TI
210 r.ECUEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).
travaux pour la pose du monument à Kulm. Nobile restera ici jusqu'au 29, puis il viendra me trouver à Kœnigswart ; ensuite il retournera à Teplitzpour mettre la dernière main à Tœuvre. Tout va ici comme à Vienne ; on ne parvient pas à en finir.
La journée a été superbe , et chaque rayon de soleil m'a fait penser à vous. Je vous voyais assise sur la terrasse, et les enfants jouant au jardin.
J'ai pour le moins parlé durant cinq heures sans avoir eu le temps de me moucher! A chaque phrase qui plaît au Pioi, il a l'habitude de me demander une prise de tabac, ce qui fait que je suis rentré ma boîte vide. Vous voyez que je dois avoir dit de fort belles choses.
Entre les deux conférences, nous avons fait une tournée au jardin , où il y avait une foule compacte. Cette foule s'est serrée autour de moi , car elle était composée d'une bonne portion de curieux; cliétif et fort stérile plaisir sans doute. Je n'avais point encore été au rendez- vous, prétendu champêtre, de midi , ce qui a fait souffrir les curieux de profession ; il y a donc eu débordement aujourd'hui.
J'ai retrouvé, au reste, ici, une foule de connaissances antédiluviennes. Parmi des connaissances pareilles, les rencontres qui toujours sont le plus pénibles, ce sont les vieilles femmes que l'on a connues jeunes, et qui en semblable occasion se croient en devoir de redevenir sémillantes. J'ai donné ici sur plusieurs individualités de cette espèce que je n'avais pas revues depuis Irente-cinq ou quarante ans, et parmi elles, entre autres, une p^rand'mère qui se promène avec trois grandes fdles, et que j'avais connue quand elle avait seize ans. J'ai lu sur sa mine qu'elle était peinée de ce que je ne l'avais pas reconnue, et qu'elle s'était attendue à m'entendre prononcer un « impossible » quand elle m'a présenté sa descendance en ligne directe.
Je partirai d'ici demain à six heures du matin pour descendre à Plass. Le 29, je dînerai à Kœnigswart, où j'aurai une foule de monde, ce qui ne m'amuse guère. Adieu, ma bonne chère amie.
Plass, le 25 juillet.
1280. Je vous ai écrit de Teplitz avant-hier. J'en suis parti hier à sept heures du matin, et je suis arrivé ici à cinq heures de l'après-midi.
Vous voyez que les affaires de Don Carlos A^ont très-bien. Je vais leur donner une impulsion qui devra les faire aller encore mieux. Dites à Alcudia que j'ai été parfaitement content du Roi de Prusse et du baron Werther. Dites-lui aussi que j'ai des nouvelles de Paris qui me prouvent que tout irait à souhait, sans les légitimistes français, qui prennent à tache de tout gâter dans le but de créer des embarras à Louis-Philippe et de marier la Restauration en France avec le succès définitif de Don Carlos. S'il v a moyen de gâter les affaires de celui-ci, c'est aux légitimistes français que le malheur sera dû. Ces braves gens sont tellement légers, et ils manquent si complètement de toute saine pratique, que l'abîme dans lequel ils sont tombés ne doit surprendre personne. L'événement prouve de nouveau que les amis sont ordinairement plus dangereux que les adversaires.
27 juillet.
1290. J'ai envoyé une estafette au Roi de Prusse à Teplitz, et j'ai fait un grand travail pour Ischl*. J'ai beaucoup de temps ici, car je n'ai point d'audiences à donner, et les affaires n'y perdent rien. Ce que la plupart des hommes prennent pour une affaire n'en est pas une, et cette erreur fait perdre leur temps à ceux qui savent quelle en est la valeur! A Kœnigswart, je serai plus tourmenté, parce qu'une foule de monde viendra s'y jeter sur moi, comme à une curée !
* L'Empereur Ferdinand, l'Arcliiduc François-Charles et l'Arcliiduc Louis étaient venus l'aire un séjour à Ischl. Le comte Kolowrat et le comte G!am y étaient aussi. Voir les lettres adressées à ce dernier, n» 1298.
(JSote de l'Éditeur.)
212 EECTJEIL DE DOCLMEISTS (1835-1848).
Kœnigswart, le 30 juillet 1837.
1290. Me voici dans le lieu que nous aimons. KrenigSAvart est d'une grande l^eauté. J'y suis arrivé hier à quatre heures de Faprès-midi, par un temps magnifique. Nous avons vite dîné, et j'ai conduit votre père et Marmont, qui est arrivé ici de Carlsbad une heure avant nous, au « Schœnbusch » et à la Croix.
1292. Ce matin, Hûgel, votre père et Félix ont été mis eu réquisition pour décrocher et replacer les tableaux. Cette entreprise a été éminemment difficile, vu la singulière composition des personnages qu'ils représentent. J'ai tranché le nœud gordien, et j'ai mis le Pape Pie VII à la place de la Charité dans le salon ; j'ai placé à ses côtés le Napoléon en tapisserie des Gobelins et Marie-Louise. J'ai pendu Murât en face àe Dom Miguel, et ainsi du reste. Tout cela fait très-bien, et l'on ne me taxera pas d'être homme de parti. C'est du juste milieu mis en pratique.
Mgr Cappaccini* est ici depuis avant-hier au soir. Il a dit la messe aujourd'hui dans la chapelle, car il veut pouvoir dire au Saint-Siège qu'il a prié devant son autel. H y a prié ])Our Vous. Il trouve la chapelle aussi belle qu'elle l'est en effet. Je crois qu'il nous quittera demain, et je vous confie qu'il se rend droit à Berlin, où je lui ai arrangé un rendez-vous avec le Roi. C'est une espèce de coup d'Etat qui (sauf le respect que je professe pour l'humilité) m'a bien réussi.
Je suis étouffé ici par des amis et des visites. Nous avons été hier vingt-huit personnes à dîner, et je compte aujourd'hui sur quarante. Maltzahn m'arrive pour vingt-quatre heures de
* Le sous-secrétaire d'Etat Mgr Cappaccini se rendait en mission secrète à Berlin pour aplanir les difficultés qui s'étaient élevées dans l'archevêché de Cologne. Le même motif l'avait amené aussi à Kœnigswart, où fut également discutée îa durée de l'occupation autrichienne dans les Lé;iations.
{Noie de l'Éditeur.)
Carlsbad. Schœnbur^j vient d'entrer dans ma chambre; trois Windischfjrœtz viennent de Marienbad ; des capitaines de cercle, des commissaires de police, enfin une réunion des plus bizarres, comme si Ton avait pris tout ce monde au hasard. « C'est tout à fait cliarmant, mais un tant soit peu ennuyeux » dirait madame d'Apponyi.
1295. J'ai été hier avec ma société à Marienbad. La course était agréable, car le temps est superbe. Nous y avons passé la matinée et sommes revenus dîner ici. Le comte Palilen, ambassadeur de Russie à Paris, a dîné chez moi, et je lui ai fait faire, l'après-dînée, une course qui l'a éreinté. Aussi Éléonore Windischf^rœtz, qui l'a vu ce matin, a-t-elle recueilli ses lamentations sur la vigueur héroïque de mes jambes. Talistscheff est retourné à Carlsbad ce matin; par contre, sir Frédéric Lamb Ta remplacé. Il serait, en effet, par trop triste que je n'eusse pas pour le moins un ambassadeur sous mon toit.
6 août, au soir.
1294. Kœnigswart commence à être tellement bon à voir, que je n'hésite pas à le montrer. Un changement frappant et heureux, c'est la disparition de la mendicité. Il n'y a que peu d'années, on ne pouvait sortir du château sans être assailli et suivi par des mendiants de tout âge et de tout sexe; — aujourd'hui, il n'y en a plus. C'est l'industrie croissante du pays et la charité qui ont opéré ce bien réel. Les aumônes dans le tronc de la Croix montent parfois jusqu'à trente florins par jour. Dieu préfère ce genre de philanthropie à celui que les hommes hurlent du haut des tribunes et qui aboutit aux massacres et à tous les genres de péculat. La France présente aujourd'hui le triste spectacle d'un pays qui se dit et qui se croit peut-être tranquille, parce que l'impunité y existe pour tous les genres de vols et de turpitudes. J'aurais été vui fort mauvais ministre sous un régime pareil, ou plutôt n'y aurais-je point été ministre, quoi que Ton eût fait pour m'y engager.
8 août.
1293. J'ai su que le duc de Bordeaux se rendrait à Vienne; il en avait demandé la permission, et comme je trouve fort simple qu'il veuille voir la capitale, et délicat qu'il ait choisi à cet effet le moment de l'absence de la Cour, j'ai demandé à l'Empereur que l'on n'y mît point obstacle.
10 août.
129C. Hier, au moment oti je montais en voiture pour me rendre à Carlsbad, il m'est arrivé des nouvelles d'Ischl, d'après lesquelles l'Impératrice était si bien remise de sa rougeole que le séjour de la Cour devait y être réduit, conformément au premier projet. J'attends d'ici à demain la confirmation de la nouvelle, et si, — comme je l'espère, — elle arrive, j'aurai le bonheur d'éviter le détour par Isclil, et je pourrai être rendu à Vienne le 15.
J'ai passé hier la journée entre ma voiture et Carlsbad. Je suis parti d'ici à cinq heures du matin, et après m' être arrêté une demi-heure à Ellbogen, je suis arrivé à Carlsbad à onze heures. J'ai trouvé ma chambre encombrée de visiteurs de toutes les sortes, et l'invitation de me rendre immédiatement chez le Roi de Hanovre. J'ai obéi, comme de juste, et je suis resté en conversation avec lui jusqu'à deux heures. Puis nous avons dîné chez lui, et je dis nous, car j'avais pris votre père avec moi. Le dîner a duré longtemps, et puis les conversations n'ont point fini, de manière que ce n'est qu'à cinq heures que j'ai pu quitter les Majestés. Alors j'ai été trouver mon ami, le mbricant de cassettes ; j'en ai acheté une fort jolie que je vous envoie parce courrier; puis je suis allé à la promenade, où j'ai rencontré toutes les figures du monde : les enfants Maltzahn, madame Kisseleff,Malfatti, le maréchal Maison, une foule de Russes, d'Anglais, et je crois même quelques sauvages ; enfin, à six heures précises, je suis remonté en voiture, et je suis entré dans le salon de Kœnigswart à onze heures.
J'ai été on ne peut plus content du Roi de Hanovre. On prétend qu'il manque de jugement ; mais ce qui prouve le contraire, c'est que sir Frédéric Lamb lui-même m'a assuré qu'il est le seul qui connaisse bien l'Angleterre, et qu'il faudrait suivre tous ses conseils. Ainsi va le monde et ainsi se font les réputations !
12 août.
1297. Je suis continuellement entouré d'une cohue telle, que j'ai besoin de mon calme inné pour ne pas tomber à bras raccourcis sur la foule des ennuyeux. Parmi eux, les pires sont ceux qui viennent pour me voir, — non comme on va voir un ami, mais comme on va à la ménagerie de Van Aken. Il m'arrive ici journellement des figures de l'autre monde qui s'annoncent dans cette aimable intention. Dieu délivre les pauvres humains de cette espèce de célébrité !
LETTRES CONFIDKXTIELLES ECRITES PAR JIETTERNICH AU COMTE CLAM MARTINITZ,
PREMIER AIDE DE CAMP GÉNÉRAL DE l'eMPEREUR FERDINAND,