‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunisChapitre 23 sur 45 · SITUATION DE LA FRANCE APRÈS LE RETOUR DES BOURBONS · texte numérisé non relu

SITUATION DE LA FRANCE APRÈS LE RETOUR DES BOURBONS

Le 4 mai, le Roi Louis XVIII fit son entrée à Paris. Je m'étais placé avec le prince de Schwarzenberg à une fenétre dans la rue Montmartre pour voir passer le cortége. Ce spectacle fit sur moi une impression pénible. Entre l'air sombre des soldats de la garde impériale qui précédaient et suivaient la voiture du Roi, et l'air aimable que celui-ci s'était efforcé de prendre, il y avait un contraste qui semblait être l’image fidèle de ce qui se passait alors dans l'âme de la population. L’attitude de la foule

dans les rues complétait cette image. Les sentiments les plus opposés se lisaient sur les visages; ils éclataient dans le cri de : « Vive le Roi! » poussé par les royalistes, et ne se révélaient pas moins dans le morne silence des ennemis de la royauté. Je trouvais presque que le Roi s'était trop hâté de répondre par ses saluts à des manifestations aussi opposées.

Les trois Souverains allèrent presque aussitôt faire leur visite au Roi. Un peu plus tard, je me présentai moi-même aux Tuileries. Louis XVIII me recut dans son cabinet. Dans le cours de la conversation, je ne pus m'empêcher de lui faire cette remarque que j'avais passé bien des heures avec Napoléon dans cette même pièce, assis au même bureau, entouré des mêmes meubles et des mêmes objets. « Et cependant, dis-je au Roi, Votre Majesté a l'air d'être tout à fait chez elle.

« — Il faut avouer, répliqua le prince, que Napoléon était un bon locataire ; il m'a tout arrangé à la perfection. »

Je passai deux heures avec Sa Majesté, et je quittai les Tuileries en emportant de ma visite des impressions qui n'étaient nullement faites pour me rassurer sur l'avenir de la France. J'avais parlé au Roi de la Charte qui venait d'étre publiée, des difficultés qui, selon moi, s’opposaient à son succès, de l'opinion publique, etc., etc. J'avais pu me convaincre que le Roi avait des vues bien arrétées sur toutes ces questions, mais qu'elles différaient des miennes sur plus d’un point essentiel.

Le temps a justifié, au delà même de ce que j'aurais désiré, celles qu'alors déjà je regardais comme les plus justes.

La question de savoir si le retour des Bourbons en France répondait aux vœux du pays a été diversement résolue. Pour moi, je n'hésite pas à affirmer que l'immense majorité de la population a vu revenir ces princes avec satisfaction. La cause de ce sentiment est tellement naturelle que cela devait arriver fatalement *.

*En 1825, pendant mon séjour à Paris où m'avait appelé un deuil de famille, je fus reçu par le Roi Charles X. Après le diner, nous parlâmes longuement du passé, et les lieux où nous nous trouvions me rappelèrent de bien vifs souveairs. « Je me souviens, dis-je entre autres choses au Roi, qu'un jour, en 4840, j'étais assis avec Napoléon dans ce même salon, à cette mème

La France avait mis un temps relativement très-court à parcourir les diverses phases de sa révolution sociale. Ges phases peuvent se diviser en trois époques, qui embrassent vingt-cinq années (1789-1814) : la première, de 1789 à 1792, a vu tomber des institutions séculaires et naître un État libre modelé d'après les utopies du dix-huitième siècle ; la seconde, de 1792 à 1804, a été remplie par l'essai du gouvernement républicain ; enfin l'Empire, de 1804 à 1814, a réalisé le projet qu'avait formé le vaste génie de Napoléon et rétabli la France sur des bases monarchiques.

A l'exception d'un petit nombre de fanatiques incorrigibles, la forme républicaine ne comptait plus de partisans dans le pays. Îls avaient disparu, d'abord à la suite de la Terreur, qui s'était élevée sur les ruines du trône, des anciennes institutions, de tout ce qui avait survécu aux règnes de Louis XIII et de Louis XIV, à la décadence morale et aux troubles de la Régence et de la période dé Louis XV; en second lieu, à la suite de l’état de déconsidération et de faiblesse où était tombé le Directoire. La forme de gouvernement introduite par Napo- Jéon convenait parfaitement à la France; mais le pays était fatigué de toutes ces guerres qui semblaient ne devoir jamais finir. On désirait le retour des Bourbons, il est vrai; mais ce sentiment n'avait nullement le caractère que lui prétaient les royalistes, ce parti si singulièrement réduit par les vingtsix dernières années. Ceux qui voulaient la restauration des princes légitimes, c'étaient les amis de l’ordre public et de la paix politique, c'est-à-dire l'immense majorité de la nation, qui en tout temps et dans tout pays a mis en première ligne dans ses calculs les véritables intérêts de la patrie.

Ce n'est donc pas dans l'esprit public que se rencontraient les vraies difficultés pour les Bourbons lorsqu'ils remontèrent ‘ sur le trône; elles étaient dans la ligne de conduite que la

place; nous vinmes à parler des Bourbons, et il me dit : « Savez-vous pour- « quoi Louis XVIII n’est point assis ici en face de vous? Ce n'est que parce « que j'y suis assis, moi. Tout autre n'aurait pas pu s’y soutenir, et si jamais je « devais disparaître par suite d'une catastrophe, nul autre qu'un Bourbon ne « pourrait s'asseoir à cette place! »

royauté avait adoptée. Le retour à ce qu'on appelait « l’ancien régime » était impossible; car du régime d'autrefois il ne restait plus que le souvenir des causes de sa chute. Aussi les Bourbons n'ont-ils jamais songé à le rétablir; je dirai plus : cette dénomination n'a jamais été qu'une sorte de flétrissure imaginée par les ennemis des Bourbons dans le but d'effrayer les masses”.

* Ici se termine le manuscrit ayant pour titre : Sur l'histoire des alliances. Le chapitre IX qui suit est emprunté comme les précédents au texte de La Clef, etc.

(Note de l'Editeur.)

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