DU 23 JUILLET AU 27 AOUT
Tpplitz, le 23 juillet 1837.
1298. Votre conversation avec le comte Kolowrat doit être mise au nombre de ces divagations qui peuvent, à bien des égards, passer pour des indigestions. Dès que je pourrai retrouver le repos à la campagne, je vous adresserai une lettre ostensible pour l'Archiduc Louis, lettre où je démontrerai jusqu'à l'évidence, en termes on ne peut plus simples, toute l'inanité des paroles qui ont été dites.
Un homme doit-il, à coté de l'Empereur, concentrer tout le pouvoir entre ses mains? Où est-il, cet homme? Est-ce l'Archiduc Louis? Il ne veut pas de ce pouvoir. Est-ce moi? Je n'en veux pas non plus. Est-ce le comte Kolowrat? Cela ne
lui est pas possible. Le baron Eicbboff? Personne ne veut lui obéir ; il faut donc un Conseil ! On aura beau se révolter contre une telle solution, ce sera toujours la seule possible.
Je suis on ne peut plus content du Roi de Prusse et du baron de Wertber. Nous nous sommes entendus sur toutes les éventualités imaginables, et la cbose a été facile, car l'entente repose sur une parfaite conformité de vues et de sentiments.
Cette lettre ne partira que de Plass, où j'arriverai demain. Je resterai dans cet endroit jusqu'au 29 de ce mois. Ce jour-là je partirai pour Kœnigswart en passant par Pilsen, et dans la première semaine du mois d'août j'irai à Carlsbad, pour y voir le Roi de Hanovre. S'il plaît à Dieu, je serai rentré à Arienne le 15 août, et, en cas de besoin, je pourrais être à Iscbl même avant ce terme.
Kœnigswart, le 30 juillet.
1299. Yotre lettre m'est arrivée aujourd'bui par Tienne, et, comme j'ai été aussi informé directement par une estafette de la maladie de l'Impératrice, je n'ai pas besoin de vous dire, mon clier Comte, dans quelle pénible situation me met ce fâcbeux événement. Le Ciel fera, je l'espère, que tout se passe bien; le contraire serait un malbeur incalculable.
J'écris aujourd'bui au comte KoloAvrat pour le prier, dans le cas où ma présence deviendrait nécessaire à Iscbl, de m'en aviser aussitôt. Je vols se réunir autour de moi (les stations tbermales surtout facilitent ces réunions) une sorte de congrès allemand, dont les membres sont venus pour s'éclairer au sujet de l'affaire de Hanovre, qui est on ne peut plus regrettable*. C'est une des questions les plus délicates dont j'aie eu à m'occuper depuis longtemps, car elle toucbe à bien des éléments de la vie politique. Heureusement j'ai été à même de m'entendre à cet égard, et cela de la manière la plus complète, avec le Cabinet de Prusse, à Teplitz ; nous avons donc échappé au danger d'être exposés à des fautes résultant de la
* Il s'agit probablement de la rjuestion de la constitution hanovrieniie, qui aboutit, au mois de novembre de la même année, à la solution que l'on connaît. I^JSote de T Editeur.)
légèreté de Berlin. Cependant, comme il faut toujours aviser au plus pressé, je subordonnerai toujours les besoins de Kœnigswart à ceux d'Isclil. S'il plaît à Dieu, tout se passera bien ; mais il nous faudra beaucoup de temps pour réussir.
Priez l'Arcbiduc Louis de ne pas toucber au Conseil d'Etat sans que je sois informé à priori des modifications qu'il peut projeter à Ischl, et surtout avant qu aucune proposition soit faite. J'ai pour cela les raisons les plus sérieuses, et Son Altesse Impériale m'accordera assez de confiance pour tenir compte des motifs qui me guident dans un cas aussi grave. Il est si facile de gâter les choses et si difficile de les remettre en ordre, qu'on ne peut vraiment, dans un temps et dans une situation comme la nôtre, agir avec trop de circonspection.
Kœnigswnit, le 5 août 1837.
1300. J'ai reçu aujourd'hui la nouvelle, partie d'Ischl le 2 de ce mois, que la maladie de l'Impératrice s'est terminée par une heureuse guérison ; j'en rends grâces à Dieu. Mais ce qu'il y a de fâcheux dans cette circonstance, malgré l'issue favorable dont nous nous félicitons, c'est que la Cour prolonge son séjour dans un lieu si éloigné du centre des affaires. Je ferai en sorte de m'arranger de manière à revenir à Vienne en passant par Ischl. Dans le cas où cela me paraîtrait faisable, j'enverrais ma suite de Budweis à Vienne; quant à moi, j'y retournerais par Ischl. Je ne crains pas de faire ce détour, dès qu'il s'agit d'accomplir un devoir moral, et c'est sous ce caractère que m'apparait la visite à faire à Leurs Majestés dans l'état actuel des choses. Puisque je parle de devoir moral, il faut que j'ajoute que je ne le confonds pas avec les obligations du service, que je suis toujours prêt à remplir. Je puis me dire qu'en ce moment il n'y a pas d'affaire pressante qui exige mon intervention ou qui la rende même désirable, et ce sentiment est fondé sur la conviction que Mgr l'Aixliiduc Louis ne peut pas considérer Ischl comme le point où il soit possible de décider au pied levé des questions fondamentales. Son esprit
calme, pratique et ferme ne peut pas se prêter à traiter ainsi les affaires, et j en bénis le Ciel.
Notre tâche à tous est difficile, mais elle a du moins l'avantage d'être tout indiquée Cette tâche se réduit au meilleur
choix d'un rèfjlement pour les affaires à traiter par la conférence d'Etat. La seule existence de cette conférence est une cause de tranquillité pour la foule, qui accueille avec bien plus de confiance, dans la manière dont les affaires sont traitées, une forme délibérative qu'une façon dictatoriale de décider les plus grandes questions politiques, c'est-à-dire des questions de la solution desquelles dépend le bonheur ou le malheur de l'Empire , la ti'anquille existence de l'Etat sur le terrain conservateur ou l'agitation politique perpétuelle sur celui des faiseurs de projets.
En ce qui concerne la responsabilité personnelle des individus, j ai une conviction qui, à mes yeux, a toute la valeur d'une religion ; elle repose sur cette vérité que des hommes, quelque honnêtes, quelque capables qu'on se les figure, ne doivent prendre sous leur direction personnelle que certaines parties seulement de cet ensemble nui coîistitue V existence d'un Etat; cette condition est indispensable si l'on veut assurer la marche régulière des affaires.
Les affaires se divisent en catégories ; comme cela est inévitable, il faut aussi que le fait soit admis et qu'on agisse en conséquence. Il en résulte que, puisque 1 Etat forme un tout et qu'il dépérit nécessairement si on ne le considère pas comme tel, les parties doivent aboutir à un centre commun. Encore une fois, nous trouvons un centre pareil dans la conférence d'Etat. Celle-ci n'est donc pas une abstraction, mais une nécessité de fait. Or, il en est de cette nécessité comme de toutes les autres ; elle peut s'accomplir dans de bonnes conditions, tant bien que mal ou même tout à fait mal.
La question principale, celle de la nécessité, est absolue, et l'on ne peut rien y changer. Il ne s'agit donc que du mode d'exécution.
Le comte Kolowral, dont personne ne sait mieux que moi apprécier les qualités et le mérite, reste souvent comme para-
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lysé vis-à-vis de lui-même, et cela malgré ses grandes qualités; il n'agit plus alors que sous l'impulsion d'une cause extérieure. Il est de ces gens qui s'imaginent diriger les autres quand ils sont dirigés eux-mêmes; qui de temps à autre reconnaissent leur infirmité et voudraient briser des liens par lesquels ceux-là seuls se laissent enchaîner, qui les ont forgés eux-mêmes et qui ne s'en chargeraient pas s'ils avaient assez de force pour les rompre après les avoir une fois acceptés. Le comte Kolowrat est né pour être un instrument, et non un agent directeur; il le sent aux heures de calme et de sangfroid, et alors il se laisse entrauier par l'envie de tout abandonner.
Je n'ignore pas que dans notre pouvoir central il y a bien des parties qui auraient besoin de recevoir un peu de vie et de mouvement; vous êtes parfaitement convaincu, ainsi que le comte Kolowrat, que je le sais. Vous savez aussi bien que moi-même que ce dernier partage mes sentiments à cet égard; d'autre part, le comte Kolowrat est aussi intimement convaincu que je puis l'être moi-même, que les movens d'animer les parties inertes consistent dans un petit nombre de mesures. Vous savez également qu'il s'est exprimé vis-à-vis de moi sur ce point avec une entière franchise, et qu'il s'est chargé de présenter un projet positif. Toutefois il n'en a rien fait, et son inaction doit être attribuée, non pas à lui-même, mais à l'influence des éléments impurs qui le dominent et qui paralysent son zèle pour le bien. Nous finirons pourtant par arriver au but, et plus le but est grand, plus il faut examiner avec calme les moyens de l'atteindre. Sur ce point, je m'en rapporte entièrement à la sagesse de Mgr l'Archiduc Louis; je suis sûr qu'il accueillera toutes les propositions relatives à cette question, mais qu'il se réservera de les examiner à loisir. Si cet examen devait avoir lieu à Ischl, je vous prierais, mon cher Comte, de soumettre à Son Altesse Impériale la conviction que j'ai qu'en déviant en quoi que ce soit de la marche que j'indique, on s'oxposei-ait à des dangers qu'il ne serait peut-être pas facile de conjurer. Plus notre situation est difficile par suite de cin'onstances contre lesquelles nous ne pouvons rien,
plus il importe de procéder avec calme et réflexion. Tout ce qui a l'apparence d'une intrigue et d'un coup d'État est dangereux partout et serait mortel dans notre situation.
6 août.
1501. Vous devinerez sans peine le but de la lettre précédente. Lisez-la aux Archiducs. J'y ai mis autant de concision que possible, afin que l'Archiduc Louis en puisse entendre la lecture sans fatigue.
Votre lettre du 2 de ce mois est l'expression fidèle de la vérité, et je n'en exclus pas ce que vous dites de ma position. Vous pourriez à ce propos me demander pourquoi je ne me décide pas à agir. La raison de mon inaction est qu'à mon avis nous faisons mieux de résoudre le problème que de trancher le nœud gordien. Il faut que nous procédions piano. S'il y avait un homme plus capable à la place du comte Kolowrat, j'aimei'ais mieux qu'il prît en main l'organisation qui nous préoccupe. Mais nous ne pouvons pas mettre le comte Kolowrat à la porte, parce qu'il reparaîtrait sous la forme d'un revenant. Nous n'avons donc d'autre ressource que d'attendre que Kolowrat se présente avec son projet d'organisation. S'il n'arrive pas à le produire, je me résignerai à faire moi-même des propositions.
Aujourd'hui, la grande question est celle-ci : MMgrs les Archiducs ne doivent rien décider et tout recevoir ad référendum. Cette lâche est vraiment la plus facile, et elle doit leur semliler actuellement la plus utile, car il viendra toujours un moment où l'on ne pourra se passer de moi. Ischl n'est pas un endroit convenable pour faire des réformes; qu'on écoute et qu'on prenne du temps pour réfléchir. C'est le meilleur conseil que je puisse donner.
10 août.
1502. Les vues que vous me communiquez sur la situation intérieure, mon cher Comte, concordent si bien avec les miennes, que je suis parfaitement tranquille. Il s'agit du véri-
table intérêt de l'Etat, et, dès que des questions atteignent cette hauteur, les vapeurs qui ne peuvent s'élever que dans les régions inférieures de l'air se dissipent et se perdent dans les couches plus pures. Peut-être n'y a-t-il jamais eu de situation plus difficile que la nôtre, et il en est ici comme toujours; ce n'est que par des procédés simples qu'on peut régler des affaires graves. Nous avons les mêmes éléments d'existence que tous les Etats. Il est dans la nature des choses que les éléments soient portés à se combattre ; or, gouverner n'est, à tout prendre, pas autre chose que la coordination de ces éléments hétérogènes. Si l'on n'agit que sur un seul d'entre eux, les autres en souffrent, et les affaires marchent mal, ou le désordre s'y met même tout à fait. Tel est précisément le cas chez nous. A n'entendre que les finances , on dirait qu'à elles seules elles forment tout l'Etat, tandis qu'elles ne constituent qu'une partie de son existence. Puisque gouverner n'est autre chose que coordonner, il faut établir l'harmonie entre les pouvoirs, ce qui n'est possible que par la discussion. Il est naturel que des hommes qui, soit par ignorance de la vérité , soit parce qu'ils se laissent dominer par leurs petits sentiments et leurs vues mesquines, n'envisagent qu'un objet, aient peur de la discussion. En cela, toutefois, ils ne font ni plus ni moins que se tromper.
Eichhoff est un homme intelligent et qui a des connaissances. Chaque fois que ces qualités sont unies à de grands défauts de caractère, les hommes de cette espèce deviennent dangereux. Le comte Kolowrat n'a aucune indépendance de caractère, et ce sont précisément les gens comme lui qui se croient les plus indépendants, parce que des flatteurs le leur font accroire. Cependant, Eichhoff suit une voie encore plus sûre ; il terrorise le comte Kolowrat. Il n'y a, dans ce cas particulier, qu'un moyen de salut, pour l'Etat en général aussi bien que pour le comte Kolowrat personnellement : il faut contraindre M. d'Eichhoff à sortir des coulisses et à paraître lui-même sur la scène. Comme les finances sont un des éléments les plus importants de l'économie politique, il faut que les hommes qui portent le fardeau du pouvoir voient clair dans les finances. Malgré de
nombreuses tentatives, je ne suis pas encore arrivé à savoir ce que veut Eichhoff, ni comment il le veut. Si j'interroge le comte Kolowrat, il me répond qu'il a lui-même l'intention de le demander à Eichhojf; si je manifeste mon étonnement de voir qu'il est d'abord obligé de se renseigner, le comte KoIom rat se met à se plaindre de la difficulté de prendre son homme. Aussi je me pose la question suivante : La Monarchie a-t-elle été donnée à JM. d'Eichhoff ? Peut-il en user et en abuser à volonté, et même au gré de son caprice, suivant le principe de droit connu, vrai en lui-même, mais dangereux au plus haut degré : Le propriétaire peut user et abuser [utere et ahutere)'^. Pour répondre à cette question, il suffit du simple bon sens.
Le comte Kolonrat m'a dit qu'en Bohème il examinerait avec le président de la chambre des finances la situation du département des finances dans tous ses détails, et que cet examen déciderait si lui ou l'autre ou si tous deux à la fois doivent se démettre ou peuvent rester. Je n'ai pas d'objection à élever contre un pareil examen, quelque singulière que soit d'ailleurs l'entreprise, car il me semble que nous n'en sommes plus à la période d'examen, mais que nous sommes dans celle des connaissances acquises.
Ce qu'il y a de positif pourtant, c'est que l'heure de la décision n'a pas encore sonné. Pour prendre des décisions sur de grands intérêts financiers, il faut qu'on ait d'abord étudié les questions, mais ensuite il faut qu'elles soient décidées, car on ne peut pas rester dans l'équivoque. Pour résoudre de pareils problèmes, Ischl n'est pas l'endroit qu'il faut ; qu'on étudie l'affaire à Vienne, qu'on l'examine à tête reposée ; ^Igr l'Archiduc Louis prendra cette voie, et surtout il ne brusquera jamais rien, j'en suis sûr.
Vienne, le 17 août.
1505. Je suis arrivé ici le 15, dans l'après-midi, mon cher Comte, et j'ai reçu hier votre lettre du 15 de ce mois.
Tout ce qu'elle contient est, tout bien considéré, l'histoire de la maladie dont nous souffrons ; c'est un mal chronique
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avec des périodes inflammatoires, conformément au caractère des maux de cette nature.
Ce qu'il nous faut avant tout, c'est une hiérarchie bien réglée, car sans cela il n'y a pas d'ordre possible dans la société humaine. Ces vues m'ont guidé dans les nombreux entretiens que j'ai eu l'honneur d'avoir avec l'Empereur défunt sur V édifice de l'État. Vu la parfaite conformité des vues de Sa Majesté avec les miennes, ces entretiens auraient conduit à des résultats si l'Empereur avait vécu deux ans de plus, et si ces résultats ne se sont pas produits plus tôt, la cause en est uniquement due à ce fait que le Prince qui possédait à un degré aussi éminent certaines qualités du Souverain, n'avait pas celle de la promptitude dans l'exécution. Comme il avait conscience de sa valeur et de ses facultés personnelles, il laissait la situation se prolonger tant bien que mal, et fermait les yeux sur des lacunes qui, après sa mort, ont semblé des abîmes dont la profondeur aurait englouti l'Etat lui-même, si, du haut jusqu'en bas, les rouages de l'édifice politique n'étaient pas réglés d'une manière aussi pratique qu'ils le sont heureusement. Aussi nous vivons, mais cela ne suffit pas : il faut continuer de vivre et ne pas en arriver à ce que la vie s'arrête. Pour nous, le présent est une période de transition d'un règne à un autre. Une forte organisation peut seule nous faire triompher des embarras de cette période. En admettant tout cela comme une vérité indiscutable (et il faut bien l'admettre comme tel ou fermer les yeux à l'évidence),on se trouve en présence de la question des maux existants. Un de ces maux a son principe actif dans les qualités et les défauts du comte Kolowrat. Je dis : dans ses qualités, car, s'il ne les possédait pas, il n'aurait pas le poste qu'il occupe ; dans ses défauts, car s il en était exempt, les choses prendraient d'elles-mêmes une tournure meilleure que celle qu'elles ont à présent. Il n'est pas indépendant de caractère, et c'est précisément pour cela qu'il devient l'esclave de ceux qui savent le prendre. Cette dernière opération se divise toujours en deux périodes : la première est celle des cajoleries; la seconde, celle de l'oppression. La tâche du cajoleur est facilitée par la vanité du comte, celle de l'oppresseur par sa faiblesse.
Aujourd'hui, le génie qui a plus que de TinHuence sur le comte Kolowrat, c'est M. d'Eichhotf. Il le tyrannise, et le caractère de ces deux hommes se prête on ne peut mieux à cette tyrannie exercée et subie. Eichhoff est né tyran, comme le sont tous les doctrinaires libéraux; il a des talents remarquables, mais peu de connaissances spéciales en ce qui concerne les finances où il vient d'entrer. Il a grandi dans l'octroi, par conséquent dans une branche des finances publiques; or, entre cette branche et la haute administration il y a une aussi grande différence qu'entre un intendant militaire et un chef d'armée.
A côté de ce mal il y en a encore un autre : les tendances tyranniquesd'Eichhoff le poussent à la cachoterie. Il considère toute question qu'on lui adresse comme une insulte, comme un empiétement sur ses droits imaginaires, et les fonctions qui lui ont été confiées, non comme une branche de l'économie politique (branche assurément très-importante et, pour cette raison même, exigeant du savoir et des lumières), mais comme toute l'économie politique elle-m.ême. Tout doit s'incliner et se taire devant sa sagesse. Je suis ainsi fait que l'un et l'autre me sont impossibles.
Je viens de parcourir la Bohème dans bien des sens, et j'ai parlé à toutes sortes de gens. L'ensemble de ces conversations se résume en une masse de plaintes sur la plupart des mesures prises par la chambre des finances. Le pays est parsemé d'uniformes verts, et la contrebande a augmenté dans là proportion des douaniers. A l'étranger, on rit des mesures qui amènent un résultat pareil ; à l'intérieur, on se plaint amèrement des tarifs douaniers. Les premiers fabricants de verrerie — et je puis citer ici Mayer — prétendent que, si l'on n'y met ordre, cette branche si importante de l'industrie fera nécessairement un grand pas en arrière. Il en est de méine de la porcelaine.
Les fabricants de cet article ont déjà présenté ou présenteront un mémoire dans lequel ils se plaignent que, par suite d'une étourderie de la douane, la porcelaine anglaise figure sous la même rubrique que la faïence anglaise, en sorte que la première, même en y comprenant les frais de transport.
revient moins cher dans notre pays que la porcelaine autrichienne. Je n'entends rien à la question, parce qu'elle ne serait compréhensible que pour des hommes de génie ; or, je n'ai aucune prétention au génie en matière de douane. Mais il faut que ces questions-là soient examinées, et le ministre de sfinances n'a pas le droit de vouloir qu'on ne s'en préoccupe pas. La charge de président de la chambre des finances n'est sous aucun rapport plus indépendante que la mienne, et je reconnais à l'administration centrale non-seulement le dcoit, mais encore le devoir de voir clair dans ma marche politique et de me demander, chaque fois que cela est nécessaire, si je suis la voie de la guerre ou la voie de la paix. Qu'on vienne me réveiller à minuit, et je serai prêt à rendre compte de mes actes ! C'est ainsi qu'à mon avis on sert le droit, et pas autrement. De plus, je crois présenter, dans mon attitude personnelle, plus de garanties à l'Etat qu'Eichhoff ne serait capable de le faire. Il ne s'ensuit pas de tout cela que j'en veuille à Eichhoff. Je n'ai jamais rien contre les hommes, mais souvent je m'irrite contre les choses. Je crois que le centre des grandes affaires de l'Etat a le droit et le devoir de savoir où en sont les finances. L'envie qu'ont certains hommes de rester ou de partir tranche la difficulté tout aussi peu que les bruits alternatifs de banqueroute de l'Etat et de bonne situation financière. Il faut qu'Eichhoff dise ce qu'il veut, pourquoi il le veut, et comment il le veut. Il finira par le dire, pourvu qu'on sache insister, car personne au monde ne songe moins que lui à aller, c'est-à-dire à s'en aller; ce qu'il voudrait, ce serait qu'on le laissât aller comme il l'entend.
En me quittant, le comte Kolowrat m'a dit qu'en Bohême il examinerait avec Eichhoff la question de savoir s'ils peuvent rester ou non. Je lui ai répondu qu'il m'était impossible d'accepter la question ainsi posée ; que pour moi la question était celle-ci : l'état des finances répond-il ou non aux besoins de l'Etat, et, dans le dernier cas, quelles mesures faudrait-il prendre pour rétablir l'équilibre?
Les inconvénients qui résultent de l'incertitude de notre situation financière sont nombreux et portent les caractères
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bien marqués d un mal réel. Aussi faut-il en finir, ou bien le mal fera périr l'État, qui, Dieu le sait, ne peut être défendu et ne peut traverser les orages du temps qu'à la condition que tous marchent en rangs serrés. Je vois un embarras journalier ou plutôt un véritable danger dans l'inquiétude toujours croissante qui se répand dans les différentes couches de la société, et que la manière d'agir du comte Kolowrat alimente tous les jours d une façon incompréhensible pour celui qui ne connaît pas la situation. Depuis les quelques heures que j'ai passées ici, les symptômes et les manifestations de l'inquiétude pleuvent sur moi; c'est ainsi, par exemple, que tout le conseil d'État est en émoi, parce que le comte Kolowrat a chargé Pipitz* de lui envoyer (telle est la version qui court) les statuts fondamentaux de ce corps, attendu qu'il se propose de faire une réforme totale dans l'institution elle-même aussi bien que dans le personnel.
Si les choses en sont là, c'est-à-dire si un corps tel que le conseil à t^tat peut admettre un seul moment la possibilité de ce fait, qu'il dépend d'un seul homme de changer à son gré l'organisation de ce corps et le personnel qui en fait partie, c'est qu'alors l'esprit public est déjà bien malade.
Si l'on examine la nature de la maladie, on découvre la faiblesse et les intrigues de gens subalternes pour qui une funeste manie de bavarder ouvre la porte de tous les secrets. Il faut arrêter le mal, c'est une nécessité qui finalement ne peut échapper à personne
A la lecture de la lettre ci-dessus, vous aurez bien vite reconnu qu'elle n'a pas été écrite pour vous. Lisez-la à MM. les Archiducs et commentez-la.
22 août,
1304. On a vraiment de la peine à comprendre qu'un homme d'un caractère aussi indécis ait pris un poste comme celui qu'oc-
* Le docteur Joseph Pipitz, alors conseiller du Gouvernement attaché au cabinet du comte Kolowrat; il passait pour être le bras droit de ce dernier. Plus tard il devint gouverneur de la Banque. [JSote de l'Éditeur.)
cupe le comte Kolowrat. Ce qui est certain, d'autre part, c'est que la voie dans laquelle nous avons fait entrer la question doit aboutir nécessairement à une solution. Si j'ai souvent réussi dans ma carrière à sortir de situations inextricables en cberchant les moyens les plus simples de me dégager, le même procédé peut encore me servir cette fois. C'est dans l'idée de la liquidation qu'est le remède. Il n'y a qu'à s'en tenir à ce mot, car il désigne la seule idée vraie. Parler en l'air ne mène à rien. Qu'on bavarde tant qu'on voudra, qu'on dise tantôt blanc et tantôt noir, tous ces propos finissent par fatiguer; ce qu'il faut faire, c'est liquider les positions. Voilà ce que le pouvoir central a le droit d'exiger, tandis que des individus n'ont pas le droit de demander qu'on leur fasse l'iionneur de les reconnaître sur parole comme le seul pouvoir central véritable, qu'on regarde leur intelligence comme l'équivalent du bon sens public, et qu'on admire leurs velléités de rester et de partir comme de grandes lois morales et d'imposantes vérités matérielles. Si vous ou quelque autre agissiez comme le comte Kolowrat et son tyran, je serais curieux d'entendre les critiques de ces deux messieurs. Le comte de Wilczek ma raconté des scènes qu'il a eues avec Eichhoff, scènes qui toucbent presque au fantastique et à l'incroyable. Du reste, Wilczek est tout à fait sur le véritable terrain, et il voit parfaitement clair en toutes choses. Il est tout indiqué pour remplacer Eichhoff, car celui-ci ne restera pas et ne peut pas rester.
1505. Après une conférence de trois heures, à laquelle j'avais convoqué INIgr l'Archiduc Ferdinand et les membres de la conférence préliminaire de Hongrie, j'ai terminé aujourd'hui la grande affaire des élections de Transylvanie, et cela de la manière la plus satisfaisante. Toutes les voix se sont trouvées d'accord, et l'Archiduc ira lui-même annoncer ce résultat à Ischl afin d'obtenir la sanction impériale, ce qui ne saurait souffrir de difficultés.
A propos de la conférence d'aujourd'hui, j'ai pu reconnaître
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une fois de plus combien il est facile de mener à bonne fin des affaires e'pineuses, quand les hommes appele's à les réguler ne Acculent chercher derrière les choses que ce qui est vraiment i)on et utile.
Et maintenant, mon cher Comte, je vous souhaite de passer agréablement les quelques jours que vous allez pouvoir rester à la campagne. Si j'étais de ces hommes qui ne voient et n'aiment qu'eux au monde et qui ne s'entendent qu'à vivre pour leur propre bien-être, je secouerais tout le fardeau des affaires et je passerais certainement les derniers jours de l'automne de ma vie, non pas dans mon cabinet, mais en plein air, sous le ciel du bon Dieu. ]Mais puisque le Ciel m'a créé comme je suis, je continuerai de tracer mon sillon aussi longtemps et aussi bien que ma conscience me le permettra. Si jamais elle me dit que cela ne va plus, c'est moi qui m'en irai.