VII
les affaires publiques sans que je D:ie sois attaché à ce qui constitue le type de Tépoque, et ce type, durant un long avenir, ne changera pas. Le caractère véritable de notre temps est celui d'une ère de transition. Le sort m'a imposé la tâche d'intervenir dans les phases de cette ère , tâche éminemment pénible pour Thomme consciencieux, et dans laquelle échouent tous ceux qui ne savent pas tenir compte de la première des puissances, celle de la vérité dans les choses. J'ai adopté comme règle de conduite de m'occuper avant tout de ce qui, à mes yeux, a cette valeur. Le jeu politique ne m'a point semblé répondre aux besoins du temps ; je me suis fiût socialiste conservateur. Les principes conservateurs sont applicables aux situations les plus diverses; leur culte n'est pas renfermé dans des limites étroites ; ils sont ennemis de Tanarcbie morale et matérielle. Je crois ne pas m'étre trompé dans le choix de la direction de ma vie publique, la seule, au reste, qui jamais aurait pu répondre à la marche de mon esprit.
Vous me dites : « C'est d'une seule et même politique, pratiquée de concert , que l'Europe a besoin. Il n'y a pas deux politiques d'ordre et de conservation. »
Vous voyez que j'abonde dans cette thèse; aussi me rencontrerez-vous toujours sentant et agissant dans son esprit. Vous ajoutez : a II y a deux courants contraires dans notre France actuelle : l'un, à la surfece et dans les apparences, encore révolutionnaire; l'autre, au fond et dans les réalités, décidément conservateur. » Le tableau est d'une parfaite justesse, et je me permets de ne pas le circonscrire aux limites de la France: il est applicable à l'Europe entière. Les deux courants existent partout d'une manière plus ou moins apparente , et ils sont cause du mouvement auquel le corps social est livré. Si je ne me trompe, ce corps, après avoir beaucoup marché, sera surpris de se voir arrivé au point d'où il était parti.
Ce n'est pas à Votre Excellence que je pourrais croire nécessaire de présenter le tableau de ce que veut et de ce que ne veut pas le grand État sur l'attitude duquel j'ai été appelé a exercer de l'influence. La politique de l'Autriche est connue, et elle doit l'être pour tout observateur impartial, parce qu elw
est le produit des conditions mêmes de la vie de cet Empire. Placée au centre du continent, formant le point intermédiaire entre le nord et le midi , Forient et Touest de TEurope , TAutriche est en contact avec tous les intérêts; elle doit foire fiace de tous les c6tés , et il ne saurait suffire à son Gouvernement de se rendre compte à lui-même de ce qu'il veut; les autres puissances doivent le savoir également.
La France, marchant dans une direction conservatrice, peut être sûre de se rencontrer avec l'Autriche , et cette rencontre même renferme un gage pour le repos général. Nous ne cherchons rien en dehors de nos frontières ; nous respectons Tindépendance de tout corps politique, Tindépendance réelle, et non pas celle qui se croit le droit d'imposer des lois à d'autres pays.
Vous avez, Monsieur, une grande et noble tâche à remplir, celle de consolider le repos de la France. Le repos d'un grand État ne saurait être un tait isolé; pour arriver à sa pleine jouissance, il doit être soutenu par le repos général. Comptez sur ma volonté de concourir, autant que mes facultés pourront me le permettre, à la salutaire entreprise d'assurer ce bienfait à l'Europe , et veuillez être convaincu de la satisfaction que j'éprouverai toujours en joignant, pour un but aussi important, mes efforts personnels aux vôtres.
Je saisis avec plaisir cette occasion pour offrir à Votre Excellence les assurances de ma haute considération.
MeCteraicli à Guizot (Lettre). Vienne, 13 octobre 1847.
1606. Le porteur de cette lettre * sera à même de donner à Votre Excellence les détails qu'elle pourrait désirer sur les impressions que je ressens en présence d'un état de choses à
* M. Rlîndwortli avait été envoyé une seconde fois par M. Guizot & Vienne. Dans l'intervalle s'étaient produites les « oscillations de la politique française relativement à la Suisse • (voir plus bas, n^ 1662 et les suivants), qui ten* datent principalement à mettre l'Autriche en avant dans une intervention armée en Suisse, tendance contre laquelle Mettemicb s'éleva en faisant valoir des raisons sérieuses. A l'occasion de cette nouvelle mission, on se borna, des deux côtés, à un échange d'idées verbal. (Noie de t Éditeur,)
40i RECUEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).
regard duquel , — je ne le mets pas en doute , — il ne saurait y avoir de divergence notable entre nous.
Je ne laisse rien d'essentiel à ignorer à Tambassadeur de TEmpereur à Paris, et ce que je lui dis vous est adressé. Si M. Klindworth est dans le cas de vous en dire davantage, ce n*est pas autre chose qu'il vous rapportera. Ma religion politique ne varie pas, et une observation consciencieuse des événements m'a appris que ce qu'ils paraissent offrir de nouveau n'est que du vieux présenté par d'autres hommes. Tel est également le cas de la pièce qui se joue aujourd'hui en Italie. Ce qui prête un caractère particulier à cette représentation, ce sont les acteurs !. J'avoue ne pouvoir partager la confiance que ceux qui sont chargés des premiers rôles accordent sans doute au succès de leurs entreprises.
M. le comte Âpponyi aura l'honneur de porter à la connaissance de Votre Excellence une dépêche que je viens d'adresser à l'ambassadeur de l'Empereur à Rome *. Elle n'apprendra rien à ceux qui auraient besoin d*enseignement ; d'autres leçons leur sont réservées, et ce seront les événements qui les leur donneront. Je ne puis mettre en doute que le Souverain Pontife et son premier ministre ne soient animés des intentions les plus pures; entre vouloir et pouvoir la différence cependant est grande , et j'ai choisi cette vérité pour le point de départ d'une paraphrase dont la lecture pourra , à fort juste titre, vous paraître inutile.
Les dés sont jetés en Suisse. Dans quel sens tourneront-ils? Il existe des chances pour la cause du bon droit, et nos vœux les plus sincères leur sont acquis !
Je n'ai pas voulu manquer la présente occasion pour offrir personnellement à Votre Excellence l'hommage de ma haute considération **.
*Voir la dépèche du 10 octobre, adressée à LuCzow, dans le chapiire intitulé : • Troubles en Italie » , n« 1614. (Note de tÉditeun)
** Guizot répondit à Metternîch par la lettre suivante, datée du 7 noTembre: « Prince, je remercie Votre Altesse de la lettre que M. Rlindworth m'a rtm» de sa part, et des détails qu'elle Ta mis en mesure d'y ajouter. Loin de rien changer à votre politique, telle que le comte de Flahault et le comte Apiionyi me la font journellement connaître, ces détails la confirment pleinement. M«i*j
1607. Metternicb au Grand-Duc de Toscane (Lettre). Vienne, 24 avril 1847. — 1608. Melternich à Liitzow, à Rome (Lettre confidentielle). Vienne, 15 mai 1847. — 1609. Mettemich à Lûizow, à Borne (Lettre confidentielle). Vienne, 18 juillet 1847. — 1610. Mettemich à Apponyi, à Paris (D.). Vienne, 6 août 1847. — 1611. Mettemich à Apponyi, à Paiis (D.). Vienne, 6 août 1847. — 1612. Mettemich à Dietrichstein , h Londres (D.). Vienne, 27 septembre 1847. — 1613. Mettemich à Appon\i, k Paris (Lettre confidentielle). Vienne, 7 octobre 1847. — 1614. Mettemich à Lûtzow, à Borne (D.). Vienne, 10 octobre 1847. — 1615. Mettemich à Ficquelmonc, à Milan (Lettre confidentielle). Vienne, 15 octobre 1847. — 1616. Metter* nich à Ficquelmont,à Milan (Lettre confidentielle). Vienne, 23 octobre 1847.
— 1617. Mettemich h Apponyi, à Paris (E. D.). Vienne, 2 novembre 1847.
— 1618. Mettemich à Ficquelmont (Lettre confidentielle). Vienne, 24 novembre 1847. — 1610. Mettemich à Ficquelmont (Lettre confidentielle). Vienne, 9 décembre 1847.
1607. Le chevalier de Lenzoni** s'est acquitté de la mission dont Votre Altesse Impériale Rople a daigné le charger
en la confirmant, ils Téclairent. C'est on rayon lumineux qui va plus loin, sans dévier. J*ai transmis, il y a trois jours, au comte de Flahault une proposition sur les affaires de Suisse qui aura, je Tespère, Tapprobation de Votre Altesse. (Projet, conçu par Guizot, d'une note collective à adresser par les cinq Cours aux vingt-deux cantons de la Suisse; voir la dépêche du 15 novembre, dans le chapitre intitulé : « Guerre du Sonderbund. ») J*ai attendu, pour la faire , que le sentiment du public qui m'entoure pût la comprendre et vînt la provoquer. Vous connaisses trop profondément, mon prince, la nature humaine et les diverses organisations sociales, pour ne pas admettre que c'est là, pour moi, la condition du gouvernement et du succès. Je ne désespère pas que, si elle est partout agréée, cette action collective et identique des grandes puissances n'arrête en Suisse la guerre civile, et ne nous donne des moyens et des chances de ramener dans les voies de Tordre cet Etat évidemment en train de désorganisation. Je reconnais, avec Votre Altesse, que les affaires d'Italie sont encore plus graves. Cependant, même li, je ne désespère pas du succès de la politique tranquille, équitable et patiente, qui, en maintenant ses propres droits, donnera aux Gouvernements italiens le temps d'acquérir un peu d'expérience et de fermeté. C'est évidemment ce qui leur manque, et je crains bien moins en Italie la force de l'esprit révolutionnaire que la faiblesse de l'esprit de gouvernement. J*ai appris avec grand plaisir que la santé de Votre Altesse était excellente. J'en fais moncompiiment à t Europe, et je vous prie, mon prince, d'agréer l'hommage de ma haute considération. »
(Note de rÉditeur.)
* An contenu de ce chapitre se rattachent étroitement plusieurs des lettres qui figurent dans le chapitre intitulé : « Sur les événements politiques du jour. •
** Envoyé de Toscane près la Cour de Vienne. (Note de C Éditeur,)
pour moi. Je ne crois pouvoir mieux répondre à cette communication qu'en m'adressant directement à Votre Altesse.
L'impression que j'ai emportée de mon entretien avec M. de Lenzoniy c'est que Votre Altesse se rend compte de ce qu'il y a de menaçant dans la situation générale des États et, par conséquent, aussi dans la situation particulière de votre pays, de ce pays qui a été si heureux jusqu'à ce jour. Votre Altesse fait bien en cela , car le mal est grand. Vous me demandez de vous faire part de mes vues; je regarde donc comme un devoir de vous les exposer franchement.
A aucune époque, la société civile tout entière n^a eu à subir les épreuves par lesquelles elle passe actuellement. Que Votre Altesse daigne suivre la marche des idées que je vais développer.
Il y a trois siècles, une lutte s'est engagée sur le terrain le plus important de tous, sur le terrain religieux. A la suite de cette lutte , l'Allemagne s'est scindée en deux parties, et la scission a été profonde ; or, scinder, c'est affaiblir. L'Italie est restée fidèle à l'Ëglise , qui renferme en elle la base de l'autorité. Ce qu'on appelle la réformation religieuse devait étalement conduire à la révolution; en 1789, celle-ci a célébré sa première victoire sur le continent européen. Le théisme, les vues fausses d'une philanthropie toute théorique, et le philosophisme du dix-huitième siècle, qui formaient la base de la Révolution française, n'ont pas tardé à trouver en eux-mêmes leur châtiment. La France a subi pour son compte une dure leçon, et, par les terribles exemples de ses désordres intérieurs, ainsi que par les guerres de pillage et de conquête, elle a préservé le reste de l'Europe de la révolution sociale. En 1814, l'Empire français tomba, et à partir de la paix générale commence Y ère nouvelle , l'ère dont les dangers inquiètent le monde.
La révolution de Juillet a donné au mal un nouveau point de départ. Le libéralisme s'est développé sous les Bourbons, et il a amené la révolution de Juillet; sous le régime de cette dernière, le radicalisme s'est substitué au libéralisme creux; aujourd'hui, les États sont engagés dans une lutte, plus ou
moins générale, avec la réalité et avec Tapparence; la réalité, c'est le radicalisme; Tapparence, c'est le libéralisme. L'Italie est poursuivie par Tapparence , et derrière celle-ci se trouve la réalité !
Le mot ^Italie y comme celui de nationalité y sert, poui ainsi dire, de drapeau. On ne peut se figurer une Italie qu'en admettant l'idée de la réunion des parties indépendantes dont se compose la Péninsule. La réunion de ces parties ne peut se concevoir que dans une république italienne, car l'Italie n'a pas de prince sous le sceptre duquel se rangeraient tous les États italieuSy et, si elle avait un prince de ce genre, les puis^ sances mettraient des bornes à son ambition. Ce n'est donc pas par en haut que se laisserait former V Italie une et indivisible; il Eandrait que l'entreprise vtnt d'en bas. Ce sont là des vérités qui équivalent à des faits ; or, les vérités de ce genre savent défendre leur droit ! Ce sont deux partis qui sont cause de l'agitation éminemment dangereuse qui règne aujourd'hui en Italie. L'un est le parti libéral, l'autre, le parti radical; le premier travaille les Gouvernements, le second soulève le peuple. Le premier compte sur la faiblesse des Gouvernements et fait miroiter des réformes à leurs yeux, l'autre s'adresse aux passions populaires et fait sonner aux oreilles du peuple le mot de délivrance. Aux deux partis, les idées A^ Italie et de nationalité servent d'enseigne , et ce que peuvent des mots, l'histoire de toutes les révolutions nous l'apprend.
Dans la constitution actuelle de Tltalie, le fait que rAutriche possède la rive gauche du Pô, depuis la mer Adriatique jusqu'au Tessin, constitue un grand grief aux yeux de Ja Révolution. Aussi a-t^elle voué une haine violente à l'Autriche. La Révolution a raison en cela ; les Princes qui seraient chassés de leurs États par le triomphe des partis subversifs, ont tort quand ils font chorus avec la foule, soit pour arriver à une popularité à laquelle ils ne peuvent prétendre, soit parce qu'ils ont le sentiment de leur fieiiblesse. Tout ce qui favorise la Révolution ne saurait profiter aux Gouvernements.
Je prie Votre Altesse Impériale de ne faire entre les partis aucune autre différence que celle qui existe entre la préface
408 AECVEIL 1>E DOCUMENTS (1835-1848).
d'un ouvrage et Touvrage lui-même. Celte yérité s'applique parfaitement aux chefs des deux partis. Entre un Baibo, un Gioberti , un Azeglio , un Petiti , ces champions du libéralisme italien, et un Mazzini et ses acolytes , il n'y a d^autre différence que celle qui existe entre des empoisonneurs et des assassins, et si les volontés de ces hommes diffèrent, cette différence disparaît sur le terrain des actions.
Gomment peut-on combattre le mal, Monseigneur? U nya pour cela qu'une voie et qu'un moyen, c'est de gouverner. C'est aux Princes, à leurs conseillers et à leurs auxiliaires qu'il appartient de gouverner , mais non au peuple et à ses chefs. Si les Gouvernements ne veulent pas gouverner ou ne s^entendeot pas à le faire, ils font mieux de quitter volontairement la place , car ils ne peuvent s*y maintenir qu'à la cod' dition de gouverner ; dans ce cas, il leur reste la perspective d*étre rappelés par le peuple quand il aura saigné sous la férule de ses libérateurs, afin de guérir de ses blessures.
Le Souverain chassé ne revient jamais !
La situation actuelle des États de l'Église présente de grandes difficultés. Les chefs des partis ont intérêt à prêter au nouveau Pape toute sorte d'intentions et de volontés qu'il ne saurait m avoir ni réaliser. Sans doute il y a dans la forme même de ce^ États bien des particularités qui rendent difficile la tâche des gouvernants ; cependant il est possible d'y jEaire des réformes utiles et importantes, et il faut que le Souverain trouve dans sa volonté la force de les faire ; mais les meneurs des fections ne veulent pas entendre parler de réformes; ce qu'ils demandent, c'est le bouleversement de l'état légal et politique existant, et ils veulent qu'il s'étende non pas seulement auxEl^^^ de l'Église , mais à tous les pays de l'Italie.
Dans tous les temps, la Toscane s'est distinguée par ^^ caractère national. Aujourd'hui, le pays est également agitai ^^ le Gouvernement n'est pas étranger à cette agitation. Confian dans la loyauté et dans la sagesse de la population, il na n^° fait pour arrêter le mouvement. Livourne est devenue ic chantier de la Révolution; la facilité de communiquer avec l^ points où l'émigration a établi ses ateliers, a dû réagir sur ce
paisible et heureux pays en raison directe de la passivité du GouTernement vis-à-vis de cet état de choses. II est certain qu*en se prolongeant, une pareille situation a dû amener bien des changements dans Tesprit de la population ; il est également certain que ces changements créent au Gouvernement des embarras de toute sorte. Ce qui prouve la triste réalité du iàit, ce sont des scènes comme celles qui se sont déjà produites à Pise, scènes où l'action directe des principaux chefs des factions révolutionnaires s'est montrée sous son vrai jour.
Que Votre Altesse Impériale ne se fasse aucune illusion sur les dispositions fâcheuses des esprits à l'égard de V Autriche; le mot Autriche ne désigne pas la chose elle-même, il ne s'applique qu'au pouvoir répressif dont les hommes du progrès voudraient se débarrasser. Si ce pouvoir tombait, les princes italiens tomberaient aussi, et pas un ne resterait sur son trône. En ce qui concerne le trône grand-ducal, il est une vérité indiscutable : Votre Altesse Impériale et votre Maison ne sont ni plus ni moins italiennes et allemandes que le Roi de la Lombardie. Les Bourbons ne sont pas non plus des Italiens dans le sens des libéraux et des apôtres radicaux de V italianisme; ils sont Français et, par conséquent, moins bien placés que le dernier lazzarone , si dans le Royaume de Naples il ne doit y avoir que des Italiens, soit sur le trône, soit sur le siège présidentiel de la République parthénopéenne. Croyez-moi, Monseigneur, nous connaissons fort bien les vues et les projets des factions italiennes aussi bien que des autres factions révolutionnaires.
Après avoir fait le tableau, aussi exact et sincère que possible, du véritable état des choses, je prends la liberté de passer aux questions de détail dont m'a entretenu M. de Lenzoni.
Votre Altesse Impériale veut donner plus de vie à son gouvernement, et pour cela elle considère comme utile l'assistance d'un conseil d'État. Je partage la double idée de la vie à donner au pouvoir gouvernemental et de l'utilité d'un conseil d'État. Quoi qu'il en soit, la tâche principale consiste à se placer sur le terrain gouvernemental et à bien choisir les personnes. Sans instruments, le Souverain ne saurait agir; or, il
vaut mieux n^avoir pas d'instruments que d*en avoir qui ne sont pas sûrs. Que Votre Altesse Impériale ne cherche pas dans les rangs des partis les hommes auxquels elle veut accorder sa confiance. Le Souverain n^est pas le chef d*un parti; sa situation est plus haute que Tesprit de parti; il faut qu'il se place en dehors et au-dessus de lui. Tout ce que les partis veulent de bien, le Souverain peut le Seiire ex propriù, et ce qu'il peut faire par la simple voie du Gouvernement, il doit le faire, et il n'a pas besoin pour cela de prendre la couleur d'un parti.
Un bon conseil d'État facilite singulièrement la tâche d^un Souverain; de plus, il est un bienfait pour le pays, attendu qu'il assure au Gouvernement l'unité dans la direction. Si Votre Altesse le désirait, je prendrais la liberté de lui soumettre le projet de la meilleure organisation possible d'un conseil d'État.
Que Votre Altesse Impériale se garde contre les suggestions du parti libéral. Ce parti, considéré en lui-même , n'est qu'un corps sans consistance. Ceux de ses membres qui sont honnêtes — et il y en a beaucoup — se payent de mots , et leurs efiForts n'aboutissent js^mais à un résultat sérieux, car leurs œuvres n'ont aucune valeur pratique; ces gens-là ouvrent la brèche par laquelle les radicaux pénètrent dans la place.
Si je puis être utile à Votre Altesse Impériale en quoi que ce soit, je suis à ses ordres. L'intérêt de la Toscane est inséparable de celui de la Monarchie autrichienne. C'est ce que savent les fections , et c'est pourquoi elles veulent séparer ces deux intérêts.
Metternich à Liitzow, à Rome (Lettre confideotielle). Vienne, 15 mai 1847.
1608. L'État de l'Église est un composé de conditions qui jurent entre elles , et qui par cela même se heurtent dans leur rencontre. Voici les traits principaux de cette situation :
Cet État, parce qu'il est celui de l'Église, est placé dans des conditions qui diEFèrent essentiellement des conditions de vie et d'existence de tous les autres États. Il a ou devrait avoir le
TROUBLES EN ITALIE (l847). 411
caractère d*un Gouvernement théocratique , et le monde se soulève contre Tidée même d'un Gouvernement pareil. L'Église catholique repose sur le principe de Tautorité, et le monde ne veut pas de l'autorité. La religion ordonne l'égalité des hommes devant Dieu et la soumission aux autorités, car elles viennent de Dieu. Le monde veut de l'égalité civile et de l'autorité par la grâce du peuple. Arrangez ces disparates si vous le pouvez ; je me déclare insuffisant pour cette besogne.
Mais l'État de l'Église existe, et son existence est une nécessité sociale et politique. II &ut dès lors ne point se perdre à son égard dans des abstractions ; aussi ne me rendrai-je pas coupable d'une aussi grave erreur.
Mon esprit n'est point enclin aux abstractions; il suit une direction pratique, et j'en arrive alors à constater les nécessités du jour.
En quoi la situation de l'État de l'Église a-t-elle changé? Voici ce que j'en pense :
L'autorité gouvernementale n'a pas veillé aux besoins véritables du pays, et cela faute d'entendement. Étant rentrée dans ses domaines, elle a cru pouvoir rentrer dans des habitudes séculaires qui ont été secondées par la population, fatiguée à force d'avoir été exploitée par les conquérants étrangers. L'Italie a dormi durant quinze années, dans le cours desquelles le carbonarisme a seul agi, comme un mauvais rêve, dans le royaume de Naples et en Piémont. Nous avons réveillé les dormeurs, et l'émigration a commencé. Une Italie révolutionnaire s'est formée à côté de l'Italie tranquille.
La France, sous la Restauration comme depuis la révolution de Juillet, a fait de la politique de rivalité avec l'Autriche, là où elle n'aurait dû porter ses regards que sur le danger du mouvement.
Grégoire XVI est mort inopinément; Pie IX a occupé le trône pontifical d'une manière tout aussi inattendue. La faction qui conspirait contre le Pape défunt s'est emparée de ses bonnes qualités pour s'en feiire une arme et s'en couvrir comme d'un bouclier.
La rentrée des amnistiés dans l'État de l'Église marque
41S BECUEIL DE DOCUMENTS (1885-1848).
comme le commencement d'une ère nouYclle pour cet État, et voici pourquoi :
Les réfugiés italiens ont quitté leurs foyers comme des hommes égarés, comme autant d'écoliers du libéralisme. Ils sont rentrés dans leur patrie comme des révolutionnaires consommés, comme des partisans habitués à suivre les ordres de leurs meneurs; ces derniers suivent un plan, et leur plan est de démolir Tordre de choses existant, en essayant de soutirer des concessions au pouvoir souverain. Les associations, les réunions publiques et la presse, voilà les moyens dont se servent ces hommes; ce qu^ils regardent comme un moyen plus puissant, c'est rétablissement des gardes civiques et le renvoi des Suisses, afin de disposer de la force publique. Ce plan est clairement démontré par la marche même que suivent les conspirateurs. Que sont devenus aujourd'hui les cris de : Strade ferrate! et de : L* éclairage par le gaz!
• Toute fantasmagorie est d'un usage utile pour les (actions, et si celles-ci savent en tirer parti aujourd'hui, elles savent les échanger demain contre de nouvelles excitations.
Que veut et que doit faire le Gouvernement, en fece de pareils embarras? II n'a qu'un moyen à sa disposition, et ce moyen, c'est de gouverner. Dans le cas où cette fiaculté ne serait plus à sa disposition, c'est que déjà le Gouvernement n'existe plus que de nom, et ce ne sera plus lui qui réglera la destinée du pays, ce seront les événements !
Tout cela, mon cher comte, est de la simple philosophie gouvernementale; elle seule cependant conduit à de la saine pratique. On pourrait me dire que la pratique est difficile; tout ce que je puis répondre à cet égard, c^est que je le sais; mais ce que je sais également, c'est que si le difficile est impossible, alors il n'y a plus de chances calculables de salut pour l'État. Rien dans la marche de mon esprit n'est disposé à l'exagération; et là où il s'agit d'un calcul, je ne le fais jamais porter que sur le minimum de Vavoir et le maximum du devoir. Le dernier terme de la faiblesse est la mort; personne ne contestera ce fait!
Je vous envoie aujourd'hui, mon cher comte, l'exposé de
ma pensée sur la situation de Tltalie, et plus particulièrement sur celle de TÉtat pontifical, tel que dans un mémoire rédigé en allemand je Fai fait porter à la connaissance de M. Guizot par M. le comte Apponyi *. Vous rendrez, je l'espère, la justice à ce travail d'être de bonne foi, appuyé sur la vérité et rédigé avec une juste modération. Je ne sais encore de Paris que l'assentiment que M. Guizot a donné en général au contenu de mon exposé. Il m'a fait annoncer une plus ample information, que je vous ferai passer également.
Metternich à Lûtzow, h Rome (Lettre confid.). Vienne, le 48 juillet 1847.
1609. La démission offerte et acceptée du cardinal Gizzi**
' ne peut être regardée que comme une phase du drame qui
chaque jour tend à se dérouler dans l'État de l'Église, drame
éminemment sérieux, et dont la Providence saura seule régler
le dénoûment.
Ce qui s'est produit dans cet État, c'est une révolution. La Révolution se couvre du masque de la réforme. Dans la véritable acception du mot, toute réforme tend à l'amélioration d'une situation, soit morale, soit matérielle; elle doit dès lors contribuer à la consolidation des conditions de la vie et du bien-être d'un État; si elle produit un autre effet, il devient évident que ce qui est qualifié de réforme est fautif dans sa base ou l'est devenu dans son application. Cette vérité repose sur une base logique, et elle est dès lors vieille comme le monde !
En prenant en considération la position où se trouvent placés les intérêts les plus sérieux dans l'État de l'Église, et en appliquant à cette position la vérité que je viens de signaler, il est clair pour nous que les réformes accomplies dans cet État ont dépassé dans leur conception primitive la mesure de
* Voir la « Politique de Metternich et de Guizot » , n» 1604.
{Note de rÉditeur,)
** Elle avait été motiTée par la création de la garde civique, qui eut lieu contrairement h la volonté de Gizzi. Son successeur au secrétariat d*£tat fut le cardinal Ferrettl. (Note de t Éditeur.)
réformes, ou qu'elles sont sorties de la voie dans laquelle le Gouvemement a entendu les faire entrer. Ma conviction est que c'est là ce qui est arrivé. Ni le Saint-Père ni ses conseillers n'ont voulu ni pu vouloir que les vues bienveillantes de Sa Sainteté pour ses sujets tournassent contre les bas^ de Texistence de TÉtat de TÉglise et contre le repos intérieur de cet État. Ce qu'un Souverain laïque ne saurait vouloir, le chef de l'Égalise catholique pourrait encore moins le vouloir, car les hommes ne veulent en dernier résultat que ce qu^ils regardent comme bon et utile ! Le mal n'en sait pas moins se foire jour, et c'est le mal qui couvre aujourd'hui l'État de rÉglise ! A quel degré de hauteur s'élèvera-t-il? Ce n'est pas moi qui pourrais marquer ses limites ; je vous avouerai qu^à cet égard mon pessimisme est extrême !
Le successeur du cardinal Gizzi aura une tâche difficile à remplir; je forme avec ardeur le vœu qu'elle ne devienne pas impossible.
Je ne puis pas vous dire autre chose aujourd'hui, mon cher comte. Il en sera peut-être autrement demain, car, dans toute conjoncture pareille à la présente, chaque jour amène généralement, avec une nouvelle lumière, une nouvelle peine.
Mettemich à Apponyi, à Paris (D. circulaire). Vienne, le 6 août 1847 *.
1610. La position actuelle des États qui forment le centre de la péninsule Italienne fixe sans doute Tattention de la Cour de Paris. Ces États étant aujourd'hui agités par un esprit de subversion dont les conséquences ne sont que trop faciles à prévoir, la position géographique même de notre Empire nous impose le devoir de fixer avec une attention redoublée nos regards sur la marche que suivront les événements dans ces contrées.
L'Empereur tient à s'expliquer envers la Cour de Paris sur les sentiments qui l'animent dans cette complication, avec
* Adressée dans des termes identiques aux ambassadeurs et envoyés à Londres, à Saint-Pétersbourg et à Berlin. (Note de t Éditeur.)
la franchise qui lui est habituelle dans ses rapports avec le GouTemement français, et il désire connattre la détermination de ce Gouvernement sur ce qui, aux yeux de Sa Majesté Impériale, a la valeur d'une base propre à influer sur tout un avenir.
Lt'Iialie est une expression géographique. La péninsule Italienne est composée d'États souverains et indépendants les uns des autres. L'existence et la circonscription territoriale de ces États sont fondées sur des principes de droit public général et corroborées par les transactions politiques les moins sujettes à contestation. L'Empereur, pour sa part, est décidé à respecter ces transactions et à contribuer autant qu'il est en son pouvoir à leur inaltérable maintien.
Vous voudrez bien. Monsieur le comte, donner connaissance de la présente dépêche à M. Guizot et le prier de s'expliquer sur la valeur qu'ont, aux yeux de la Cour de France, les garanties sous lesquelles se trouve placé l'état de possession des Souverains qui régnent dans la péninsule Italienne. En vous acquittant de cette commission, vous aurez soin en même temps, Monsieur le comte, d'ajouter que l'Empereur ne saurait mettre en doute l'accord qui, sur cette question, doit régner entre sa propre pensée et celle de Sa Majesté le Roi Louis-Philippe *.
* Le comte de Buol, envoyé d'Autriche à Turin, reçut également, à la date du 5 septembre, une copie de la dépêche ci-dessus. A cette occasion, le chancelier d'État expliqua sa conduite en écrivant ce qui suit : « Ce qui nous' a déterminés à faire cette démarche, c'est le calcul suivant : La Cour de Turin connaît aussi exactement que nous-mêmes le but que poursuivent, en dernière analyse, les meneurs du mouvement désordonné dont les Etats romains sont aujourd'hui le pivot. Elle doit dès lors savoir que c'est à une révolution radicale que tendent les factieux, tout en cachant leurs véritables desseins sous l'enseigne de la réforme sociale. C'est la république italienne une et indivisible qu'ils rêvent, ou du moins la création de différentes républiques réunies par un lien fédéral, à l'insUr des États-Unis de l'Amérique du Nord. Il suffit d'énoncer ce projet pour comprendre que son exécution est impossible, à moins de changer de fond en comble la circonscription territoriale des différents États italiens, telle que des traités solennels l'ont établie. Il est donc clair que le maintien inviolable des transactions de l'année 1815 est de nature à opposer une forte digue aux plans subversifs que poursuivent les révolutionnaires italiens. C'est dès lors autour du drapeau des traités de 1815 qu'il
Metternich à Apponyi, à Paris (D.). Vienne, le 6 août 1847.
1611. La dépêche précédente (n* 1610) réclame de ma part une explication avec le Cabinet français.
M. Guizot ne saurait mettre en doute que ce n*est pas à lui qu'elle est adressée, et il en est de même des Cabinets de Berlin et de Saint-Pétersbourg;. Cette dépêche renferme, soas la forme d'une démarche simultanée auprès des quatre Cours, une démarche qu'au fond nous adressons au Gouvernement anglais seul. J'ai chargé notre ambassadeur à Londres de communiquer à lord Palmerston tout ce que j'ai cru devoir dire à ce dernier sur l'objet de notre démarche.
J'entrerai avec M. Guizot dans des explications plus étendues sur notre manière d'envisager la situation dans laquelle se trouve la péninsule Italienne.
Le mot « Italie » est, ainsi que je le dis à lord Palmerston, un mot vide de sens politique. Nous connaissons des États souverains, entre lesquels la Péninsule est partagée, et nous ne connaissons pas d'autre Italie que celle composée de différentes souverainetés indépendantes. En se livrant à l'examen de la position actuelle de la Péninsule, il (aut se la représenter comme divisée en quatre parties, qui sont : le Royaume Lombardo- Vénitien, les États de Sardaigne et des Deux-Siciles, ritalie centrale enfin, qui se compose de l'État de TÉglise, do grand-duché de Toscane, et des duchés de Lucques, de Parme et de Modène. Ces quatre régions sont placées dans des conditions dififérentes. Le Royaume Lombardo- Vénitien a pour soutien la totalité des forces de l'Empire dont il forme une partie. Les États sardes et napolitains jouissent d'un régime administratif et ont à leur disposition une force armée qui, si ceit^ dernière reste fidèle à ses drapeaux, suffit pour constituer
importe de rallier les principales puissances signataires de ces traités, et 1^ réponses qui nous sont déjà arrivées de leur part, et qui sont untnioie» * reconnaître la valeur des garanties sous lesquelles se trouve placé l'éw^ ^* possession des Souverains qui régnent en Italie, nous prouvent qoe ootrt attente n'a point été trompée. • (Note de VÊditeur.)
TROUBLES EN ITALIE (l8i7). 411
des moyens d^action respectables entre les mains de leurs Souverains. Il n^en est évidemment point ainsi des États qui composent Tltalie centrale; aussi est-ce sur la position dans laquelle se trouvent ces États, et en premier lieu celui de rÉglise, et non sur les autres parties de la péninsule Italienne, que portent les remarques suivantes :
L'État de TÉglise est, à nos yeux, en proie à une révolution flag[rante. Nous qualifions ainsi la position de tout pays où Fautorité légale est paralysée et où les facultés gouvernementales ont dès lors passé des mains de cette autorité entre celles des factions ; or, tel est évidemment le cas dans Rome.
La révolution dans la Péninsule se pare des couleurs du libéralisme. L'Italie n'est pas une contrée où les idées libérales peuvent porter des fruits ; le peuple italien ne les comprend pas, et il ne sait les appliquer que sous la forme de la licence. Aussi, Monsieur l'ambassadeur, une révolution aboutissant à des institutions libérales n'entre-t-elle pas, — à l'exception d'un nombre restreint d'idéologues et d'utopistes de bonne foi, — dans les plans des conducteurs et des fauteurs de la révolution italienne. Ce vers quoi tendent ces hommes, c'est vers la révolution radicale, vers ce qu'ils qualifient de réforme sociale. Ce à quoi ils visent, c'est à une république italienne une et indivisible ou, pour le moins, à des républiques unies par un lien fédératif et placées sous une autorité centrale, à l'instar de ce qui existe dans les États-Unis de l'Amérique du Nord et de ce que veut créer le radicalisme suisse. Ce plan a-t-il des chances de réussite ? Je réponds à cette question par un non et par un oui; il n'a pas de chances de réussite, dans la véritable acception du mot, parce qu'il ne tient compte ni des obstacles politiques ni de ceux que lui oppose l'esprit des populations italiennes. Il a des chances de réussite dans le sens des fauteurs de la révolution, en tant que ceux-ci ont en vue, avant tout, la destruction de ce qui existe.
Je rentre dans la question romaine, et c'est à elle que j'applique bien particulièrement ce que vous venez de lire.
L'État de l'Église possède, sous les points de vue de son existence temporelle et de sa circonscription territoriale, deux
garanties que ne partage avec lui aucun autre État. L'une de ces garanties se trouve dans la qualité de Chef de TÉgUse catholique qui appartient à son Souverain ; l'autre réside dans la position géographique de TÉtat de TÉglise. La catholicité entière doit vouloir la souveraineté temporelle pour son centre d'unité, car ce n'est que sous la condition de son indépendance que la Papauté peut répondre à son importante mission. Ce que doit vouloir la catholicité tout entière, les grandes puissances catholiques doivent le vouloir, non-seulement au point de vue religieux, mais également au point de vue politique. La position du Chef de TÉglise devant, pour satisfaire aux conditions de sa charge, être indépendante, et cette indépendance ne pouvant être obtenue que par les conditions de la souveraineté personnelle, le Pape ne peut être placé ni sons une souveraineté royale ni sous une souveraineté nationale. Ce ne sera jamais ni le sujet d'un Prince ni le premier fonctionnaire d'une république qui pourra être le chef de la catholicité. C'est l'Évéque de Rome qui est le chef de l'Église catholique, et il doit dès lors être Souverain de Rome. Un fait vient évidemment en aide à ce principe : c'est que la situation géographique de l'État de l'Église oppose les obstacles matériels les plus évidents à son incorporation dans un autre État, à commencer par ceux auxquels touchent ses frontières. Ce n'est ni Naples ni la Toscane qui jamais pourraient attacher une idée de succès à la velléité de conquérir Rome et d'incorporer l'État de l'Église dans leurs domaines. Ma plume se refuse à placer ici le nom de l'Autriche : elle saura défendre, aussi longtemps qu'elle vivra elle-même, la souveraineté du Chef de l'Église catholique et l'intégrité de ses domaines. Le Gouvernement français, — nous en avons la pleine conviction, — ne saurait, de son côté, vouloir autre chose que nous à l'égard de cet immense intérêt politique et social ; où sont dès lors les chances de succès des factieux dont les incessants efforts tendent à bouleverser la péninsule Italienne? Elles ne se trouvent évidemment pas dans les éventualités de la 6n de leur entreprise ; elles se trouvent circonscrites dans les béné* fices que son début peut leur offrir. Vous voyez. Monsieur
l'ambassadeur, que je mets ici hors de compte la révolution universelle, et la raison en est que je n'étends point mes calculs au delà des limites qu'il est permis de prévoir ; or, les effets d*un déluge dépassent ces limites.
Nous regardons, ainsi que je Tai déjà dit, l'État pontifical comme entré en révolution, et nous caractérisons de bouleversement général le but qu'ont en vue les fauteurs de cette révolution. Je vous ai de même rendu compte de notre sentiment à l'égard des difficultés qui s'opposent au triomphe final du bouleversement de l'État de l'Église; ce n'est ainsi ni du point de départ du mal qui couvre aujourd'hui le sol romain, ni des chances qui l'attendent au point de l'arrivée, que je m'occupe eu vous traçant ces lignes ; c'est sur les points intermédiaires entre ces extrêmes que portent mes regards, et c'est avant tout de notre propre attitude en face de cette situation que j'entends vous entretenir.
L'Empereur veut rester maître chez lui; il n'entend pas exercer sa puissance souveraine en dehors des frontières de son empire ; d'un autre côté, il ne souffrira pas qu'une autre puissance s'arroge le droit ni de gouverner ni de réformer cet empire. Nous savons faire et accepter la guerre politique, et nous savons respecter la paix ; ce que nous n'entendons pas, c'est d'user inutilement nos efforts dans une situation intermédiaire, et servir un mal au lieu de le réprimer.
La guerre est une question politique entre Gouvernements. Ce n'est pas contre une révolution que la guerre politique serait commandée. Aussi le mot ne saurait-il trouver son application à la situation sur laquelle porte la présente dépêche. Ce à quoi la situation feit appel, c'est au devoir de notre augnste Maitre de veiller à la sûreté de ses États, et ses regards ne peuvent s'arrêter aux frontières de l'empire. Mais plus Sa Majesté Impériale est pénétrée de cette vérité, plus £lle doit se reconnaître le devoir d'avoir égard aux conseils d^une prudence éclairée.
Des mesures préventives ne sont point applicables à la position dans laquelle se trouve l'État de l'Église. Ce qui seul peut se trouver encore dans les facultés d'une puissance quelconque,
420 BECCE1L DE DOCCMEHTS (1835-184S).
c^est la répression da mal qui annulerait Faction souveraine du SouTerain Pontife dans son propre pays, et qui menacerait le maintien du repos dans d^autres Etats. Le moment de la répression dans Tune ou Tautre de ces directions est«4l Tcnut Nous ne le croyons pas, et en Toici les raisons :
Interrenir dans une réToIntion est une entreprise privée de saine pratique ; il £aut réprimer les révolutions, ou ne pas s>o mêler. La répression de la part de l'étranger ne peut avoir lieu que sur la réquisition de l'autorité légale ou, si celte autorité est privée de son indépendance, dans Tintérét de son propre salut. Ni Fun ni Fautre de ces cas ne s*est encore présenté. Nous ne pensons dès lors pas dans ce moment à ane intervention matérielle, tout en ne perdant pas de vue les moyens qu'une intervention pareille pourrait exiger un joar ou l'autre. Cet aveu, je n'hésite pas à le porter confidentiellement à la connaissance de M. Guîzot. Dans quelles limites se trouvera circonscrite notre attente? U ne m'est pas donné de les préciser.
Nous connaissons beaucoup l'Italie, et c'est parce que nous la connaissons que Favenir des perturbations qui pèsent aujourd'hui sur ce pays est couvert à nos yeux d'un voile épais. Le^ populations de la Péninsule sont livrées à des sentiments qui diffèrent essentiellement entre eux; celui qui leur est commun, c'est le penchant vers le bruit et la répugnance pour une action régulière. Mesurer les dispositions des Italiens sur leurs» paroles, c'est se tromper; mettre en doute la possilùlité de Faction de leur part, ce serait également se livrer à Ferrenr; ce qui est certain, c'est le manque d'accord qui existe entre les impulsions passionnées, fiaiciles à éveiller chez eux, accord qui cependant est nécessaire pour assurer la réussite d^eotreprises ardues de leur nature et qui font appel à l'abnégation personnelle et aux efforts soutenus des populations.
L'unité de l'Italie, ce mot qui sert aujourd'hui de drapeau aux meneurs du mouvement, est une phrase sonore, mais qui ne répond pas au sentiment de rivalité existant, dans la Péninsule, entre les familles, les villes et les États. La liberté n'est comprise par les populations italiennes que dans le sens de
TROUBLES EN ITALIE (l847). 4SI
la licence, et le bien public est couvert chez elles par la passion des profits individuels. Cette esquisse peut paraître exagérée à quiconque ne connaît pas Tesprit de ces populations et qui, ajoutant foi à la verve poétique de la classe d^hommes qui dans la Péninsule se qualifient de litterati, n^hésite pas à accorder à cçtte verve la valeur d'un patron propre à mesurer sur lui les dispositions des masses à une action qui exige des sacrifices. Ce qui manque dans les États italiens, c*est Faction gouvernementale; et c'est à ce défaut d'action, à la rivalité supposée intense des deux grands États voisins de la Péninsule, et plus particulièrement à la rentrée dans leur patrie des exilés et des réfugiés venus de l'étranger, qu'est due la déplorsible et dangereuse situation dans laquelle se trouve aujourd'hui l'État de l'Église. Cette situation existe; nous nous renfermerons provisoirement à son égard dans une attitude d'observation sévère.
L'Empereur a ordonné l'envoi d'un renfort de troupes dans le Royaume LoAibardo-Vénitien. Ce renfort se borne pour le moment à quelques bataillons et à un régiment de cavalerie légère. La marche des événements nous servira de guide dans le prochain avenir. La fiiible garnison de Ferrare a reçu le renfort d'un bataillon d'iiifenterie et de deux escadrons de cavalerie. C'est à ce surcroît de forces qu^est limité aujourd'hui un mouvement de troupes que les feuilles publiques élèvent à la hauteur d'un armement.
S'il m'était impossible, Monsieur Tambassadeur, de vous rendre un compte plus fidèle de notre attitude présente, ne me demandez pas compte de ce que nous pensons de l'avenir prochain. Cet avenir ne peut être soumis à un calcul. Le libéralisme modéré, je le répète, n'est pas dans les mœurs des populations italiennes ; le mouvement imprimé à la Péninsule portera nécessairement le caractère de ces populations. Admettre le contraire, ce serait se livrer à une illusion, et vous savez que nous ne sommes pas enclins à le feire.
Je ne mets pas en doute que M. Guizot ne partage le jugement que je porte sur la situation.
Les événements ne sont encore qu'à leur début; l'arène est
ouverte, les jouteurs s'y présentent en foule. Le développement que prendront les événements et la marche qu^ils suivront devront nous indiquer le rôle que nous aurons à prendre pour répondre au sentiment de nos devoirs.
Veuillez foire prendre lecture de la présente dépêche à M. Guizot. Il aura lieu de se convaincre que j'use avec lui d'une entière franchise ; qu'il veuille bien en user de même à mon égard.
Metternicli à DieCrichstein , à Londres (D.). Vienne, le 27 septembre 1847.
1612. Dans l'une des dépêches, en date du 11 de ce mois, dont lord Ponsomby vient de nous remettre copie, le principal secrétaire d'État commence par rappeler l'adhésion qae le Gouvernement britannique, à notre demande, avait, il n^j a pas longtemps, donnée au principe de l'indépendance et de l'intégrité territoriale des États qui composent Fltalie , et qui se trouvent placés sous la garantie des traités européens des années 1814 et 1815. Ce principe de l'indépendance extérieure des États souverains, lord Palmerston l'étend également à leurs affaires intérieures, en reconnaissant à tout Gouvernement le droit d'opérer les réformes ou les améliorations qu'il jugerait de nature à seconder le bien-être de ses sujets , sans qu'aucune autre puissance soit autorisée à s'y opposer.
Ces principes incontestables, l'Autriche a été la première à les proclamer et à les faire valoir en toute occasion , et Tbiâtoire impartiale ne lui refusera pas le témoignage que sa marche politique en a été la constante application.
Aussi lord Palmerston, en dépit des informations contraires qui semblent lui être parvenues, n'hésite-t-il pas à se montrer persuadé que le Gouvernement impérial, incapable d'avoir méconnu ces principes à l'égard du Roi de Sardaigne et du Souverain Pontife, ne prendra pas prétexte des réformes administratives que ces Souverains jugeraient à propos d'adopter, pour se livrer à une agression contre leurs territoires ou contre leurs droits.
Quant aux informations inexactes parvenues à Sa Seigneurie
de différents poinls de Tltaliey pour autant qu'elles concernent certaines démarches qu'on nous prête auprès du Roi de Sardaigne, elles ont reçu un démenti formel par une de mes dépêches du 23 de ce mois. Le Cabinet de Turin a, de son côté 9 senti le besoin de contredire auprès d'autres Cours de faux bruits qui sont revenus de Turin à lord Palmerston. L'extrait ci-joint d'un rapport du chargé d'affaires impérial à Florence en fait foi*.
Ce n'est donc pas de la part de l'Autriche que l'indépendance du Roi de Sardaigne pourrait être menacée. Loin de là, comptant ce Souverain au nombre de ses alliés, le Gouvernement Impérial, s'il en était requis, serait prêt à se placer à côté de la Grande-Bretagne, pour le défendre contre toute Agression extérieure. Uni à la Cour de Rome par des liens dont la double origine ne peut qu'augmenter la solidité, l'Empereur d'Autriche croirait déroger à sa dignité et à sa religion en se défendant jamais du soupçon de vouloir porter atteinte à l'indépendance d'un Souverain qui à la puissance temporelle réunit Tauguste caractère de Chef de l'Église catholique, dont l'Empereur est le défenseur- né. Bien n'est clair et positif comme l'attitude de l'Autriche vis-à-vis du Souverain Pontife; elle ne peut que former des vœux pour la prospérité des États de l'Église, comme pour le succès des réformes administratives que réclame leur bien-être , et que depuis longtemps elle a été plus d'une fois la première à conseiller, tandis que, dans des cas donnés , ses armes ont été employées dans le but d'assurer l'autorité souveraine du Pape sur l'État de l'Église.
Je charge Votre Excellence de donner lecture et copie de cette dépêche à M. le principal secrétaire d'État.
* Ce rapport eut ainsi conçu : « Le marquis Garrega a reçu hier une dépêche de son Gouvernement qui l'autorise à démentir tous les faux bruits d'un traité d*alliance entre Rome et la Sardaigne, et le comte de la Marguerite y a ajouté de sa propre main la déclaration, relativement aux bruits répandus i Tégard de la forteresse d'Alexandrie et de la ville de Movi, que ces bruits sont dépourvus de tout fondement, et que rAutriche n*a fait aucune démarche auprès de la Cour de Sardaigne qui pourrait blesser sa dignité ou son indépendance. » {No(e de F Éditeur. )
Mettemich à Apponyi, à Paris (Lettre conBdeniîelle). Vienne, 7 octobre 1847.
1613. Je suis vieux, mon cher comte, et j'ai traversé bien des phases dans ma vie publique; je suis ainsi à même d^établir entre les situations des comparaisons que je ne cours pas le risque de voir faussées par des passions ou par une irritabilité qui me sont étrang^ères. Eh bien, je vous avouerai que la phase dans laquelle se trouve aujourd'hui placée TEurope •est, d'après mon intime sentiment, la plus dangereuse que le corps social ait eu à traverser dans le cours des dernières soixante années. La pire des situations dans laquelle il puisse se trouver, c'est, en effet, celle qui ne constitue ni Fétat de paix morale ni celui de guerre matérielle, et qui dès lors n'offre ni les bienfaits de la paix ni les ressources de la guerre; cVst celle où les corps se refusent au combat, et où des fantômes usurpent leur place ; c'est celle , enfin , où la confusion a gagné la langue, où les mots ont perdu leur signification véritable, et où, pour me borner à quelques exemples, la licence se couvre du nom de liberté, la destruction de celui de réforme et l'anarchie de celui de progrès !
Ce n'est pas à M. Guizot que je pourrais avoir la prétention de rien dire à cet égard que , d'après mon intime conviction , il ne sentirait comme je le sens. Quelle que soit la différence qui existe entre la position du premier ministre en France et celle du chancelier d'Autriche, elle ne peut exercer d'influence sur le sentiment et le jugement des individus, et c'est pénétré comme je le suis de cette vérité, que je n'hésite jamais à rendre compte à M. Guizot de mes impressions sur les diverses situations.
Il me semble que le Cabinet français se livre, à l'égard de la situation intérieure de l'État de l'Église, à une confiance que je ne puis partager. Plus j'admets qu'à l'égard de cet État nos deux Cours veulent une même chose, plus il doit m'importer que leurs impressions se rencontrent sur ce qui constitue la vérité dans les positions. Le point d'arrêt que le mouvement parait avoir éprouvé dans l'Etat de l'Église n'est qu'un
moment d'attente. Ce ne sont pas des réformes que veulent les fauteurs du mouvement, c est le renversement de Tordre de choses légalement existant; aussi, tout ce qui a la valeur de réformes dans le sens que le Pape, sans aucun doute, a attaché à son entreprise, est resté en suspens. De quoi p'occupet-on aujourd'hui à Rome? De la formation de la gardé civique, c'est-à-dire d'une mesure d'ordre public et pleinement inoffensive, si elle est conçue et dirigée dans le véritable sens de tonte institution pareille, et de l'affaire de Ferrare, qui, avouons-le, ne renferme pas même les éléments qui constituent une affaire importante. Ce sont les clubs, et la presse qui leur sert d'organe, qui couvrent le terrain et qui préparent les scènes qui ne seront pas épargnées à l'Etat de TËglise plus qu'à tout autre pays entré en révolution. Ce sera probablement de la Toscane que le mouvement matériel se propagera dans l'Etat limitrophe , où les meneurs ont encore des ménagements à garder, dont ils se sentent dispensés dans le Grand- Duché.
Le Gouvernement français désire que nous restions en panne ; ses vœux à ce sujet seront remplis. Nous savons nous renfermer dans le rôle de spectateurs des drames dans les^ quels l'heure d'entrer en scène ne nous semble pas venue. Celte heure viendra-t-elle? Je vous avoue que je n'en sais rien ; ce que je sais, c'est que nous ne savons ni violer un principe ni manquer à ce qui pour nous a la valeur d'un devoir. Si , d'une part, nous ne savons point. dépenser de vaines paroles, nous n'entendons jamais nous dispenser d'une action que nous regardons comme juste et nécessaire.
La confusion qui couvre l'Europe n'aurait pas eu besoin, pour devenir un bien grave danger, du concours de la tendance propagandiste du Cabinet anglais, de l'activité de laquelle chaque jour nous fournit des preuves. De toutes les puissances, la Grande-Bretagne est la moins apte à prêter aux Gouvernements de l'Italie, et particulièrement à celui de Rome, un secours utile. Ce sont des calmants qu'il faut aux populations du Midi, et non des excitants; c'est auprès des Gouvernements perdus dans ce laisser-aller qui , dans les ha-
426 RFXUEIL DE DOCUMENTS (1835-184S).
bitudes italiennes, se pare de répithète de « dolce far niente » , qu'il £aut exciter Faction et Tactivité qui leur manque, ou qui, là où elle existe, dévie facilement de la droite voie. La philanthropie anglaise n'est point et ne sera jamais comprise par les populations du Midi , et j'avoue renoncer même pour vaa. part à comprendre la politique du principal secrétaire d'État. L'action qui aujourd'hui s'étend de l'Angleterre sur la Péninsule ne peut, par conséquent, tourner qu'en un élément de confusion, dans des contrées où l'anarchie morale marchera toujours de pair avec l'anarchie matérielle.
Des embarras dont la gravité ne saurait être calculée d'avance, attendent le Pape sur le terrain de la religion. Une ligne à tirer entre les réformes législatives , administratives et religieuses n'existe pas ; le Souverain Pontife , civilement réformateur, se trouvera nécessairement exposé à des prétentions de la part de réformateurs en matière de religion. Les excitations d'un Gioberli resteront aussi peu sans effet que les prédications du Père Ventura, et le mouvement démocratique qu'elles évoquent dans les esprits des populations et dans cette fraction de la population qui forme le bas clergé, renferme, à mes yeux, bien plus de danger pour le Souverain Pontife que le travail des sectaires qui arborent le drapeau politique. Je pourrais à ce danger ajouter l'énuméralion d'autres dangers encore; mais, comme ni M. Guizot ni moi ne pouvons rien changer à leur existence, je respecte trop son temps et le mien pour vous en feire l'énumération.
Metternicli à LUtzow, à Rome (D.). Vienne, 10 octobre 1847.
1614. Le nonce de Sa Sainteté a porté à ma connaissance une dépêche que M. le cardinal secrétaire d'État lui a adressée le 27 septembre dernier.
Les directions données par M. le cardinal FerreUi sont conçues dans un esprit auquel je regarde comme un devoir de conscience de rendre hommage. Son Éminence, dans son travail, entre dans une franche analyse du contenu de mes précédentes expéditions. Sa pensée est évidemment la même
TROUBLES EN ITALIE (1847). Âîl
que la mienne, et s'il me reste quelque chose à ajouter à celle-ci, afin de la rendre parfaitement claire à celui duquel il m'importe si grandement d*étre pleinement compris , vous le trouverez dans ce que vous allez lire :
Entre vouloir et pouvoir, il y a une grande difiFérence. Aussi, Monsieur Tambassadeur, les regards pleins d'inquiétude que je jette sur Tltalie ne portent-ils pas sur ce que veut le Souverain Pontife , — & cet égard je suis pleinement tranquille, — mais sur ce que veut une tourbe d'esprits aventureux, d'entrepreneurs de troubles , animés par l'espoir de les faire tourner à leur profit personnel et aux dépens de la chose publique ; d'idéologues même , qui , tout en voulant le bien , se trompent sur ce qui est le bien ou le mal.
Ma vie publique a commencé il y a plus d'un demi-siècle , et je me trouve placé au gouvernail des affaires depuis près de quarante ans. Rien de ce qui compose l'histoire de cette longue époque ne s'est accompli à mon insu ; rien ne s'est passé sans que j'aie été appelé à y jouer un rôle actif ou passif, sans avoir eu à me prononcer soit pour, soit contre les événements et la marche qu'ils ont suivie. L'expérience, dès lors, ne tourne pas pour moi en un mérite ; ce qui troublerait ma conscience, ce serait de ne pas la consulter, et elle m'a appris que les pays vivent ou meurent à la suite des mêmes influences conservatrices ou dissolvantes.
Après ce que je viens d'énoncer, il me reste encore un autre aveu à fiaire , et son objet est d'une influence directe sur mes impressions dans tous les temps, et dès lors également sur celles que produisent en moi les événements du jour. Cet aveu a toute la valeur d'une profession de foi.
Je suis, Monsieur l'ambassadeur, un homme d'Église, un firanc et sévère catholique , et c'est pour cela même que je me crois à la fois un homme d'État pratique. La vérité est une, et PÉglise en est le premier dépositaire. Entre les vérités religieuses et les vérités sociales il n'y a point de différence , car la société ne peut vivre et prospérer que par la foi et la morale religieuse. Il en est des formes de gouvernement comme des constitutions des pays; les unes et les autres peu-
yent variera Tinfini, mais les meilleures seront toujours celles qui assurent le respect de Tautorité et Tobéissance des gouyernës, et qui, dans leur application individuelle, répondent le mieux aux conditions morales et matérielles dans lesquelles se trouvent placées les populations. Il est hors de doute qu'entre les mœurs et les habitudes des habitants de tout pays, la forme gouvernementale et la législation sous lesquelles vivent ses habitants , il existe un impérieux échange d'influence , d'action et de réaction. Examinés de près, les embarras qui naissent dans les États tirent toujours leur origine première des £aiutes que commettent les gouvernants et du relâchement des mœurs politiques qui est la conséquence de ces fentes.
On accuse la puissance autrichienne d'être stationnaire. Cette accusation est un mot vide de sens. Rien dans ce monde n'est stationnaire , sinon les principes, qui ne sont point sujets à varier, parce que la vérité est et restera toujours la même. Si l'accusation porte sur notre constance à soutenir les principes sur lesquels reposent la paix et l'ordre public, elle devient pour nous un éloge, et nous serions prêts à l'accepter. Mais il n'en est point ainsi ; l'esprit aventureux qui envahit aujourd'hui le monde nous reproche de ne point marcher avec le temps. 11 n'en est rien; nous marchons avec le temps, mais dans une direction qui ne nous expose pas à nous éloigner des principes, et c'est dans la différence qui existe entre les directions que repose le point de départ de la lutte qui est engagée entre les partis et nous, lutte que nous avons soutenue durant le cours des dernières soixante années et dans laquelle, — avec l'aide de Dieu , — nous ne fléchirons pas ! Que l'on jette un regard impartial sur notre Empire : tout y est en progrés; tout ce qui est bien et utile avance ; ce que nous ne savons point çncourager, c'est le danger qui conduit au mal. Toutes les demandes justifiables que prêchent les hommes du mouvement sont depuis longtemps remplies chez nous. Notre Empire reconnaît la parfaite égalité des citoyens devant la loi; il n'existe chez nous aucun privilège , aucune charge féodale; on y trouve l'égalité de l'impôt, l'indépendance de la justice. Toutes les parties qui composent l'Empire ont des assemblées
TROUBLES EN ITALIE (l847). 429
cl*ëtats et un système municipal bien plus libéral que ne Test celui des pays qui sont placés sous le système représentatif moderne. Dans aucun Empire les nationalités ne sont plus respectées que dans le nôtre ; le respect pour les nationalités a même la valeur d*une condition voulue de notre existence ; Vabsolutùme gouvernemental n^existe nulle part moins que chez nous » et il ne pourrait même pas se feire jour sans évoquer une réaction pareille à celle qu'a amenée dans notre Empire le règne de TEmpereur Joseph II. Si cet exposé de notre situation est pleinement, conforme à la réalité des faits, les seuls pays qui y fassent exception, ce sont deux pays constitutionnels par excellence , la Hongrie et la Transylvanie , restés stationnaires , par suite de Tesprit d'opposition inséparable de Tesprit constitutionnel mal compris.
Cet état de choses est-il connu à Rome? J*ai des doutes à ce sujet. Mais pourquoi, Monsieur l'ambassadeur, ai-je cru devoir placer cet exposé de la vérité sous les yeux du Cabinet du Vatican? C'est pour me donner le droit de jeter également un coup d'œil sur la position actuelle de TÉtat de TÉglise.
Le nom que porte cet État suffit à lui seul pour prouver qu'il est placé, sous plus d'un rapport, dans d'autres condi-* tions que les autres corps politiques. Ni son Gouvernement ni sa population ne peuvent se soustraire à cette position exceptionnelle et passer impunément sous le nivellement qui est la maladie de notre époque. L'État de l'Église serait-il par cela même condamné à être mal gouverné? Il n'en est point ainsi; ce qui à son égard est certain, c'est que bien des choses qui peuvent convenir à d'autres corps politiques ne lui sont point apjplicables.
L'État de l'Église n'est plus placé sous ses anciennes habitudes. Son incorporation à l'Empire français a dû changer ces habitudes, et à cet égard on ne peut nous faire le reproche de n'avoir point représenté avec la plus vive sollicitude, à Tépoque de la paix générale, au Gouvernement pontifical et à Pie YII, de sainte et glorieuse mémoire, la nécessité que des réformes soient fiaiites dans l'ancien mode d'administration. A la suite de la crise amenée en 1831 dans les
Légations et les Marches par le mouvement que la révolution de 1830 avait généralement imprimé aux esprits, nous réprimes, conjointement avec les premières puissances de TEurope, nos conseils précédemment donnés. Ces conseils furent en partie exécutés par le Gouvernement pontifical, mais ils ne répondirent pas à leur objet, et cela moins par suite de leur insuffisance que par la manière dont ils furent mis à exécution. Une autre cause d'insuccès qu'il est important de ne pas perdre de vue afin de ne point se tromper, c'a été Finfluence du travail des sectes, le mécontentement que leurs manœuvres eurent pour objet d'entretenir dans les diverses classes de la population, et l'action que leurs excitations, soit occultes, soit patentes, à rabaissement du pouvoir légal, ont nécessairement dû exercer à la longue sur ces parties du domaine de Saint-Pierre. Si durant les deux dernières années du pontificat de Grégoire XVI, le travail des sectes s'est ralenti dans les Légations, il (aut en chercher la cause dans le sentiment des fauteurs de la Révolution. Ils estimaient que leurs efforts seraient plus productifs s'ils les concentraient sur le siège même du Gouvernement qu'en les dirigeant vers le soulèvement de quelques provinces. C'est en effet à la réalisation d'un plan dont les archives du Vatican doivent avoir conservé de nombreuses et indubitables preuves , que la d'ovane Italia et les sectes tantôt ont marché de pair avec cette institution mère, et tantôt en ont [séparé leur action, qu'a été due l'apparente tranquillité des contrée^ dans lesquelles le mouvement s'était naguère montré le plus à découvert.
C'est au milieu de cette situation de l'État de l'Église, — situation qui se reproduisait dans d'autres parties de la Péninsule, où l'influence des doctrines des factieux et leur travail n'étaient contre-balancés ni par la vigilance de l'autorité, ni par une action gouvernementale régulière, — que la tiare a passé à Pie IX. La situation du nouveau Souverain d'un État ébranlé jusque dans ses fondements comme l'était celui de l'Église, a certes dû compter parmi les plus difficiles. Le Saint- Père, pénétré de la nécessité de songer à des réformes, a hautement proclamé sa volonté à cet égard ; la difficulté de la
position aurait-elle pu ôtre vaincue par cette seule détermination souveraine? Cette supposition n'est pas admissible. Ce n^est pas la volonté souveraine, cette première source du bien, qui à elle seule domine une position difficile de sa nature, c'est le concours de Tensemble des conditions inhérentes à une situation donnée, qui prête de la force à Faction qui couronne les œuvres.
L'obstacle le plus grand qu'aient pu rencontrer les intentions à la fois si pures et si paternelles du Souverain Pontife, a été de les voir livrées à Tinterprétation des esprits exaltés, et venant par là même en aide aux intentions destructives des révolutionnaires.
Arrivé à ce point de ce franc exposé de mes impressions, il me serait impossible de ne pas jeter un regard sur la différence qui existe entre la position du Souverain de Rome et celle de tous les autres chefs d'État.
Entre sa qualité de Chef visible de l'Église universelle et celle de Souverain temporel, il y a à la fois une liaison intime et des différences évidentes. Les conséquences de cette situation renferment une force et une faiblesse relatives. Elles renferment un surcroît de force gouvernementale matérielle ; d'un autre côté, le Souverain Pontife, — le fait est clair, — doit se sentir plus gêné dans le gouvernement de l'État qu^un prince séculier. Ce qu'il ordonne comme ce qu'il tolère se trouve placé sous le reflet de la plus haute sanction morale. Toutes ses décisions font appel aux principes. Une position pareille est une position éminemment difficile ; et combien ne doit-elle pas être aggravée dans une situation générale des choses où tout, principes et actions, est confondu et défiguré par le mensonge des uns et la crédulité des autres ! Dans ma dépèche du 22 août, j'ai déjà montré la différence qui existe entre des réformes et un bouleversement. La réforme est du domaine de tout Gouvernement éclairé et assez fort pour pouvoir assigner à cette réforme les limites qu'il est dans l'intérêt de l'État de poser; l'idée même d'un bouleversement ne peut remonter jusqu'à l'autorité suprême; elle ne peut être conçue que dans les régions inférieures; mais elle devient une condi-
tion de succès pour ceux qui entendent remplacer par ua ordre de choses nouveau celui qui existe.
M. le cardinal Ferretti dit expressément, dans sa dépêche du 27 septembre, « que les réformes poursuivies par le Souverain Pontife sont circonscrites dans les limites du mémorandum de Tannée 1831 ». Cette assertion implique la preuve que ce ne saurait être notre Cour qui pourrait refuser à cette détermination de Sa Sainteté le suffrage le plus sincère. Je vais même plus loin : je puis assurer Son Éminence que jamais nous n'avons admis la possibilité que le Saint-Père puisse vouloir dépasser dans ses vues de réformes paternelles une ligne compatible avec les constitutions de TÉglise, qui, — pour des causes auxquelles j*ai fait allusion ci-dessus, et dont Fannulalion n'est point placée dans la libre volonté du Prince qui gouverne FÉglise, — imposent à Faction de ce Prince des limites plus restreintes que ne le sont celles qui circonscrivent la volonté des gouvernants séculiers. Aussi, Monsieur Fambassadeur, — - je vous Favoue avec une entière franchise, — n'est-ce pas la volonté du Pape qui nous donne et qui pourrait nous donner à penser ; ce qui fait un appel h notre vive sollicitude, c'est l'appréciation des combats que le Gouvernement pontifical aura à soutenir pour maintenir les esprits exaltés dans des bornes désirables et pour paralyser le jeu de sectaires placés sous une direction qui, sous l'influence de l'émigration, a acquis une force qui veut se mesurer avec les autorités légales. Une arme dont la faction ne se fera pas faute de se servir, c'est celle de l'évocation de l'élément démocratique, qui existe dans l'Église catholique comme dans toutes les Églises.
La Cour de Rome, — le contraire serait impossible, — doit savoir mieux apprécier que nous les tendances qui, depuis la paix générale, se sont feit jour dans une poition notable du bas clergé en faveur de sentiments qui ne peuvent être mieux qualifiés que par le mot de démocratiques. Ces tendances, qui ont gagné du terrain dans la direction politique sous l'influence des écrits des Lamennais et des Gioberti, et dans la direction cléricale au moyen du presbytérianisme, qui fraye la route au rationalisme, — ces tendances, le Saint-Père aura à les com-
TROUBLES EN ITALIE (l847). 433
battre, et je ne saurais me défendre de la crainte que cette lutte, TU la qualité du terrain sur lequel elle sera engagée, ne devienne bien autrement grave que celles qui depuis la chute du trône de France ont remué le corps social.
Je résume ce long exposé dans une seule phrase : Nous formons et nous ne cesserons de former les voeux les plus ardents en faveur du triomphe des vues paternelles du Souverain Pontife. G^estdans l'expression de ce vœu que se trouve la vérité et toute la vérité, et il suffit de ce £eiit pour prouver que tout ce que le monde, qui vit dans Terreur, admet de contraire, repose sur le mensonge volontaire ou sur Fignorance involontaire.
Je vous autorise expressément, monsieur l'ambassadeur, à porter la présente dépêche à la connaissance de M. le cardinal secrétaire d'État, comme renfermant l'expression à la fois la plus sincère et la plus complète de la pensée de notre Cour *•
Metternich à Ficqaelmont, à Milan ** (Lettre confid.). Vienne, le 15 octobre 1847.
1615. Les nouvelles de Turin sont d^une importance indubitable.
Le Roi Charles- Albert a une fois de plus tourné le dos à ses amis de la veille. Nécessairement, il arrivera de deux choses l'une : si l'armée sarde reste fidèle au Roi, le coup tombera sur la révolution italienne ; si elle viole ses devoirs, le Roi Charles-Albert se trouvera, un jour ou l'autre, dans la position où le prince de Carignan avait mis le Roi Victor- Emmanuel. Espérons que ce sera la première chance qui se réalisera.
Ce que ce Prince ne sait point oublier, c'est qu'il a deux épaules ; et ce sur quoi il se trompe, c^est sur le fait que Dieu n'a pas donné aux hommes les épaules pour mettre sur Tune
* Une copie de cette dépècbe fut envoyée à Apponyi, à Paris^ pour qu*il la communiquât à Guizot. Voir n» 1606. (NoU de VÉditeur.)
** Ficquelmont se trouvait en mission particulière à Milan, comme on le verra plus loin. {Note de VÉditeur,)
le pour et sur Tautre le contre. En renvoyant VUlamarioa, il se défait également du comte de La Marguerite, personnage assurément fort fiaible, mais dont Téloignement portera un coup au parti conservateur, dont il était un drapeau, à la vérité déchiré, mais qui en tout état de cause était d'un meilleur usage que ne pourra l'être le comte de Saint-MarsaD, qui, dans tout son être, n'a rien qui constitue un drapeau! Quoi qu'il en puisse être, Tévénement qui a eu lieu servira à rompre bien des fils et à relâcher ceux qu'il n'aura point rompus.
L'arrangement entre la Toscane et le duc de Lucques portera peu de bons fruits au grand-duc *. Vous verrez la ville de Lucques se soulever contre un arrangement qui la prive des seules ressources dont elle a pu jouir, de celles qu^offre toujours aux villes la présence d'une Cour, de départements miûistériels et d'un ordre de choses qui disparait avec ces avantages. Lucques ne se consolera pas d'être devenue une ville de province, et si le fait lui était réservé en perspective, sa réalisation anticipée ne lui paraîtra pas moins dure. Si les Livournais et les Pisans ont £ait de la propagande à Lucques, il est probable que Lucques se chargera, à son tour, d'en faire dans une autre direction. Le duc de Lucques a, de son côte, pris un bon parti ; il sera à même de rester intact et d'arriver au règne de Parme sans se trouver gêné dans son action gouvernementale. Madame la duchesse de Parme ne peut, pour sa part, être forcée à des concessions. En sa qualité d'usufruitière, il ne serait pas même en son pouvoir de rien octroyer ou accorder qui changerait la forme de l'ordre de choses existant, si ce n'est les formes administratives.
J'ai cru devoir adresser une lettre au baron de Canitz, a l'égard de la bourrasque qui s'est élevée, à Rome, relative^
* Il 8'a{;it de l'acte de renonciation du duc Charles- Louis et de «on n^t daté de Mudène, le 5 octobre 1847. Tous deux se réservaient le titre de dacs de Lucques jusqu'à ce qu'ils se trouvassent eu possession de Parme; la ^^' cane devait payer une liste civile de douze mille écus par mois; Modeo^ devait payer la même somme mensuelle pour Fivizzaiio, que la Tosaoe m cédait. La Toscane prit possession de Lucques le il octobre.
{Sole (le r Éditeur.)
TROUBLES EN ITALIE (l847). 435
ment à rattitude qu'avec bien de la légèreté on s'est plu à prêter à la ligne de conduite tenue ici par M. d'Usedom, et qui a été parfaitement correcte. Si M. d'Usedom (ce qui n'a pas eu lieu) avait voulu se présenter en qualité d'intermédiaire entre notre Cour et celle de Rome , il aurait manqué aux ordres de son Maître, et nous ne l'eussions point reconnu
comme tel, si le Roi nous en avait même fait l'offre En
somme, la question de Ferrare se trouvera réduite à ses termes les plus simples et les seuls admissibles par nous, et qui à la fois sont les seuls utiles au Pape. Céder sur le principe, ce serait nous perdre dans l'opinion publique et prêter à la faction une force qu'elle n'a pas.
Le Pape et tout ce qui l'entoure est aux ordres de la faction! De grands embarras attendent le Chef de l'Église, plus grands que ne le sont ceux que Pie IX s'est déjà créés comme Souverain de Rome. Les nouvelles qui m'arrivent des quatre points cardinaux sont pleines de preuves du mauvais esprit qui règne dans le clergé. C'est l'élément démocratique qui se fait jour et qui proclame Pie IX comme son Messie. De cet élément appliqué à l'Église catholique, au radicalisme civil et à l'athéisme, il n'y a qu'un pas, et le Chef de l'Église, qui réveille cet élément, se prépare un fort triste avenir de reproches et de combats.
MetternicK à Ficquelmont, à Milan (Lettre confid.). Vienne, le %Z octobre 1847.
1616. J'ai reçu hier votre paquet du 17 octobre.
Les saturnales de Varese * sont, à mon avis, peu de chose en comparaison du manque de sens qui s'est montré à cette occasion. Les holocaustes à Pie IX sont une mode qui passera comme toutes les modes. Ils feront place à des injures qui,
* Le 8 octobre, on promena solennellement, aux acclamations de la foule, un buste du Pape danj les rues de Varese, où le monde élégant de Milan séjournait pendant la belle saison. Toutes les dames et tous les messieurs assistèrent an banquet qui suivit cette manifestation, parés de rubans aux couleurs pontificales (blanc et jaune). (Note de C Éditeur,)
ainsi que les adorations, seront privées de bonnes raisons; le Pape ne peut avoir la prétention d'inspirer des passions; celles-ci se jettent sur lui comme les mouches sur un pot de lait, et elles s'useront comme les mouches se noient. Ce que dans Fenthousiasme du jour il y a de déplorable, c'est qu'il salit tout ce qu'il touche, à commencer par le nom qu'il a pris comme drapeau et enseigne.
Vous avez eu parfaitement raison en conseillant au Vice- Roi de faire appel à Tarchevéque ; il sera de son devoir de tirer parti du passage de Tallocution qui fait une sévère critique de la cause du mal et de ses conséquences naturelles.
Vous avez vu , par le franc exposé que j'ai adressé au comte Apponyi , l'impression sous laquelle je continue à \ivre à l'égard de la situation morale de l'Italie. Quand il s'agit de ce pays , c'est la situation morale qu'il fSeiut envisager, car les questions matérielles y jouent un faible rôle. La matière exige de la peine, un travail soutenu; tout cela est opposé au caractère national des Italiens.
C'est la vie dans les rues et dans les cafés, l'oisiveté et an mouvement soutenu de la langue à la place du travail, quil faut aux Italiens, et ce n'est pas avec ces éléments que se font des réformes utiles dans des contrées où des réformes dignes de ce nom seraient réclamées avec urgence. Aussi suffit-il d'observer la marche que suivent les choses pour se convaincre qu'elle s'éloigne tous les jours davantage de la voie qui conduit au but. De quoi est-il question aujourd'hui dans l'Italie centrale? J'ai beau chercher, je n'y découvre rien qui aurait la valeur d'une réformej à moins qu'on ne veuille appliquer ce mot à ce qui est le contraire de réformes utiles. Deux éléments ont été mis en vigueur dans l'État de l'Église et en Toscane, une presse désordonnée et les gardes urbaines. Ce ne sont pas des réformes y mais des créations , inoffensives si elles sont bien ménagées, et les sources des plus invincibles désordres si elles ne le sont pas, et c'est le dernier de ces cas qui existe. Qu'y a-t-il de fait jusqu'à ce jour dans les deux pays pour améliorer l'administration, les finances, l'ordre public Rien, absolument rien, et personne même n'y pense plus. La
pièce qui se joue est uue pièce misérable, conduite sans plan, et dont le développement doit nécessairement démentir l'exposition.
Nous ne pouvons fiaire autre chose que de soutenir notre rôle de spectateurs; mais ce rôle même exige que nous assurions la place que nous entendons occuper, et qui ne doit pas nous manquer sous les pieds. J'attends avec un grand intérêt le travail dont vous vous occupez, et qui, j'en réponds, sera pris ici en sérieuse considération. Ce n'est pas tout que de vouloir une chose, il faut en vouloir également les moyens.
La nouvelle de ce qui s'est passé à Yarese le 8 de ce mois n'est encore arrivée ici que par ce que vous m'en avez mandé. La police n'en sait rien, et j'ai saisi l'occasion pour lui faire sentir, par l'organe même de l'Empereur, que ce n'est pas ainsi qu'on remplit son devoir. Je vous répète que je n'attache qu'une bien faible importance à l'événement, mais une fort grande à l'inertie des rapporteurs; aussi est-ce dans ce sens que la semonce a été donnée.
Ce qui se passe à Turin n'est que la reproduction de ce qui se passera toujours dans ce pays et de ce dont le Roi Charles- Albert est le représentant vivant. Le système de bascule, les tours d'équilibre , les jeux de gobelet sont le fait des Piémontais ; c'est de l'adresse et de l'habileté de bas étage , appliquées à toutes choses, grandes et petites; à Turin, on appelle cela de l'esprit; je n'y vois que de l'ambition et de la faiblesse. La véritable, la grande question, pour le moment, c'est de savoir si l'armée tiendra ferme. S'il devait en être ainsi , et si Naples n'entre pas en révolution, alors la Révolution fera justice d'ellemême dans les deux États de l'Italie centrale , et nous pourrons rester renfermés dans le rôle de spectateurs.
MettertiicK à Apponyi, à Paris (E. D.). Vienne, 2 novembre 1847.
1617. Je viens de recevoir, peu de moments avant le départ du présent courrier, votre rapport du 26 octobre et la lettre particulière qui s'y est trouvée jointe.
Ce que M. Guizot vous a dit, à la suite de la lecture que
VOUS lui avez fait prendre de ma lettre du 19 octobre (n* 1585), me fait l'impression d'un rapprochement du jugement de M. le président du Conseil avec celui que je porte sur la situation à Rome et en Toscane.
Les mots «essais avec des lois» caractérisent parfaitement ce qui se passe dans les Etats du centre de Tltalie ; et il suffit de le reconnaître pour constater que la situation est pleine de dangers. Nous, pour notre part, nous attachons ("i ce qui a la valeur d'une « législation » une trop haute importance pour ne pas craindre ce qui porte le caractère d'essais. Si tel est notre sentiment dans des temps tranquilles, combien ne doit-il pas gagner en force quand ce sont des hommes qui à la fois sont notoirement privés des connaissances nécessaires pour entreprendre une œuvre aussi ardue, et ne disposent pas de la force requise pour la maintenir dans les limites qu'il serait juste et raisonnable de lui assigner? Je partage parfaitement l'opinion de M. Guizot, «que le Pape a atteint le terme des réformes qu'il a compté donner à ses États » ; ce terme est-il , d'un autre côté, celui que les meneurs des partis ont en vue? Non-seulement il n'en est point ainsi , mais il serait impossible qu'il n'en fût pas autrement. Le terme qui , aux yeux du Souverain de Rome , doit être celui de l'arrivée , n'est , pour les sectaires, que le point de départ, que la préface de ce à quoi ils tendent. Tout ce qui, dans la pensée du Gouvernement romain, peut être regardé comme accompli, n'a, dans celle des fauteurs de la Révolution, d'autre valeur que celle de gages, de moyens, dont ils ont senti le besoin de s'assurer avant tout pour se rapprocher du véritable but qu'ils poursuivent. La révolution qui s'accomplit aujourd'hui dans la Péninsule est une œuvre depuis longtemps préparée, organisée dans sa marche et conduite avec une incontestable habileté par des chefs plus ou moins connus. Dans tout ce qui arrive dans le centre de la Péninsule , rien ne peut nous surprendre, ni de la part des partis, ni de la part des gouvernants. Si nous n'avons ni connu ni pu connatti^e tous les moyens dont les premiers se sont servis pour préparer des bouleversements, nous avons une connaissance trop complète de la
situation matérielle et morale des contrées qui sont aujourd'hui livrées à de si grands dangers, pour ne point estimer ceux-ci à leur juste valeur.
Il faut faire une différence entre la situation où se trouvent placés le Souverain Pontife et l'État de l'Église , et la Toscane et son Souverain. Le Pape possède une force de résistance dans sa double souveraineté. La position du Gouvernement romain est-elle assurée par cette double souveraineté? Je ne l'admets pas ; la Révolution saura s'emparer de la souveraineté laïque , et abandonner l'autre à son sort.
Les réformes dans l'État de l'Église ne doivent point être jugées d'après les noms qu'elles portent. Parmi les mesures qui depuis l'avénement de Pie IX ont été appelées à la vie , M. Guizot vous en a signalé trois, lesquelles tiennent en réalité le premier rang; ce sont : l'introduction des gardes urbaines, celle d'une municipalité dans la ville de Rome, celle de la Consulte, et j'ajoute une quatrième mesure, celle du changement qui a lieu dans les attributions des ministères. Qui, en s'arrétant aux titres de ces réformes, pourrait les condamner? Ce qui rend les mesures gouvernementales dangereuses, ce ne sont pas leurs dénominations, c'est ce qu'elles sont dans leur application. Les gardes civiques cachent l'armement du peuple ; la municipalité de Rome est une innovation qui rendra la capitale maîtresse du gouvernement de l'État, et qui prépare à celui-ci des embarras immenses; la Consulte renferme le germe d'un système représentatif qui ne s'adapte ni à l'autorité souveraine du Chef de la catholicité, ni aux constitutions de rÉglise ; la nouvelle organisation des ministères n'est qu'un jeu. Le Pape se verra, dans un temps donné, dont le terme ne saurait être éloigné, forcé à une résistance qui déjà ne peut plus être que morale , et qui chaque jour deviendra plus illusoire, ainsi qu'il en est des résistances morales privées du soutien de la force matérielle. Au nombre des embarras qui attendent le Chef de l'Église se trouvera, en première ligne, l'appel que le pouvoir réformateur séculier fera aux secours dont, en réalité, il aura besoin pour régler l'état délabré des finances, et ce sera dans la propriété ecclésiastique qu'il cher-
obéra ce secours. La Consulte, à Torganisalion de laquelle les conseils de M. de Gormenin ne sont pas restés étrangers, se saisira sans peine du pouvoir nécessaire pour faire la loi au Souverain, et ce sera Tune des directions dans lesquelles la double souveraineté deviendra une cause d'embarras et de faiblesse.
Ces remarques, je les fais, mon cher comte, non pour rien apprendre au Cabinet français, qui doit connaître aussi bien que moi les conditions où se trouve placé TÉtat de TÉglise, mais pour justifier la réserve dans laquelle je me tiens à regard du succès de ce qui porte ehcore le nom de réformes, dans un pays où ce n'est plus l'autorité légale qui tient les rênes du Gouvernement.
Metternicli à Ficquelmont, à Milan (Lettre confidentielle). Vienne, le 24 novembre 1847.
1618. J'ai reçu aujourd'hui vos expéditions du 20. Les nouvelles que nous donne le comte de Buol n'ont rien qui me surprenne ; j'avoue même que je serais surpris si les choses, dans les États sardes, étaient différemment placées. La manière dont elles le sont me semble être en accord parfait avec la situation que le Roi Charles-Albert s'est faite à lui-même et à son pays. Le moment de la crise n'est pas encore arrivé ni pour l'un ni pour l'autre. II en est de même pour l'État de TEglise. La crise s'annoncera par le cri de Constitution! ce complément des faits antécédents des derniers mpis à Rome et des dernières semaines à Turin. C'est alors que la Révolution se montrera à nu. Le moment arrivera indubitablement, et alors seulement le Roi de Sardaigne devra prendre position sur le terrain politique. Les princes n'ont pas impunément des armées; celles-ci veulent jouer un rôle dans les mouvements intérieurs, et c est pour les en distraire que les gouvernants les envoient alors facilement à l'étranger. Hier encore, le Roi Charles-Albert aurait pu , — je n'en doute pas , — se servir de la force armée pour s'appuyer sur elle à Tintérieur; le peut-il aujourd'hui. Je suis tenté de le croire. Le pourrait-il demain? Assurément
non, car le Piémont ne peut donner un démenti à la logique dans le cours des événements. Aussi, mon cher comte, ma conviction sur les dang[ers dont nous menace le Piémont marche-t-elle de pair avec la vôtre.
Personne n est encore à même de se former une idée de ce qui arrivera en Suisse , et Tévénement jouera un grand rôle dans la situation générale. La Suisse, Tltalie et le parti du mouvement en Allemagne , sont placés sous une seule et même influence remontant au gouvernement révolutionnaire qui pèse sur l'Europe, gouvernement inconnu et connu, visible, mais qui échappe au toucher, parce qu'il est partout et nulle part. Lord Palmerston, qui n'est pas de ce gouvernement, en est aujourd'hui Tun des appuis les plus éhontés. Chaque jour nous offre des preuves de cette triste vérité, et vous en trouverez la preuve la plus évidente dans le rôle que cet homme fait jouer en ce moment au Gouvernement anglais dans les affaires suisses. Je vous ai promis de vous informer des détails de ce qui , à l'égard de ces affaires , se dit aujourd'hui entre les cinq grandes Cours, et vous les aurez incessamment à votre disposition. Le Roi de Prusse, qui, mû par ses principes et par l'intérêt qu'il porte à sa principauté de Neufchâtel (véritable principauté in partibus)^ est plus chaud dans les affaires suisses, vient de nous envoyer ici le général de Radowitz, chargé de s'entendre avec nous à leur égard. La chose, sans l'Angleterre , serait £sicile à conduire dans la droite et bonne voie. Avec l'Angleterre, il n'y aura pas moyen de marcher; et ce dont il s'agit dès lors, c'est de marcher sans elle , ce qui n'est pas sans difficulté pour le Gouvernement français ; le difficile pour ce dernier ne se trouve pas dans ce que veut M. Guizot, mais dans ce qu'il peut!
Veuillez, mon cher comte, voir ce qu'il y aura à faire dans le Tessin. Si les succès du Sonderbund se consolident dans ce canton , alors il faudra aussitôt y soutenir , à l'aide de réfugiés tessinois, l'établissement d'un Gouvernement cantonal conservateur. La majorité à la Diète ti'existerait plus alors, et l'exemple de ce qui vient de se passer dans le canton de Fribourg indique la voie à suivre dans le Tessin. M. de Torre-
sani* connaît tous ces hommes, et il faudra les encourager et balayer le canton, ce qui, en même temps, serait un bienfait pour ritalie.
Mecternich h Ficquclmont , à Milan (Lettre confidentielle). Vienne, le 9 décembi'e 1847.
1619. J'ai reçu hier votre important rapport du 3 de ce mois. Je n'ai pas hosoin de vous dire combien j'attache de valeur à son contenu; vous savez combien, dans tout le cours de mon ministère, j'ai tourné mes regards vers les besoins non satisËBiits et si faciles à satisfaire des provinces italiennes. On est aujourd'hui occupé de ce qui jamais n'aurait dû être perdu de vue, et tout ce qui me vient en aide à cet égard tourne à la fois au bien du service dans Tune de ses branches les plus importantes. Veuillez peser sur le Vice-Roi, afin qu'il présente le plus tôt possible son travail, et engagez-le à m^adresser, lors de Tenvoi de ce travail à TEmpereur, un ofBce par lequel il me recommandera, par l'évidence des nécessités politiques, de m'intéresser de tout le poids de ma position au complément des résolutions à prendre dans le laps de temps le plus restreint possible. Le gouverneur de Venise vient d'adresser au comte de Kolowrat une représentation sur ce qu'exige la situation, travail que ce dernier m'a envoyé. Je lui ai fait savoir qu'il arriverait ici encore d'autres travaux sur le même sujet qui, pour conduire à une solution complète, devront être traités dans leur ensemble. Ce ne sont pas, en effet, des palliatifs employés au fur et à mesure, des hauts et des bas, suites d'alternatives entre la crainte et la confiance, dont il doit être question, mais d'une cure radicale, conçue et appliquée dans la double direction de ce qui est urgent et de ce qui offre le plus de marge sous le rapport du temps. Je viens de présenter à l'Empereur un travail dont je vous transmettrai une copie , et qui rendra parfaitement clair ce que je pense et ce que je sens. Je regarde tout ce que vous m'avez
* Directeur de la police à Milan. (Note de VEditeur.)
TROUBLES EN ITALIE (1811). 4i3
dit dans votre rapport du 3, au sujet des vues piémontaiscs, comme frappé au coin de la vérité. La pensée du Roi Charles- Albert a suivi la marche que vous avez tracée ; votre rapport ne porte pas sur une hypothèse, mais vous avez écrit de l'histoire. Je pourrais, s'il le fallait, marquer le moment où le Roi est tombé dans le panneau que la conjuration a clérico-libérale» lui a tendu, et dont les Gioberti, Baibo, Petiti et Âzeglio ont été les meneurs piémontats, en union avec les chefs de ce même parti en France. En recueillant les traces que j'ai suivies depuis plusieurs années, il me serait possible d'écrire l'histoire de la conjuration qui a fini par aboutir à Pio Nono. Le spectre a pris un corps dans le Chef visible de l'Église, et ce sera son triomphe même qui le reconduira à l'antre d'où il est sorti. Le Pape libéral n'est pas un être possible. Un Grégoire VII a pu devenir le maître du monde , un Pie IX ne peut pas le devenir. Il peut détruire, mais il ne peut édifier. Ge que déjà le Pape libéralisant a détruit, c'est son propre pouvoir temporel; ce qu'il n'a pas le pouvoir de détruire, c'est son pouvoir spirituel ; ce sera ce pouvoir qui annulera le mal et ses perfides conseillers. Mais à quels dangereux combats ces hommes n'ont-ils point exposé celui et ce qu'ils ont voulu servir !
Il en sera de même du Roi Charles-Albert. Ce prince offre un nouvel exemple de ce que produit l'amalgame des conditions qui devraient être en constante opposition et qui ne se rencontrent pas moins souvent : « l'ambition et la faiblesse v . Le Roi est le prototype des deux défauts. Le Roi a cru s'enrichir des dépouilles de T Autriche, et il a eu la folie de regarder comme possible de placer l'Italie sous le régime japonais des deux Empereurs religieux et laïque. Telles ne sont pas les vues non moins fantastiques de Gioberti. Celui-ci a rêvé le Primato d'Italta en faveur du pouvoir pontifical , et le jus supremœ tutelœ du Chef de l'Église sur des États séculiers, républicains, quasi républicains, ou portant une nuance monarchique, peu lui importe. Les Balbo et les autres coryphées du plan sont des libéraux d'une école usée dans tous les pays où elle a célébré ses triomphes passagers; ces hommes sont des ambitieux de la trempe la plus commune, et qui se perdraient.
dans toute autre contrée que Fltalie , dans la foule des individualités de leur acabit. Le Roi est en train de reculer sur la voie dans laquelle il s'était engagé ouvertement (pour la seconde fois de sa vie ) , et qu^il ne quittera jamais réellement. Le mot du Gascon : « Si tu recules, j'avance », devrait être sa devise.
Ne croyez pas que, par suite du tableau que je viens de vous exposer, je n'admette pas l'existence de dangers sérieux pour nous. Vous vous tromperiez. Je reconnais en plein l'existence de dangers, et je leur accorde même une valeur flagrante.
Celle que je ne leur reconnais pas, c'est la valeur de dangers permanents. J'admets de deux choses l'une : ou la révolution prochaine en Italie (non pas la révolution morale, qui existe déjà dans une bien malheureuse extension, mais celle qui se manifeste par de sérieuses explosions matérielles), ou le recul de la révolution. Pour parer à la première de ces éventualités, il faut s'appuyer sur la force militaire ; pour savoir tirer profit de la seconde, il faut régler l'attitude gouvernementale, et c'est à ce soin que je voue tout ce qui peut se trouver dans mes facultés morales et dans celles de ma position.
1620. Metternick à Ganitz, à Berlin (Lettre). Vienne, le 17 juin 1847. — 1621. Metternick au baron de Vrints, à Copenkague (Projet de dépècke). Sans date (Annexe du n» 1620).
1620. Votre Excellence a bien voulu m'écrire à la date du 30 mai pour me faire part d'un entretien qu'Elle a eu, lors de son dernier passage à Berlin, avec l'envoyé danois auprès de la Cour Impériale et Royale, M. le baron de Lœwenstcm, au sujet de la question de succession danoise. En me faisant
♦ Voir la « Lettre publique du Roi Ckristian VIII de Danemark », n«« 1558, etc. ( Note de C Éditeur. )
cetle communication, Elle a exprimé le vœu d'être également instruite par moi de ce que cet enyoyé aurait dit à notre Gour, ainsi que de Taccueil qull y aurait trouvé.
Depuis lors, le baron de Lœwenstem est arrivé à Vienne et s'est acquitté vis-à-vis de moi des commissions dont il avait été chargé par son Cabinet
Je trouve que les vues actuelles du Cabinet danois ne font pas précisément faire un grand pas à la question dont il s'agit. Des vœux généraux pour le maintien de l'intégrité du royaume de Danemark, le désir de voir écarter par des voies amiables les prétentions qui menacent cette intégrité, de recevoir les conseils et l'assistance des Cours amies du Danemark ; tout cela est bel et bon, mais ne montre nullement la voie à suivre ni les moyens à choisir pour atteindre un but auquel on ne saurait arriver sans triompher de grandes difficultés et d'incompatibilités manifestes. D'autre pari, les conversations que j'ai eues à différentes reprises avec le baron de Lœwenstem m'ont éclairé en grande partie sur son opinion personnelle, mais en revanche fort peu sur celle que sa Cour peut avoir relativement à la ligne de conduite à adopter.
Dans ces circonstances, je ne sais trop comment répondre à la communication que cet envoyé m'a faite, sinon en m'exprimant d'une manière fort générale, ainsi que l'indique le projet ci-annexé d'une instruction adressée à l'envoyé impérial et royal à Copenhague (n* 1621).
Il est vrai que, d'après les sentiments de la Cour Royale de Prusse, sentiments qui me sont connus et que je retrouve confirmés dans la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m^écrire le 30 du mois dernier, je devrais croire que vous serez disposé à approuver ma réponse et à donner des instructions dans ce sens à l'envoyé de la Cour Royale auprès du Danemark. Toutefois, étant donnée la valeur absolue que j'attache à une parfaite concordance entre nos vues et notre action et celles de la Cour de Prusse, je n'expédierai ma dépêche au baron de Vrints que lorsque je saurai que cette concordance existe aussi dans le cas particulier de la rédaction de la réponse à faire aujourd'hui à Copenhague. Je prie donc
Votre Excellence de vouloir bien me fkire connattre le plus tôt possible ses vues et ses résolutions.
Si la dépêche est expédiée à Copenhague dans la forme que je propose, je compte en communiquer en même temps le contenu au baron de Lœwenstern, et ne pas lui cacher mon opinion sur Tétat de la question, opinion qu'il m'est impossible de développer suffisamment dans un document ofiBciel qui ne s'écarte pas du terrain des généralités.
Je le rendrai alors attentif h ce fait que les difficultés frappantes et considérables qui s'opposent à une solution satisfaisante de la question ne pourront être écartées qu'à la condition de les envisager sans crainte et de ne pas se faire volontairement illusion sur leur existence.
Ces difficultés, qui au premier abord paraissent insurmontables, consistent en ceci : c'est que trois principes, qui sont, je dirais presque mathématiquement inconciliables, doirent néanmoins subsister simultanément l'un à côté de l'autre, et qu'il faut tenir compte de tous et de chacun.
Ces principes sont : l'intégrité du Royaume de Danemark, le respect inviolable de la loi de succession danoise et les prétentions des lignes de la Maison de Holstein, qui font valoir des droits à la succession.
Ou la loi de succession danoise ou les prétentions de la Maison de Holstein doivent s'efFacer, si l'on veut mainteDir l'intégrité du Royaume de Danemark, car des lois qui se contredisent formellement ne peuvent pas être valables en même temps ; or, en présence d'une pareille contradiction, chercher une solution ailleurs que dans l'abrogation de Tune ou de l'autre loi, c'est renoncer à la solution elle-même.
Si l'on demande lequel de ces deux principes qui s'excluent réciproquement devrait céder la place pour favoriser le maintien de l'intégrité du Royaume, il est à cette question une réponse toute naturelle : c'est que la suppression de la loi de succession est le moyen d'arriver au but ; car, au moyen de cette suppression , la question de l'intégrité serait résolue eo ipso par le fait des droits héréditaires incontestables des lignes holsteinoises, et cette solution serait définitive. D'un autre
côte, le prince de Hesse, qui, d'après la loi de succession danoise, est habile à succéder, ne peut, dans aucun cas, élever des prétentions sur certaines parties des pays héréditaires allemands.
On serait tenté de croire que ce qu'un Roi de Danemark a £ait de par son bon plaisir en lésant les droits des agnats de sa Maison, un autre Roi puisse labroger pour rétablir ces droits et en même temps pour maintenir Tintégrité de la monarchie entière.
Dans le cas où ces vues dont je ne ferai pas mystère au baron de Lœwenstem, attendu que ce sont les miennes, trouveraient un accueil favorable à Copenhague, il faudrait assurément que le premier soin de la Cour danoise fût de tâcher d'amener la Cour de Russie à partager notre manière de voir; il est bien entendu que nous nous aiderions réciproquement à amener ce résultat. Une fois que nous aurions réussi, il y aurait lieu d'examiner et de faire aboutir les démarches ultérieures, au nombre desquelles figurerait aussi un arrangement à lamiable avec l'héritier présomptif du trône d'après la loi de succession danoise.
Du reste, c'est à mes yeux un fait positif que la Confédération germanique n'a rien à voir dans la question dont il s'agit, au point où en sont aujourd'hui les négociations.
Personne ne songe actuellement à détacher de cette même Confédération les paities allemandes de la Monarchie danoise, ni à traiter les pays héréditaires de la Maison princière de Holstein comme une province du Danemark.
L'idée d'une suppression violente des droits d'hérédité que cette Maison peut exercer sur le territoire de la Confédération germanique, est repoussée de la manière la plus catégorique par le Roi de Danemark, et l'on ne saurait la lui imputer de propos délibéré, sans tenir compte de cette dénégation.
De même, les droits des états de ces provinces ne sont pas mis en question de manière à pouvoir justifier une plainte à former vis-à-vis de la Confédération.
Par suite, à quel titre la Confédération germanique pourrait-elle aujourd'hui vouloir citer devant la Diète le Roi de
jUS recueil de DOCUAfENTS (1835-1848).
Danemark, duc de Holsteîn et de Lauenbourg, et lui demander de se justifier? Elle le pourrait d'autant moins que, par la résolution prise par la Diète le 17 septembre de Tannée dernière *y tous les- droits imaginables de la Confédération sont garantis, et que son intervention est réservée pour le cas échéant.
Du reste, si une pareille éventualité se réalisait, si la Cour de Danemark fisiisait violence aux droits des agnats ou à ceux des provinces intéressées, et si les parties en jeu intentaient à ce propos une action auprès de la Confédération, TÂutriche marcherait de concert avec la Prusse et s'efforcerait de garantir tout droit légitime et particulièrement celui de la Confédération ; Votre Excellence n'en doutera certainement pas, et je n'ai pas besoin de me répandre en protestations à cet égard.
Metternicli au baron de Vrints, à Copenhague (Projet de dépêche). (Annexe du n» 1620.)
1621. Le baron de Lœwenstern, envoyé royal de Dane* mark, s'est acquitté vis-à-vis de moi, lors de son retour de Copenhague à Vienne, de la mission que sa Cour lui avait confiée, mission qui, vu l'importance de la question, nous a inspiré un vif intérêt, et qui a été pour nous un nouvel et précieux témoignage de la confiance que la Cour de Danemark a vouée à notre Cabinet.
L'objet de la mission était consigné dans une dépêche adressée le 17 mai par M. le comte de Reveutlow-Griminil au baron de Lœwenstern, et apportée par celui-ci; on peut la résumer de la manière suivante.
Après l'exposé des motifs qui ont décidé Sa Majesté le Roi à formuler, dans sa lettre publique du 8 juillet de l'aiyxée dernière, sa conviction relativement à l'état de la question de succession éventuelle dans ses Etats, les points suivants se trouvent formulés :
P On admet que le maintien de l'intégrité du Royaume de
• Voir la note relative à la page 270. (Note de C Éditeur,)
Danemark tel qu'il existe aujourd'hui, est une nécessité commandée par le bien du pays aussi bien que par Tintérét du système politique européen qui est en vigueur aujourd'hui.
2^ Les prétentions des agnats, en tant qu'elles sont contraires à l'obtention de ce résultat reconnu comme désirable, doivent être accueillies aussi favorablement que possible, en employant « la voie de la conciliation et des négociations » ; toutefois, ' en y faisant droit, a on doit subordonner d'une manière absolue les questions de droit particulières à la question générale de l'intégrité de la Monarchie danoise, qui se confond avec celle de l'existence de cette Monarchie » .
3* Le moment actuel serait mal choisi pour entamer des négociations de ce genre, attendu que les esprits sont encore trop excités ; il faudra sans doute attendre que le calme soit revenu.
4" Sa Majesté le Roi compte fermement que les grandes Cours amies, et particulièrement celle d'Autriche, ne cesseront de s'intéresser au maintien de l'intégrité du Royaume de Danemark, de veiller à ce qu'elle soit assurée par des moyens pacifiques, qu'à cet effet elles l'assisteront de leurs conseils, de leur concours et de leur influence, et que dès maintenant a elles accepteront pour la suite les vues qui leur sont présentées, et qu'elles y conformeront leur action de la manière qui leur paraîtra le plus convenable » .
Nous ne croyons pouvoir mieux répondre à cette confiance qui nous honore qu'en exposant, avec autant de franchise que de concision, nos vues sur les points soumis à notre appréciation.
Ad l"" Le maintien de l'intégrité du Royaume de Danemark tel qu'il«existe aujourd'hui, est aussi, aux yeux de la Cour d'Autriche, — et elle a exprimé cette conviction dans toute circonstance, — un résultat on ne peut plus désirable à tous les égards, aussi bien sous le rapport de l'intérêt des pays que touche la question que sous celui de la situation politique du monde.
Ad 2* Nous sommes entièrement d'avis que Sa Majesté le Roi doit chercher à réduire au silence, par la voie de la conci-
liation et des négociations, les prétentions fondées en droit (celles des agnats ou d'autres) qui pourraient s^opposer à ce que ce but fûit atteint. Nous formons, pour la réussite de cette libre entente et de ces franches négociations, des vœux d'autant plus sincères que, dans le cas où ces démarches n aboutiraient pas et où une collision se produirait entre des prétention^ tt fondées en droit » et Tintérét politique qui commande le maintien de l'intégrité du Royaume de Danemark, nous ne souscririons pas d'une manière absolue à la subordination des premières au second, subordination admise par le Roi de Danemark pour tous les cas possibles, et que nous pourrioDs focilement être mis en demeure d'opter entre des principes et des yœux, et de choisir une solution qui serait commandée par les premiers, et qui ne répondrait pas aux derniers.
Ad 3^ La détermination du moment favorable pour Touverture de négociations quelconques doit être réservée à la sagesse de Sa Majesté le Roi de Danemark.
Ad A^ J'ai déjà dit que nous formons les vœux les plus sincères pour le maintien de la Monarchie danoise, et qae nous désirons vivement qu'il soit assuré par des moyens pacifiques. Tout concours que Sa Majesté l'Empereur sera à même de prêter au Roi de Danemark, sans qu'EUe ait à franebir les limites indiquées ci-dessus. Sa Majesté Royale ne manquera jamais de le trouver. C'est avec plaisir que j'en consigne l'assurance dans la présente dépêche, dont je vous prie de remettre une copie à M. le comte de Reventlo\v-Criminil*>
* Cette dépêche fut expédiée le 27 juin à Copenhague sans que rien y rat été changé, après que le ministre de Cabinet Caiiitz eut fait conoaUre s<i comte de Trauttmansdorff, ministre d'Autriche à Berlin, sa complète adhésion aux vues qui y étaient développées. {Note de t Editeur,)