L'EMPEREUR FERDINAND A KOENIGSWART
Le voyage de l'Empereur réussit jusqu'à présent à merveille. Il est reçu partout avec un vif enthousiasme , et il se porte bien. Gerway me tient au courant de tout; j'ai deux fois par jour de ses nouvelles.
Dites mille choses à Alcudia , et prévenez-le que Paëz * a écrit à Tatistscheff, de Francfort où il se trouve, pour lui témoigner le désir d'être invité à se rendre à Teplitz. Je lui ai refusé le passe-port , et il n'aura qu'à cuver son carlisme à Francfort.
Adieu , bonne chère Mélanie ; embrassez les enfants.
9 septembre.
1213. . . . L'Empereur ne quitte aujourd'hui Pilsen qu'à une ou deux heures de l'après-midi. Il ne pourra donc arriver à INIarienbad que vers sept ou huit heures. Je dînerai ici et l'attendrai à Marienbad. Puis , je reviendrai ici , où je trouverai probablement,Nesselrode.
Nobile se distingue par tout ce que la Providence peut accorder d'activité à un être humain. Il est tellement dans les arcs de triomphe qu'il ne dort ni ne mange. La cour du château prend une très-bonne apparence. Elle sera fermée par des arbres verts, comme elle le sera dans la suite par un mur. Nobile prétend que ce qu il fait aura l'air d'une clôture en bronze. Je prétends que l'Empereur et toute sa suite ne verront que du sapin , — et du sapin. Il me demande des petites filles ; dans chaque éclaircie, il en placera une en attitude. Je le laisse faire , car cela le rend complètement heureux. Je ne l'ai jamais vu plus high spirited.
Veuillez faire savoir à Madame l'Archiduchesse Sophie que j'ai reçu hier une lettre de Silésie, du duc de Nassau, dans laquelle se trouve le passage suivant :
« Je puis vous assurer en toute sincérité que l'Archiduc François-Charles a obtenu ici un triomphe complet ; je le vois
* Paëz de la Cadena, autrefois envoyé d'Espagne à Saint- Pctersbourg, séjournait alors à Francfort. {Note de V Éditeur.)
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beaucoup, et je ne crois vraiment pas qu'un homme du monde accompli puisse mieux se conduire. »
10 septembre.
1216. L'Empereur est arrivé hier à Marienbadà sept heures du soir. Il faisait nuit par conséquent, et nous l'avons reçu aux flambeaux. Je l'ai conduit dans son appartement, car pour des appartements, il n'y en a pas, et cela d'autant moins que la femme de chambre de l'Impératrice s'est emparée de la chambre à coucher de Leurs Majestés , et que celles-ci sont reléguées dans le cabinet à côté.
L'Impératrice est enchantée de la petite maison; elle m'a dit qu'elle voudrait y passer sa vie. C'est qu'elle est condamnée à n'en habiter que de grandes.
Nesselrode est arrivé ici hier au soir; je l'ai trouvé établi lors de mon retour de Marienbad. M. de Brunnow est arrivé ce matin. Nous avons fait hier au soir la première partie de ■whist. Tout le monde est désolé de votre absence.
12 septembre.
1217. Me voici à la soirée de la grande journée ; tout s'est passé à merveille; le temps a été magnifique; le plus beau soleil possible; en un mot, tout ce que le ciel peut prêter d'agréments aux pauvres humains, il nous l'a octroyé.
Je vais vous faire le récit abrégé des événements. L'Empereur est parti de Marienbad à neuf heures trois quarts; il est arrivé ici à dix heures et demie. Les habitants formaient une haie depuis le passage de la digue derrière la métairie jusqu'au château ; tous les métiers, drapeaux déployés, toutes les autorités, etc., le tout dans un ordre parfait. Descendu de voiture, j'ai conduit Leurs Majestés dans leurs appartements. J'avais assigné à l'Empereur le salon et à l'Impératrice la grande chambre à coucher; à la Grande Maîtresse, le cabinet à côté.
A onze heures, nous avons entendu la messe; une messe chantée, sans violons, car je n'aime pas ceux qui écorchent
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les oreilles. L'ordre le plus parfait a re'gné dans la chapelle. Tous mes forestiers ont tenu la police, et véritablement à merveille. Après la messe, retour dans les appartements. Puis, promenade en voitures, jusqu'à proximité de la croix. Descendues de voiture. Leurs Majestés ont fait leur prière. De là nous sommes allés à pied au pavillon, et puis, remontant en voiture au bout du Maiberg, nous avons traversé le parc et atteint TAntonsberg, en calèche, jusqu'à la place de l'obélisque. Il y avait près de cette place un temple en verdure dans la forme de ceux de P?estum, véritable chef-d'œuvre de l'infatigable Nobile. Sous cet abri ont été signés les actes, qui ont été déposés dans la pierre fondamentale. Cette pierre a été bénite par le curé , et la prière qu'il a dite était tellement belle que tout le monde avait les larmes aux yeux. Toute la cérémonie , en général , a porté un caractère véritablement auguste. Un grand cercle avait été maintenu vide autour de la pierre. Huit ou dix mille personnes s'étaient groupées autour de ce cercle; après la prière, des milliers de voix ont chanté le « Gott erhalte^^ avec accompagnement de musique. Puis, nous sommes remontés en calèche et descendus à l'entrée du Schoenbusch , que nous avons parcouru à pied , en rentrant au château par le jardin, près de la maison du jardinier. Ceci nous a menés jusqu'à une heure et demie. On a dîné dans la grande salle, à une table de trente couverts. L'Empereur est parti pour Franzensbad à quatre heures, et je l'ai accompagné jusqu'à la limite de mes terres.
Ce qui est positif, c'est que l'Empereur et l'Impératrice ont paru satisfaits. Tous deux ont trouvé le lieu charmant. Gurk, le dessinateur de l'Empereur, restera ici encore quelques jours pour dessiner des points de vue, et entre autres la cérémonie de la pose de la pierre, la croix, etc. L'Empereur a dit à la comtesse Taaffe , qui était assise à table à côté de lui , qu'il croyait n'avoir jamais vu un lieu plus chaj^mant que Kœnigswart, et qu'il y reviendrait aussi souvent qu'il irait en Bohème. L'Impératrice a trouvé un point de vue du Schœnbusch tellement joli, que j'ai donné à l'endroit le nom de cette Princesse.
Franzensbad, 13 septembre.
1218. J'ai Toccasion de vous écrire, ma bonne amie, par la nécessité où je me trouve d'envoyer une estafette à Vienne, pour des affaires de l'intérieur.
J'ai quitté Kœnigswart ce matin à onze heures, bien fâché de devoir le faire. Nesselrode et Tatistscheff sont partis une heure avant moi, droit pour Teplitz. Je n'ai pris avec moi ici que Hiigel; mes autres messieurs me suivront le 15 à Plass, où j'arriverai le IG.
J'ai quitté Kœnigswart à regret, car c'est véritablement un lieu agréable, que j'aime d'un sentiment à la fois filial et paternel. Il y a quarante-neuf ans que j'y suis venu pour la première fois. Huit ans plus tard, mon père m'a envoyé mettre de l'ordre dans l'administration à Kœnigswart. Alors j'ai commencé à faire faire les premières plantations au Maiberg et au Schœnbusch ; ce sont, dans les deux endroits, les arbres autres que les sapins et les hêtres : tout ce qui, en fait de grands arbres, n'est pas de ces deux espèces, a été planté par moi. Puis , j'ai fait plusieurs séjours à Kœnigswart avec mes parents. Enfin, dans l'année 1820, j'ai entrepris la bâtisse. On a commencé par la métairie, pour dégager le château. Puis, j'ai appelé Riedl et Nobile, et peu à peu les choses sont devenues ce qu'elles sont aujourd'hui.
Quand j'ai mis la main à l'œuvre, je ne me doutais pas que vous deviendriez la châtelaine de céans. A moins d'être prophète, je n'aurais pas pu y songer ; quand j'ai trouvé Kœnigswart affreux et que la velléité de l'embellir a germé en moi, le monde avait encore à attendre votre venue durant dix-neuf longues années ! ^laintenant que vous aimez également ce que j'aime, et même ce que je n'aime guère, c'est-à-dire ma personne, tout est bien. Ce qui ne l'est pas, c'est qu'il y ait quarante-neuf ans que j'ai été à Kœnigswart ; ce qui fait que dans quarante-neuf ans je n'irai certainement plus nulle part.
Durant notre court séjour, Hiigel a fait un travail de nègre. Tous les tableaux sont pendus aux murs. La galerie avec les
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tableaux de famille est rétablie, et il n'a pas fait grâce au moindre tableau. Dans la revue que nous en avons faite avec Tatistsclieff , j'en ai découvert plusieurs d'une certaine valeur; je les ai envoyés à Vienne. Il y a entre autres un portrait de l'Impératrice Eléonore de Gonzague, épouse de Ferdinand II, qui est une belle toile, et dont Tatistsclieff a sur-le-cbamp deviné le maître. Ces tableaux ont besoin d'être restaurés, surtout ceux de famille.
Carisbad, 14 septembre.
1210. Je suis parti de Franzensbadce matin à neuf lieures. Je me suis fait conduire par des clievaux de la Cour jusqu'à la première poste, où m'ont attendu mes cbevaux de Marienbad qui m'ont conduit jusqu'ici. Ils repartiront demain de leiu' pied léger pour Marienbad , et ils m'ont rendu le notable service de me dispenser de me laisser conduire par des cbevaux de paysan , mauvaise et dangereuse manière de voyager.
A Ellbogen , nous nous sommes arrêtés pour examiner dans tous ses détails une belle fabrique de porcelaine, où j'ai acheté un service à thé qui me servira à Teplitz, et qui, après cela, ira augmenter les trésors de Kœnigswart. L'Empereur m'avait prié de lui faire un choix de jolies choses pour en faire cadeau à l'Impératrice. Comme je l'avais précédé à Ellbogen, j'ai eu le temps de remplir ce vœu , et les deux hauts personnages ont été enchantés de mon bon goût.
Ici, les mêmes cérémonies qui attendent l'Empereur partout.
J'ai passé deux heures cette après-dînée avec Berryer, dont l'entretien m'a vivement intéressé.
Lord Alvanley est assis dans mon salon pendant que je vous écris. Je l'ai trouvé ici, à ma grande surprise. C'est le même bon vivant que vous connaissez. Il désire être rappelé à votre souvenir.
15 septembre.
1220. Hier, après vous avoir quittée, j'ai dû assister à une foule de cortèges solennels : les tireurs , la bourgeoisie , les mineurs, en un mot, toutes les corporations qui marquent les
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petites villes. L'aspect de tous ces braves gens était beau , et Ton nous a gratifiés de musique à satiété.
Ce malin, nous avons visité les différentes sources. J'ai laissé continuer à Leurs Majestés leur excursion, et je suis rentré chez moi pour travailler.
Je viens d'avoir la visite de lord William Bentinck, qui prend ici les eaux pour chasser de son corps les grandes Indes, où il vient de passer sept années en qualité de gouverneur général. Il m'a beaucoup parlé de Charles Hiigel , qu'il regrette de ne point avoir vu après le bien que lui en ont mandé les officiers de la Compagnie qui se sont trouvés en contact avec lui à Bombay. Je connais lord William depuis plus de trente ans, et j'ai été charmé de le revoir.
Il a très-bonne mine , et si Hiigel revient de ses voyages comme le gouverneur général , je l'en féliciterai sincèrement.
Je rentre d'une tournée que j'ai faite à la fameuse « Wiese » , où j'ai acheté pour vous une jolie cassette en bois du Brésil qui sera fort commode pour le transport de vos bijoux et qui ne prend pas la place de votre grande cassette.
Je partirai de Prague avant l'Empereur. Je n'aurai plus rien à y faire quand une fois l'avalanche des princes étrangers se sera écoulée. C'est donc bien certainement à la mi-octobre que je serai de retour à Vienne.
Plass, 19 septembre.
1221. Me voici arrivé au dernier terme de mon séjour sur cette terre. Je partirai d ici demain à six heures du matin. J'entendrai la messe à la grande église de ral)bnye, et comme je passerai près de l'une des grandes métairies , je l'inspecterai , €t mes grosses voitures auront pendant ce temps gagné la grande route, où j'irai les rejoindre en calèche. Je serai à Teplitz à quatre ou cinq heures de l'après-midi.
Je serai bien aise de pouvoir vous montrer un jour cette terre-ci. Elle n'est pas gaie, mais elle est belle. La situation du château est fort agréable depuis les déblayements que j'ai fait faire ; la vue porte sur une immense prairie entourée de
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fort jolies collines qui sont parfaitement boisées. A droite on voit Tusine. Cet établissement est vaste et se présente fort bien de jour et de nuit : le jour, parce que tout est bien bâti, et la nuit, à cause des liautes colonnes de feu et d'étincelles qui s'élèvent vers le ciel. Je ne crois pas que vous ayez jamais vu une fabrique de celte espèce. C'est l'enfer ouvert, et tout y est pittoresque.
Je brûle aujourd'hui près de cinquante coulées de bois par jour, et j'occupe plus de trois cents ouvriers, qui demeurent groupés autour de la fabrique dans de jolies petites cabanes dont chacune a son petit jardin et ses champs tout à portée. La fabrique va très-bien, et la preuve, c'est que les magasins sont vides et qu'elle ne travaille plus que sur commandes, auxquelles elle ne peut suffire.
Le temps est constamment au beau fixe. Le climat de Plass est infiniment plus doux que celui de Kœnigswart; j'aime cependant bien mieux habiter ce dernier endroit. Si je pouvais transporter là-bas le château de Plass, je ferais une bonne affaire, car il est bien autrement beau. Je vous ai déjà dit que Nobile en est amoureux. Plass est une terre où mes successeurs, libres de leurs faits et gestes, viendront passer quinze jours dans le temps des chasses; ils passeront les mois d'été à Kœnigswart et les printemps au Johannisberg. Pour que cela se puisse, il faudra qu'ils ne soient point esclaves comme je le suis.
Je rentre dans la fournaise d'où je m'étais retiré pour trois jours. A l'heure qu'il est, l'Empereur doit être arrivé à Teplitz ; à partir du 25, commencent à y affluer les quarante et tant de princes. Comme ils pèseront plus ou moins sur mes épaules, je ne me livre pas, pour ce 25 et pour les jours suivants, à un sentiment anticipé de comfort. Ce qui me flatte bien autrement, c'est de voir arriver la mi-octobre, où j'espère vous trouver tous et toutes en bien bonne santé et fort satisfaits de me revoir, le petit Paul non excepté. Il me recevra avec une petite mine fort bête et pleine d'étonnement*.
* La suite des lettres se trouve dans le chapitre suivant.
(Note de l'Editeur.)