LUTTE ENTRE LES PUISSANCES OCCIDENTALES
cette affaire. Je le renvoyai purement et simplement à mon exorde.
Le lendemain de la communication des pièces anglaises, les ambassadeurs de France et d'Angleterre se rencontrèrent dans mon salon. Je crus devoir aborder avec eux la situation actuelle de leurs Cours respectives. L'enlretien qui eut lieu entre nous me prouva ce que je ne savais déjà que trop, que la question qui, entre ces deux Cours, constitue aujourd'hui l'objet d'une sérieuse controverse, tire sa source de leur rivalité d'influence en Espagne. Sir Robert Gordon soutînt la tbèse que jamais sa Cour ne pourrait soufFrir qu'un prince de la Maison d'Orléans gouvernât ce Royaume. Le comte de Flahault, par contre, soutint que si le Gouvernement anglais n'avait point voulu du mariage Montpensier, il n'aurait pas dû mettre en avant le prince de Cobourg pour devenir l'époux de la Reine. Voyant que l'aigreur personnelle se mêlait à la discussion, j'ai cru devoir y mettre un terme en énonçant ma conviction qu'une conversation entre nous tous ne changerait rien à la position.
Le lendemain, 3 octobre, sir Robert Gordon vint me trouver pour me prévenir qu'il croyait devoir renvoyer le courrier à Londres, et qu'à cet effet il me priait de lui dire ce qu'il me plairait de faire savoir à lord Palmerston. Voici la réponse que je lui fis :
« Mandez à votre chef que vous m'avez donné connaissance de ses expéditions à Madrid et à Paris ; ne lui cachez pas que j'éprouve un vif regret de l'existence d'une situation dont il ne m'est point donné de prévoir l'issue. Les Cours de Vienne, de Berlin et de Saint-Pétersbourg se sont tenues en dehors de Taffaire espagnole ; elles ne démentiront ni le sentiment que je viens de vous exprimer, ni leurs principes politiques. La situation actuelle de la Grande-Bretagne et de la France n'est point suffisamment éclaircie encore pour que je sois à même d'énoncer une opinion sur Tattitude que les trois Cours auront à prendre dans un différend qui, je me permets de l'espérer, ne troublera pas la paix politique. Ce dont, en tout état de cause, votre Cour peut être assurée, c'est de la constance de
raccord qui, dans Tintérét de la paix de TEurope, existe et continuera à exister entre les troi^ puissances. »
Après cette manifestation de ma part, la conversation entre l'ambassadeur et moi prit une tournure parfiaitement amicale et confidentielle. J'entrai avec lui dans des explications propres à lui montrer la vérité dans son véritable jour. En fixant vos regards, Monsieur, sur le court tableau que je vais vous tracer, vous serez à même d'en extraire le sens de mes explications avec sir Robert Gordon.
Il y a deux bases pour la conduite des affaires politiques : les principes et les convenances. Faire abstraction complète de Tune ou de Tautre de ces bases dans une affaire quelconque, c'est commettre une faute, et les fentes, en politique, coûtent toujours cher à ceux qui les commettent.
Dans leur conduite à l'égard de l'Espagne, les Cours de France et de Grande-Bretagne n'ont point tenu compte des principes ; elles se sont attachées exclusivement à ce qu'elles ont jugé conforme à leurs convenances. Or, les convenances de chacune des deux Cours différaient essentiellement de celles de l'autre. La Cour de France, en aidant à renverser la Pragmatique de Philippe V, a ouvert à la branche d'Orléans une voie au Trône espagnol. Celle d'Angleterre a voulu, par le même moyen, évincer de ce Trône la Maison de Bourbon, y compris la branche d'Orléans. Les deux Cours en sont arrivées aujourd'hui au règlement de comptes d'une entreprise faite en compagnie et à l'aide des mêmes moyens, mais avec des vues différentes.
La Cour de Londres fait aujourd'hui un appel aux transactions d'Utrecht. Elle en a le droit, car ces transactions existent. Mais a-t«elle pris garde à la liaison logique qui existe entre la Pragmatique de Philippe V et les actes de renonciation à la succession au Trône de France de la branche de la Maison de Bourbon, représentée par ce prince, et, par suite, de celle des branches de Berry et d'Orléans au Trône espagnol? En reconnaissant pour valides les dispositions de Ferdinand YII, les Cours de Madrid, de Paris et de Londres ont évidemment faussé le système des renonciations dans son
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application pratique. L'union du duc de Montpensier avec rhérifière présomplive du Trône d'Espagne, d'après Tordre de succession féminine, en est une preuve évidente. En effet, qu'eût été ce mariage sous Tempire de la Pragmatique de Philippe y? L'Iûfente, au moment de son entrée dans la Maison d'Orléans, aurait signé pour elle et ses descendants un acte de renonciation à la succession au Trône d'Espagne. Elle aurait été une Infante mariée à l'étranger, et rien de plus. En est-il de même aujourd'hui? Les trois Cours qui se sont abstenues d'adhérer au nouveau système de succession en Espagne, tel que l'ont feiit et les dispositions de Ferdinand VU et la reconnaissance pure et simple de ces dispositions, sont encore placées sur le terrain intact des transactions d'Utrecht. Ce sont les deux puissances maritimes qui se sont mises de (ait en désaccord avec ces transactions. Comment concilier la loi de succession féminine avec les renonciations aux couronnes? Chaque Infonte, fille de Roi, peut, à défout d'héritiers mâles dans la descendance directe du dernier Roi, être appelée au Trône. Est-ce là ce qu-'ont voulu les deux puissances maritimes en reconnaissant purement et simplement les dernières dispositions de Ferdinand YII? Si elles ne l'ont point voulu, elles auraient dû réfléchir aux conséquences attachées au renversement de Tordre de succession masculine en Espagne. Il y a un non-sens dans la situation, mais le non-sens appliqué à une affoire sérieuse doit avoir un point de départ. Où faut-il chercher celui-ci dans l'affaire espagnole? Est-ce dans un plan caché, ou dans la légèreté qu'on a mise à procéder ainsi? Laquelle de ces sources a influé sur la position du jour? Je m'abstiens de l'exprimer.
Ces remarques, Monsieur le baron , n'ont à mes yeux d'autre vafeur que celle de considérations dont un examen approfondi de la position doit nécessairement augmenter le nombre et la valeur. Telles qu'elles sont, elles me paraissent suffire pour placer l'observateur dans la voie de la vérité. Des vues politiques qui, foisant abstraction des traités, n'ont tenu compte que de convenances, passagères de leur nature, ont plongé les affaires intérieures de l'Espagne et les relations des puis-
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sances avec ce Royaume, ainsi que celles entre les Cours, à regard des affaires espagnoles, dans une indicible confusion. Dans Taperçu sommaire que je viens de tracer, je n'ai pas touché à la position particulière de TAutriche à Tëgard des importantes stipulations du traité d'Utrecht. Pour bien démontrer la confusion qui règne dans ce qu'aujourd'hui on nomme Taffaire espagnole , il suffit de poser le dilemme suivant : ou bien le traité d'Utrecht a de la valeur aux yeux des deux puissances maritimes, et en particulier à ceux de la Cour de Londres, ou il est regardé par ces puissances comme périmé. Comment expliquer, dans le premier de ces cas , de la part du Cabinet britannique, la demande qu'à plusieurs reprises il nous a adressée de feire figurer Tun de nos Archiducs comme prétendant à la main dMsabelle, et de la part de la France, le mariage du duc de Montpensier avec V héritière présomptive du Trône espagnol? Si le traité d'Utrecht n'a plus de valeur aux yeux du Cabinet britannique, comment prend-il ce traité pour base de sa protestation contre le mariage du dernier de ces princes? M. le baron deCanitza eu parfaitement raison en disant à M. Howard qu'il a besoin d'explications pour comprendre la position. Tout ce que je viens de vous dire vous prouvera que je suis exactement dans le même cas que le ministre prussien.
Sur le terrain des principes y la position des puissances qui se sont abstenues est incontestablement la plus forte. Il vient de se manifester un notable désaccord entre celles qui ont suivi les seules inspirations d'une politique de convenances. A quoi cette mésintelligence aboutira- 1- elle? Elle ne peut conduire la France et l'Angleterre qu'à la guerre immédiate, à une guerre de chicanes, ou à un compromis quelconque. Ces pronostics, — et ils me semblent les seuls admissibles, — nous mènent à cette conclusion , que les trois Cours qui occupent la clef de la position doivent rester unies dans l'altitude quelles ont eu la haute sagesse de se réserver; quelles doivent rester fermes dans cette altitude, et attendre que les Cours qui se sont lancées dans une arène sans limites, en n'ayant ni but définissable ni prétexte avouable, viennent à elles pour les aider à sortir d'embarras.