novembre
L'Ârchiduc Gbarles est parti pour présider à la clôture de la Diète hongroise, à la place de l'Empereur. Clément a reçu de Presbourg des nouvelles qui le forceront à passer plusieurs jours en conférences. L'Archiduc a été bien accueilli par la bourgeoisie.
Le 16, rArchiduchesse Sophie m'a reçue à cinq heures, et je ne suis rentrée auprès des miens qu'à six heures. Nous avons dîné avec l'évéque Lonovics et le jeune Szecsen, qui nous ont raconté une foule de détails sur cette malheureuse Diète dont la session vient d'être close *, Clément a passé plusieurs heures à causer et à travailler avec les gens qui viennent de Hongrie ; cette tension d'esprit continuelle doit le fetiguerà Texcès. J'ai vu chez l'Archiduchesse le petit Archiduc Louis; c'est un charmant enfant.
Clément est très-*occupé des a^res de Hongrie , parce qu'i feut enfin prendre des mesures décisives et qu'il est difficile de réveiller des gens qui depuis des années sont plongés dans la léthargie. Actuellement, il s'agit de nommer vice* chancelier Georges Apponyi , qui a toujours été à la tète du parti conservateur, afin de lui donner de l'influence sur la marche des affaires les plus importantes ; mais cette nomination n'est pas du goût de ceux qui ne veulent pas marcher de l'avant. Je crois pourtant que ce sera bientôt chose faite, ainsi que la nomination de Josika au poste de vice-chanceUer de Transylvanie.
* Voir : « Considérations apboristiques sur la situation en Hongrie » n» i 492. ( Note de VÉditeur. )
vil. t
2V - 30 novembre.
La nomination d*Apponyi et de Josika a eu lieu ; elle fait une impression énorme sur les gens qui pensent bien , d'où Ton peut conclure aussi qu'elle déconcertera les malintentionnés. Elle s'éloigne tant des règles reçues, qu'elle prouvera nécessairement qu'on est décidé à agir.
!«' décembre.
Une notabilité artistique est arrivée ici : c'est M. Moscheles, qui a été nommé pianiste du prince Albert. II m'a feit une visite, et après une longue conversation, il m^a demandé où était mon beau-père. Nous avons fini par nous entendre, et je crois avoir réussi à le convaincre que Clément est, non pas mon beau-père, mais mon mari. Il cherche toujours l'ancienne princesse de Mettemich, femme ou peut-être même mère de mon mari, et semble ne savoir absolument rien de ce qui s'est passé ici depuis vingt ans qu'il n'a plus été à Vienne.
7 décembre.
Ce soir, j'ai été chez l'Archiduchesse Sophie ; elle donnait une soirée musicale, qui a été très-gaie et très-amusante. Baumann a eu les honneurs de cette réunion ; mademoiselle Wildauer s'est aussi distinguée en chantant très-joliment quelques chansons populaires. Clément n'était pas là ; il avait un entretien avec un Anglais aveugle qui a déjà parcouru la moitié du monde sans domestique. Il est possédé de la fureur de voyager; on dit même qu'il écrira la relation de ses voyages, bien qu'il avoue lui-même qu'il est tout à feit aveugle.
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l844). 19
EXTRAITS DE LETTRES PARTICULIERES DE METTERKICH A APPONTf, A PARIS, ÉCRITES DU 26 JANVIER AU iO OCTORRE 1844.
1480. Projets de mariage poar la Beine Isabelle. — Critique des discours de Guizot et de Thiers. — 1481. Scènes à Belgrave-Square. — Circulaire du Gouvernement français à ses missions en Allemagne. — 148>!. Praposiliou de Stratford-^nniDg relativement à Tabolition de la peine de mort pour les apostats turcs. — « Entente cordiale » entre la France et TAngleterre. — 1483. L'affaire d*£spagne. — 1484. Situation tendue entre l'Angleterre et la France. — 1485. Tendresses en politique. — i486. Louis-Philippe à Windsor.
Metternicli à Apponyi. Vienne, 26 janvier 1844.
1480. Le personnage le plus important dans la phase actuelle des affaires espagnoles, c^est, à mon avis, la Reine Christine. La solution la plus naturelle de la question doit être cherchée dans Fopinion qu'elle a de la force ou de la faiblesse de la position de sa fille. Ceci posé, il est clair que si la Reine Christine regarde cette position comme &ible , elle devra vouloir la renforcer, et le seul mari qui puisse lui apporter un élément de force dans la direction conservatrice, c'est le fils de Don Carlos. Un Trapani est un élément de faiblesse , et le duc de Cadix est un élément de mort pour la Monarchie. Si la Reine Christine croit à la force de la position d'Isabelle , elle se trompe. C'est tout ce que je pense de la situation.
Quelque chose qui ne manquera pas de se produire sous peu au grand jour, c'est que MM. Bresson et Bulwer ne pour* ront pas marcher ensemble, et cela aussi peu que MM. Piscatory et Lyons, et tous les Français et Anglais qui se trouveront en une aussi monstrueuse jonction. On a pris à Paris et à Londres l'habitude d'une politique de sous-entendus ; à Paris, c'est la finesse qui doit, remplacer le fond^ qui manque en toutes choses; à Londres, on est franchement stupide. Or, comme la stupidité a aussi son réveil , c^est de Londres que viendront les premières causes de tension : la finesse, étant
toujours éveillée , n'est pas soumise aux mêmes lois ; elle tr aussi longtemps que le permet la force des choses.
N'entamez jamais la question espagnole avec le Roi Louis- Philippe ni avec M. Guizot. Si ce sont eux qui abordent le sujet , placez-vous dans Tattitude du représentant d'une puissance qui a tout dit. Les puissances, quand elles en sont venues là , n'ont plus rien à dire ; ce qu'elles peuvent foire , c'est d'agir selon l'impulsion de leur conscience, sans reconnaître le devoir de rendre compte de leur action à ceux qui n'ont point voulu les écouter. Telle est notre marche , et c'est la seule rationnelle.
M. Guizot, dans son discours du 20 janvier, a établi en thèse « que depuis bien des années la rivalité et l'hostilité des influences anglaise et française en Espagne font le malheur de ce pays ; c'est là du moins une des principales causes qui empêchent ce noble pays de parvenir au repos et de s'organiser» .
Les puissances conservatrices n'ont-elles pas tenu ce langage vis-à-vis des deux Cours rivales depuis nombre d'années , et que leur ont répondu celles-ci, si elles ont répondu quelque chose? La France et l'Angleterre sont-elles plus d'accord aujourd'hui qu'elles ne Tétaient, — de l'aveu de M. Guizot, — depuis bien des années? Si entre elles il existe un accord, cet accord est-il partagé par l'Espagne? Si je ne me trompe, Taccord qui existe entre les deux puissances n'a trait qu*à l'exclusion de tout autre Prince qu'un descendant de Philippe Y comme époux d'Isabelle, et à la protection à accorder plus particulièrement au comte de Trapani. Quel gage de repos pour l'Espagne offre un accord pareil , et qu*a-t-il de commun avec les égards dus à la liberté de ses dispositions sur Timportante question de la pacification du pays et de la stabilité du trône d'Isabelle?
Est-ce sur des convenances étrangères ou sur des conditions nationales que peuvent reposer les trônes? Il y aurait ou du ridicule ou de la mauvaise foi à admettre le feit qu'un seul des besoins de l'Espagne puisse être satisfait, ou que Tun des maux qui accablent ce pays soit écai*té par le mariage d'Isabelle avec un prince napolitain; et si l'alliance franco -anglaise
n'a pas d'autre objet en vue , entre cet accord et leur rivalité la différence ne sera pas grande pour l'Espagne !
Le discours de M. Thiers, dans la séance du 22, pèche par tous les côtés , et il sert à expliquer la conduite politique qu'il a tenue lors de son dernier ministère. Un homme qui fait abstraction de tout ce qui a la valeur d'un principe, et qui réduit la politique à des essais de convenance passagère, devrait voiler davantage sa pensée; en ne le faisant pas, M. Thiers ne fournit-il pas la preuve que les éléments qui forment ce qui porte le nom de politique , et qui est un composé de science et d'art, sont étrangers à la marche de son esprit?
Je signalerai d'abord l'emploi que M. Thiers n^a cessé de faire dans son long discours , qui n'est qu'une attaque violente contre M. Guizot, du mot d'alliance entre la France et l'Angleterre , une alliance qui tantôt marche et tantôt se traîne , qiri dans ses effets est insaisissable là où ces derniers ne sont pas en contradiction ouverte entre eux. Une alliance est un fait qui pour exister a besoin d'une base définie, précise et limitée. Entre une alliance et des relations d'amitié , une conformité de marche dans la poursuite d'intérêts communs, la difiFérence est grande. En se servant d'une expression impropre, et surtout en accordant à une expression pareille la valeur d'une base pour fonder sur elle tout un système d'attaques , loin d'éclaircir une position, on l'obscurcit, et c'est en eÉFet ce que l'orateur semble avoir eu en vue. Je suis surpris que dans sa réplique à M. Thiers, M. Guizot n'ait point fait usage de cette remarque. Attaqué sur les inconvénients d'une alliance qui n'existe pas , le ministre en place agirait pu se retrancher derrière la simple question à adresser à la Chambre , si elle entend que la France soit avec TAngleterre dans des rapports de bonne entente ou en désaccord. Une troisième alternative n'existe pas pour des États dont les relations sont multiples !
En parlant du principe que la France représentait en 1830 et au sortir de sa révolution , on est en droit de demander à M. Thiers si c'est du principe révolutionnaire qu'il a entendu parler, de son application à la politique spéciale de la France , et, dès lors, de son introduction dans la politique générale.
En suivant Torateur dans son discours , il serait difficile de ne point résoudre cette question dans un sens affirmatif.
M. Thiers avance un feit inexact en disant que lorsque les puissances d'Allemagne envoyèrent des troupes dans les villes libres y la France et TAngleterre réclamèrent pour ces villes.
Il prétend aussi à tort que TAngleterre , malgré le déplaisir qu'elle avait de voir les Français à Ancône, a appuyé Tinfluence française en Italie et la politique que cette puissance y soutenait. Il complète ces citations par d'autres feits qu'il caractérise d'appui prêté aux révolutions. Les prétentions avancées par M. Thiers étant fausses au point de vue des faits , il n'en reste que la tendance révolutionnaire ; et il faut féliciter le ministère qui a succédé à ceux auxquels il prête cette tendance , de se voir reprocher l'abandon d'une politique aussi insensée au point de vue moral que contraire aux véritables intérêts de la France et de l'Europe.
9 mars.
1481. Quant à ce qui regarde les scènes de Belgrave- Square*, je me permets une réflexion qui, je l'avoue, aurait pu être faite également à Paris. Voici l'impression que m'ont feite les manifestations de Belgrave-Square , et elle diffère du jugement du Cabinet français.
La circulaire du Cabinet français ** pose en principe que Mgr le duc de Bordeaux a déployé le caractère de prétendant, A mon avis, il s'est dépouillé de cette qualité en prenant poste comme concurrent. Ce n'est pas, en effet, en reconnaissant la souveraineté nationale et le droit de la nation sou-
* Résidence du dnc de Bordeaux pendant son séjour à Londres. Un grand nombre de sommités légitimistes y accoururent, sons la conduite du duc de Lévis , pour rendre hommage à leur Roi. {Note de VÉditeur.)
* * Lorsque le duc de Bordeaux quitta l'Angleterre pour revenir sur le continent, les représentants de la France près des Cours d'Allemagne reçurent l'ordre de s'opposer énergiqnement aux démonstrations qui pourraient se produire, et de soutenir le droit des gens contre le duc, qui était sorti de son caractère privé pour se poser en prétendant.
(Note de t Éditeur.)
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l844). 2S
veraine de choisir son chef ^ que le descendant en ligne directe de la branche afnée de la Maison de Bourbon se pose en prétendant. N'est pas prétendant qui veut ; tout Français peut se déclarer concurrent (à tort ou à raison , avec ou sans chances de succès 9 peu importe, quaiid il s'agit du principe) ; j'ignore si telle a été la pensée du jeune prince , et je suis même tenté d'admettre la supposition contraire , mais je juge Tévénement. Si mon raisonnement est juste , il s'ensuit que c'est le Cabinet français qui aurait rendu à Mgr le duc de Bordeaux une qualité dont il se serait dépouillé lui-même. Ceci, mon cher comte , n'est pas de l'argutie , mais l'examen d'une question académique, sans autre portée que n'en ont communément de pareilles questions.
25 mars.
1482. Quant à l'affaire turque *-, ce qui la caractérise avant tout , c'est le manque évident de sens commun qui tombe à la charge de sir Stratford-Canning et peut-être également à celle de lord Âberdeen. Je me sers de la réçerve de peut-être, car ce ne sera que dans peu de jours que j'apprendrai à connaître la véritable pensée du dernier sur une situation qu'il a amenée, par une bien regrettable légèreté (je me sers ici du mot le plus doux), soit par suite des excitations de sir Stratford, soit par l'une de ces aberrations auxquelles il se livre parfois de son propre chef.
La question telle qu'elle se trouve posée entre l'ambassadeur anglais et la Porte, est une question de vie ou de mort pour cette dernière. Il s'agit dès lors de savoir si la Grande- Bretagne veut poser ainsi les questions entre la Reine et le Sultan, et en même temps entre les puissances chrétiennes, qui ne pourront rester spectatrices impassibles dans une lutte
* Il s'agit Ici de Tabolition de la peine de mort pour les apostats turcs.; lamlMUsadeur d'Angleterre, Stratibrd-Ganning , avait demandé au Divan de prendre cette mesure ; mais la Porte répondit à cette demande en déclarant qu'il était d'une impossibilité absolue d'abolir cette loi religieuse.
{Note de C Éditeur. )
qui s'engagerait entre les deux , non sur une question politique^ mais sur une controverse morale! Il ne s'agit pas de savoir si un Gouvernement quelconque veut et pourrait même vouloir les excès qui tiennent à Tislamisme; ce Gouvernement n'existe pas; mais de savoir si le Sultan peut changer la loi du Prophète , et si les puissances chrétiennes sont en droit d'adresser au Sultan une demande à laquelle il lui est défendu d'accéder. Entre puissances, le droit de la guerre existe; elles peuvent en user à tort ou à raison , bien entendu que les conséquences restent à leur charge. Un droit qui n'existe pas, c'est celui qui permettrait à un Gouvernement de se déclarer le réformateur de la législation d*uii autre État. Si l'on veut la guerre , il faut le dire et la faire , et ne point se couvrir du masque de la philanthropie ni d'aucun autre masque. Telle est notre religion politique, et je la regarde comme la seule véritable.
Le Cabinet français pense , — je n'en doute pas , — sur la question en instance ce que nous en pensons nous-mêmes. Il marche avec l'Angleterre, parce que cela lui convient sous plus d'un rapport. Poussera-t-il cependant la courtoisie jusqu'aux derniers termes, lesquels seront marqués par la guerre ou la retraite morale? J'ai de la peine à le croire.
Veuillez vous expliquer envers M. Guizot avec franchise et avec tous les dehors d'un grand calme. Vous pouvez vous servir de mes considérations, qui me semblent avoir la valeur d'arguments irrésistibles. Nous qui ne savons point capituler quand il s'agit de la défense d'un principe, ni fléchir sur la ligne que nous regardons comme la seule conforme aux principes , nous restons pour le moment spectateurs intéressés du conflit, sauf à entrer en scène le jour où notre conscience nous dira que l'heure de l'action a sonné. Tout dans l'affaire est de mauvais aloi, et nous ne voulons pas nous y engager. Si Yentente cordiale n'a en vue d'autre but que la protection du désordre là où celui-ci a pris racine, et sa provocation là où il ne se montre pas encore au grand jour, alors cette entente pourra coûter cher au monde, et cela à commencer par ceux qui s'y trouvent engagés.
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l844). 25
il juin.
1483. Vous recevrez par le présent courrier tout ce que je puis vous dire sur l'affaire espagnole*. J'ai, à la lettre 9 vidé mon sac. II y a des choses que je ne puis qu'indiquer, et qu'il appartiendra aux conseillers des princes espagnols de compléter.
Dans toute aflBaire , il y a toujours un point qui est l'affaire elle-même, et d'autres points qui ne sont que des corollaires et des accessoires. 11 ne fiiut pas se tromper sur la valeur des objets; si l'on se trompe sur la chose, l'afiaire est perdue, tandis qu'elle peut n'être que gênée et amoindrie si l'erreur porte sur des accessoires. Dans celle d'Espagne, il y a deux choses à considérer, le droit inaliénable de Don Carlos ainsi que de ses descendants directs, et les maux dont souffre l'Espagne. Le véritable remède contre les maux se trouvant dans le recours aux droits de ceux qui en sont les titulaires, on aura beau chercher et avoir recours à d'autres moyens , on n'arrivera pas à une solution.
J'ai la conviction que Louis-Philippe sent la force de ces vérités; par contre, ce que je crois, c'est qu'il n'a pas le courage de se les avouer et de suivre leur indication. J'admets ici une différence de position entre Paris et Londres. La politique anglaise est une politique entachée d erreurs. Le protestantisme anglican a faussé les esprits et remplacé l'esprit droit par un esprit d'argutie et de controverse sur des terrains où la controverse n'a que faire.
Faites comprendre à MM. de Villafranca et de Labrador deux choses : Tune, c'est la valeur que j'attache à ce que toute réserve des princes espagnols ne dépasse pas dans son expression celle des droits; que les mots de Couronne et de Trône soient tenus à l'écart. L'autre, c'est que l'on ait grand soin d'éviter tout ce qui ressemblerait à un rapprochement et
* Voir : « Propositions pour la pacification de l'Espagne », n<>* 1488-1490.
{Note de l'Editeur.)
une entente entre les Prétendants français et espagnol. La mort du comte de Marnes * vient, à mon avis, au travers de Taffaire espagnole, et je la regarde ainsi comme une gène. Si le Roi des Français voit juste dans les situations , il devra comprendre qu'il est de Fintërét de sa descendance de dégager celle-ci du danger immanquable de voir les prétendants aux deux trônes se tendre la main le jour où poindrait le triomphe de leurs causes. Le moyen de parer au danger est entre les mains de Louis-Philippe , et il se trouve dans le règlement de Taflaire espagnole par l'entremise du Roi des Français.
Que ce soit au Roi des Français que le prétendant au trône espagnol doive l'apaisement de la querelle de succession en Espagne, et qu'il n'ait point à l'attendre d'événements fortuits.
Le mariage Trapani repose sur le désir du Roi d'obliger la Cour de Naples; il serait plus rationnel d'obliger celle d'Espagne, en pacifiant le Royaume lui-même. Tout cela est tellement clair, que si Louis-Philippe n'entre pas dans cette voie, il doit manquer de prévision , ou de ce véritable courage qui va droit aux feits et ne les subordonne pas à des calculs qui ne dépassent pas les limites du champ des demi-mesures et de l'intrigue.
La dépêche ostensible pour le Roi, que je vous adresse aujourd'hui sous le n* 1, est verte dans ses expressions**. En la rédigeant, j'ai consulté ma conscience politique, et elle m'a
* Duc d* Angoulême , fils aine du Boi Charles X. (Note de t Editeur.) ** Le chancelier d*Etat y écrit ce qui suit : « Le Roi Louis- Philippe pense que le moment présent est celui que Don Carlos ne devrait point laisser passer sans prendre le parti de renoncer à Texercice personnel de ses droits. Nous sommes pleinement du môme avis. Je me permets même d'aller encore plus loin ; nous croyons que l'Infant Don Charles-Louis , dans le cas de la renonciation de son père, devrait non-seulement ne point regarder la France comme son ennemie , mais l'envisager comme un puissant voisin , intéressé lui-même au rétablissement de la paix intérieure de l'Espagne. En quoi dès lors notre sentiment diffère-t-il de celui du Roi des Français? Je crois pouvoir hardiment avancer la conviction que la divergence ne porte pas sur le fond , et que , si en réalité il devait en exister une, elle ne saurait porter que sur le mode. Mais, ici encore, les divergences qui pourraient se manifester sur ce point sont-elles insurmontables? Pour le savoir, il faudrait avant tout préciser en quoi elles consistent. » (Noie de t^ Éditeur, )
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l844). 27
fait une loi ou de me taire ou de parler comme je Tai foit. Si le Roi Louis-Philippe s'était tu envers vous sur l'affaire espagnole , j'aurais imité son exemple et je n'y eusse pas touché ; vous en ayant parlé, j'ai dû relever le gant, et je l'ai fait comme il convient à un homme d'honneur ayant le sentiment de l'indépendance de sa position et celui de la force qui se trouve dans la vérité.
Trieste , 29 août.
1484. J'ai reçu ici vos rapports du 9 au 12 août. Le sujet dont ils traitent m'a grandement préoccupé dans le cours des derniers temps; j'entends parler des relations entre la France et l'Angleterre. Je ne pouvais sans doute prévoir quelles seraient les causes excitantes qui amèneraient ces relations au point oii elles en sont arrivées ; néanmoins , j'ai dû pressentir l'état actuel des choses. Rien de ce qui pèche par le fond ne se soutient , et pour les affaires , il ne peut y avoir qu*une base solide» — celle de la vérité. Or, dans le cours des dernières années , les rapports entre les deux puissances ont reposé sur des mots vides de sens dans leur application pratique ; ce que ces mots offraient de vague devait ouvrir un vaste champ à l'esprit de parti , qui n'a pas manqué de s^en emparer au détriment de la chose publique. Il suffit de consulter les événements pour constater la vérité de mon observation. A la suite de la révolution de Juillet, le mot alliance entre les deux puissances maritimes a servi, des deux côtés de la Manche, à masquer l'intense rivalité qui, par des causes toutes naturelles, existe et existera toujours entre elles. lies événements de Tannée 1840 ont (ait justice de la fantasmagorie. M. Guizot a remplacé le mot alliance par celui d'entente cordiale. Il a suffi, en 1844, de la querelle des missionnaires dans l'océan Pacifique et de l'événement du Maroc pour réduire cette entente à sa juste valeur. Quel sera le mot ou la phrase qu'on emploiera pour caractériser la situation véritable des relations possibles entre les deux pays? L^avenir nous l'apprendra; dans leurs positions respectives, les Gouvernements feront de justes efforts pour éviter la guerre matérielle; ces efforts, je me permets de
le regarder comme certain, seront couronnes de succès; ce qui croulera, ce sera V entente cordiale, et si les Cabinets savent s*y prendre , elle sera remplacée par une réalité plus utile ; on y substituera une position conforme à la vérité, position qui exclura la guerre, mais qui repoussera en même temps la complicité dans le soutien d'une politique fort dangereuse dans toutes les directions!
M. Guizot est, sans aucun doute, le meilleur ministre que la révolution de Juillet ait amené au timon des afl^ires. Il e^X bien loin cependant d'être un homme d'État consommé , et il Ta suffisamment prouvé par l'attitude même que, dans son grand ensemble, il a prise à l'égard des relations entre son pays et l'Angleterre. Les mots qui expriment un sentiment sont dangereux à employer dans les affaires sérieuses, et cela parce quHIs disent trop, et que, par cela même, ils sont susceptibles des interprétations les plus diverses. M. Guizot , pressé par la Chambre de s'expliquer sur les relations entre les deux grands Ëtats voisins, eût bien mieux fait de prendre position sur le terrain de V intérêt réciproque qu'ont ces États de vivre en paix et dès lors en bonne harmonie , que d'employer une phrase vide de sens dans son application journalière. Une entente cordiale ne peut exister entre puissances comme entre individus , que relativement à des cas spéciaux et dès lors définissables; généralisés, les deux mots ne marquent qu'une disposition morale, et ce sont justement les dispositions qui prêtent le plus à la critique passionnée et haineuse. Aussi cette critique n'a-t-elle pas été épargnée à M. Guizot, et les partis de l'opposition y ont trouvé le moyen de travailler Tesprit public en France dans un sens directement contraire à ce que le ministre a sans doute désiré atteindre. En plaçant la question entre la France et l'Angleterre sur la base de la paix ou de la guerre , c'est-à-dire sur celle des conditions propres à l'un ou à l'autre état de choses, M. Guizot aurait mis en cause l'intérêt national, sur lequel il n'y a pas à se tromper; en exprimant un sentiment, il a fait appel aux sentiments opposés, et les effets ont dû se faire jour. Il y a dans le fait une erreur, et elle porte ses conséquences.
AU fond (le la situation actuelle , il se trouve encore un axiome indiscutable, c'est que la présomption et la jactance sont de mauvais moyens de succès. Or, lafFaire de Taïti, qui, au point de vue moral , a pour les deux puissances une portée plus grande que celle du Maroc elle-même, est le produit de ces éléments, qui sont inhérents au caractère français, et que le Gouvernement devrait par conséquent s'appliquer à réprimer, au lieu de les encourager dans ses agents. Tout le monde , à mon avis, a tort dans les événements de Taïti; néanmoins, ceux qui en porteront la peine , ce sont les agresseurs , c'est-àdire les conquérants. En ce qui concerne Tart de la colonisation, les Français ont beaucoup à apprendre pour atteindre Phabileté anglaise, et ils n'y arriveront même jamais. Le caractère national s'y oppose ; la jactance remplace chez eux la force mesurée des Anglais, et la légèreté des premiers sera toujours écrasée par le poids de la réflexion des seconds.
Il n'y a pas jusqu'au Révérend Pritchard qui , aujourd'hui , fournit une preuve nouvelle de cette assertion. Cet homme, qui, je n'en doute nullement, a été l'instigateur de la révolte de Taïti, se tirera mieux d'affaire que ses adversaires.
30 août.
1485. Après ce que renferment mes deux expéditions de ce jour , il ne me reste rien à vous apprendre sur le jugement que je porte à propos de la position à la fois détestable et naturelle où se trouvent refoulées les deux Cours voisines. La clef de cette position réside dans les caresses que je n'ai pu m^empècher de signaler dans la dépêche n* 1 *. h* entente
* Le prince de MeUernich y écrit ce qui suit : « Le Roi Louis- Philippe et M. Guizot, tout comme sir Robert Peel et lord Âberdeen, font les mêmes Toeux que Dous pour le maintien de la paix entre les deux puissances; les intérêts nationaux des deux grands États sont en parfait accord avec ces vœux , et néanmoins les choses sont fort dangereusement placées. Je vous dirai avec une entière franchise où je pense que réside la source du mal.
• Les caresses sont un dangereux élément en politique; elles évoquent toujours une réaction; or, la réaction porte sur des réalités que les caresses visaient à tenir à Técart. Telle est Thistoire du jour; si celle-ci n*amène pas
cordiale n*a été qu'un leurre, et elle n'a pu être autre chose; aussi ne m'avez-vous jamais vu en prendre souci. Elle est morte aujourd'hui, comme périssent toutes les fantasmagories, et, comme le monde ne vit que de réalités, la disparition des leurres conduit à de tristes découvertes ceux qui s'y livrent constamment; ils se trouvent placés en £ace d'embarras qu'ils ont créés et accumulés eux-mêmes!
Ce que je mets sur le compte des agents français est tout à fait vrai. Il n'est pas un lieu, quelque éloigné qu'il soit, où leur forfanterie ne compromette leur Gouvememeut : à Taïtî, à Alexandrie, en Syrie, à Athènes, tout est en mouvement d'une dangereuse manière ; partout des prolecteurs français lèvent la tête , et comme il n'y a guère de tendance chez les hommes à se laisser protéger, la querelle s'engage, et ses suites retombent sur le Gouvernement, qui lui-même est en butte aux attaques les plus vives et qui avant tout aurait besoin d'être protégé. On ne voit à Paris que la France qui est Paris ; or, à côté et en dehors de la France, il y a le monde ; à côté des intérêts de l'ordre de choses de Juillet, il y a les besoins et les conditions de l'ordre général et particulier de tous les États ; il y a , en un mot , tout ce dont les Français sont naturellement disposés à ne tenir aucun compte. Si la révolution ne couvait point en France, Y entente cordiale entre les deux pays n'eût point trouvé d'étofFe; c'est la fausse direction des esprits en Angleterre qui a rendu possible l'emploi du leurre ; c'est le froissement des intérêts qui a fini par le réduire à sa juste valeur. La politique a aussi son quart d'heure de Rabelais y et c'est dans l'un de ces quarts d'heure que se trouvent les deux
la ruptare entre lea deux puitsances voisines , elle renferme cependant de fâcheux éléments d'irritation entre elles. L'action modératrice des hommes placés ^ la tête des affaires est, d'un autre c6té, grandement gênée par des ambitions individuelles qui font opposition et qui soufflent le feu. En l'attisant, ces ambitieux oublient qu'ils ne seraient pas les maîtres de l'éteindre si le succès devait répondre à leurs efforts! Entre deux, le Gouvernement français est ici plas difficilement placé que l'administration anglaise. Le public anglais réfléchit, il sait calculer à froid ; tel n'est pas le cas du peuple français, dont non-seulement le caractère est différent, mais qui, depuis plus d'un demi-siècle, est livré à des surexcitations morales continuelles, n
(Note de ^Éditeur.)
pays. Espérons que la banqueroute de Tentente cordiale n'entrainera pas celle de la paix politique.
Vienne, 10 octobre.
1J86. Mon expédition de ce jour vous rejoindra quand le voyage de Windsor aura été accompli. Je ne me permets pas d^en pressentir les effets ; ce qui n'offre point matière à doute pour moi, c'est que Tentreprise elle-même a été résolue avec une singulière légèreté *. Jamais le moment ne me semblerait avoir été plus mal choisi pour se lancer de part et d*autre dans des démonstrations qui portent la couleur de feu l'entente cordiale y de cette vague formule qui est morte de sa mort naturelle , et que des démonstrations banales ou recherchées ne rendront pas à la vie !
Le Roi Louis-Philippe a Fhabitude de se mettre au-dessus du qu'en dira-t-^on; il en est de lui comme de tous ceux qui suivent cette direction; on ne s'en occupe pas, car Topinion des observateurs impartiaux ne sait sur quoi se fixer. Il en est autrement de la positioa d'un ministre , et surtout de celle d'un ministre responsable à la façon du jour. Quelles que puissent être les conséquences matérielles (car il est inutile de s'arrêter aux conséquences morales) de la visite à Windsor, elles retomberont de tout leur poids sur M. Guizot.
Gela regarde les Grouvernements français et anglais, et ne nous touche que dans le cas où la tension entre les deux Cours et entre les deux pays dût s'aggraver dans ses conséquences voulues.
Je me suis permis d'afBrmer dans ma dé pèche relative à la situation de la France une grande vérité. Rien, en effet, n'est pernicieux comme le grappillage que la politique de cette Cour exerce dans toutes les directions. Les plus mauvaises affaires sont celles auxquelles ceux qui s'y livrent ne peuvent rien gagner, tandis qu'elles renferment des chances inévitables
* Voir : « Sur la visite de Louis- Philippe à Windsor » , n^ 1491.
{Note de VÈditeur,)
de perte. Telles sont les entreprises de la France sur vingt points différents, en Afrique comme dans la mer du Sud. Une acquisition n'a de valeur qu'autant qu'elle ajoute à la force d'un État et qu'elle repose sur la base de la conservation. Le premier coup de canon qui sera tire entre la France et l'Angleterre rendra l'indépendance aux fies Marquises et de la Société , ou les joindra aux possessions anglaises. Toutes ces entreprises pèchent par la base, et le vain mot de gloire ne remplacera jamais ce qui manque à la base.
LES RAPPORTS AVEC l'ÉOLISE EN AUTRICHE. 1487. Metternich à l'Empereur Ferdinand (Rapport). Vienne, 6 avril 1844.
1487. La résolution prise par Votre Majesté le 25 mars *, à propos de la question religieuse soulevée en Hongrie, a réglé pour toujours , je l'espère , un différend qui depuis longtemps menaçait à tant d'égards les intérêts et la paix intérieure de la Monarchie ; elle a donné à la controverse soulevée à l'occasion des mariages mixtes une solution dont l'heureux effet se fera sentir aussi , comme il est permis de s'y attendre, dans d*autres branches de l'administration publique.
Quel que soit le résultat de la mesure prise , la voie que Votre Majesté a choisie était la seule qui fût possible , en gé néral , pour mener cette afEaire à bonne fin .
A cette occasion, je considère comme un devoir d'exprimer une conviction que j'ai déjà formulée plus d'une fois et que l'intérêt de la Monarchie et ma conscience me défendent de taire.
Aujourd'hui que, par suite de la décision prise par Votre
* Conformément à la résolution souveraine du 25 mars , tous ceux qui coutractaient des mariages milites étaient libres de prendre, par écrit ou de vi?e voix, des arrangements particuliers en ce qui concerne Téducation des enfants, sans que les autorités, soit judiciaires, soit administratives, pussent les astreindre » exécuter les engagements qu'ils auraient pris. {Note de C Éditeur,)