POLITIQUE HÉSITANTE DE LA FRANCE RELATIVEMENT A LA SUISSE
1622. Metlernîch à Apponyi, à Paris (D.). Vienne, le 7 juin 18V7. — 1623. MeUerDich à Âpponyi, à Paris (D.). Vienne, le 20 juin 4847. — 1624. Metternick au baron de Raisersfeld, ministre d'Autriche à Zurich (D.). Vienne, le ler juillet 1847. — 1625. Metternich au baron de Raisersfeld, à Zurich (E. D. rés.). Vienne, le 1«»" juillet 1847. — 1626. Metternich au baron de Raisersfeld, à Zurich (E. D.). Vienne, le 1«»" juillet 1847. — 1627. Metternich à Apponyi, à Paris (Lettre confid.). Vienne, le 3 juillet 1847*
1622. L'issue des dernières élections de Saint-Gall a jeté ce canton, pour deux ans au moins, dans les rangs des cantons radicaux, — et, à moins d'un tevirement très-peu probable, qui aurait lieu à la dernière beure dans les votes de Tun ou de l'autre des cantons jusqu'ici radicaux, la douzième voix dans la Diète est ainsi acquise à ce parti.
Les résultats d'un pareil état de choses, pour un avenir prochain, ne sont pas difficiles à prévoir. La Diète décrétera la dissolution du Sonderbund et l'expulsion des Jésuites; et l'exécution à main armée de ces décrets ne se fera pas attendre, dût-elle même, par suite d'instructions moins précises données à telle ou telle députation cantonale, ne pas être expressément ordonnée par la Diète ; car le directoire qui, à cette époque, aura sans doute à sa tête l'ancien chef des corps francs et sera appuyé par quelques autres cantons aussi radicaux que Berne, n'hésitera certainement pas à exécuter des arrêtés auxquels peut-être plus d'une des voix qui auront formé le nombre décisif de douze, n'aura concouru que dans la pensée qu'ils étaient destinés à rester à l'état de lettre morte.
Nous aurons alors immanquablement la guerre civile en Suisse, avec toutes ses conséquences incalculables, mais certainement désastreuses.
Il est hautement à désirer que les puissances mettent à profit le court espace de temps qui s'écoulera entre le moment actuel et le jour de la réunion de la Diète à Berne, pour se demander encore une fois, sérieusement et consciencieusement, si elles ne disposent plus en réalité d'aucun moyen
propre à prévenir des événements qui peuvent avoir toute rimportance de catastrophes.
Nous n'hésitons pas, pour notre part, à dire que ces moyens existent, mais que pour être efficaces, ils devront être adoptés uniformément, au moins par celles des puissances dont Tînfluence est prépondérante en Suisse, et mis à exécution avec promptitude et énergie.
Je vais avoir l'honneur, Monsieur le comte, de vous expliquer en peu de mots notre pensée à ce sujet.
La Suisse ne peut plus être sauvée de la ruine vers laquelle le parti est prêt à la pousser, que si les puissances (rÂutrîche, la France, la Russie et la Prusse) se décident à lui déclarer en temps utile, c'est-à-dire avant qu'un arrêté de la Diète ait irrévocablement lié la cause de toute la Confédération à celle du radicalisme, — qu'elles ne souffriront pas que la souveraineté cantonale soit violentée, et Télat de paix matérielle dont la Suisse jouit encore aujourd'hui, troublé par une prise d'armés, de quelque côté qu'elle ait lieu. Tout autre essai, moim direct, moins positif, moins unanime, de peser sur les résolutions de la Diète qui va se réunir, resterait infiructueux, ne fût-ce que par le motif que les députés, arrivant à Berne avec leurs instructions toutes faites, ne pourraient même pas, en eussent-ils la volonté, reculer l'exécution des mauvais desseins dont ils sont destinés à être les instruments , à moins qu'une force majeure ne vienne s'opposer à la poursuite et à l'entier développement de ces plans, et justifier ainsi les délégués des cantons s'ils ne passent point outre; or, cette force majeure ne saurait se trouver que dans les déclarations énergiques et uniformes des puissances. L'effet de son application, d'un autre côté, serait, nous en avons la conviction, immanquable; on peut, en effet, hardiment mettre au défi les plus entreprenants des radicaux suisses de réunir douze voix en Diète qui voteraient la guerre civile à l'encontre de la volonté, fermement prononcée et loyalement motivée, des grandes puissances. C'est à mon vif regret que, dans Ténumération de ces puissances, je me trouve forcé de ne point foire entrer TÂngleterre. La raison de cette omission est que je doute sérieusement
de pouvoir engager cette puissance à s^unir aux quatre grandes Cours continentales, dans le but de suivre une marche commune avec elles. Je reconnais dans Tabsence de Faction du Gouvernement britannique une lacune regrettable; mais la possibilité de l'obtenir existe- 1- elle? Je désire à cet égard connaître la pensée de M. Guizot, prêt, ainsi que je le suis, à tenter tel essai qu'il reconnaîtrait pouvoir être couronné de succès.
Mais M. Guizot lui-même veut-il, peut-il se joindre à une démarche qui serait éventuellement à faire à Berne dans le sens ci-dessus indiqué?
Il faut que nous le sachions promptement et positivement, afin de pouvoir régler, en temps utile, notre mirche en conséquence.
Nous avons trop souvent eu l'occasion de nous convaincre de la droiture du jugement que ce ministre porte sur les affaires helvétiques, pour mettre en doute que personnellement il ne donne son assentiment à la mesure que nous suggérons, soit au point de vue de sa nécessité, soit à celui de son efficacité, soit enfin au point de vue du droit qu'ont les puissances de procéder ainsi que nous le proposons.
Il ne saurait donc y avoir que des motifs tirant leur origine de considérations gouvernementales et internes qui pourraient faire renoncer M. le ministre des affaires étrangères à laisser la France élever sa voix à l'appui de mesures qui seules pourront mener au but.
De ces considérations, M. Guizot seul est juge, et c'est à lui qu'il appartient de décider si ce sont elles qui doivent prévaloir, ou si les raisons de haute politique l'emporteront, qui engagent les puissances à ne pas tolérer qu'un incendie dangereux soit allumé de gaieté de cœur, si j'ose me servir de cette expression, banale peut-être, mais marquant avec justesse la position au centre de l'Europe.
Dans tous les cas, la loyauté de M. Guizot ne lui permettra pas de nous laisser dans le doute sur le parti auquel il s'arrêtera.
Pour le cas où il agréerait notre idée, la marche à suivre
pourrait être la suivante : les Cours (nous croyons pouvoir répondre de celles de Saint-Pétersbourg et de Berlin) donneraient à leurs légations en Suisse Tinstruction éventuelle de présenter è la Diète, dans un cas et à une époque fixés d'avance, des notes rédigées d'un commun accord par les Cabinets.
Le cas dans lequel la remise des notes aurait lieu serait celui où, vu les instructions données par les grands conseils cantonaux à leurs délégués, la formation d'une majorité pour voter la dissolution du Sonderbund et l'expulsion des Jésuites serait devenue certaine.
L'époque de la remise des notes serait le moment où les délibérations sur l'un ou l'autre de ces deux objets auraient été mises à l'ordre du jour, et avant qu'un vote de la Diète ait pu apposer le sceau d'une apparente légalité aux projets subversifs de la faction.
Si M. Guizot, — supposé qu'il se rangeât à notre opinion, — voulait se charger, avec le talent de rédaction qui lui est propre, de minuter la note, telle que M. l'ambassadeur de France aurait éventuellement à l'adresser au directoire, et s'il avait la bonté de nous donner bientôt connaissance de son travail, nous lui en serions très-reconnaissant; un temps précieux serait gagné, car nous aurions celui de pouvoir encore échanger avant le terme fatal, tant avec Paris qu^avec les autres Cours, nos remarques et nos idées, et de nous en tenir, pour notre part, à une rédaction qui serait conforme à celle adoptée ailleurs.
Mais, je le répète, pour être efficace, cette rédaction devra être fort claire et positive. Toute manière de se prononcer restant au-dessous de ces qualifications manquerait son but, compromettrait les Cours gratuitement, et pour notre part, nous nous refuserions décidément à nous y associer.
Veuillez, Monsieur l'ambassadeur, entretenir sans délai M. Guizot dans le sens de la présente dépêche. Nous attendons avec impatience la réponse que nous le prions de feire à notre proposition.
POLITIQUE HÉSITANTE DE LA FRANCE (l847). 455
Mctternicli à Apponyi, à Paris (D.). Vienne, le 20 juin 1847.
1623. Taudis que nous attendons de Paris avec une légitime impatience les réponses à nos communications du 7 de ce mois (n"" 1622), concernant la Suisse, les rapports que nous recevons de ce pays mous apportent journellement de nouvelles preuves de Timminence du danger qui menace Tétat de paix dans la Confédération.
On ne peut lire sans indignation, dans les feuilles que M. de Eaisersfeld nous transmet, les diatribes brutales auxquelles la presse suisse se livre contre M. de Bois-le-Gomte, à Toccasion de la démarche tout honorable et correcte qu'il a récemment faite envers le président du directoire. Une chose néanmoins est prouvée par ces incartades, — et il serait utile que les puissances fissent leur profit de Texpérience, — c'est que Taudace du radicalisme est déjà montée à un trop haut degré, par suite du succès qu'il a remporté dans différents cantons, pour que Ton puisse encore espérer de le dompter autrement qu'au moyen d'une attitude assez clairement dessinée et assez puissamment soutenue pour couper court à toute idée de résistance.
M. le baron de Kaisersfeld nous ayant directement demandé s^il devait ou non se rendre à Berne lors de la réunion de la Diète, nous venons de lui envoyer des instructions à cet effet.
Il en résulte que notre envoyé ne fera pas de difficulté pour séjourner dans la ville directoriale pendant la durée de la Diète, à la condition qu'il soit sûr d'avance de s'y rencontrer au moins avec ses [^collègues de France, de Russie et de Prusse.
Nous lui avons enjoint, en outre, de proposer à ses col« lègues, pour le cas où ils tomberaient d'accord sur le principe de leur séjour temporaire à Berne, de se déclarer d'avance solidaires les uns envers les autres, pour réprimer en commun toute insulte qui serait &ite à l'une des missions à Berne, et pour aviser de concert aux moyens de se faire donner ou de prendre la réparation qui leur serait due.
Par les paroles soulignées, j'entends réyentualité que, dans tel cas grave et extrême, les légations puissent prendre jusqu^à la résolution de quitter ensemble un pays où le respect dû à leur caractère aurait cessé d'exister. Nous prions M. Guizot de prendre particulièrement en considération Téventualité à laquelle je fiais allusion, et combien il serait important de munir d'avance les représentants des Cours en Suisse d'instructions uniformes, et aussi précises que possible, sur la conduite qu'ils auraient à tenir dans le cas d'éventualités qui laisseraient apparaître le séjour prolongé des légations de nos Cours dans ce pays comme dérogatoire à leur honneur et à la considération dont elles doivent jouir, si leur voix doit encore être écoutée.
Vous comprendrez, au reste, Monsieur le comte, que nous continuons à nous féliciter de la résolution que nous avons prise dans l'origine de retirer notre légation de Berne, du moment où une bande sans foi et sans principes s'y était emparée du gouvernail de l'État. Penser qu'on puisse agir sur l'esprit d'hommes de cette trempe par les voies de la raison et de la persuasion, croire qu'il soit possible d'exercer sur eux une influence salutaire autrement que par des moyens purement matériels, — nous a toujours semblé une illusion, et nous croyons donc avoir eu raison de renoncer à ce qui, à nos yeux, ne pouvait avoir aucune valeur dans de pareilles occurrences.
Metternick au baroo de Raîsersfeld, à Zuricli (D.). Vienne, le !«' juillet 1847.
1624. Vous avez été prévenu que nous nous sommes adressés au Cabinet des Tuileries, pour lui proposer une démarche à fiiire en commun, par les représentants des Cours auprès de la Diète qui va se réunir à Berne, dans le cas où ce corps constitué serait prêt à prendre des résolutions décisives tendant à faire éclater la guerre civile en Suisse.
La réponse de Paris vient de nous arriver, et il en ressort que notre proposition n'a pas été acceptée à Paris. Si nous
éprouvons, par suite de ce fait, le sentiment du regret, il n'est point mélë il celui de la surprise.
Une courte analyse de notre proposition, ainsi que des raisons alléguées par M. Guizot contre son adoption de la part de la France, suffira pour éclairer les positions respectives dans ce moment critique.
Pénétrés de la conviction que les choses étaient trop avancées en Suisse pour que, abandonnées à leur cours naturel ou soumises aux seules influences de simples conseils vaguement émis par les puissances, elles ne dussent pas mener ce pays dans un court laps de temps aux bords de Tabime; persuadés, d'un autre côté, que les tendances de la faction qui entraîne sa patrie dans cette direction répondent trop peu aux sympathies et à l'intérêt évident de la grande majorité du peuple suisse pour que les meneurs puissent songer à ne pas reculer devant le premier obstacle sérieux qui serait opposé du dehors à Faccomplissement de leurs desseins pervers, nous avons proposé que les représentants des Cours à Berne fussent munis de Tordre éventuel de déclarer à la Confédération, dans un moment d'urgence clairement défini dans ma dépêche du 7 juin, a que les puissances ne souffriraient pas le renversement à main armée de la souveraineté cantonale en Suisse » •
Nous ne pouvions, certes, ignorer qu^en formulant cette déclaration éventuelle, il était possible que l'emploi de moyens coercitifs (de plus d'un genre, au reste, parmi lesquels on avait toujours le choix) ne se présentât en fin de compte ; de grandes puissances qui se respectent ne sauraient prononcer une menace sans être décidées et prêtes à lui donner suite, le cas échéant. Aussi l'Autriche s'est-elle senti à cet égard les &cultés et la force de volonté nécessaires, — tout en ne cessant de regarder comme une éventualité calamiteuse que la nécessité nous fût imposée d'en arriver à ces extrémités.
Mais plus nous étions imbus de ce sentiment, plus notre conviction était entière qu'une intervention matérielle en Suisse, de quelque manière qu'elle fût provoquée, serait
toujours pour ceux qui devraient s'en charger, la tâche à la fois la plus ingrate et la plus difficile, et plus nous tenions pour désirable qu'aucun moyen ne fût épargné pour prévenir encore, en temps utile si cela était possible, le développemofir ultérieur d'événements pouvant amener la crise. Parmi ces moyens préventifs, le plus simple, le plus droit, le plus efficace nous a paru être une déclaration dans le sens ci-dessus indiqué ; déclaration à laquelle certainement , pour le cas de son non-succèSy il fallait savoir donner suite, mais dont le succès probable, d'après les calculs de la prudence ordinaire, nous dispensait, à peu de frais, des sacrifices, et nous garantissait des embarras, autrement considérables, que des crises violentes venant à éclater en Suisse mettraient inévitablement à notre charge.
Le Cabinet du Roi Louis-Philippe, de son côté, n*a pas cru que la France pût s'associer à la mesure proposée par le nôtre.
Parmi les raisons qui peuvent l'avoir engagé à nous donner cette réponse, nous excluons positivement dans notre idée toute différence d'opinion ou de sentiment de sa part, à l'égard du but qu'il serait désirable d'atteindre; car nous sommes persuadés que le Gouvernement du Roi, dans son propre intérêt, veut aussi peu que nous la guerre civile en Suisse, ou la substitution violente d'un Gouvernement unitaire et propagandiste dans ce pays, à la place des gouvernements cantonaux qui aujourd'hui le régissent, et du pacte qui assigne au pouvoir central et aux pouvoirs locaux une part d'autorité juste et bien pondérée.
La différence ne peut donc porter que sur les moyens d'atteindre le but que les deux Cours ont également en vue.
M. Guizot, dans la conversation dont M. le comte Apponyi a rendu compte, a émis l'idée qu'une déclaration forte et uniforme des puissances n'arrêterait pas, — qu'elle accélérerait peut-êfre l'explosion de la crise.
Quoi qu'il en soit, enfin, des motifs qui font agir, ou, pour mieux dire, qui empêchent le Gouvernement français d'agir dans le moment actuel, — ce n'est pas de faire de la polé-
mique à leur égard qu'il peut être aujourd'hui question pour nous; mais nous devons prendre la position telle qu'elle est, et en déduire les conclusions et les règles de conduite qui nous semblent les plus conformes aux intérêts que nous poursuivons.
Ces intérêts, quels sont-ils?
Ce sont, dans la phase actuelle de V affaire, des intérêts de paix et le maintien du statu quo légal et matériel qui en premier lieu nous tiennent à cœur.
Nous avons pensé que les puissances, en prenant d'un commun accord, uniformément et explicitement, ces intérêts sous leur sauvegarde, les garantiraient suffisamment de toute atteinte.
La France s'est refusée à s'associer à une déclaration de ce genre.
Le but de celle-ci, tel que nous venons de le définir, est dès lors impossible à atteindre; car il est évident que le mal qui résulterait du désaccord entre les puissances, démontré aux yeux des Suisses par la marche différente qu'elles suivraient à leur égard, annulerait et outre-passerait de beaucoup le bien que les déclarations, — fussent-elles aussi énergiques que possible, — de quelques puissances pourraient opérer.
Vous m'avez toujours vu soutenir cette thèse, Monsieur le baron, et agir en conséquence, que la condition sine qua non d'une influence salutaire quelconque des puissances en Suisse, dans l'état actuel des affaires de ce pays, se trouve dans leur union. Le système qu'elles peuvent suivre, en marchant ensemble, peut être plus ou moins bon, plus ou moins efficace : il devient décidément nul et même pernicieux du moment qu'elles se séparent dans les voies qu'elles suivent respectivement.
Restant fidèles à cette règle, nous renonçons pour notre part (et les Cabinets de Saint-Pétersbourg et de Berlin seront sans doute à cet égard du même avis que nous) à procéder dans une voie qui ne nous eût paru utile que si elle eût été généralement suivie ; et nous préférons faire moins, en con-
servant la forme de Taccord, que faire plus, à charge de voir le secret du manque d'accord divulgué.
Il va sans dire que nos remarques de ce jour ne s'appliquent qu'à la phase actuelle, essentiellement préparatoire, et où le rôle des puissances ne peut être que préventif. Le jour où l'affaire aurait changé de face, — où le mal, auquel aujourd'hui il serait encore temps d'obvier, serait faiit, où les armes auraient été prises et le combat engagé, — ce jour-là les positions respectives des puissances seraient également devenues autres; ce qui aurait suffi pour arrêter les bras prêts à frapper, la démonstration extérieure de l'œuvre des Cours ne suffirait plus pour séparer les combattants ni pour relever les vaincus; un système nouveau devrait être adopté, et il est évident que, loin de pouvoir prendre aujourd'hui un engagement quant à la direction à suivre par notre Cour, à l'entrée d'une époque aussi néfaste, nous devrions nous réserver pour ce cas une liberté d'action pleine et entière, une liberté qui, au reste, ne saurait exclure l'entente, utile dans toutes les circonstances, entre les puissances.
M. Guizot a dit à M. le comte Apponyi qu'il transmettrait incessamment à M. l'ambassadeur de France en Suisse des instructions sur le langage à tenir par lui à Berne , et qu'il nous ferait part de leur contenu.
Nous n'en avons point eu connaissance à l'heure qu'il est; mais il ne vous échappera pas. Monsieur le baron, que si le langage qui sera prescrit à M. de Bois-le-Gomte ne dépasse pas les limites des paroles qui sont citées dans le rapport de M. le comte Apponyi, M. l'ambassadeur de France n'aura pas autre chose à dire que ce qu'avec un honorable zèle il a pris à tâche, depuis plusieurs mois, de faire comprendre aux magistrats des différents cantons, et ce que nous avons souvent répété nous-mêmes.
Ces vérités, irréfragables d'ailleurs, nous pensons qu'il est inutile de les redire aujourd'hui à des gens qui positivement ne veulent pas entendre; et nous persistons à croire, jusqu'à plus ample information , que , tout en ne cachant nullement la pensée de votre Cour à ceux qui désireraient la connaître,
POLITIQUE HÉSITANTE DE LA FRANCE (l847). 461
VOUS n'auriez, si vous deviez vous rendre à Berne, à prendre à ce sujet aucune espèce d'initiative envers Thomme * que le mauvais destin de la Suisse a, pour le moment, place à la tête de ses affaires.
Metternich au baron de Kaisersfeld, à Zurich (£. D. rés. ). Vienne, !«' juillet 1847.
162tf . La dépêche précédente est rédigée de manière que vous puissiez en donner lecture à MM. vos collègues de France et de Russie. Les données que renferme la présente dépêche sont pour vous seul et le haron de Krûdner, pour lequel j'ai aussi peu de secrets que pour la Cour qu'il sert.
Une lettre de notre ambassadeur à Paris éclaircit
et révèle le dessous des cartes du jeu qui vient de se jouer à Paris.
Il en résulte que si le Roi Louis-Philippe, par les calculs d'un égoïsme étroit et timoré, répugne avec roideur à toute action efficace de son gouvernement en Suisse, M. Guizot, è la fois plus éclairé et plus courageux, regrette que les puissances se condamnent elles-mêmes à un rôle de parfaite nullité, et qu'il voudrait arriver par un détour è les en voir sortir. L'idée que l'Autriche , une fois que le désordre aurait commencé en Suisse, intervint seule pour éteindre le feu, et que la France de son côté prit alors position dans la Confédération , ne lui déplairait pas. Les deux puissances s'étant une fois rencontrées de la sorte, finiraient, — semble- t-il penser, — par se tendre la main dans un but d'ordre. Ce serait une répétition d'Ancône, à la différence près que l'occupation de 1832 a eu lieu dans des vues hostiles et avec des sentiments de jalousie, tandis que celle de 1847 aurait été, pour ainsi dire, tacitement convenue d'avance , pour aboutir à l'atteinte d'un but commun aux deux Cours.
Mon instinct, éveillé par quelques mots que j'avais trouvés dans un rapport antérieur du comte Apponyi, m'avait feit
* OcksenbeÎD. (Note de [Éditeur.)
pressentir, u y a dix jours, que Tidée en question surgirait à Paris; j'ai donc pu aller au-devant d*elle, et la lettre particulière , ci-jointe en copie , que j'ai adressée le 20 juin à notre ambassadeur* s'est croisée en route avec une lettre de M. le comte Apponyi.
Vous apprendrez à connaître. Monsieur le baron, par la lecture de cette pièce , les motifs aussi simples que përemp* toires qui me font regarder comme inadmissible l'idée ci-dessus énoncée.
Nous sacrifierions, en l'accueillant, à la fois nos principes et la cause que nous voulons servir en Suisse , celle enfin du maintien de la paix politique en Europe : ^
Nos principes, parce que nous n'admettrons jamais qu*une puissance tierce acquière, par le fait du secours prêté par un État à un autre État qui l'aurait réclamé, le droit de s'interposer entre eux et de prendre position Ih où elle n'aurait pas été appelée ;
La cause que nous voulons servir en Suisse, parce qu'il serait impossible qu'une contre -intervention française, — de quelque couleur de neutralité et même de bienveillance pour le bon parti qu'elle se revêtit , — ne fût pas exploitée par le radicalisme comme un acte bostile à l'Autricbe et, partant, favorable à la cause que celle-ci aurait pris à tâche de combattre ;
Les intérêts de la paix politique en Europe, enfin, parce qu'il serait difficile que d'un contact aussi étroit et aussi épineux entre deux puissances en apparence et en réalité rivales, il ne naquft pas une foule de complications dangereuses au maintien du bon accord entre elles.
Si donc M. l'ambassadeur de France devait un jour ou l'autre vous entretenir, Monsieur le baron, dans le sens de l'idée impraticable dotit je parle, vous seriez muni des matériaux nécessaires pour lui répondre pertinemment et d'une manière conforme aux vues de votre Cour, sans que toutefois
* Voir la lettre de la même date dans les « Événements politiques du jour ■ , no 1 578. ( Note de C Éditeur. )
VOUS ayez à lui faire supposer que des ordres spéciaux vous aient été donnés à cet effet.
Metterniclk au baron de Kaisersfeld, à Zurich (E. D.). Vienne, le !•' juillet 184T.
1626. Vos rapports du 23 et du 25 juin viennent de m*étre rendus.
Je me bornerai pour aujourd'hui à répondre à celui qui concerne la question du séjour du corps diplomatique à Berne pendant la durée de la Diète qui va s'ouvrir * :
P L'Autriche est d'avis que la place du corps diplomatique accrédité en Suisse est dans la ville directoriale, du moment que le corps politique représentant la Confédération est assemblé dans cette ville, quelle que soit d'ailleurs l'individualité appelée à présider temporairement la Diète ;
2* Le ministre d'Autriche votera donc, lors des délibérations qui peuvent avoir lieu à ce sujet entre lui et ses collègues, pour que les représentants des Cours prennent leur domicile à Berne pendant la durée de la Diète, à la condition toutefois, — justifiée par les circonstances du moment, — que ces représentants s'engagent réciproquement à se regarder comme solidairement unis, à l'effet de protester d'un commun accord contre les manques d'égards ou les offenses dont l'un ou l'autre d'entre eux pourrait être l'objet à Berne ;
3* Si l'unanimité ne pouvait pas être obtenue entre les représentants, soit sur la question du séjour temporaire des missions à Berne, soit sur la solidarité que nous croyons devoir établir et exiger, dans l'intérêt de la dignité du corps diplomatique en général, vous, Monsieur le baron, auriez pour votre personne à vous abstenir et à rester à Zurich.
* Le Vorort ou siège du Gouvernement fédéral avait été transféré, au commencement de l'année 1847, de Zurich à Berne. Gomme pour narguer la diplomatie européenne, qui avait envoyé une adresse de félicitations à Lucei'ne à Toccaslon de la double victoire que ce canton avait remportée sur les corps francs, le général Ocksenbein fut nommé président de la Confédération.
(Noie de VÉditeur.)
464 RECUEIL DE DOCUMEKTS (1835-1848).
Metternich à Apponyi , à ParU (Lettre confidentielle). Vienne, 3 juillet 1847.
1687. Idon expédition de ce jour renferme ce que j*ai à répondre au Cabinet français sur Tattitude des deux Cours à regard de la situation en Suisse, attitude qu'il fendrait maintenir aussi uniforme que possible. Ce qui me reste à vous dire , afin que yous soyez entièrement au fait de mes impressions , je le consignerai dans cette lettre , du contenu de laquelle je vous autorise à donner confidentiellement connaissance à M. Guîzot.
Je connais trop le monde et les positions gouvernementales pour être surpris de la réserve du Cabinet français dans une affaire de Timportance de laquelle , — je ne le mets pas en doute, — il est aussi convaincu que nous le sommes. Entre des sentiments et des facultés , il y a une notable différence. J'admets ainsi que le pencbant de M. Guizot puisse être en faveur de l'action , tandis que le Cabinet répugne à Tactioa. Habitué à me placer en fece des choses et des faits, en faisant abstraction de ceux qui seraient mieux placés s'ils Tétaient différemment de ce qu'ils sont en réalité, je dois me dire que ce qui pourrait être assuré en Suisse, par l'action uni/orme des deux puissances limitrophes, ne peut être atteint par l'action isolée de l'une ou de l'autre d'entre elles, La déplorable situation où se trouve ce petit État doit être envisagée sous deux faices : l'une est celle de l'influence que l'anarchie à laquelle la Suisse est livrée, exerce déjà et qu'elle pourra par la suite exercer sur les positions sociales en général; l'autre, c'est son action directe sur les pays limitrophes. L'uniformité complète des appréciations et des décisions de l'Autriche et de la France, à l'égard de ce qui se passe en Suisse, serait le seul remède efficace contre l'excès du mal. Il y a cependant une différence dans l'application du principe à l'égard des deux faces que je signale. C'est à la première, à la face sociale, que Tuniformité de l'attitude des deux Cours est principalement applicable; car, pour l'action révolutionnaire de la Suisse sur les États voisins, nous saurons, pour notre part, dans le sentiment de notre droit, l'attendre de pied ferme.
Od a raison, à Paris, de prétendre que le programme pour une commune manifestation des Clours , à laquelle nous • n'eussions point hésité de prendre part , indique la décision en faveur d'une action. Si Ton ne veut pas évenjtuellement de Tactiôn, il faut éviter la menace. Mais pourquoi F Autriche n'est-elle point prête è s'avancer seule? Serait-ce par suite d'un calcul politique? La France n'aurait rien , dit-on , contre l'initiative que prendrait l'Autriche, elle la suivrait même. Ce système , mon cher comte , loin de servir le seul objet que les deux Cours peuvent avoir en vue dans la Confédération helvétique, irait droit contre le but; il aurait, dans ses effets, la valeur d'un secours prêté , non à la cause de l'ordre , mais à l'anarchie. Il ne suffit pas, dans une situation telle que l'est celle du jour,' de ce que, en face d'une action ouverte, savent et se disent en secret les Gouvernements : il faut que le principe de l'action soit connu, pour que celle-ci soit fructueuse. Si des forces autrichiennes entraient en Suisse pour être suivies par des forces françaises , l'entrée de ces deiiiières prendrait irrémissiblement l'apparence- d'une force française dirigée contre l'action autrichienne ; l'événement serait la reproduction de celui d'Ancône. Ce qui dominerait, ou ce qui, pour le moins, aurait l'air de dominer la situation, ce serait une nouvelle application du principe de non- intervention ^ d'un fantôme que nous rejetons, auquel jamais nous n'accorderons la valeur d'un principe.
Si les Cours ne veulent ou ne peuvent point s'expliquer avec la fermeté de parole qui est l'apanage d'une ferme résolution, elles feront mieux de se taire, et de réserver leurs paroles et leur action pour les événements que l'avenir cache et prépare.
Le monde est tellement livré au gré des vents, que les hommes placés au gouvernail ont avant tout à éviter, le plus que faire se peut, les écueils dont la mer est remplie. Nous ne donnerons pas contre celui d'une action séparée, par suite d'un accord que les deux Cours n'oseraient point avouer, et dont le parti radical seul tirerait profit, ^.a dépêche vous informe de la ligne de conduite que nous prescrivons à notre
eoToyë en Suisse, et que, dans les circonstances données, nous regardons comme- la seule qui, dans notre conscience politique et sociale, ne nous exposera ni au reproche d'aToir servi le mal là où nous n'entendons servir que le bien , ni à celui de ne pas nous être avancés, dans la direction du saint, jusqu'aux limites où la voix même de noire conscience nous dit de nous arrêter et d'attendre *.