‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 17 sur 91 · FETES DE PRAGUE · texte numérisé non relu

FETES DE PRAGUE

liSTRAITS DK LETTRES PARTICULIÈRES ADRESSEES PAR METTERHICH A S\ FEMME , DU 4 AU 11 OCTOBRE 1835.

1234, Arrivée à Pi-agiie. — Metternich logé à l'abbave de Straliof. — Il la quitte pour le Hrad.schin. — Réunion sans souper. — 1235. Arrivée des deux Empereurs. — Présence d'un grand nombre de Cours. — Ennuis |)rovenant du service et du logement. — Succès de Metternich. — Programme des fêtes. — 123G. Lettre de Metternich destinée à être ])ortée par un courrier tout à lait extraordinaire. — 1237. L'Empereur ÎNicolas se rend incognito à Vienne. — 1238. Visite à la famille royale de France à Buschtiehrad. — 1239. Détails sur l'excursion à Vienne, projetée par l'Empereur r^icolas. - — ■ 1240. Biographie de Metternich, par Gapeligue. — 1241. Retour de l'Empereur INicolas à Prague. — Départ de Metternicli pour Vienne.

Metternich à sa femme. I^rague, 4 octobre 1835

1254. L'Empereur est à l'heure qu'il est en route pour se rendre de Teplitz ici. Il arrivera vers quatre heures, après avoir dîné à Weltruss. L'Empereur Nicolas dînera aujourd'hui cliez le Roi de Prusse à Teplitz et couchera à Theresienstadt. Il })assera la matinée de demain et dînera probablement ici. J'ai quitté Teplitz hier au soir et suis arrivé ici ce matin. Le (juartier-maître avait trouvé plus digne de me loger à l'abbaye de Strahof, éloignée de Prague comme Hietzing l'est de Vienne, que dans un petit appartement du château, c'est-à-

* La suite et la fin des lettres se trouvent dans le chapitre suivant.

(Noie (le t Éditeur.) ¥1. 6

dire, de mettre à ma disposition vingt chambres, au lieu de trois. Je suis descendu dans ma magnitlcence à quatre heures du matin. J'ai trouvé Tabbé et la communauté m'attendant en p^ala, et je crois qu'ils m'auraient porté au lit, si je n'avais pris les devants en me couchant moi-même. Je n'aime pas à jurer, mais j'ai immensément pesté contre linventeur de cet arrangement.

La première chose que j ai faite en me réveillant à neul lieures, a été de quitter les honneurs et d'aller occuper mes trois modestes pièces au Hradschin. J'ai tellement surpris le quartier-maître par un aussi violent accès de modestie, que j'ai peur qu'il n'en devienne malade.

Comme le monde irait bien, s'il y avait moins d'imbéciles sur la surface de la terre !

Aujourd hui tout se passera en doux repos. Demain commenceront les plaisirs. Mon dernier acte à Teplitz a été l'apaisement d'une insurrection parmi les princes et les princesses. Il avait été décidé que, vu le départ des cuisiniers, on souperait en famille et qu'il n'y aurait point de réunion ; tout le monde a voulu la réunion, à commencer par notre Impératrice. J'ai tranché la question et proposé la réunion, mais sans souper, et aucun jugement antérieur, sans excepter ceux de Salomon et de Midas, n'a fait un effet plus surprenant et n'a eu plus de succès! L'auguste assemblée, tous gens enragés de danse et de plaisirs, m'a acclamé. Sur ce, je me siiis esquivé pour venir à Prague !

5 octobre.

1255 L'Empereur et l'Impératrice sont airivés ici hier

à cinq heures du soir. Ils ont été accueillis avec un enthousiasme vraiment touchant de la part des populations. Le soir, il n'y a rien eu à faire. J'ai donc pu travailler, et j'ai fini ma journée chez les Chotek, où la société s'était réunie.

L'Empereur et 1 Impératrice de Russie sont arrivés ici aujourd'hui à trois heures de Thcresienstadt, où ils avaient passé la nuit. Ce soir, on ira voir la ville illuminée. Il y aura ici, outre la Cour de Russie, celle de Weimar, le prince et In

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princesse royale de Prusse, les princes et les princesses Guillaume et Charles de Prusse, et le prince Albert, les ducs de Nassau et de Gobourjj avec armes et bagages; le duc et la duchesse de Lucques ; le prince et la princesse Frédéric de.> Pays-Bas. Vous voyez que tout cela fait un bon nombre de grands et petits personnages et beaucoup de tracas avec Tinconcevable désordre qui règne à la Cour.

Le bonheur m'a conduit ici vingt-quatre heures avant les étrangers; j'ignore ce qu'on en aurait fait, mais dans tous les cas il y aurait eu des confusions inextricables. J'aurai de bonnes histoires à vous conter. Vous connaissez mon métier àe frotteur et d'homme de peine. Je puis jurer devant Dieu que depuis vingt-quatre heures je n'ai guère dépassé les limites de ces nobles métiers. J'ai, entre autres, brisé de mes propres mains un pot que 1 on avait placé dans une table de nuit destinée à la Cour de Russie, et qui renfermait encore des restes de la Cour de Charles X. Enfin, et vraiment à l'aide de l'Impératrice elle-même, je suis parvenu à mettre les choses en état. Notre Cour est montée au second, et celle de Russie est descendue au premier, qui au moins est tolérable.

Vous me reprochez de ne pas vous avoir parlé de mon sentiment sur les affaires. Qu'il vous suffise de savoir que selon moi , qui ai été témoin de toutes les réunions de Souverains qui ont eu lieu depuis vingt-six ans, au grand déplaisir de certains hommes, celle de Teplilz a été une des meilleures. Je ne saurais mieux la caractériser que par le mot suivant, que m'a adressé naguère l'Empereur Nicolas : «Conservez-vous, m'a-t-ildit,car vous êtes notre clef de voûte ! » Aussi longtemps que les voûtes ne se plaignent pas de la clef, les choses sont bien placées, et l'édifice ne croule pas.

Voici le plan pour Prague. Demain mardi, inspection de troupes, le matin, Mei'credi, grandes manœuvres et redoute publique. Jeudi, départ de la Cour de Russie. L'Empereur Ferdinand restera encore ici jusqu'au mardi de la semaine prochaine. Je tacherai de pouvoir partir dimanche. Je prendrai dans tous les cas la nouvelle roule par Neuhaus, et j'arriverai ou bien lundi soir ou mardi dans le milieu de la journée, selon

84 IlECUEIL DE DOCUMFN'IS (1835-1848).

l'heure de mon départ d'ici. J enverrai tous les jours l'un des individus de ma suite comme courrier à Vienne. Je n'en ai plus besoin, et de cette façon leur voyage ne sera pas tout à fait perdu pour le service.

Celte lettre vous sera apportée par Hiibner, que j'ai gardé à Teplitz pour la rédaction. Vous savez combien j'apprécie son talent.

J'ai eu ce matin la visite du duc de B laças ; il m'a dit de fort bonnes choses sur vous, et il m'a fait grand plaisir.

8 octobre.

1256. Il se passe dans ce monde une foule de choses que lesprit ne devine pas, mais dont le secret repose dans le cœur.

Vous recevrez celte lettre par un courrier comme il n'y en a jamais eu et comme il n'y en aura plus *.

8 octobre.

1257. Peu d'heures avant l'arrivée du présent courrier, vous serez tombée des nues.

Ce matin, c'est-à-dire il y a une heure, l'Empereur Nicolas est allé demander à notre Empereur ses ordres pour Vienne. Il m'a fait chercher et m'a confié également qu'il allait partir pour cette deslination. Je lui ai remis deux lignes pour vous, que j'ai écrites à son bureau avec une plume affreuse, et cacheté( s avec les armes du prince (Juillaume de Prusse, seul porteur d'un cachet.

L'Empereur va voir l'Impératrice mère. Il vous verra, je le suppose, et après un séjour de quelques heures, il reviendra ici lundi. Il ne s y arrêtera pas plus d'un jour ; je ne pourrai donc partir d'ici que mardi.

L'attention de l'Empereur Nicolas est charmante , mais elle agit comme un coup de pistolet, à limproviste. J'espère que

* Go billet m'a été remis à Vienne par i'Em])ereiu- Nicolas, le 9 octobre, à cinq lieures du soir. (lYo.'e écrite de la niaiii Je lu princesse Mélauie.)

FÉTFS DE PRAGUE (1835). 85

VOUS VOUS conduirez toutes l)ien , et que vous ne tomberez pas malades de surprise. Tout le monde tombera des nues, et il y a de quoi.

Je ne vous en dis pas davantage, car je ne veux pas arrêter le porteur, que je cliarge de parler à rArcbiduc Louis et à Sedlnitzky.

9 octobre.

1258. J'ai profité de la matinée de ce jour pour faire une course à Buschtielirad. Je suis parti d'ici entre buit et neuf lieures, et j'ai ainsi précédé l'Empereur et l'Impératrice d'une heure. J'ai trouvé la famille royale occupée à déjeuner dans l'attente de l'auguste visile. Je me suis établi à table entre lu Dauphine et le duc de Bordeaux, que j'ai trouvé grandi. On s'est bientôt levé de table, et j'ai causé avec le Roi jusqu'au moment de l'arrivée du prince Frédéric des Pays-Bas et de sa' femme , qui ont profité de leur passage près de Buschtielirad pour aller voir le Roi Charles X. J'ai trouvé celui-ci en fort ]>onne santé, et plutôt rajeuni que vieilli. 11 a soixante-dixneuf ans, et être frais à cet âge, c'est avoir un très-bon esprit. Après une heure de séjour de 1 Empereur, nous sommes repartis pour Prague, où nous sommes arrivés pour le dîner. Notre table était singulièrement restreinte en comparaison des dernières quatre semaines, où elle comptait entre soixante et soixante-dix couverts. Il n'y a plus ici que les Weimar et le duc et la duchesse de Cobourg, (|ui partent ce soir ou demain matin.

A l'heure qu'il est (une heure de l'après-midi) , l'Empereur Nicolas pourra être arrivé à Vienne. Votre surprise aura donc éclaté. Je vous ai dit dans la lettre qui est partie jjar courrier ce matin, que je m'attends à des scènes sans précédents. Elles ne manqueront pas. J'ai, en attendant, envoyé par ce courrier un canevas d'article pour V Observateur. Il importera de parler, et dès lors il vaut toujours mieux dire bien que mal.

0 oclolire.

1250. Je VOUS ai écrit hier deux fois : la première lellre par le courrier extraordinaire, et fort extraordinaire, qui vous aura envové ou remis ma lettre; l'autre par Podstatzky, que j'ai fait partir au moment où il m'a été possible de l'expédier, avec l'ordre de crever les chevaux pour devancer, si faire se pouvait, sur la route de Tahor, l'Empereur Nicolas, pour prévenir de son arrivée l'Archiduc Louis et par conséquent 1 Impératrice mère, à laquelle Sa Majesté est allée faire une visite. Les distances n'effrayent pas un Empereur de Russie.

Voici la scène telle qu'elle s'est passée ici.

L'Empereur a assisté ce matin à une (grande production de 1 artillerie. Ensuite, il est revenu au Ilradschin; il avait annoncé qu'il partirait avec l'Impératrice pour la Silésie. Tout le monde était rassemblé pour prendre congé de la famille impériale. Je n'y étais pas encore. L'Empereur Nicolas a demandé à l'Empereur et à l'Impératrice d'Autriche leurs ordres pour Vienne. On n'v a rien compris! «Oui. je vais à Vienne, faire ma cour à l'Impératrice mère, et je ne prendrai conpé de Vos Majestés qu'après mon retour, lundi prochain ! » Vous jugez de l'élonnement général! Sur ces entrefaites , je suis entré dans le salon, et aussitôt que 1 Empereur Nicolas m'a aperçu, il m'a entraîné dans son cabinet (je ne savais rien de ce qui venait de se passer) et il m'a dit : «Asseyez-vous à cette table et écrivez à votre femme ! » Je Tai regardé avec de grands yeux ( comme notre petite Mélanie dans certaines occasions) et lui ai demandé ce que je devais vous écrire. «Ecrivez ce que vous voudrez , je serai le porteur de la lettre. » Alors j'ai eu le sentiment d'avoir ouvert une bouche bien plus grande encore que les yeux! « Oui, oui», me dit-il, « ce n'est pas une plaisanterie, je vais justement à Vienne; j'y serai dans vingt-huit heures, et lundi, je serai de retour ici » . Alors je vous ai écrit les quatre lignes que vous aurez eu de la peine à lire, car de toutes les plumes infernales, la plus maudite s'est trouvée sous ma main. J'ai voulu lui remettre la lettre ouverte,

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il a voulu qu'elle fût cachetée; et comme ni l'Empereur de Russie ni la chancellerie d'Autriche n'avaient de cachet, j ai cacheté avec les armes du prince Guillaume de Prusse. Sur cela, l'Empereur Nicolas s'est mis en route pouriglau, Znaïm et Vienne, dans une calèche, avec le général Benkendorff, sous le nom duquel il voyage.

Comme celui-ci n'a point de passe-port, je suppose cju'on lui fera des difficultés aux portes de Vienne. Maintenant, que se passera-t-il là-bas? Dieu le sait! L'Empereur descend chez Tatistscheff , dont la maison n'est pas préparée, et tout ce que celui-ci a pu faire, ça été de donner à son maître une lettre de recommandation pour son maitre d'hôtel.

Je suis rentré chez moi pour faire partir Podstatzky, qui devait se mettre en route ce soir. Pendant qu'on le cherchait , je vous ai écrit.

Je suis fâché de ne pas voir les singuliers visages , les surprises et les étonnements de tout Vienne. 11 pourra se présenter de plaisantes combinaisons. L'Rmpereur Nicolas peut être arrivé au milieu du déménagement de Schœnbrunn ; il pourra vous trouver en rol)e de chambre, et votre mine, si l'on vient vou< annoncer le général Benkendoiff, ou Dieu sait quel nom il prendra, et que vous reconnaîtrez l'Empereur, sera parfaite à ohserver. Paul Esterhazy, parti d'ici ce matin par la route deTabor, et qui, je crois, couchera en route, trouvera Vienne sens dessus dessous. On lui dira : L'Empereur Nicolas est ici, — ou : Il vient de repartir de Vienne ; — il traitera de fou celui (]ui tiendra un aussi sot propos. Tirez-vous-en comme vous [)0urrez; plus il y aura de confusion, plus 1 Empereur sera content.

Le résultat de la plaisanterie, qui, au reste, est de fort bon goût, c'est qu il me faudra rester ici deux jours de plus. Je comptais partir dimanche, je ne partirai plus que mardi, et serai par conséquent à Vienne soit mercredi au soir, soit jeudi dans la matinée.

Demain, il n'y aura plus ici que la Cour de Weimar, que lEmpereur Nicolas a priée de rester jusqu'à son retour.

Maintenant que je vous ai conté tout cela, je vous dirai que

je VOUS aime de tout mon cœur, et que j'ai bien besoin de me retrouver près de vous.

Je ne crois pas avoir jamais passé quatre semaines plus en mouvement.

1 1 ocloljie.

1240. Une lettre que Clam vient de recevoir de sa femme lui a appris que Tl^^mpereur Nicolas est arrivé le 9, à deux beures de l'après-midi. Je n'ai rien reçu de la cliancellerie , ni lettres ni gazettes. La cbancellerie aurait-elle aussi perdu la tête?

Cette lettre devait être portée à Aienne par Tbalberg, qui ne partira que ce soir, ce qui fait que je la confie à un courrier. Demain, je ferai partir celui qui commandera mes cbevaux, et c'est par lui que vous saurez l'beure de mon arrivée.

Prague est rentrée dans la vie ordinaire. J'ai passé la soirée d bier cbez les Dietricbstein, qui viennent de faire meubler leur maison d'une manière fort agréable. Tbalberg y a joué comme un ange. Il s'est fait entendre deux fois devant la Cour, une fois à Teplitz et une fois ici. Il a remporté un énorme succès, et une bague avec le chiffre que notre Empereur lui a donnée.

Je vous envoie ma hiograpliir pai- Capefigue. C'est bien la biop^rapbie de quelqu'un, mais non la mienne. Cette publication prouve de nouveau ce qui n'a plus besoin d'être prouvé, qu'il est impossible d'écrire Ibistoire contemporaine. Le portrait n'est pas ressemblant, et les faits sont à moitié vrais et à moitié de pure invention, ou de cette induction à laquelle les littérateurs français se livrent communément avec une présomption sans égale. Vous trouverez à la fin de l'article l'anecdote des deux mariages, r|ue j'ai contée à Balzac. Elle n'est pas non plus très-exactement rendue ''' .

11 octobro, ImiL heures du soir.

1241. L'Empereur est arrivé ici un peu après cinq beures, par conséquent en vingt-quatre beures de course. Je l'ai reçu

* Voir aussi la lettre à Apponyi, n'^ 1207. (Note de VÉdileur.)

RÉSULTATS DE I/ENTREVUE DES SOUVERAINS (l8.?5). 89

au débotté ; il m'a remis votre lettre et m'a raconté tout ce qui s'est passé à Vienne. Il est enclianté de vous, et vous vous êtes conduite comme un ange.

Il regarde sa course comme un des beaux moments de sa vie, et il a reçu de Vienne l'impression que j'avais désiré qu'il en reçût.

RESULTATS DE I. ENTREVUE HES SOUVERAINS A TEPLITZ. 1242. Metteniich à Appoiiyi, à Paris (D.). Prague, le 12 octohie 18.j5.

1242. Je mets à profit les derniers moments de mon séjour à Prague pour vous transmettre les informations suivantes, qui devront demeurer réservées à votre connaissance exclusive , mais qui pourront servir de guide à votre langage envers ceux qui se croiraient en droit de vous faire des interpellations.

La rencontre des trois Monarques à Teplitz a été la suite d'un engagement pris entre feu l'Empereur François et TEmpereur Nicolas, au moment où, en 1833, ils se sont séparés à Mûncbengraîtz. La perle que notre Empire et l'Europe ont éprouvée dans la personne du Monarque qui, dans le cours de quarante-trois ans, a su tenir le sceptre avec une inébranlable fermeté et traverser victorieux l'une des périodes les plus accablantes de l'histoire ; cette perte n'a en rien altéré les relations si heureusement existantes et si longuement éprouvées d'une parfaite solidarité de principes et d'action entre les Monarques qui occupent les trônes d'Autriche, de Russie et de Prusse. Si tout est resté et reste inébranlable pour le fond, rien également n'a dû éprouver un changement dans les formes. Le rendez-vous arrêté avec le père a eu son plein effet après l'avènement du fds, par une réunion non-seulement entre des Monarques, mais entre d'augustes familles, toutes unies par un même lien d'amitié.

Si dans tous les temps il eût été impossible qu'une réunion aussi auguste restât étrangère à des questions de haute politique ,

90 IIECLEIL DE DOCUMENTS (l835-1848).

il est certain que, dans une ère comme la nôtre, avancer le contraire, ce serait avancer une assertion absurde.

Non, Monsieur le Comte, les Monarques ne se sont pas bornés à se voir. Ils se sont i-endu compte de la situation générale des choses, de leurs positions relatives, des soins que réclament de leur part les grands intérêts du jour et Taccomplissement de leurs devoirs. Leurs points de départ ne sont ignorés de personne. Défenseurs et gardiens des principes conservateurs , les trois Monarques n'ont pu errer ni dans le choix de la tâche que la Providence leur a imposée , ni dans la direction qu'ils auraient à suivre pour la remplir. Le corps feocia' est engagé dans une lutte à laquelle participent plus ou moins tous les Etats. Cette lutte n'est pas d'hier; elle est généralement connue ; les partisans des seuls systèmes qui comptent encore, celui de la conservation et celui de la prétendue réforme sociale, ne sont plus en doute ni sur ce qu'ils veulent ni sur ce qu'ils doivent vouloir pour servir les causes sous les drapeaux desquelles les partis se dessinent tous les jours d'une manière plus prononcée. En se rendant compte mutuellement des besoins du jour, les puissants gardiens de la paix publique se sont rencontrés dans leurs pensées, et l'attitude de chacun d'eux s'est renforcée de la conviction qu'en toutes choses ces pensées sont les mêmes.

Quant à des affaires spéciales, il est difficile d'en trouver une qui ne rentre pas dans la cause générale. Parmi ces affaires réputées spéciales, il en est qui ne sont pas même des affaires, et d'autres qui n'exigent aucun changement, ni dans l'attitude ni dans la marche antérieure des puissances.

A la tête des affaires qui n'en sont pas, nous plaçons sans hésitation celle qui est qualifiée d'affaire d'Orient. Je n'ai à ce sujet rien à vous apprendre que vous ne connaissiez déjà. Les deux puissants voisins ne se laissent pas dérouter par un mauvais jeu politique dans leurs vues uniformément conservatrices à l'égard du trône et de l'Empire ottomans, et il suffira de ce fait pour déjouer, soit le mauvais vouloir, soit les idées erronées auxquelles se sont livrées et se livreraient encore d'autres Cours.

RÉSULTATS DE L'ENTliEVUE DES SOUVERAINS (1835). 01

Parmi les affaires dignes de ce nom, nous plaçons en première lifjne le règlement de l'affaire hollando-ljel(je. On s'est effectivement occupé de cette question à Teplitz, et les Cabinets des trois grandes puissances continentales ont pris en considération des ouvertures que le Cabinet anglais venait précisément d'adresser à la Cour de Prusse, par l'organe de sir Robert Adair, dans le Init d'amener la reprise des conférences de Londres. Comme les trois puissances n'ont pas provoqué dans le temps la rupture de ces conférences que les deux Cours maritimes ont cru devoir suspendre, les trois Cabinets réunis à Teplitz ont dû reconnaître que toute démarcbe ayant pour but de renouer la négociation devait être faite à La Haye par l'Angleterre et la France, et qu'alors, sur une invitation du Roi des Pays-Bas, les Cours d'Autriclie , de Russie et de Prusse non-seulement concourraient à la reprise des conférences, mais feraient tous leurs efforts pour mener à son terme cette affaire si compliquée.

Tout ce qui regarde la péninsule Ibérique rentre dans le domaine de la question générale. L'Espagne continue à être le théâtre d'une lutte ouverte et acharnée entre le principe de conservation et celui de destruction. L'attitude que, dans cette lutte, ont cru devoir prendre les trois Cours, a dans tous les temps été si franchement dessinée , qu'il n'y a rien à vous apprendre à cet égard. Toujours conséquentes dans leur marche, les puissances conservatrices n'ont rien changé ni ne changeront rien à l'attitude libre et expectative qu'elles ont adoptée. Elles ne sauraient se lancer dans une mêlée que des conditions matérielles tiennent placée hors de la portée de leur action directe. L'Espagne semble destinée par la Providence à passer par des épreuves cruelles et à donner en même temps de grandes leçons au monde. Ces leçons seront les plus dures pour ceux qui, en suivant les impulsions d'une politique perverse , ont soufflé et entretenu le feu dans un pays où tant de matières combustibles se trouvent placées à côté d'autres matières qui semblent être destinées par la nature à résister à l'action du feu. Tout ce qu'en particulier je vous ai écrit sur les affaires d'Espagne est approuvé en entier par la conscience

de nos intimes alliés. La réunion des Monarques n'a rien pu chang^er ni avancer dans les décisions des trois Cours; c'est au delà des Pyrénées que se trouve l'affaire dEspa^jne, et ceux qui ont cru pouvoir la placer à Londres ou à Paris se sont livrés à une grande erreur, à une erreur que les Monarques n'ont jamais partagée , en essayant de transporter cette même affaire à Teplitz.

Vous puiserez dans ce court aperçu, Monsieur le Comte, tous les éléments nécessaires pour votre information. Les trois Cabinets sont maintenant tombés d accord de ne point adresser , à la suite de leur réunion, un manifeste ni même des circulaires à leurs missions. Ce que veulent les trois Cours est généralement connu ; le redire est inutile et ne pourrait avoir d'autre résultat que d affaiblir leur situation inexpugnable. Les vagues viennent se briser contre le roclier, le rocher ne s'avance pas pour briser la lame. Les crises sociales ne peuvent être surmontées par une action trop active de la part de ceux qui sont destinés à en devenir les réparateurs grâce à la môme force qui leur a indiqué à eux-mêmes les véritables voies pour se conserver. Si les puissances savent se taire quand la réserve est commandée par la sagesse, elles sauront agir le jour où leur action sera véritablement utile.

Opposez à des questions indiscrètes une sérieuse impassibilité. Personne n'a ni le droit ni le pouvoir de faire parler des puissances qui ne veulent point s expliquer. Des consciences agitées par le sentiment de leurs torts, ou des esprits privés du secours d'une saine pratique, pourront seuls essayer de pénétrer les secrets de Teplitz. Les Cours n'ont pas de compte à rendre aux premières, et elles auraient grand tort de se livrer davantage envers les autres. Que tous sachent que les Monarquci se sont séparés comme ils se sont rencontrés, animés des mêmes sentiments et décidés au maintien de leur attitude iAumuable *.

* Nous aTons donné plus tiaiit une courte analyse du Mémoire secret qui avait été envoyé à Apponyi en même temps que cette expédition. Voir la note qui accompagne le n" 1207. (Note de l' Editeur.)

JOUliNAL DE LA PUINCESSE MÉLANIE (1836). !»3

EXTRAITS DU JOURNAL DK LA PRINCESSE MÉLANII.. DÉTAILS lilOC RAP mou E S.

1243. Vienne (iln l*^'" janvier au 10 juin). — i2'lk. Séjour à la cainpa{;nc, à Hietzing (du 26 juin au 4 août). — 12 V5. Voyage en Bohême et à Prague (du 5 aoi'it au 14 septembre). — 1246. Retour à la ville (du 19 septembre au 26 déeeinbrc).

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