‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 14 sur 91 · LES TUOIS SOUVERAINS ALLIES A TEPLITZ · texte numérisé non relu

LES TUOIS SOUVERAINS ALLIES A TEPLITZ

vont nous arriver également. Nous possédons déjà plus de quarante princes.

d225. L'aspect de la place de Teplitz, qui est sous mes yeux, me rappelle le mouvement qui y régna pendant l'année 1813. Que de choses se sont passées depuis! Et si le monde a eu beaucoup à souffrir, le fait est dû, en grande partie, à la résistance que l'Empereur Alexandre a opposée à la sagesse des plans que je lui avais soumis alors, et que, dans une même situation, je lui soumetti'ais encore aujourd'hui. Alors, nous tenions le taureau par les cornes; aujourd'hui, il n'y a pas de taureau, mais des spectres, et ceux-ci sont bien plus difficiles h saisir.

24 septembre.

1224. Je commence à me trouver dans tous les tracas d'une grande réunion de personnages importants. Ma vie de campagne, le dolce far m'ente dont j'ai joui pendant les ti'ois semaines de voyage et de villégiature qui viennent de s'écouler, sont remplacés aujourd'hui par de graves besognes. Ancillon est ici depuis hier; il m'a pris deux heures ce matin ; Nesselrode m'en a pris deux autres; j'en ai passé deux en conférence, une en visites. Me voici à vous écrire quelques mots, car mon salon est plein de convives qui dîneront chez moi, et la poste part après le dîner.

L'Archiduc Jean est arrivé ici hier. L'x\rchiduc François arrivera ce soir. Ils sont on ne peut plus charmés de leur séjour en Silésie et à Kalisch.

L'Empereur n'arrivera que le 25, et l'Impératrice le 26. Le reste du monde commencera à affluer à la même époque. Moi et les chevaux de po^te, nous allons avoir une rude besogne et éprouver le même sort.

J'ai visité hier le plan du monument; il sera magnifique. Nobile vient de s'emparer de cinquante soldats pour en achever la construction. J'ajoute que je me porte parfaitement et que tout va bien ici.

1223. Scindor est arrivé hier au soir. Il m'a remis votre Jettre et donné les meilleures nouvelles sur votre état à vous tous. J'en remercie Dieu, car la première condition de mon bonheur est celle de vous savoir bien portants. Le reste s'arrange toujours entre braves gens.

L'Archiduc François-Charles est arrivé ici hier au soir. Il revient on ne peut plus satisfait de la réception qu'il a trouvée partout et de tout ce qu'il a vu. Il nous a donné les détails les plus précis sur les désirs de l'Empereur et de l'Impératrice de Russie au sujet de la réunion, et ces désirs cadrent en plein avec les arrangements que j'ai conseillés.

Le séjour à Tcplitz sera de cinq jours, et celui de Prague probablement de trois. Vous voyez que le temps s'écoulera vite, et je n'aurai rien à ajouter à la durée de notre séparation, mais plutôt à diminuer. Tous les apprêts ici sont faits ou en train de se terminer, et tout ira bien. Les princes pleuvront sur nous incessamment comme une pluie d'orage ; ils s'écouleront de même.

J'ai réglé hier sur les lieux la cérémonie de la pose de la pierre fondamentale*. Je désire en faire un ]>eau spectacle, et tout y prête. Vous en lirez la description, et vous en verrez les dessins. J'y ferai tirer bien des coups de canon, on chantera, on fera du bruit de toute espèce. Il y aura certainement de vingt à trente mille spectateurs; ce sera, en un mot, une belle cérémonie et un spectacle magnifique. Je fais élever quatre mâts, dont trois porteront les drapeaux autrichien, russe et prussien; le quatrième sera orné des flammes des trois alliés réunis. Je m'assigne une place convenable dans la cérémonie. Il n'v a plus que le Roi de Prusse et moi qui som-

* Il .s'a;;it de la pose solennelle de la première pierre du monument qu'on devait érijjer à Priessen, en commémoration de l'hc^oïque résistance que les régiments de la garde russe opposèrent, la veille de la bataille de Kiilm, au corps de Vandamme, qui leur était bien supérieur en nombre.

ÇNote (le r Editeur.)

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mes les survivants d'une époque bien glorieuse et qui dans tous les temps marquera dans Thistoire comme une révolution politique et sociale.

Nobile est plaisant à voir; le mouvement qu'il se donne est incommensurable. C'est lui qui soulève les masses immenses de granit qui forment la base du monument; il est sur et sous les pierres, et s'il n'y prend garde, il encourra le sort d'une souris sous une trappe. Il commande aujourd'hui un bataillon de soldats qui nivellent le terrain, et.il est convaincu en son âme et conscience que c'est lui qui a gagné la bataille de Kulm.

Je vais passer mes soirées chez la princesse Clary, où les aimables du lieu se réunissent. Elle loge au Moritzhof, assez chétive petite maison; le château est dans un excellent état.

Ancillon est à vos pieds, et je le crois sûr d'occuper une place dans votre cœur. Je me garde bien de le désenchanter. Ce qui est certain, c'est que le regret de ne pas vous avoir ici est général et sincère.

24 septemljre.

1226. Chaque heure nous amène maintenant un nouveau prince. Je ne sors pas des réceptions et des visites, et quand j'en sors, c'est pour tomber dans des entretiens diplomatiques ou bien dans des conférences, afin de régler ce qu'il convient de faire pour ne point tomber dans des absurdités.

J'ai fait placer Sândor comme chambellan près de la Grande-Duchesse de Weimar.

Le prince de Wittgenstein est arrivé ici hier. Il n'a pas aussi mauvaise mine qu'on me l'avait annoncé. Ce qui le change, c'est une perruque à l'enfant en cheveux gris de lin, véritable tour de force qui, j'en suis convaincu, ne réussirait pas à Apollon lui-même.

L'Empereur Nicolas arrivera demain dans la soirée. Il n'y aura point de réception. L'Empereur et l'Impératrice iront à la rencontre de l'Impératrice de Russie, qui arrivera le 26 au soir.

1227. J'ai fait ma visite ce matin au Grand-Duc de Weimar, et si j'étais d'une humeur jalouse, je le serais du Grand-Duc. Jamais, non, jamais on n'a fait à un mari une déclaration à l'égard de sa femme comme le Grand-Duc m'en a adressé une pour vous.

Tout cela est bon-; ce qui ne l'est pas, c'est que je ne trouve plus le temps de vous écrire. Ma chambre ne désemplit pas depuis sept heures et demie du matin jusqu'à minuit. Je commence ma journée par une gaie conférence à huit heures du matin avec Kolowrat, le grand écuyer, Fiirstenberg, Ségur, etc., pour régler les plaisirs de la journée, les invitations pour la table impériale et autres agréal)les choses. Je me lève à sept heures précises. Car la journée deviendrait sans cela trop courte.

Le monument est près d'être terminé, et il est véritablement beau. Il m'est venu une bonne idée, que la disposition des lieux m'a inspirée. Vous vous souvenez des monuments prussien et autrichien au delà de Kulm. On ne les découvre pas du point où Ion érige celui qui est destiné à la garde russe. On fera beaucoup de bruit près de celui-ci; une batterie de canons saluera les Monarques et la pose de la pierre fondamentale. Or je ferai placer près de chacun des deux anciens monuments des batteries qui répondront aux saints du nouveau, véritable conversalion entre les morts. La chose fera un grand et touchant effet; l'idée est tout à fait poétique, et un Kœrner en eût chanté avec passion la cause et l'effet.

Adieu, chère amie. Je sors de table, et Nesselrode, Ancillon et Tatistscheff sont dans mon salon pour entrer en conférence. Je suis vingt fois par jour tenté de m'écrier comme Dandini : i<. Ma mi stracciate ! n — Adieu. Je ne serais pas surpris si l'Empereur Nicolas arrivait ici ce soir. Nous ne savons encore rien de lui, et comme l'Impératrice arrivera demain, je crois qu'il veut tomber dans la maison comme une bombe.

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26 septembre, cinq heures du soîr.

1228. L'Empereur de Russie est arrivé deux heures plus tôt qu'on ne l'attendait. L'Empereur venait de monter en voiture pour aller au-devant de lui; ils se sont rencontrés au sortir de la ville. J'ai passé deux heures à causer avec lui, et j'en ai été complètement satisfait. Il m'a témoigné des regrets fort touchants sur votre absence. Il est heureux de tout ce que je lui ai dit, il est content de tout ce qu'on lui a préparé; en général, les choses se passeront à merveille.

L Impératrice arrivera encore ce soir. L'Empereur ne veut absolument pas que nos Majestés aillent à sa rencontre ; on l'attendra donc de pied ferme au château.

Le Roi de Prusse arrive également ce soir. Il fait retirer jusqu'aux guérites des sentinelles devant sa maison.

Le séjour ici sera de sept jours, celui de Prague de deux. Ij'Empereur ira faire une course à Carlsbad pour y voir sa sœur, la princesse d'Orange. Madame de Ficquelmont a été nommée pour faire près de l'Impératrice le service qui vous était destiné.

Je mène une vie de chien ou plutôt d'oiseau, car je ne fais que voler d'une chambre à l'autre. Si je n'y étais pas, on aurait bien de la peine à se retourner! Quant à se retrouver, je crois que cela ne réussirait pas. Tout est réglé aujourd'hui, et tout ira à souhait.

Ce soir, il n'y a rien à la Cour, hormis le souper de famille. La troupe de Prague est ici, et elle est véritablement excellente. On a donné hier « il Barbiere ». Il y a deux fort bonnes chanteuses, un bon ténor et un certain Bœck, basse-taille qui feit grand plaisir, même quand on connaît Lablache.

27 septembre.

1229. Chère amie, j'attrape également aujourd'hui un instant entre chien et loup, pour vous écrire quelques mots.

Le chien, ce sont les affaires, et le loup les sécatures; je ne sors pas d'entre ces aimables puissances.

Ce qui est charmant et de fort bon goût, c'est la tournure que les attitudes ont prise ici. L Impératrice de Russie est arrivée hier au soir vers huit heures. L'Empei'eur Nicolas est allé à sa rencontre, et notre Cour les a reçus au débotté. L'Impératrice de Russie a fait une fort simple toilette, et Ton a soupe en famille, c'est-à-dire à une table de trente-quatre couverts.

L'Impératrice, dès qu'elle m'a aperçu, est venue à moi et m'a dit : « Je suppose que vous êtes le prince de Metternich; vous me trouverez bien changée ! » Je lui ai dit : « Changée, non, mais extrêmement grandie! » Elle avait sept ans quand je l'ai vue la dernière fois. Elle n'a que des restes, non de beauté, la taille exceptée, mais d'agrément et de prestance. Je la.trouve bien plus avancée en âge que je ne l'avais cru ; elle conserve cependant ce que gardent les figures agréables, certains moments, certaines poses, où l'observateur reconnaît le type effacé. Elle a, dans tous les cas, l'air d'avoir dix années de trop, comparée à son mari. Le ménage russe pèche ainsi par les inconvénients opposés à ceux de notre ménage. Vivent les justes milieux! on y revient toujours, et même à Teplilz.

Aujourd'hui commence le train de vie qui continuera durant sept jours. Le matin, promenade, manœuvre ou chasse; on dine ensemble à deux heures ; promenade après le dîner; puis, spectacle à six heures et demie, et après cela réunion, présidée par le prince de Clary.

Je vous quitte maintenant pour aller présenter mes messieurs à l'Impératrice de Russie.

Je vous retrouverai plus tard, moi qui nevoudraisjamaisvous quitter. Je ne connais rien d'ennuyeux comme votre absence, d'abord par le fait lui-même, et puis à cause des inextricables explications dans lesquelles je suis obligé d'entrer sur la raison qui vous empêche d'être ici.

A cinq lieures.

Je sors du dîner de la Cour, qui s'est très-bien passé. Comme je me mêle ici de tout, j'en fais autant des dîners. Je

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m'assois toujours en face de l'Empereur, à une tal)le remarquablement étroite. Je me suis adjoint comme aide de camp le prince Paul Esterhazy, et nous avons fait rire prodi^ieusemeut rimpératrice de Russie, qui est extrêmement simple et facile dans ses manières. Nous sommes ensemble comme si trente années ne s'étaient pas écoulées depuis notre première rencontre. Parmi les bonnes histoires du temps qu'elle m'a racontées, je dois citer celle d'une douzaine d'Anglais qui, avec une autre douzaine, ont assisté aux camps de Kalisch et de Lie^jnitz, qui tous les jours ont dîné et soupe avec les maîtres du logis, et qui jamais n'ont pensé à se faire présenter à eux. On les a laissés aller leur chemin, de sorte que ces braves gens iront faire le tour de l'Europe, prenant toutes les Cours pour de bons hôtels garnis.

Je crois que je suis prêt à devenir amoureux, ma bonne chère. Ma flamme, c'est la jeune Grande-Duchesse Olga. C'est une charmante petite créature. Elle a treize ans, et n'a pas l'air d'en avoir davantage; elle ressemble à son père comme la charmante miniature d'une belle chose. C'est l'Empereur Nicolas vu par une lorgnette retournée ; ce sont tous ses traits, changés en traits plus délicats. Elle est avec cela parfaitement bien élevée, simple, naturelle et polie. Tout père serait heureux d'avoir une fille comme elle, et je l'ai dit à l'Empereur et à l'Impératrice.

Le Roi de Prusse, entre autres, m'a également exprimé ses vifs regrets de ne pas vous voir ici : « C'est grand dommage ;

— m'aurait été fort agréable ; — bonne raison... — dommage;

— une autre fois; — bien des compliments; — la reverrai bientôt avec plaisir. »

28 septembre.

1250. J'ai reçu aujourd'hui votre lettre du 25 septembre, et comme vous ne m'y dites pas un mot de votre santé, je la ci'ois en règle : c'est ce qu'il me faut avant tout, et bien avant ma propre santé. Celle-ci, au reste, est excellente, et je fais de nouveau l'expérience que ma nature tient à celle des vieux

("hevaux de bataille, qui n'ont besoin pour fournir leur carrière que du son de la fanfare.

Je ne puis vous dépeindre le singulier effet que me font vos lettres; vous êtes l'autre partie de moi-même; vos re'cits, qui me replacent au milieu du train journalier de notre vie, et ce qui se passe autour de moi, c'est comme si j'avais la moitié de mon être au bal et l'autre dans un des grands fauteuils de votre salon. Et encore, quel bal ! Cinquantequatre princes et princesses, autant de grands maîtres et de grandes maîtresses, le double de chambellans, aides de camp et demoiselles d'honneur, tout cela tourbillonnant, et moi, pauvre chancelier, forcé de faire mouvoir toute cette masse, de la débrouiller et de la faire marcher dans les voies qui conviennent! Quand je dis que c'est moi qui fais mouvoir la machine, c'est de toute vérité, et même l'une des plus généralement reconnues et appréciées ici.

J'aurai quelques bonnes anecdotes à vous conter à ce sujet. Je me suis adjoint comme aides de camp Paul Esterhazy et Sândor. Ce dernier est tellement dans la Cour de Weimar que s'il ne vous revient pas une espèce de Gœthe, la faute en sera toute à lui. Il jure et tempête, mais remplit à merveille le rôle que je lui ai infligé !

Hier a eu lieu la première réunion. Elle a fort bien réussi, et à la satisfaction générale. J'entends déjà bourdonner autour de moi le vœu que Teplitz se prolonge beaucoup, mais il n'en sera rien.

Je suis forcé de me lever journellement à six heures. En revanche, je me couche à onze heures. Je laisse danser les hauts personnages tant qu'ils veulent, et entre autres Brockhausen, qui danse des contredanses à Teplitz tout comme il en dansait à Vienne.

Ce matin, il y a eu parade religieuse à Dux. Je suis resté chez moi à travailler. Demain aura lieu la pose de la pierre pour le monument, La cérémonie sera belle et imposante. Nobile vit, mange et dort sur le piédestal du monument. Il jouera demain le grand rôle.

Je ne puis assez me louer de l'Empereur Nicolas et le louer

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pour toute chose. J'ai eu, ces jours-ci, de longes entretiens avec lui; chaque jour me prouve que je l'avais bien deviné. L'Impératrice est tout à fait naturelle et fort aimable. Les choses sont, en un mot, établies comme si tous ceux qui se trouvent ici ne formaient qu'une seule et même famille; il n'y a pas plus de gène que dans un salon de bonne compagnie; on mène, en un mot, une véritable vie de château. On est toujours en frac et en bottes. Le Roi de Prusse occupe son ancienne place au parterre du théâtre. Il est debout à celle qui dans la salle de la réunion porte l'empreinte de ses pieds, tant il Ta foulée dans le cours des dernières vingt-cinq années; c'est enfin Teplitz anobli, et pas autre chose. L'Empereur Ferdinand et l'Impératrice s'amusent et trouvent cela comfortable et nouveau. Cette dernière m'a encore dit aujourd'hui : « J'avais si peur de tout, que je suis tout étonnée de n'avoir plus peur de rien. »

29 septembre.

1231. C'est vraiment le cœur plein d émotion que je vous écris aujourd'hui. Je ne crois pas que jamais il v ait eu une plus touchante et plus auguste cérémonie que celle de ce jour.

Vous verrez incessamment dans les feuilles publiques la description de la fête, car c'en était une véritable. Ce qu'elles ne diront pas, ou ce qu'elles diront mal, c'est le sentiment que plusieurs milliers d'assistants ont éprouvé !

Le temps le plus magnifique a embelli la solennité. Je me suis rendu à neuf heures sur l'emplacement du monument, pour y régler toutes les dispositions. A dix heures sont arrivés les Monarques ; les autres hauts personnages y étaient déjà réunis sous une espèce de tente-galerie. J'ai rempli les fonctions à la fois de directeur et de chancelier. J'ai fait signer les actes ; je les ai de'posés dans la boîte, et alors les trois Monar- (jues se sont avancés vers la plate-forme qui servira de soubassement au monument. Le prélat d'Osseg a officié, et après la première bénédiction, la troupe a fait un feu de file et l'arlillerie a salué. Les tambours autrichiens et prussiens ont répondu aux salutations. Les coups de canon dans le lointain

et les colonnes de fumée qui s'élevaient au-dessus de la hauteur qui coupe la vue en marquant la place des batteries, ont produit l'effet auquel je m'étais attendu. Tout le monde a pleuré, et les quatre grenadiers russes qui étaient posés aux coins du monument, et qui tous avaient assisté à l'affaii^e du 29 septembre, n'ont fait que s'essuyer les yeux. La cérémonie a, en un mot, parlé à un même degré aux esprits et aux cœurs. Entre autres circonstances fortuites dont la réussite a impressionné le public, les pavillons qui étaient attachés à des mâts hauts de cinquante pieds, pendaient, faute de vent; au moment où la cérémonie a commencé, ils se sont mis à flotter.

Je vous renvoie à ce que vous apprendra la gazette, car si je voulais entrer dans les détails, j'aurais vingt pages à remplir. Ce dont je puis vous assurer, c'est que si vous aviez été présente, vous auinez versé bien des larmes. Tout, le passé, le présent et même l'avenir, s'est présenté aux esprits, et de tous les sentiments, ceux qui embrassent à la fois les trois époques sont certes les plus profondément saisis. Le Roi de Prusse était particulièrement touché. De tous les assistants, deux étaient seuls, il y a vingt-deux ans, ce qu'ils sont encore aujourd'hui, — le Roi et moi. Aussi en a-t-il fait la remarque les larmes aux veux.

La cérémonie finie, tout le monde s'est rendu sur le champ de bataille de Kulm, où, sur une hauteur d'où l'on voit tout l'emplacement, étaient dressées des tentes. Un officier de l'état-major a expliqué les positions ; puis on a été voir les monuments autrichien et prussien, et le tout a fini par un incident assez curieux. Vous vous rappelez la maison de l'invalide qui garde le monument de Golloredo. J'ai proposé à l'Empereur de Russie d'y entrer; tout le monde nous a suivis. Il y avait sur la table, dans la seule petite chambre qui forme la demeure du maître du logis, un gros pain noir et du beurre. L'Impératrice de Russie, après avoir longtemps regardé le pain, a voulu s'arranger une tartine. Je me suis offert pour lui en faire une, et ensuite moi, qui fais des tartines assez élégantes, j'ai été obligé d'en faire pour le moins cinquante.

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