‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 4 sur 91 · LE CHANGEMENT DE REGNE EN AUTRICHE · texte numérisé non relu

LE CHANGEMENT DE REGNE EN AUTRICHE

1 189. Dépêche circulaire adressée par Metternich aux différentes missions I. R. Vienne, le 12 mars 1835 *. — 1 190. Mettcrnich à Anrillon, à Berlin (Lettre). Vienne, le 20 mars 1835. — 1191. Metternich à Ficquelmont, à Saint- Pétersbourg (Lettre confidentielle). Vienne, le 2 avril 1835.

1189. J ai satisfait, le 2 de ce mois, au pénible devoir de vous annoncer la perte irréparable que venait de faire la Monarchie dans la personne d'un Souverain dont le nom seul est un éloge que Thistoire consacrera dans ses pages les plus impartiales.

Je vous ai prévenu alors que rien dans l'attitude intérieure et extérieure de notre Cour ne serait changé. Je puis aujourd'hui vous donner l'assurance que ce fait important est pleinement accompli. Les feuilles du Gouvernement vous auront informé des premiers actes du nouveau règne. Par ces actes, le nouveau Souverain s'est borné à confirmer dans leurs

* Voir tome V, n^ 1187. (Note de CÉditeur.)

vî. 1

2 RECUEIL DE DOCUMENTS (l,S35-1848).

emplois tous les serviteurs et les fonctioiinaiies de 1 État , et à s'approprier les principes sur lesquels s'est invariablement maintenu le Monarque défunt.

Aussi, l'aspect que présente la Monarchie, à commencer par la capitale, est-il remarquable. Jamais , dans aucun temps ni dans aucun pays, — je n'hésite point à l'avancer, — le passage d'un règne à un autre ne s'est opéré avec plus de calme. Un même deuil règne dans toutes les classes de la nation ; un même espoir les anime; le vœu principal, le seul qui se fasse jour à travers la douleur universelle, est celui que tout demeure, et qu'il ne soit rien changé à ce qu'a établi et fondé la haute sagesse du Souverain qui, pendant quaranteti'ois ans, avait présidé aux destinées de l'Empire. Ce vœu a été compris et accueilli avec empressement par l'héritier du trône, et, ce vœu satisfait, la confiance générale s'est trouvée assise sur une base d'autant plus solide qu'elle est universellement connue et appréciée.

Ces faits sont patents; trenle-cinq millions d'hommes leur servent de témoins , et les Cours respectives devront en recevoir la pleine confirmation par leurs représentants à Vienne.

Après avoir établi ce qui précède, il me reste cependant,

Monsieur , à vous éclairer sur ce qui dans tous les

temps, et plus particulièrement dans les nôtres, doit avoir pour tout observateur impartial la valeur d'une espèce de phénomène. Les miracles ne comptent guère en politique; c'est donc à la recherche des causes naturelles que doivent s'attacher ceux qui, par leur position et leurs devoirs, sont appelés à s'occuper des affaires publiques.

Le passage d'un règne à un autre est, par la nature même de l'événement, un embarras immense , si ce n'est un danger plus ou moins réel. Il semble qu'entre deux règnes s'ouvre comme un précipice que la volonté des hommes ne parvient pas à combler, quels que soient les efforts qu'ils pourraient y vouer. Ce danger est un de ceux que l'Empereur François ne s'était point dissimulés ; son esprit droit et la haute élévation de son âme le portaient à envisager comme un devoir de préparer d'avance le passage de son règne à celui de son fils.

LE CHANGKMENÏ DF, lîÈGNE EN AUTRICHE (1835). .3

Sur de son peuple, et également sûr de son successeur, il a constamment tenu en vue l'avenir; il n'a conçu et pris aucune mesure gouvernementale sans la peser dans la balance de ce même avenir. C'est ainsi qu'il a pris des décisions que les seuls besoins du moment n'eussent peut-être point réclamées, et qu il n'a jamais entrepris ce qu'il ne croyait pas pouvoir conduire lui-même à son terme. Initié aux pensées les plus secrètes du Monarque vénéré dont nous pleurons la perte, et témoin, durant plus d'un quart de siècle, de tous ses actes, je puis répondre du fait que je viens d'établir et qui se trouve pleinement confirmé aujourd'hui.

Aux effets de cette prévoyance souveraine et paternelle se joignent tout naturellement les garanties qu'offrent, pour le maintien de la tranquillité publique, des masses que les révolutions n'ont point remuées; un édifice social que l'esprit novateur n'a point sapé dans ses fondements ; une nation, enfin, composée d'hommes qui regarderaient comme un manque de confiance injurieux pour eux-mêmes le renouvellement d'un serment qui , une fois prêté , est à jamais valable !

Je viens de vous tracer en peu de mots le tableau de la vérité. Loin d'être exagéré, il ne dis^imuIe rien et met au grand jour ce qui constitue la réalité dans les faits. Comme tout était prévu sous le dernier règne ; comme rien de ce qu'il était essentiel d'asseoir sur des bases solides n'avait été oublié; comme, dans celte grande organisation qui constitue le Gouvernement, tout était pénétré de l'esprit du Monarque qui avait vieilli sur le trône; comme cet esprit, enfin, est aussi particulièrement celui de son successeur, l'Autriche est aujourd'hui ce qu'elle était hier et ce qu'elle sera demain : une puissance dont la pensée est généralement connue, qui ne déviera pas des principes sur lesquels repose son existence morale et politique , et qui continuera à suivre , sans altération quelconque, la direction dont elle ne s'est jamais écartée depuis tant d'années.

Il est dans l'intention de l'Empereur que vous fassiez usage

de la présente dépêche dans vos rapports avec

aupi'ès vous êtes accrédité. Nos paroles seront

accueillies, nous en avons la conviction, avec une vive satisfaction par les hommes de bien.

Metternich à Ancillon, à Berlin (T.ettie). Vienne, le 20 mars 1835.

1190. Votre excellent prince Guillaume retourne à Berlin; il a été reçu et traité ici comme un fils de la maison, et il s'est, de son côté, conduit comme tel. Je lui ai ouvert mon cœur sur toutes choses , et il rendra certes à son auguste père et à Votre Excellence le compte le plus exact de ce qu'il a vu , entendu et senti. Je déclare d'avance comme justes et droites, comme conformes à la simple vérité, toutes les impressions que Son Altesse Royale emporte d'ici.

Le présent, en Autriche, ressemble tellement au passé, qu'il peut être confondu avec lui sans s'exposer aurisque d'un faux calcul. Veuillez bien vous pénétrer de cette vérité, — l'accepter comme il est dans votre nature d'accueillir les vérités, et en tirer les conséquences avec la sagacité de votre esprit. Le sort, en nous enlevant un Monarque tel que l'Empereur défunt, a joué un mauvais tour aux brouillons en Europe, en permeltant que l'esprit de celui qui n'est plus s'identifiât h ce point avec ce qui demeure. Quelle leçon pour les nations tourmentées par les prorjrès , que cette parfaite tranquillité \ ce passage, sans secousse quelconque, d'un règne à un autre ; cette uniformité de vœux en faveur de la simple conservation de ce qui existe; ces grands exemples donnés par la sagesse aux niais plus encore qu'aux fous du siècle!

Je saurai tirer tout le parti possible de cet événement, car c'en est un ; aidez-moi avec votre bon esprit dans cette besogne, qui est d'un intérêt commun. Ne parlons pas beaucoup, mais disons juste; montrons aux niais que nous concevons leur désappointement, et que nous les dispensons de croire à notre satisfaction. Marchons droit et ferme vers le but que nous tenons également en vue; ne nous laissons distraire par rien, et nous vaincrons encore bien du mal !

Dispensez-moi de vous parler en détail d'une affaire quelconque. Le prince Guillaume est un interprète excellent, et

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