‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunisChapitre 22 sur 45 · ARRIVÉE A PARIS · texte numérisé non relu

ARRIVÉE A PARIS

Le 10 avril, j'arrivai à Paris : je ne tardai pas à me rendre æuprès du Czar. Il s'était installé dans l'hôtel du prince de Talleyrand. Sa Majesté me fit part des notes échangées avec Napoléon depuis l'entrée des alliés à Paris, et m'instruisit de la présence des maréchaux Ney et Macdonald, auxquels Napoléon avait conféré ses pleins pouvoirs à l'effet de signer avec les puissances le traité par lequel il renonçait à la couronne de France et acceptait la souveraineté de l'île d'Elbe.

Je témoignai au Czar l'étonnement que me causait le dernier point de cette convention. Je lui représentai combien d’inconvénients entrafnerait l'exécution de la clause en vertu de laquelle l'Empereur déchu était appelé à résider si près des États dont il avait été le chef. Il ne me fut pas difficile d'expliquer mes appréhensions par des considérations puisées dans le caractère de Napoléon, et par d'autres qui ressortaient de la force des choses. L'Empereur chercha à me réfuter par des arguments qui faisaient honneur à sa générosité autant qu'ils étaient peu faits pour me rassurer sur l'avenir. 11 me dit entre autres choses qu'on ne pouvait douter de la parole d’un soldat et

d'un Souverain sans lui faire injure. Je déclarai à Sa Majesté que je ne me croyais nullement autorisé à prendre sur moi de trancher une question d’une si haute importance pour le repos futur de la France et de l’Europe, sans avoir pris d’abord les ordres de l'Empereur mon maître.

« Cela n’est plus possible, répliqua vivement le Czar ; comme j'attendais votre arrivée et celle de lord Castlereagh, j'ai déjà reculé de plusieurs jours la signature de la convention; il faut que tout soit terminé ce soir, afin que les maréchaux puissent remettre l'acte à Napoléon cette nuit méme. S'il n'était pas signé aujourd'hui, les hostilités recommenceraient demain, et Dieu sait où elles pourraient nous conduire. Napoléon est à la tête de son armée à Fontainebleau ; iln’ignore pas que le Roi de Prusse et moi nous sommes d'accord sur les” clauses de la convention; je ne puis pas retirer ma parole. D'autre part, je ne puis pas vous forcer d'apposer votre nom au bas de l’acte tout rédigé que Nesselrode vous présentera; mais, en ne signant pas, vous assumerez une lourde responsabilité. »

Je déclarai à Sa Majesté qu'avant de prendre un parti je désirais discuter la question avec le prince de Schwarzenberg et lord Castlereagh.

Après en avoir conféré avec eux, je revins trouver l'Empereur Alexandre. Je lui dis : « La convention projetée entre Votre Majesté, le Roi de Prusse et Napoléon est trop avancée pour que ma résistance puisse en empécher l'exécution. Le prince de Schwarzenberg a pris part aux discussions préliminaires; la conférence où ce traité doit être signé est réunie. Je m'y rendrai, je mettrai mon nom au bas d'un traité qui en moins de deux ans nous ramènera sur le champ de bataille. »

Les événements ont montré que je ne m'étais trompé que d'une année. Le traité fut signé dans la soirée même.

Les clauses de cet acte ont été appréciées très-diversement, et cela devait être. La vérité est que la générosité était trèsdéplacée dans cette circonstance, et que la facilité de l'Empereur Alexandre à se payer d'illusions a été la cause première d'un arrangement que d’ailleurs Napoléon, dans sa détresse, ne pou-

vait pas repousser. Je compterai toujours au nombre des scènes les plus curieuses de ma vie publique la conférence entre les plénipotentiaires qui précéda la signature de la convention. Dès l'ouverture de la séance les articles étaient arrêtés, saufquelques détails de rédaction. Je ne cachaï pas à mes collègues l'impression que me faisait l'installation de Napoléon à l’île d'Elbe. Iin'y en avait pas un qui ne partageât ma manière de voir, et le langage des deux plénipotentiaires de Napoléon ne différait guère du üôtre. Les sentiments qu'ils exprimèrent à ce sujet étaient parfaitement corrects: ils ne se faisaient aucune illusion. À mon retour de la conférence, j'expédiai un courrier à l'Empereur François, qui partit aussitôt de Dijon pour se rendre à Paris, où l'hôtel de la princesse Borghèse avait été disposé pour le recevoir (76).

Des commissaires des alliés accompagnèrent Napoléon à sa nouvelle résidence. Le général autrichien baron de Koller remplit cette mission au nom de l'Empereur. Dans le midi de la France, il eut à faire acte de présence d'esprit et de courage pour sauver le prince confié à sa garde et pour défendre la vie de l'Empereur contre les dangers dont il était menacé au milieu des populations ardentes et passionnées de la Provence.

L'Impératrice Marie-Louise et le Roi de Rome furent placés par les Souverains sous la protection de leur père etgrand-père. Marie-Louise se rendit à Schœnbrunn.

Page 1