septembre
J'ai fait une promenade en mer pendant que Clément, Kolowrat et Kûbeck réglaient toutes les afiaires dont les habitants de Trieste attendaient si impatiemment la solution depuis dix à douze ans *.
A huit heures, nous nous sommes rendus à la Cour et nous
* II s'a^ssait surtout de la suite ^ donner à une pétition h. TEmpereur, remise par la députation de la Bourse, pétition où les vœux et les besoins du commerce de Trieste avaient été exposés. Les négociants de cette ville demandaient qu^on n'introduisit pas l'impôt sur les maisons, qu'on fixât enfin le tracé du chemin de fer entre Trieste et Laybach par le Karst, et qu'on changeât la rade ouverte de Trieste en un port .marchand offrant toute sécurité aux navires.
{Note de CEditeur.)
nous sommes embarques dans des gondoles qui avaient été faites pour la Cour à i^occasion de l'entrée dans Venise. Il y avait un peu de sirocco, et la mer était très-agitée. L'illumination sur mer et sur terre n'en était pas moins d'une beauté indescriptible. Les vaisseaux marchands avaient tous , à l'extrémité des mâts, de petites lumières quii brillaient comme des étoiles. Les grands navires étaient décorés de lampions qui dessinaient leurs contours. Le phare se reflétait dans la mer comme une immense colonne de feu, et toutes les villas qui s*élèvent en amphithéâtre autour de Trieste étaient illuminées avec un bon goût par&it. Des centaines de petites embarcations remplies de monde couvraient la mer, et des globes de feu de toutes les couleurs, suspendus au-dessus d'elles comme par magie, faisaient en efFet un spectacle merveilleux. Au milieu du port était élevé un temple; la Cour y aborda, et des pêcheurs vinrent, au milieu de chants gracieux, y apporter le produit de leur pèche. Après avoir joui de ce spectacle vraiment magique, on monta en voiture sur le môle San Carlo, et l'on parcourut la ville, qui était, elle aussi, brillamment illuminée. Le château, la cathédrale, le théâtre, le Tergesteum et la maison Hirschl , qui se distinguait par la richesse de son illumination, surpassaient tout le reste. En somme, les habitants de Trieste peuvent se vanter d'avoir organisé une fête unique dans son genre, car on n'a jamais rien vu d'aussi beau.
Le 9 au soir, il m'a fallu faire grande toilette pour le bal que la Bourse donnait à la Cour. Clément s'était heureusement décidé à ne pas y aller; quant à moi, j'ai dû faire acte de présence , et , comme la Cour était annoncée pour huit heures et demie, j'ai fait à huit heures, avec la baronne de Piret, mon apparition dans la salle de danse , qui était déjà toute remplie de monde. On m'a présenté quelques personnalités remarquables par leur situation ou par leur beauté, et à dix heures et demie la Cour est venue. La chaleur était épouvantable, et dès que j'eus réussi à m'approcher de l'Impératrice , je retournai auprès de Clément.
Le 10, j'ai présenté mes hommages à la. grande-duchesse de Toscane. Elle a été très-bonne et très-aimable pour moi,
et le g[rand-duc a étë enchanté de son long entretien avec Clément. Le couple Wimpffen a dîné avec nous; ensuite nous sommes allés avec le général voir la cathédrale et une collection de fragments d'anciens monuments, qui est exposée dans le voisinage. Après le diner, Clément avait reçu une grande députation de la ville de Trieste, venue pour le remercier de tout ce que TEmpereur avait résolu et décrété. On est trèssatisfeit et Ton se montre à bon droit reconnaissant envers mon mari. Ce matin, TEmpereur a été à Lipizza pour voir le haras, et le 11, il est allé par terre à Pirano, parce que la mer était trop houleuse.
Dimanche, le 16, a été le dernier jour de notre séjour à Trieste. Nous nous sommes apprêtés au départ avec une certaine mélancolie. J'ai remercié Dieu d'avoir permis que cette période s'écoulât sans trouble , et je me sépare à regret des bonnes gens que nous quittons. J'ai reçu vingt visites, et, après avoir diné avec nos aimables hôtes les Yucelich , nous avons visité, en leur compagnie, un beau vaisseau marchand qui leur appartient. Nous avons été accueillis par des salves d'artillerie; on nous a traités magnifiquement, et, grâce à un temps superbe, notre visite au navire a été vraiment charmante , aussi bien que la course de retour.
Le 17 au matin, nous nous sommes embarqués avec les deux Karolyi, les frères Hûgel, Waldstein, Brucket quelques autres messieurs du Lloyd, à bord du bateau à vapeur t Archiduc Fré^ déric. L'Empereur avait déjà quitté Trieste le 16. Nousavonsfait une magnifique traversée par un temps admirable , et à quatre heures nous sommes arrivés à Venise, oii nous attendaient les embarcations impériales. A peine arrivés, nous avons couru, avec Ferdinand Zichy * et les autres messieurs, sur la Piazzetta. On a tant de plaisir à revoir Venise ! Après le dîner , nous sommes allés, avec Ferdinand, l'Archiduc Frédéric, les Thurn , Jablonowsky et d'autres personnes, sur la place Saint-Marc, ce rendez>vous général, où nous avons été entourés d'une
* Oncle de la princesse Mélanie, alors commandant militaire à Venise.
{Note de ^Éditeur,)
li RECUEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).
foule de curieux. La place, ëclairëe par une quantitë innombrable de becs de gaz, Saiisait un effet merveilleux ; Clément et moi nous avons été émus jusqu^aux larmes en nous voyant dans ce paradis par un aussi beau temps.
Le 19 au matin, nous nous sommes embarqués dans des gondoles, et nous avons visité d'abord les travaux du nouveau pont de chemin de fer, qui conduit de Venise à Mestre. C'est un ouvrage grandiose , et tout le monde s'accorde à dire qu'il sera très-difficile de passer dessus en temps de tempête violente. A l'endroit où la voie est praticable, nous sommes montés dans des wagons tout neufs, et au bout de quelques minutes nous sommes arrivés à Mestre , où un déjeuner nous attendait. En trois quarts d'heure nous atteignîmes Padoué; nous y avons visité tout d'abord la magnifique église de Saint- Antoine , où nous avons admiré les candélabres de marbre et de bronze , et les hauts reliefs qui ornent les murs.
Nous avons dîné avec Radetzky, qui vient d'arriver, et quelques autres messieurs, chez l'Archiduc Frédéric. 11 habite une maison de peu d'apparence, ce qui ne Tempéche pas d'être très-joliment installé et d'être un maître de maison aimable et charmant au possible.
Le 24, nous sommes allés en chemin de fer de Bruck à Vienne. A mon arrivée, j'ai été sous le coup de sentiments fort tristes. L'impression que mon Clément, qui est épuisé de fatigue, faisait sur ceux qui le revoyaient, était fort pénible. Pendant la première semaine qui a suivi notre retour, nous avons été assez seuls. Nous pensons encore très-souvent à cette belle ville de Venise. Le Gouvernement autrichien a fait énormément pour la relever; d'autre part, on restaure presque par trop ses beaux palais , car on les blanchit et , par une foule d'additions sans goût, on gâte le beau coup d'œil que présente cette ville antique. Le bien-être général augmente, et Venise, où régnaient la ruine et la désolation, se remet à prospérer et à fleurir. L'Archiduc est très-aimé, et depuis qu'on a conféré l'Ordre de la Toison d'or au vieux marquis Dandolo, on ne croit plus à une persécution des Italiens, supposition qu'avaient fiait naître les changements effectués dans la marine. La colla"
JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l844). 15
tion de là Toison d'or à Dandolo a produit un efFet yraiment magique.