L'INSURRECTION DE GALICIE
Ce qui vient de se passer a, selon moi, la valeur d'un événement sans précédent dans l'histoire, et tout événement de cette nature doit être examiné dans ses causes et dans ses effets. Je vais vous exposer avec une entière franchise mes impressions à Fégard des unes comme des autres.
Je n'apprendrais rien au Cabinet français en lui déroulant ici le tableau des trames que, sous l'égide d'un asile certes fort mal compris par elle, l'émigration polonaise n'a cessé d'ourdir contre le repos des territoires polonais, placés aujourd'hui sous trois dominations différentes ; cause elle-même de tous ses malheurs anciens et plus récents, la noblesse polonaise appartient au nombre des corporations qui n'oublient ni n'apprennent jamais rien. Léger dans ses conceptions, hardi dans leur exécution, l'esprit polonais a dans tous les temps basé les moyens d'agir sur des illusions auxquelles les passions ouvrent un vaste champ, et au soutien desquelles le courage personnel propre aux Polonais prête un dangereux appui.
Je ne suis pas de ceux, Monsieur l'ambassadeur, qui ne tiennent aucun compte du sentiment de la nationalité; je conçois non-seulement ce sentiment , mais je le respecte. Ce que je ne comprends pas, c'est qu'on n'emploie pas des choses en elles-mêmes respectables là où leur emploi serait utile, et qu'on en abuse dans les occasions où l'emploi en est absurde. Tel est cependant le cas de l'esprit de nationalité polonais.. Un grand État ne périt qu'au moyen du suicide, et la Pologne est morte de ce genre de mort. Aujourd'hui que l'État n'existe plus, le patriotisme polonais s'est réveillé, et l'émigration fait tout ce qui est en son pouvoir pour forcer les puissances à mettre hors la loi jusqu'au nom même de la Pologne. Si ma pensée personnelle est franche et accessible à la compassion pour le malheur même mérité, elle se trouve en accord parfait avec l'esprit et le système de notre Gouvernement, qui s'appuie directement sur le respect des nationalités. Quelles plaintes les Polonais ont-ils à former contré nous? Ce n'est pas néanmoins dans cette absence de tout grief fondé contre notre Gouvernement que se trouve la clef de la résistance qu'une population tout entière, de près de cinq million<( de
nationaux polonais, vient d'opposer à la séduction de l'ëmigration. La cause de cette résistance n'est point passive, çlle a ses racines dans une situation certainement mal connue en France, mais que Témigration polonaise ne devrait point ignorer.
Quand la Galicie a passé, il y a soixante-quatorze ans, sous la domination autrichienne, le pays se trouvait dans une condition des plus barbares. Une législation et une administration justes et paternelles ont été introduites dans ce pays, et les efiFets de ce changement, déjà suffisamment démontrés par les phases diverses par lesquelles les autres parties de Tancien Royaume ont passé depuis les guerres de la Révolution, viennent de se révéler aujourd'hui jusqu^à l'évidence la plus complète. Au nombre des institutions de notre Empire les plus riches dans leurs produits, il peut me suffire de m'arréter à celle connue sous le nom de VUrbarium et aux lois qui régissent l'administration des cercles [Kreisœmter) . Leur action directe et réciproque place la couche inférieure de la population sous la protection immédiate du Souverain, qui, par cela même, est le gardien des droits des paysans et de la tranquille jouissance de leurs propriétés. Par suite de ce fait, le peuple, loin de jamais suspecter ni les intentions du Gouvernement à son égard, ni celles des agents immédiats de l'autorité souveraine, les envisage, au contraire, comme les véritables protecteurs de ses droits, de son repos et de ses paisibles jouissances. Il n'existe pas une autorité plus généralement respectée par le peuple que celle des capitaines dans leurs cercles; Tévénement vient de le prouver.
 de notables et honorables exceptions près, les classes supérieures, en Galicie, étaient dévouées à la cause de la Révolution; c'est le peuple qui vient de flaire justice des conspirateurs. Le souvenir de l'état misérable dans lequel les paysans se sont trouvés sous l'ancien régime polonais, l'abus de pouvoir qu'ont exercé sur eux les petits propriétaires nobles, connus sous la dénomination de szlachcice, et l'aban don dans lequel les ont laissés les grands propriétaires, ruinés en majeure partie par le jeu politique, et dont la ruine fiusait
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peser d'insupportables charges sur leurs sujets, ces souvenirs s'opposent à ce que le paysan désire le rétablissement d'un état de choses que la masse du peuple exècre.
Le nom de Polonais, les coutumes et les mœurs nationales n'ayant éprouvé aucune atteinte sous le régime autrichien, les excitations au polonisme politique sont repoussées par notre population, et les idées de communisme qu'on voulait lui inoculer ne sont point comprises par lui; si elles l'étaient, il en ferait également justice.
Cet état de choses, Monsieur l'ambassadeur, comment l'émigration polonaise n'en a-t-elle pas tenu compte dans ses calculs? Elle s'est présentée, ainsi que je crois vous l'avoir déjà dit et que l'événement l'a prouvé, comme un état-major entrant en guerre sans armée! Elle a fait appel à des sentiments qui n'existaient pas dans le peuple, et elle a dès lors sacrifié à une audacieuse forbnterie la classe qui seule a été accessible à cet appel.
Le Gouvernement, Monsieur le comte, se rend compte des devoirs qui pèsent aujourd'hui sur lui, et ils sont, sous bien des rapports, difficiles à remplir. Une justice sévère exigera • impérieusement que des exemples soient faits ; s*y refuser serait impossible : le peuple en serait blessé, et l'autorité en souffrirait. Des centaines de propriétés sont sans propriétaires ni administrateurs ; il faudra ensemencer et cultiver les champs, et les terres devront être surveillées. Des contrées entières sont privées de pasteurs ; il faut y pourvoir. Les paysans sont, comme par magie, retournés à leurs paisibles travaux; ils ne commettent aucun désordre dans les propriétés délaissées ; ils arrêtent même les pillards, et les livrent avec leur butin aux capitaines des cercles. Une fidélité et un esprit d'ordre pareils méritent des éloges, et les donner n'est pas une tâche facile à remplir dans l'intérêt de l'ordre et de la hiérarchie sociale, si follement compromis dans cette partie de notre Empire.
Les pays, Monsieur l'ambassadeur, ne se ressemblent pas, et je conçois qu'en France on puisse difficilement se rendre compte de ce qui nous sert d'appui comme de ce qui tourne pour nous en une sorte d'embarras. Une contrée sur laquelle
la valeureuse et loyale résistance opposée par le peuple galicien à la séduction des classes supérieures exercera une g^rande influence, c'est la Hongrie. Sous bien des rapports, les paysans y sont encore dans la situation à laquelle la législation autrichienne a soustrait le peuple galicien. L'exemple de la justice que ce dernier a faite de ses séducteurs pourrait avec facilité tourner, en Hongrie, contre les classes supérieures; à cet égard, je n*ai rien à vous apprendre, et vous savez comme moi quel effet produirait dans ce pays un appel que le Roi semblerait faire au peuple! Si, à cet égard comme à tant d'autres, les Empires ne se ressemblent pas, il y a cependant des sentiments généralement existants et qui par cela même doivent être également compris. C'est à Tun de ces sentiments que, dans l'intérêt indubitable de la société civilisée, dans celui des gouvernés, je dois m'adresser.
Dans Tune de mes dernières expéditions à Votre Excellence, j'ai touché au droit d'asile; c'était, je crois, dans une de mes lettres particulières.
Ce droit est un droit sacré; mais c'est parce qu'il a cette valeur qu'il impose également des devoirs à ceux qui en jouissent comme à ceux qui l'accordent. Ne croyez pas, Mon- • sieur l'ambassadeur, qu'en abordant cette matière j'aurais en vue d'adresser des reproches au Gouvernement français; il n'en est pas ainsi; nous savons ce qu'il peut et ce qui dépasse ses focuUés, et quant à ses dispositions morales, nous ne les mettons pas en doute. Ce que je me propose, c'est de l'exhorter à profiter, dans son propre intérêt comme dans l'intérêt général, des circonstances du moment pour prouver aux réfugiés de tous les pays auxquels il accorde un asile, qu'il n'entend pas que la France leur serve d'une sorte de camp retranché à l'abri duquel il leur soit permis de faire agir leurs leviers en dehors de ses frontières. Tout ce qui vient de se montrer au grand jour a été conçu, mûri, organisé sous l'hospitaHté française. C'est de là que parlent les émissaires du trouble, et c'est là qu'ils retournent pour en sortir de nouveau. Les Cabinets savent ne point confondre l'action du Gouvernement français avec celle des conspirateurs; le public