VIENNE
1243. Commencement de l'année. — Dîner diplomatique. — Soirée chez rimjH'ralrlce mère. — Dîner chez Rothschild. — Trente et unième anniversaire de naissance. — Alcudia. — Conversation avec l'Impératrice mère. — Mort de la Reine de Naples. — i^e Portfolio. — Affaires de Hongiie. — Portrait du prince par Molteni. — La maison do i5aden. — Arrivée, réception et séjour des princes fran(*ais. — Les petits Archiducs et mademoiselle Sturmfeder.
Vienne, le l"""" janvier 1836.
12>S5. Dieu veuille que cette année s'écoule , sinon heureusement, du moins sans de trop rudes épreuves! Que Dieu me conserve ce qu'il m'a donné, et qu'il m'accorde la force de contribuer au bonheur des autres! Voilà ce que demande au Ciel ma fervente prière. Dieu a infligé à notre pauvre pays une perle terrible et douloureuse au dernier point. Nous la ressentons aujourd'hui plus encore qu'au moment où lEmpereur François I" a fermé les yeux.
J'ai eu à dîner tout le corps diplomatique ; l'amhassadrice et les femmes des ministres plénipotentiaires étaient aussi au nombre des invités. Tatistscheff donnait le bras à madame de Tettenhorn ; j'étais placée entre le nonce et l'ambassadeur de France. Le soir, nous avons eu peu de visites; il n'est venu que quelques messieurs, et nous nous sommes couchés assez fatigués. Clément a un fort rhume de cerveau; le temps est affreu.K, et l'on se refroidit dans les chambres.
94 r.ECUElL DE DOCUMENTS (1835-1848).
5 janvier.
Nous avons passé la soirée chez rimpératrice mère, où était réunie une société très-choisie. Clément n'a pas tardé à animer la conversation. Nous ne sommes rentrés qu'à neuf heures et demie, sans pouvoir nous plaindre de la soirée, qui a été aussi agréable que possible.
25 janvier.
J'ai diné à cinc] heures chez notre ami Salomon de Rothschild. Le comte et la comtesse de Sainte-Aulalie, les iMaltzahn, la vieille princesse Marie Esterhazy, la princesse Paul et Ilosa , les Chorinsky, Sedlnitzky, Clément et moi, nous assistions à ce dîner, qui était parfait. Rothschild a un fameux cuisinier français, et il avait naturellement ses petits plats extra à côté des grands plats. Son appartement dans la maison où se trouve I hôtel de « l'Empereur romain » est très-joli et très-confortable. \Yerlheimstein et Goldschmidt ont aidé à faire les honneurs. Rothschild possède une magnifique collection d'antiquités, qu'il nous a montrée et qu'il destine à son fils. Nous avons vu aussi la caisse de Rothschild, qui est sans contredit la plus belle partie de la maison; elle contient pour le moment douze beaux millions! Cette idée me rend triste. Que de bien pourrait-on faire avec le quart de cette somme !
28 janvier.
Aujourd'hui j'ai accompli ma trente et unième année. Je suis déjà horriblement vieille, ce qui est un défaut d<jnt on ne peut plus se défaire.
9 février.
J'ai lu à Clément le procès de Fieschi. Il y a eu chez Sainle- Aulaire un bal, pour lequel nous ne nous sommes pas mis en grands frais. Nous avons achevé la soirée à la maison, avec Alfred Potocki , maman, Marschall et Alcudia, qui était dans
un état d'excitation nerveuse à faire pitié. Je lui demandai ce qu'il avait, à quoi il me répondit qu'il était le plus malheureux des hommes, que Monténégro avait été envoyé vers lui par le Roi Charles pour lui dire de tout abandonner et de se rendre aupiès de lui aussi vite que possible. D'une part, l'idée de ne pas obéir aux ordres formels de son Roi lui est pénible au plus haut degré; d'autre part, il ne peut quitter sa femme, qui attend sa délivrance ; il ne peut se séparer de ses enfants et laisser ses affaires, qui sont si importantes en ce moment, pour s'exposer au danger probable de ne pas arriver du tout au but, parce qu'il sera arrêté en route , ou, dans le cas où cette éventualité ne se réaliserait pas, de ne pouvoir supporter, à son âge, les privations et les fatigues de la vie des camps. Je n'ai jamais vu quelqu'un de plus embarrassé et de plus malheureux que ce pauvre Alcudia ; il m'a inspiré la pitié la plus vive, en partie parce qu'on ne sait pas quel conseil lui donner dans une situation aussi délicate.
10 février.
Je me suis réveillée avec la pensée que j'avais eu tort de lancer des invitations pour un bal d'enfants qui doit avoir lieu vendredi, parce que ce jour tombe sur le 12 et que l'Impératrice pourrait trouver mauvais qu'on choisît ce jour, qui est l'anniversaire de la naissance de l'Empereur défunt, pour organiser chez moi une réunion dansante. Clément, qui avait eu une longue conversation avec Reviczky, a partagé ma manière de voir. Il est très-absorbé par l'arrivée du Palatin. Je me suis donc arrangée de manière à remettre mon bal à un autre jour.
13 février.
Je suis allée à six heures et demie chez l'Impératrice mère. Elle m'avait fait venir simplement pour causer avec moi. Hier, jour anniversaire delà naissance de l'Empereur défunt, on avait dit la première messe dans la chapelle qui se trouve dans la chambre oti il est moi't. L'Impératrice est très-affligée de la mort de la Reine de Naples ; celait une femme si nécessaire et
.si vertueuse ! On dit que llmpératrice re'gnante est plongée dans la plus profonde douleur, et elle a bien lieu d'être désolée.
17 février.
Clément est venu chez moi dans un état d'extrême agitation. Il m'a apporté un journal dans lequel se trouvaient des extraits de dépêches qui avaient été écrites en 1829 par Pozzo et par Tatistscheff. Ce dernier parle de l'artificieuse Autriche, mais Pozzo déclare ouvertement que l'unique moyen de réaliser les glorieux projets de la Russie, c'est de délivrer l'Empire d'un homme aussi abominable que le prince de Metternich, etc. La publication de pareils documents fait frémir. La source est une brochure qui paraît à Londres sous le titre du Portfolio , et qui contient des papiers authentiques trouvés à Varsovie lors du pillage des archives. Les dépêches avaient été communiquées, sous forme de copie, au (Jrand-Duc Constantin, et cette jolie collection se publie en ce moment.
18 février.
Clément m'a encore longuement parlé des dépêches de Pozzo ; il a fait chercher celles qu il a expédiées en 1828, et il a été démontré que toutes les assertions de Pozzo étaient controuvées. Il prend cette affaire très à c(i*ur.
19 février.
Clément m'a fait lire toutes les dépêches qu'il a adressées à Paris et à Londres dans le cours de l'année 1829. Je suis péniblement affectée de cette affaire, parce qu'elle ne peut avoir que de fâcheuses conséquences, et que Clément, dont le caractère honnête et loyal est attaqué de la manière la plus grave par la conduite de ses collègues, ne cache pas l'humeur (ju elle lui cause.
30URNAI. DE LA PRINCESSE xMÉLANIE (183G). 97
23 février.
Clément m'a lu la dépèche qu'il envoie à Saint-Pétersbourg en réponse au Portfolio * ; c'est un travail très-remarquable. Ficquelmont est chargé de le porter à la connaissance de l'Empereur Nicolas. Tous les documents de nature à réfuter les assertions calomnieuses et à faire justice des interprétations perfides qui sont contenues dans les dépêches de Pozzo, y sont annexés. L'Autriche, et surtout Clément, y apparaissent sous un jour qui fera certainement une grande impression sur le cœur loyal de 1 Empereur Nicolas, car il est revenu de ses erreurs passées, et il désapprouve, je n'en doute pas, ces imprudentes publications (|ui le compromettent si gravement, lui et son entourage.
L'Empereur est parti le 1" mai pour présider la clôture de la Diète à Presbourg. Clément est parti le même jour pour le rejoindre; ces affaires de Hongrie sojit bien tristes. La clôture de la Diète s'est effectuée dans de très -bonnes conditions. La présence de mon mari à Presbourg a été un bien; il
* Cette dépèclie , adressée à l''icf]uelmont , à Saint-Pétersbourg, porte une date postérieure, celle du l'^'' mars; elle était destinée à être mise sous les yeux de l'Empereur Nicolas. Elle est accompagnée de vingt-cinq documents qui y sont annexés : ce sont, en grande partie, des dépêches écrites par Metternicli en 1828 et 1829, qui forment autant d'arguments victorieux contre les allégations mensongères du l'uvlfolio. Le chancelier n'avait d'autre but que de présenter sous son vrai jour la conduite loyale qu'il avait tenue à cette époque à l'égaril du Monarque russe, attendu que le principal grief contenu dans 1^ document pulilié |iar le général Pozzo (ainsi que le lecteur a pu le voir par le document n" 941 du tome IV) tendait à faire croire que le prince de Metternich s'était efforcé de coaliser les Cours de Berlin, de Londres et de Paris contre la Ilussie, dans le but de dicter les conditions de la paix à imposera cette dernière puissance. Cet exposé sincère et détaillé de Metternich atteignit son but, et les attaques de Pozzo furent repoussées victorieusement, grâce à la production des pièces tirées des archives de l'État : cela est démontré par le fait que l'Empereur Nicolas continua d'honorer le chancelier dTÎtat autrichien de toute sa conliance. C'est pour cette raison que nous nous abstenons de faire figurer dans les Mémoires les nombreux documents qui se rapportent à cette affaire toute spéciale. [JSote de V Éditeur.)
98 RECUEIL DE DOCUMENTS {1835-18/t8).
a empêché de commettre de grandes sottises. Il veut dorénavant piendre tout à fait en main la direction de ces affaires et faire donner les principales fonctions à des personnes dont il soit parfaitement sûr *.
19 mai.
L'Arclliduc François a eu avec Clément un entretien au sujet de la réception qu'il v aura lieu de faire très-prochainement aux princes français, et il m'a aussi parlé longuement de cette question.
Molteni a fini le portrait de mon mari; s'il n'est pas hon, il est du moins supportable.
* A propos de son séjour à Presbourg, le prince de Metternich écrivait, le 1*'' mai, à sa femme : « La Diète est rassemblée, le chancelier Reviczky est en conférence chez lui, je suis en conférence chez moi; tous plaisirs peu réjouissants, mais nécessaires pour terminei- le tout demain par une bien heureuse clôture. J'ai beaucoup travaillé et fait beaucoup d'affaires dans le cours de ma vie, maiï des affaires comme celles d'ici sont bien désagréables. Gomme toute chose a une raison, celle qui tr.oul)le la Hongrie dans sa délinitioii la plus simple est la suivante : Le pays, les lois qui le régissent, les mœurs, les usages, sont en arrière de jilusieurs siècles du reste de l'Europe. Quelques écervelés sont imbus des idées qui dans l'ouest de l'Europe sont nées de l'excès de civilisation. Ce sont ces idées qu'ils veulent appliquer à un corps social qui n'est pas préparé à les recevoir. Dans la vie de l'homme, il y a une enfance , un âge mûr et la décadence : l'une de ces phases succède sans elfort à l'autre. En Hongrie, l'âge mûr a été sauté, et ce que les fous de ce pays ont cherché dans d'autres pays, ce ne sont pas les fruits 'de l'âge mûr, mais les produits de la décadence. Voilà la vérité, et toute la vérité. Vous vovez que je vous parle comme si je conférais. "
Le 2 mai, Metternich écrivait : «L'affaire est finie, et de la meilleure manière dont elle pouvait finir. J'ai très-bien fait de venir ici, car, sans ma présence, l'Empereur se serait trouvé dans plusieurs embarras que les frères et amis lui avaient ménagés et que j'ai su faire tourner à leur honte, ou pour le moins pas à leur prorit. Je sors, à sept heures du soir, de la séance royale. L'Empereur a très-bien lu son discours, et le tout s'est très-bien passé. C'est la fin des fins. Demain, à neuf heures, je serai en route pour aller vous rejoindre, ce qui est un tout autre bonheur que celui d'assister à la clôture d'une Diète, fût-ce même celle de Presbourg. » (^Note de l'Editeur.)
JOURNAL DF. LA PRINCESSE MÉLANIE (i83G). <)9
J'ai été avec Clément à Baden ; nous sommes arrivés à troi^ heures dans notre jolie maison, qui est aussi coquette et aussi commode que possible. Après le dîner, nous nous sommes rendus dans la maison de l'Archiduc Antoine , pour voi; les orangers dont l'ordre Teutonique nous a fait présent ; ils sont magnifiques et peuvent se transplanter, ce que nous regardions comme impossible.
Clément avait un courrier à expédier. Il avait beaucoup à faire; mais il est venu une foule de fâcheux, qui Font tellement dérangé, que je suis allée mUnstaller daus la bibliothèque pour barrer le chemin. Mes mesures de police étaient si bien prises que mon mari a pu tranquillement terminer son travail.
29 mai.
A onze heures du matin, j'ai vu une foule de monde courir vers la place du château, ce qui m'a inquiétée. Neumann, qui a assisté à l'arrivée des princes français, m'a dit que c'était la population de Vienne qui, poussée par la curiosité, était accourue en masse pour les voir. Clément s'est rendu en uniforme à Schœnbrunn , où toute la famille impériale était réunie pour recevoir ses hôtes. L'Empereur a conduit les princes chez l'Impératrice, et plus tard l'Archiduc François les a présentés à sa femme. Les membres de la famille impériale, la Cour, la duchesse de Lucqucs , Clément et Kolowrat ont assisté au dîner.
Clément est rentré à quatre heures; il était très-satisfait de l'attitude des princes. J'ai appris plus tard que le duc d'Orléans avait dit à l'Archiduchesse Sophie que l'empressement du public accouru pour voir les arrivants lui avait fait grand plaisir, qu'il avait même remarqué des verres de couleur préparés pour l'éclipsé de soleil, dont on s'était servi pour les regarder. A six heures, Clément s'est rendu chez les princes.
Les grands difjnitaires de la Cour étaient déjà venus leur rendre visite. Clément a parlé au duc d'Orléans de questions d'affaires, et il a été content de lui. A huit heures, je suis allée chez Sainte-Aulaire. Je dois Tavouer, j'étais légèrement irritée. Je trouvais inconvenant que ces princes ne fussent pas venus chez moi et qu'il me fallût venir les chercher chez l'ambassadeur. L'air embarrassé de Sainte-Aulaire me rendit mon calme. Il me présenta le duc d'Orléans, qui est grand et d'un extérieur agréable. La conversation a été aussi insignifiante que possible; mais je crois avoir été telle que je le devais. Le duc a quelque ressemblance avec le duc de Lucques ; cependant il est plus bel homme; son frère est petit, parle peu et s'efface autant que possible. On ne saurait méconnaître son origine napolitaine. L'ambassadeur nous a offert du thé et a retenu les princes à souper. Il leur fit d'abord prendre place à une petite table avec Clément et Paul Esterhazy, qui est dans les meilleurs termes avec eux; mais mon mari a fait en sorte qu'on leur offrît des places à latable des dames. Nandine, Auguste Szapary et la princesse Radzi^vill furent chargés de leur tenir compagnie; Karolyi et quelques autres messieurs leur cédèrent leurs places. Guillaume LichnoAvsky, qui remplissait auprès du (Juc d'Orléans l'office de chambellan, nous raconta que le duc lui avait dit, lors de son arrivée, que sa mère l'avait chargé de faire dire , dans le caveau mortuaire , des messes pour le repos de l'àme de l'Empereur défunt, et qu'il voulait se rendre luimême auprès de la tombe. Lui, Nobili et Edouard Zichy ont été désignés pour accompagner les princes.
30 mai.
Les princes ont reçu aujourd'hui tout le Corps diplomatique ainsi que les autorités militaires.
J'ai mis une toilette aussi simple que riche, et à partir de neuf heures , j'ai attendu mes invités. L'Archiduc François fut le seul de nos princes qui parût. Il estarrivé le premier; le duc d'Orléans, lorsqu'il vint, dit à l'Archiduc qu'il regrettait d'avoir été devancé par Son Altesse Impériale, attendu que son devoir
aurait été d'arriver le premier. Comme les jeiints princesses ne venaient pas et qu'il faisait déjà très-chaud dans nos salons, je commençai la polonaise avec le duc d'Orléans; la princesse Esterhazy me suivit avec le duc de Nemours, et l'Archiduc François vint ensuite avec l'ambassadrice. Waldstein menait la danse. Le duc d'Orléans dansa la première valse avec Bertha Lobkowitz. Eléonore Schwarzenberg, qui est revenue d'Italie hier, est venue ce soir; elle est plus jolie que jamais. Le bal a été très-animé, le souper a été splendide. On a dansé, malgré les uniformes, jusqu'à quatre heures du matin.
31 mai.
Clément a dû se lever de bonne heure pour aller à Baden, où les princes dînaient chez l'Archiduc Charles. L'Archiduchesse Thérèse a assisté au dîner, mais elle n'a pas pris part à une excursion à V(j'slau, qui a duré assez longtemps.
J'ai eu une agréable soirée, très-animée et très-jolie. Les princes ont soupe chez moi et, en se retirant, ils m'ont remerciée de mon hospitalité.
2 juin.
11 nous a fallu déjeuner de bonne heure, parce qu'à quatre heures nous devions assister au goûter que la Cour donnait aux princes dans les jardins de Schœnbrunn. L'Empereur était dans un char-à-bancs avec son frère François et l'Archiduc Louis; puis venaient, dans une calèche, l'Impératrice avec le duc d'Orléans; une deuxième calèche était occupée par l'Archiduchesse Sophie et le duc de Nemours; dans une troisième calèche étaient Clément et Thérèse Fûrstenberg ; dans une quatrième, Dietrichstein et moi; une cinquième , dans laquelle se trouvaient la comtesse Kolowrat et l'ambassadeur, fermait la marche. Nani Herberstein était accompagnée par un des généraux français; le reste suivait le cortège. On fit d'abord une
102 r.ECUEIL DE DOCUMENTS (l835-18i8}.
lialte dans le Jardin botanique. L'Empereur, les princes et les messieurs visitèrent les serres; T Impératrice, rArcLiducliesse et mci, nous restâmes dans le jardin. Un public nombreux était venu; Tordre et le silence le plus complet ne cessèrent de régner. Nous remontâmes en voiture pour faire le tour du jardin , et nous mîmes pour la seconde fois pied à terre dans la glovictte , qui était ornée de fleurs et d'oranfjers. Le petit Arcbiduc François et mademoiselle de Sturmfeder y vinrent aussi. Quand on descendit de voiture, on vit un spectacle singulier : trois mille personnes au moins étaient réunies, sans qu'une seule voix se fît entendre. Les princes le remarquèrent et firent des réflexions à ce propos.
On goûta, puis on retourna au château, où l'on prit congé de la famille impériale.
3 juin.
J'ai trouvé Clément engagé dans une conversation animée avec le duc d'Orléans , qui était venu pour lui demander conseil.
Peu de temps après le dîner, nous nous sommes rendus à Schœnbrunn pour voir jouer les Aveux dans la salle de spectacle du château; la représentation a été très-jolie.
* juin.
Clément et moi, nous nous sommes mis en route pour Laxenburg, où nous sommes arrivés les premiers. Il était une heure. Bientôt toute la Cour se trouva réunie, et nous étions tous au salon quand les princes français entrèrent. Presque aussitôt on annonça le dîner; lEmpereur marchait seul à côté de l'Impératrice, qui donnait le bras au duc d'Orléans; l'Archiduchesse Sophie était menée par le duc de Nemours, tandis que l'Archiduc François conduisait l'ambassadrice ; ensuite venait l'Archiduc Charles avec Thérèse Fûrstenberg, et enfin moi avec l'Archiduc Louis. L'Archiduc Albert, le fils aîné de l'Archiduc Charles, accompagnait la comtesse Kolowrat, et ses frères donnaient le bras aux comtesses de Wallis , de Schœnborn et de Herberstein , les seules dames qui fussent de
la partie. Les dignitaires do la Cour assistaient, comme de raison, au dîner, qui dura longtemps. Pendant le repas, Strauss et une musique militaire jouèrent sans interruption; presque aussitôt après s'être levé de table on monta en voiture, et, comme TArchiduc François tenait compagnie à l'Empereur, TArchiduc Charles se trouva en tête-à-tête avec madame de Sainte-Aulaire, et moi avec l'Archiduc Albert. Après avoir fait le tour du jardin , on s'arrêta près du vieux château. L'Impératrice en fit les honneurs aux princes, et moi je restai dans la cour avec l'Archiduchesse Sophie.
7 juin.
Les princes ont passé la journée à Baden. Ils ont commencé par visiter quelques établissements militaires, puis ils sont allés faire des emplettes et ont envoyé Guillaume Lichnowsky chez Clément pour lui demander s'il ne pourrait pas recevoir le duc d'Orléans ce soir, après l'excursion de Baden. Clément croyait qu'après son entretien avec lui, le duc viendrait chez moi. 11 voulait discuter à fond avec le prince les affaires d'Espagne. A dix heures, Guillaume Lichnowsky m'apporta la nouvelle que le duc était chez Clément, mais qu'il ne comptait pas venir chez moi, attendu qu'il n'était pas en toilette de salon. Il avait dit à mon mari que l'Archiduchesse Thérèse lui plaisait beaucoup, (\ue , par suite, il avait parlé à cœur ouvert à l'Archiduc, et que celui-ci lui avait répondu qu'il n'avait rien à objecter contre sa personne, mais qu'il y avait là une question politique en jeu. Le duc insista donc auprès de mon mari, le priant de ne pas s'opposer à son bonheur, qui maintenant ne dépendait plus que de lui. Clément lui fit observer que la question devait d'abord être disculée comme affaire de famille. Le duc lui répliqua qu'il lui fallait avoir un oui ou un non formel, et cela bientôt, car Sainte- Aulaire était chargé par le Roi d'appuyer ofjiciellevient sa demande, et viendrait le lendemain parler à Clément. Mon mari a fait à l'Archiduc Louis un rapport écrit sur cet entretien.
L'Archiduc Louis a répondu à mon mari qu'il avait été fort surpris de la nouvelle qui lui arrivait si brusquement. Clément l'a informé qu'il aurait une longue entrevue avec Sainte- Aulaire, et qu'après le dîner il se rendrait à Sclurnbrunn.
Après sa conversation avec Sainte- Aulaire , Clément est venu chez nloi. On a, ce me semble, admirablement partagé les rôles. M. Thiers a écrit une lettre, qu'on a montrée à Clément, et dans laquelle il déclare qu'il faut demander formellement la main de l'Archiduchesse. Sainte-Aulaire attachait une grande importance au fait qu'on troul>lerait la bonne entente qui régnait entre nous et la France , si l'on répondait par un refus au fils de Louis-Philippe, qui tenait beavicoup à ce mariage. Il ne se dissimule pas les difficultés à vaincre et comprend nos objections; mais il ne se laisse pas dérouter, et, tout en insistant, il observe l'amabilité la ])lus parfaite et s'épuise en compliments.
J'ai accompagné mon mari à Schrenbrunn , et je suis allée voir la baronne de Sturmfeder, qui a eu la bonté de me conduire chez les petits Archiducs, .l'ai trouvé très-bonne mine à la petite Archiduchesse ; elle a beaucoup grandi et est devenue bien plus forte. Les Archiducs font la meilleure impression. La baronne de Sturmfeder est une personne très-distinguée et très-intelligente.
Clément est venu me chercher après son entretien avec l'Archiduc Louis. Ce dernier est décidé à parler net à l'Archiduc Charles, et il a fait prier ce dernier de venir demain en ville pour s'entendre avec lui.
9 Juin.
Clément est allé de bonne heure chez l'Archiduc Louis, qui lui a dit qu'il avait parlé à son frère l'Archiduc Charles. Ce dernier a déclaré qu'il partageait entièrement la manière de voir de l'Archiduc Louis, et qu'il était résolu à refuser la main de sa fille au duc d'Orléans, d'autant plus que la jeune
princesse, tout en affirmant la veille qu'elle trouvait le duc d'Orléans très-agréable, avait dit que jamais elle n'oserait l'épouser, car elle était convaincue qu'elle mourrait à la première émeute qui éclaterait en France. Clément est rentré pour écrire une lettre à laquelle l'Archiduc Charles doit répondre officiellement, et qui est destinée à couper court aux efforts de l'ambassadeur.
A onze heures , le duc d'Orléans est venu chez l'Archiduc Charles, qui lavait fait prier de passer chez lui. Il lui dit qu'il regrettait de ne pouvoir lui donner une réponse satisfaisante ; qu'il avait parlé de la demande du duc à la famille impériale, qui était opposée à l'idée d'un troisième mariage d'une Archiduchesse autrichienne avec un prince français ; que, du reste, l'Arcbiducliesse elle-même avait déclaré qu'il lui était pénible de refuser sa main à un homme aussi aimable, aussi distingué que le duc, mais qu'il lui serait impossible de s'exposer au danger d'une émeute ou d'un mouvement populaire quelconque, parce que cela dépassait la mesure de ses forces. L'Archiduc et Clément sont enchantés de l'attitude du prince, qui a été charmante : il regrette que son union avec une personne auss' distinguée que l'Archiduchesse ne puisse avoir lieu, mais il espère que la franchise et la loyauté qui président aux relations nouvellement établies entre lui et la famille de l'Archiduc sei'ont le point de départ d'une amitié aussi vive que sincère. 11 termine en déclarant qu'il veillera à ce qu'il ne soit fait aucune autre démarche par son père ni par l'ambassadeur, et il exprime l'espérance que son caractère personnel et l'attitude qu'il comptait prendre à l'avenir assureront partout la paix et Tordre. Peut-être sera-t-il plus heureux alors et présentera-t-il de plus solides garanties de bonheur et de sécurité. L'Archiduc lui répondit qu il ne pouvait prendre aucun engagement à cet égard , parce qu'il comptait donner à sa fille le mari de son choix, dans le cas où il se trouverait quelqu'un qui lui convînt. Clément est très-satisfait de la tournure qu'a prise cette affaire.
10 juin.
A liult heures, Cle'ment s'est rendu chez le duc d'Orléans, qui lui a affirmé qu'il était enchanté de la manière dont la Cour s'était conduite à son égard, qu il estimait infiniment mon mari, et que son unique désir, son unique pensée, était de fiarder son amitié et sa confiance.