se prosterner dans la poussière, se couvrir la tète de cendre et crier d'une voix désespérée ; Paier, peccavi? Je n'ai jamais été plus heureux que dans les circonstances
actuelles d'être arrivé à Tâge de raison, car à présent je suis sur de ne pas tomber dans des aberrations. A vingt ans, j'aurais encore été en danger de m'égarer ; à trente , je serais peut-être devenu fou, j'aurais été peut-être un énergumcne. Maintenant, au contraire, je suis cuirassé; j'entends tout avec le calme d'un sénateur romain, pas un muscle de mon visage no bouge ; j'entends et^e rejette!
Capo d'Istria s'est excusé (cela est vrai à la lettre), disant <]uc 1 inspiration l'avait entraîné.
16 janvier.
494. Nous ne pourrons guère quitter Laybach avant le 15 mars. Il faut trente journées de marche à une armée pour aller du Pô à Naples, et il faut que nous attendions ici l'entrée de nos troupes. En tout cas, mon séjour ici devient plus agréable que par le passé. Nous avons même des divertissements publics ; ainsi, par exemple, cette semaine nous aura valu deux bals masqués. Le premier n'était pas très-amusant, s'il faut <Mi croire les on-dit : sur quarante-cinq hommes il n'y avait qu'une femme, qui s'était endormie dans un coin de la salle, ce qui ne fait guère honneur à la galanterie de ces messieurs. Du reste, il y a ici de fort jolies femmes; la plus jolie serait, dit-on, une comtesse de Thurn, qui a vingt-deux ans. On parl« aussi de deux autres dames, dont Tune a vingt-cinq ans, l'autre trente-cinq ; la première boite, ce que Ton ne remarque pas quand elle est assise ; Tautre professe une grande sévérité de mœurs, mais elle est romanesque. C'est chez cette dernière que j'essayerai d'introduire le poète du Congrès (Capo d'Istria).
fU janvier.
498. Madame de HitlrofF est ici avec ses deux charmantes filles. Tous nos Autrichiens sont épris de ces deux jeunes personnes. L'une doit épouser un jeune homme riche et de bonne maison, qui est attaché à notre ambassade à Rome ; la main de l'autre est convoitée par notre ministre plénipotentiaire à
Florence, qui, du reste, est un homme très-intelligent et trèsdistingué. Il a entre quarante-deux et quarante-trois ans, tandis que la jeune fille n^a pas encore accompli sa seizième année. S'il est et reste heureux, j'en serai enchanté, car c'est un brave homme que j'aime beaucoup et qui est en quelque sorte mon bras droit.
Je suis tellement occupé de questions militaires, que je ne sais pas moi-même si je ne suis pas du métier.
25 janvier.
496. Nous avons terminé notre campagne : la bataille diplomatique est gagnée, le bon sens a vaincu.
Le principe est clairement et nettement posé, et si le Ciel nous est propice, Texécution sera aussi prompte qu'heureuse.
Il n'y a pas de général qui puisse dire à la veille d'une bataille s'il la gagnera ; mais il faut qu'il compte ses troupes, qu'il reconnaisse le terrain, qu'il pense à la retraite, et enfin qu'il tombe surTennemi. Quant à l'issue de la bataille, c^est la Providence seule qui en a le secret. Elle nous a refusé la faculté de prévoir l'avenir ; mais c'est précisément pour cela qu'elle s'attend à nous voir consulter la raison et le sentiment du devoir, qui sont les dons les plus précieux qu'elle nous ait Éaits. A partir du moment où j'ai Tintime conviction d'avoir répondu à cette attente, je suis parfaitement tranquille. Je suis inaccessible à la peur; je ne connais pas d'autre crainte que celle de m'étre trompé au sujet de ce qui est juste et bon. Un jour un voleur, peut-être même un assassin, escalada ma fenêtre, entra dans ma chambre et s'avança vers mon lit. Il croyait que je dormais, mais je m'étais aperçu de sa présence. Sans faire le moindre mouvement, je le laissai s'approcher davantage, mais j'avais arrangea la hâte mes draps de lit de fiaiçon qu'ils ne pussent m'embarrasser. Je ne fis qu'un bond et je me trouvai devant lui; je le saisis, le jetai par la fenêtre et me recouchai. Lui ou moi, me disais-je. Voilà qui est logique, dans les affaires comme sur le terrain. Cette aventure m*e$t arrivée en 1811.
Hier j'ai été au bal masqué, qui a été du deiTiier pitoyable. Il parait que de beaux pays ne sont pas toujours peuplés de beaux habitants. Je n*ai vu qu'un joH visage de femme; encore dit-on qu'il appartient à une cuisinière russe qui fait de (prands ravages parmi le corps des courriers de cabinet. Comme je ne suis pas courrier, je suis parti au bout de quinze minutes.
6 février.
497. Aujourd'hui soixante mille hommes passent le Po. En moins de trente jours ils seront assis sur les chaises curules des législateurs parthénopéens, ce qui prouvera que je ne sais pas hésiter. Mes ennemis doivent me trouver fort incommode pour eux.
La proclamation autrichienne est bonne, simple et sans phrases '.
J'ai aujourd'hui le même sentiment que celui que j'éprouvais le 13 août 1813; c'est pourtant un grand poids que celui d'une armée qu'on a sur les épaules.
7 février.
498. Chaque heure nous apporte des nouvelles d'Italie, qui toutes prouvent qu*on n*en viendra pas à une bataille. J'avoue
* Cette proclamation, signée par le général baron de Frimont, qui commandait les troupes autrichiennes, datée de Foligno, le f7 février 1821, et adressée en italien à la population napolitaine, était ainsi conçue: « Napo* liiains, au moment où l'armée placée sous mes ordres franchit la frontière du royaume, je me vois obligé de vous faire connaître sans détour le but de l'opération que j'entreprends. Dans le courant du mois de juillet dernier, une révolution déplorable a troublé votre repos intérieur et rompu les liens d'amitié qui ne peuvent exister entre États voisins que si leurs relations sont basées sur une confiance réciproque. Le Roi qui vous {;ouverne a élevé la voix, il a parlé à son peuple d'une manière à la fois royale et paternelle. Il vous a avertis des épouvantables dangers d'une guerre que personne ne songeait à vous faire et que vous seuls pouviez provoquer. De leur côté, les anciens et fidèles alliés du royaume se sont fait entendre. Ils ont, il est vrai, des obligations à remplir envers leurs propres peuples, mais ils ont aussi à cœur votre bonheur , réel et durable y et ce bonheur, vous ne le trouverez
que i*en serais fâché. Car si Ton veut donner une leçon aux rebelles, il faut y mettre de la vigueur. Le faire entre quatre yeux, cela ne sert à rien ; il faut que la leçon soit donnée au grand jour.
Quoi qu'il advienne, Texemple sera nouveau. Pour la première fois depuis trente ans, on aura combattu ouvertement un mal qu'on représente à la faible humanité comme le premier des biens. Nos amère-neveux nous trouveront bien fous, et cette conviction me tourmente bien souvent ; car j'appartiens à cette classe d'hommes qui vivent plus dans l'avenir que dans le présent. Mon àme a une teinte historique qui me fait passer sur une foule de difficultés momentanées. J'ai toujours l'avenir devant les yeux, et je crois fermement que je suis moins exposé à me tromper à son égard qu'en ce qui concerne le présent.
Toutefois je ne m'abandonne pas assez à ce sentiment pour qu'il puisse devenir dangereux pour un homme dans ma position. Je ne dédaigne pas le présent; je Testime ce qu*il vaut : pourtant le présent ne vaut pas grand'chose. Cela est évident pour moi, et l'histoire n'a peut-être jamais produit une abondance aussi regrettable de petites individualités qui ne s*0C' cupent {/ue de niaiseries. Dieu! comme nous serons tous honnis, tous tant que nous sommes, quand viendra le jour du jugement! Et ce jour viendra. Alors il pourrait bien se trouver un honnête homme qui, parmi les cent mille pamphlets et les
jamais dans Toubli du devoir et dans la révolte. Repoussez dooc, de TOtre plein gré , une œuvre qui n'est pas la vôtre , et ayez confiance en Totre Roi. Votre bien et celui de votre Souverain sont liés d*une manière indisadiible. Nous ne sommes pas guidés par des intentions hostiles en franchiwant le» frontières du pays de Naples. L'armée placée sous mes ordres contidéren comme amis et traitera comme tels tous les Napolitains qui sont de fidèles sujets de leur Roi et qui aiment le repos; elle observera toujours et partent la discipline la plus rigoureuse , et elle ne regardera comme ennemis que cenx qui se poseront en ennemis vis-à-vis d'elle. Napolitains, écoutez la vois de.TOtre Souverain et de ses amis, qui sont aussi les vôtres; songez à tous les malkeim que vous attireriez sur vous par une vaine résistance ; rappelez-yons qne Tidée chimérique à laquelle les ennemis de l'ordre et du repos cherchent à tous gagner ne saurait jamais être la source d'une prospérité durable. •
{Note de rÉditeur. }
vieilleries de tout genre entassées dans les magasins des bou- (juinistes, découvrira mon nom et révélera peut-être au monde, en Tan 22i0, qu'il y a eu pourtant dans ce lointain passé un homme moins borné que nombre de ses contemporains, qui avaient poussé la fatuité au point de se croire arrivés à Tapogée de la civilisation.
Ce soir, j*ai passé trois heures avec TEmpereur Alexandre. Je ne puis pas bien rendre l'impression que je semble Éaire sur lui. Mes paroles retentissent comme une voix sortant de TauU'e monde. Les sentiments intimes du Gzar ont, du reste, subi une modification profon le, et je crois y avoir contribué pour beaucoup.
9 février.
499 J'écris généralement en deux heures ce dont mes
copistes ne viennent pas à bout en cinq heures. Aussi en résulte-t-il que mon écriture aussi bien que mon style se res* sentent fort de cette liàte que m'impose la nécessité. Neuf fois sur dix je suis tout honteux de moi-même quand je me relis. Alfieri a prétendu que, si Ton veut réellement bien écrire, il faut recopier soi-même quatre ou cinq fois son manuscrit, le livrer ensuite à Timprimeur, puis laisser dormir pendant quelques mois le texte imprimé dans un endroit tout à fait à Técart, enfin consacrer deux jours à revoir chaque feuille d'impression. Où irait-on si cette manière de procéder était obligatoire dans les bureaux? Alfieri a oublié d'ajouter qu'on ne devrait écrire que lorsqu'on se sent inspiré. Malheureusement c'est toujours le contraire qui arrive pour nous autres pauvres diables. C'est quand j'ai le sentiment le plus intime de ma stupidité que j'écris ordinairement le plus; car rien ne me met plus facilement dans cette flatteuse situation morale que de longues et souvent absurdes discussions.
12 février.
800. Le Congrès de Laybach est aujourd'hui dans la situation de quelqu'un qui sait qu'il va être père. Aura-t-il un gar-
çon ou une fille, un ange ou un monstre? Ce n'est que le moment de Facc^nchement qui peut renseigner le pauvre homme h cet ëgard,
L^étoile du premier ministre russe commence à pèlir. L'ablme qui sépare Capo d'Istria et l'Empereur se creuse toujours davantage ; or si, des deux chevaux d'un attelage, Tun tire à droite et l'autre à gauche, la voiture n'avancera que si le plus fort des deux entraîne le plus faible. Dans le cas actuel, c'est l'Empereur qui est le plus fort, et cela pour des raisons faciles à comprendre.
17 feTricr.
501. Nous avons reçu aujourd'hui de Naples môme les premières nouvelles directes de ce pays. Le Prince Régent reste fidèle à ses amis, et ceux-ci affirment qu'ils ne font qu'un avec toute la nation. Eh bien, nous allons voir ce qu'ils diront quand les canons seront en face de cette ligue.
La brochure de M. Bignon sur le Congrès de Troppau n'est, de la première à la dernière page, qu'un tissu de suppositions erronées, un mélange de tirades doctrinaires, de pathos diplomatique et de mensonges prémédités.
Je lis à peu près toutes les brochures qui se publient; j'ai lu celle de Bignon en un quart d'heure, et celle de M. de Pradt en cinq minutes. Je commence par le titre pour savoir de quoi il sera question, puis je lis la fin pour savoir où l'on veut en venir; enfin je parcours cinq ou six passages à titre d'essai, et il ne m'en fiaut pas plus pour m'édifier sur la valeur de ce que je n'ai pas lu. II y a aujourd'hui deux classes de gens en politique ; entre les deux se trouvent les doctrinaires, qui sont en quelque sorte les gardiens du sérail. Je n'ai rien de commun avec ceux-ci; je les lis à peine et ne les écoute jamais ; pour les écrivains de ce genre, je suis à la fois un bon et un mauvais public. Un bon public, parce que j'achète tout le fatras qu'ils produisent et dont ils ennuient le monde ; un mauvais, parce que je ne fais que feuilleter le livre sans l'examiner à fond. Tout mal a ses symptômes positifs; tout écrivain au
jour le jour porte sa marque, et le nom de Tauteur me sufBt pour juger d'avance le contenu de son ouvrage.
J'ai soutenu dernièrement une discussion violente contre Capo d'Istria, et j'ai dû en parler à l'Empereur Alexandre. Je suis convaincu que le dénoûment de l'affaire de Naples sera suivi de près de la retraite du premier ministre russe.
....Je trouve fort naturel que Nesselrode m'aime : il est honnête homme et bien pensant.
....Temps magnifique, soleil admirable. J'aime le soleil; si l'on m'appelle obscurantiste, cela ne peut s'entendre dans le sens matériel. Je voudrais me trouver toujours au foyer même de la lumière, aspirer la lumière par tous les pores et la garder en moi.
23 février.
502. Je viens de passer deux journées bien laborieuses et bien pénibles. On ne peut se figurer Taspect que présente mon cabinet un jour de grande agitation. Il y a alors jusqu'à vingt ou trente personnes qui entrent et qui sortent; l'un veut un ordre, l'autre un conseil, le troisième un éclaircissement; puis il y a les nouvellistes, les impatients, etc.
Personne ne croit à la parfaite entente qui existe entre l'Empereur Alexandre et moi; et pourtant elle est bien réelle. L'influence des quatre derniers mois a triomphé ; c'est le plus fort qui a entraîné le plus faible, conformément aux lois de la mécanique, de la physique et de la morale. Le premier ministre russe est à bas; parviendra-t-il jamais à se relever?
28 février.
505. Aujourd'hui nous avons dissous le Congrès. J'ai fait mon discours de clôture. Le 1*' septembre 1822, nous nous réunirons h Florence.
L'Empereur Alexandre s'est parfaitement conduit. Capo cristria a eu le dessous, et c'est lui qui paye les frais du procès. Si l'affaire de Naples tourne bien, il est perdu; si elle tourne
mal, il esl ^auvé. Maïs je pense qu'elle aura une heureuse issue.
3 man.
304. Il y a en ce moment un temps d*arrét dans les nouvelles; l'armée ne prendra TofFensive que le 4.
Lavhach commence à se dépeupler, et le vide est plus seivbihle dans un petit que dans un grand espace. Le Roi de Naples est parti ce matin ; les Italiens le suivent tous.
Je ne me plains pas du vide qui s'est fait; il me fait éprouver la même impression que lorsque je sors dé la salle de bal pour rentrer dans mon appartement. L'air est meilleur, la température plus agréable, et le bien-être remplace Tétiquette.
Le chœur des libéraux va chanter de la belle manière ; je m'en réjouis à l'avance. J'aime bien les invectives des gens à qui je marche exprès sur les pieds.
7 mars.
505. C'est aujourd'hui que partiront les premiers coups. Les choses iront bien ou mal. Si tout marche bien, nos ennemis crieront sur les toits ([uc nous sommes ridicules d'avoir déployé de telles forces ; en cas d'insuccès, on rira encore à nos dépens : on dira que nous nous sommes lancés dan» une entreprise audessus de nos forces. Si nous nous étions contentés de nous mettre à la fenêtre pour voir ce que font les passants, ces mêmes braves gens auraient criblé de railleries les ignares qui ne sont pas arrivés au delà de l'alphabet de la science gourerucmentale. Le beau temps pour le métier de ministre!
10 raan.
506. Vous avez sans doute appris par les feuilles publiques le succès remporté par notre armée. Toute l'histoire s'en ira en fumée, parce qu'en somme ce n'était que de la fumée.
Les peuples sont comme des enfants ou comme des femmes
SOUVENIRS DU CONGRÈS DE LâYBâCH (1821). 459
nerveuses : ils croient aux fantômes. Je suis porté par ma nature à marcher droit à toute puissance occulte. II faut que je puisse voir clair et palper les objets. Lorsque j*étais enfant, mes camarades résolurent un jour de me faire peur des fantômes; je n*avais alors que sept ans. Je vis, dans un corridor sombre, un spectre qui s^avançait vers moi. Mais malheureusement pour le spectre, j*avais un bâton à la main; un peu plus, j*aurais assommé le faux revenant.
Cette histoire, qui remonte à ma septième année, est l'histoire de ma vie publique. J*ai toujours marché droit à ce qui semblait inattaquable aux autres. Or il existe aujourd'hui une puissance colossale qui, à vrai dire, n'est qu'un faisceau de phrases, mais ces phrases sont fausses, s*appuient sur des principes faux, et conduisent à des conclusions fausses. On veut que je les sanctionne comme si c'étaient des principes; or ma nature s'y refiise. Je ne le pourrais pas, lors même que je le voudrais ; plutôt souffrir la mort cent fois que d'admettre comme vrai ce qui, à mes yeux, est évidemment faux.
Le peuple napolitain nous accueillera comme des amis et des libérateurs. Il nous accablera de caresses et deviendra un appui pour nous; Fun après l'autre se détachera sans retour du parlement-croupion; le peuple ne veut rien de tout ce que ses prétendus organes disent à la tribune ou dans les journaux. Il veut vivre en paix et en repos, jouir des bienfaits de la civilisation et de la liberté, qui n'est autre chose que la certitude du lendemain.
Si je suis sage, il y a sept huitièmes de mes contemporains f[ui sont fous à lier; si je suis fou, combien n'y a-t-il pas de sages aujourd'hui !
il mars.
507. Quel triste rôle lord HoUand n'a-t-il pas joué * ! Savczvous ce qui lui arrivera? Avant quinze jours d'ici il donnerait
* Ce passage se rapporte aux débats qui ont eu lieu dans le Parlement anglais le 19 et le îi ferrier. {Note de V Éditeur.
volontiers une partie de sa fortune s'il pouvait retirer ses imprudentes paroles. Je connais le patriotisme de cette espèce de patriotes; dès qu'ils voient que leur audace en est pour ses frais, ils prennent peur et font les chiens couchants. Et yoilà quels sont les héros du siècle des lumières!
15 mars.
SOS. Le 12, je fus réveillé de très-bonne heure par la nouvelle des soulèvements militaires d'Alexandrie et de Turin. Je dis à celui qui m'annonçait ces événements : « G^est très-bien, je m'y attendais. » Je me levai ensuite et j'allai chez mon auguste Maître et chez l'Empereur de Russie. Nous nous réunîmes une seconde fois chez l'Empereur François, et, à midi, les ordres laconiques que voici furent rédigés et expédiés :
l" L'armée napolitaine doit hâter ses opérations sans s'in- (juiéter de ce qui se passe dans le Piémont;
2* Quatre-vingt mille hommes doivent partir de Vienne et des environs pour aller en Italie ;
3* Quatre-vingt-dix mille Russes ont à franchir nos frontières.
Sur quoi nous nous sommes séparés pour dtner comme à l'ordinaire .
22 mars.
509. Si je compte bien, notre entrée à Naples doit se faire demain ; ainsi c'en serait fait de cette révolution. Une grande fantasmagorie a disparu de fait; en moins de huit jours, eUe aura cessé d'exister même pour les plus incrédules.
Notre armée n'a pas perdu une goutte de sang, et pourtant elle s'est couverte de gloire ; car il ne s'est produit aucun excès, pas le moindre désordre. On ne tire pas un coup de fusili parce que l'adversaire ne répond pas. On n'envoie pas même des cclaireurs en avant, attendu que partout le peuple vient au-devant de nos troupes, leur sert de guide et leur donne les vivres qu'il avait su cacher aux perquisitions de ses oppres-
seurs. Notre armée franchit des montagnes, traverse des défilés , arrive dans les villes au milieu des cris unanimes : a Vive le Roi ! Vivent les Autrichiens ! » Si Ton demande aux paysans où se trouve Tarmée ennemie, ils répondent : « Sono sfuggiti, xmnno mangiar maccaroni, » Derrière cette nation il y a toujours le Pulcinello , et nous nous serions inclinés devant le polichinelle !
Tout cela est fort bien ; mais en attendant je ne sais où prei^dre le temps nécessaire pour suffire à une aussi lourde tâche. Le Ciel m'a départi les qualités de la béte de trait. Plus je travaille, mieux cela va. Dans les huit dernières nuits, je n'ai guère dormi plus de deux heures.
V^ mars.
SIO. La révolution piémontaise est près de recevoir le coup de grâce. Encore quelques jours, et les réformateurs du comité directorial de Paris se trouveront surpris bien désagréablement. On comptait dans ce milieu sur deux éventualités : on se disait que nous n'oserions pas attaquer la liberté napolitaine , et que dans rhypothèse contraire nous serions battus. Les pauvres gens !
28 mars.
811. Que disent lord HoUand et compagnie? le$ Pepe, les Minichini et leurs amis? Soixante de ces pauvres diables se sont embarqués lorsqu'ils n'ont plus su où trouver dans leur patrie une pierre pour reposer leur tète !
Le premier coup de canon a été tiré contre nous par le généralissime des insurgés. Aujourd'hui, ce même généralissime a disparu avec toute son entreprise ainsi que les cèdres du Liban. Le prince de Carignan lui-même a cessé bientôt de trouver du goût à son équipée ; qu'adviendra-t-il encore de ce pauvre pays? Il s'est trouvé un Roi qui a mieux aimé renoncer au trône que de dire oui; son successeur dit non, et voilà une révolutioA par terre. L'exemple n^est pas mauvais.
di
512. Une f[uerrc qui dure treize jours, à partir du premier coup de fusil jusqu'à la capitulation de tout le royaume, ce n'est pas une longue guerre.
Le général Foy avait raison lorsque, dans son discours insensé du 20 mars , il prétendait que pas un Autrichien ne sortirait des Abruzzes , quand même ils réussiraient à y entrer. Jamais Toracle de Delphes n'a mieux prophétisé , jamais mesdemoiselles les sibylles, y compris madame Lenormand, n'ont rien prédit de plus net et de plus positif. II est certain que pas un Autrichien ne sortira des Abruzzes, parce qu^après avoir terminé l'expédition de Naplcs , l'armée se séparera en deux pour régler l'affaire du Piémont, et que, pour y parvenir, elle choisira un chemin plus commode.
3 avril.
515. Je suis dans la situation la plus extraordinaire qu'il y ait jamais eu. J'ai sur les bras une révolution étouffée et deux révolutions qui s'allument; un Souverain qu'on ne peut pas faire avancer, et un autre qui veut marcher en avant au pas redoublé*. Le premier ne veut pas quitter Florence à moins que je n'y aille ; il ne veut suivre que moi. J'ai beau lui écrire moi-même, lui faire écrire par les deux Empereurs, le filire harceler personnellement par notre ministre plénipotentiaire, il reste sourd et muet, et répond invariablement : « Envoyez^ moi Metternich. » Le second court comme un fou sans craindre ni mort ni diable, n'écoute ni Empereurs ni ministres, mais il écrit lettre sur lettre, sans dire jamais autre chose que ceci: tk Envoyez-moi Metternich. n En attendant, il m'est impossible de quitter Laybach. Je ne puis ni faire marcher l'un ni retenir l'autre. Les Empereurs sont furieux, et moi-même j^enrage.
* Le grand-duc de Toscane et le duc de Modène.
{Note de r Éditeur.)
Ce qui est certain , c'est que les ennemis sont bien plus commodes ; on tombe sur eux et on les tue ; mais les amis !
J'écris sans trêve ni repos; bientôt j'aurai usé autant de plumes que toutes les oies de la Bohême sont capables d'en fournir, et ce n'est pas peu dire.
La révolution piémontaise est un événement tout à fait extraordinaire ; personne ne s'y reconnaît. Les uns ne la veulent pas et la font ; les autres la voudraient, mais travaillent contre elle : c'est une vraie tour de Babel. Cette révolution, entreprise par des gens qui comptaient sur la prétendue faiblesse d'un homme plein de caractère, du Roi Victor-Emmanuel, et sur la force de volonté d^un jeune homme sans expérience , du prince de Carignan, est appuyée par des sectaires qui veulent avoir la constitution espagnole , mais elle est combattue par les libéraux, qui ne veulent pas de cette constitution ; c'est donc une terrible confusion. Après tout, les révolutions sont un peu usées; aussi cette mode passera-t-elle comme celle de défendre la vertu de la Reine Caroline d'Angleterre. Je ne dis pas qu'il n'y aura plus de révolutions ; mais elles seront sans consistance; elles ressembleront aux œillades des vieilles coquettes, elles seront accueillies avec sympathie par les amateurs, mais elles ne passionneront réellement que des jeunes gens et des échappés des Petites-Maisons.
6 avril.
514. Nous voilà avec trois révolutions sur les bras. L'une, il est vrai, a été tuée d'une simple chiquenaude, la seconde est gravement malade, et la troisième semble ne se traîner qu'avec peine. Quand on est, comme moi, dans les coulisses, et qu'on voit fonctionner ces misérables machines , il y a de quoi périr d'ennui. Certainement personne en Europe ne croit que ce soit moi justement qui me laisse gagner par ce sentiment d'ennui. La seule chose intéressante , c'est la conduite actuelle des patriotes déconfits, tels que Borclli, Poërio et beaucoup d'autres, qui s'engagent à dénoncer leurs complices si l'on veut leur assurer une prime. Quiconque veut avoir de
ces héros à dix louis d'or la pièce , n'a qu'à s^adresser à moi ; j'en ai h revendre.
Et c'est devant un patriotisme de ce genre , devant de telles vertus civiques, que je courberais la tête !
13 avril.
SiS. Pour un ministre, la durée des opérations militaires est une période de vacances. La guerre napolitaine ne m^a valu que huit jours de congé ; la guerre piémontaise ne m'en a donné que quatre. On avouera bien que nous nWons pas perdu de temps. Les radicaux ont si bien menti les uns à la &ce des autres qu'ils sont obligés maintenant de rougir tant soit peu.
Le plus grand résultat des neuf derniers mois , ce sont les bonnes relations qui se sont établies entre les deux Empereurs. II y a une chose certaine aujourd'hui : c'est que rien ne peut plus les séparer actuellement, j'en mets la main au feu. Ce résultat m'appartient à moi seul, comme un enfant qu'un seul homme aurait procréé dans une Ile déserte avec une femme unique. Pour avoir des enfants, il faut être à deux, il faut qu'il y ait un homme et une femme ; or je sais positivement que, dans le cas dont il s'agit, l'homme placé dans Tlle déserte, c'était moi.
18 avril.
516. Dans trois semaines environ Laybach sera désert; nous arriverons à Vienne peu de temps après les hirondelles. J'ai du regret à m'en aller de ce beau pays. Il est beau dans le vrai sens du mot, aujourd hui où tout verdoie et où les hautes cimes neigeuses des Alpes limitent le vaste horizon. A Taspect de celte magnifique nature, le cœur, qui s'était serré en présence de la table de la salle des conférences, s'épanouit de nouveau. Il faut pourtant que mon cœur soit bien trempé pour résister à Tinfluence de l'étemelle table au tapis vert. Mais ne parlons plus de ces tables; elles ont fait leur devoir, et l'on va les mettre de côté.
SOUVENIRS DU CONGRÈS DE LAYBACH (l82l). 466
20 avril.
517. Dans Tespace de six semaines , nous avons fini deux guerres et ëtouffé deux révolutions. Espérons que la troisième, celle qui a éclaté du côté de FOrient, ne sera pas plus heureuse.
L'Empereur envoie le prince Esterhazy en Angleterre pour le représenter au couronnement. II sera accompagné de mon gendre (le comte Joseph Esterhazy), du comte de Gatterburg, le même qui a emporté la place d'Alexandrie avec son trompette, et de Floret. Mon fils se joindra à eux à Paris. Victor est un grand et bon garçon ; c'est la quintessence d'un fashionable; il est ignorant de la vie comme on Test à dix-huit ans, mais il ne manque pas d'intelligence. Quand il est de bonne humeur, il £ait rire, car il a de l'esprit.
i*' mai.
518. Le pays devient toujours plus magnifique ; aussi les diplomates font-ils de grandes excursions. Hier j'ai pu sortir à mon tour; c'était la première fois. Je me suis échappé des bureaux avec le petit Nesselrode ; nous avons passé plus de huit heures dehors. Nesselrode est ravi comme un enfant qui n'aurait jamais vu des montagnes plus hautes que celles des bords du Rhin.
6 mai.
519. Les complications 'qui peuvent survenir en Orient échappent à tous les calculs. Peut-être est-ce peu de chose ; là-bas, par delà nos frontières orientales, trois ou quatre cent mille individus pendus , égorgés , empalés, cela ne compte guère !
Ypsilanti, ce libéral déguisé, cet helléniste, me mettra aux • prises avec un dilemme.