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conirent dans une même pensée, un accord entre elles doit être facile à établir, et c'est ce qu'en effet je ne mets pas en doute. Mais le plus grand danger n'est pas sur ce terrain; il faut le chercher dans l'état où se trouve réduit l'Empire ottoman par suite des prétendues réformes qu il a subies. L'ancien état de choses y a été détruit, et le nouveau est un leurre; il n'y a donc plus que le pouvoir du Sultan, et ce pouvoir s'éteignant dans la personne de Mahmoud, le vide prendra la place de ce qui aurait dû ne jamais être détruit. Il est en effet impossible de calculer à quels excès pourront se livrer les partis qui divisent l'Empire, quand la main qui les a maintenus jusqu'à cette heure dans le respect aura disparu. Il n'y a pas d'homme réellement marquant qui puisse représenter le pouvoir dont un enfant de dix-sept ans ne sera que le symbole, et si un homme d'une forte complexion était mis en évidence, il ne trouverait pas la place qu'il devrait occuper. Mahmoud a aboli le vizirat, et un Gouvernement partagé est sans pouvoir dans un pays où les hommes ne vont jamais ensemble et où dès lors ils doivent toujours être conduits par un bras de fer.
En attendant, nous proposons la seule chose qui soit à proposer. Que les quatre puissances chrétiennes s'engagent entre elles à ne rien faire au détriment de l'Empire ottoman; les embarras se réduiront alors à des embarras turcs.
Veuillez vous expliquer dans ce sens avec le Roi et le maréchal Soult ; la phrase est compréhensible comme l'idée qu'elle exprime.
La cause commune se heurtera en toute circonstance à plus ou moins d'embarras à cause de la forfanterie nationale. C'est cette forfanterie qui contribuera à disjoindre la France et l'Angleterre. A cet égard, bien du chemin est déjà fait, et chaque jour nous fournit des preuves de cette vérité.
14 juillet.
1561. Si lord Palmerslon ne joue pas un double jeu, la critique de la dépêche de M. de Nesselrode qui fait le sujet
de Tun de vos rapports ne provient pas de ce ministre, mais de son organe à Paris.
Voici ce que m'a mandé, au sujet de la dépêche en question, M. le prince Esterhazy, sous la date du 29 juin dernier :
« M. de Kisseleff est Aenu me trouver aujourd'hui pour me due que j'avais eu parfaitement raison ; qu'il avait été trèssatisfait de sa conversation avec lord Palmerston par rapport à la communication de son Gouvernement au sujet de la complication égyptienne ; que par contre il n'en a point été de même à l'égard de l'affaire de Perse, etc. »
Lord Palmerston a confirmé cette impression dans une dépêche à lord Beauvale, que celui-ci a été chargé de me lire. Il se sert à peu près des paroles suivantes : « La dépêche russe est entièrement satisfaisante. On pourrait hien croire à la possibilité de pensées trop favorables à Méhémet-Ali, mais il faut les rejeter, et les régulariser si la chose était vraie. »
Rapprochez ces données des paroles de lord Granvllle, et il devient clair, ou bien que lord Palmerston doit s'être exprimé envers lui différemment qu'envers M. de Kisseleff et lord Beauvale, ou que la critique en question provient uniquement de lord Granville. Le reproche fait au Cabinet de Russie de s'être adressé à celui de Londres seul, repose de son côté sur une supposition que dément le fait ; il a communiqué à Vienne, à Paris et à Berlin, la dépêche envoyée au comte Pozzo.
Vous lirez ce que j'écris au prince Esterhazy, non sur cet incident, dont il ne vaut guère la peine de s'occuper, mais sur l'ensemble de la situation. Vous voyez que nous avons le sentiment que la pensée anglaise est plus rapprochée de la nôtre que ne Test celle de la France, qui a un arrière-goût égyptien prononcé, ce qui même est assez naturel. Gomme tel est cependant le cas, je vous prie d'attacher une valeur toute particulière à la dépêche qui porte la date de ce jour. Il faut viser aux moyens d'empêcher que le char ottoman ne verse à droite, comme naguère il a couru le risque de verser à gauche. Le juste milieu véritable n'est pas dans la marche des Turcs, et comme nous les connaissons parfaitement, nous prévoyons ce que d'autres ne comprennent même pas ; or, pour prévoir, il
372 HECUEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).
faut counaiti'e. Nous allons faire marcher notre escadrille. Elle sera composée de neuf voiles, dont deux frégates, et d'un bateau à vapeur. Le capitaine Bandiera, qui sera promu au grade de contre-amiral, commandera l'escadre, et TArchiduc Frédéric aura une frégate, commandement auquel Tappelle son grade, qu'il a gagné à Tancienneté. Je suis charmé de pouvoir procurer à ce jeune prince, qui de toute manière est très-distingué, l'occasion de servir en grEmde compagnie de vaisseaux, charme qu'un marin autrichien ne rencontre guère, et ce dont je ne nous plains pas, tout en les plaignant.
Metternicli à Sainte-Aiilaire. Vienne, le 6 août.
1562. J'ai Ihonneur de vous inviter à passer chez moi demain matin; je vous donnerai connaissance d'une dépêche que j'adresse à nos missions à Paris, Londres, Pétersbourg et Berlin*. Elle était rédigée hier, quand le comte de Ficquelmont est arrivé. Mon entretien avec notre ambassadeur en Russie ne m'a pas donné lieu à changer un mot à ma circulaire. Je vous aurais invité à venir me voir aujourd'hui, si je n'avais à écrire quatre dépêches, qui devront servir d accompagnement à l'autre dépêche, et comme vous savez que j ai l'habitude d'écrire à Paris en français, à Londres en anglais, à Saint-Pétersbourg en russe et à Berlin en allemand, et que l'expérience m'a prouvé que dans ce soin se trouve le gage d'être compris, la peine est grande et elle exige du temps.
Je vous dis, en attendant, que les choses seraient bien placées si les hommes savaient en faire autant.
* La dépêche identique adressée aux quatre missions nommées ci-dessus jiorte la date du 7 août; elle a trait à l'altitude des cinq grandes puissances dans le conflit turco-égvptien. Elle formule le vœu que la reconnaissance de l'héiédicé pour Méliémet-Ali soit limitée au seul pachalik d'Egypte. Cependant, comme l'Autriche ne serait pas à même de faire triompher à elle seule cette reconnaissance limitée à rEgyf)te, le Cabinet se rangerait à l'opinion qui apparaîtrait conmie le résultat d'une entente enire les puissances; mais en tout état de cause, il pencherait à donner la préférence au minimum des concessions à faire par la Porte. (Note de l Éditeur.)
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (1839). 373 Mettcinich à Apponyl. Vienne, le 7 août.
1365. Mon expédition de ce jour n'est pas longue, mais elle n'en a pas moins d'importance.
La dépêclie n» 2 renferme la vérité, et toute la vérité, à l'égard de l'attitude de la Russie*. II en ressort que c'est riiîcartade intempestive des deux Cours maritimes, au sujet d'une question qui ne devait pas se présenter, qui a gâté ce qui, sans cette faute, n'eût point éprouvé de difficulté. Le Cabinet français est éminemment faiseur, et il est en même temps remarquablement gauche. Avec ces deux éléments, on ne saurait avancer en affaires, et ne point avancer, c'est recider. S'il n'y avait que ce Cabinet seul qui s'exposât à ce sort, il y aurait moyen de le supporter, car cbacun est maître et responsable de ses propres faits et gestes. Il en est autrement quand il s'agit d'un intérêt commun et d'un secours à prêter à une cause qui est commune. A Paris, on ne voit que soi, et l'on y oublie que par là on excite à en user de même à regard de la France ceux avec qui l'on entend entrer en affaires. 7out pour et par la France est un mot qui sonne l>ien à des oreilles françaises, mais qui décbire toutes les autres oreilles.
* Voici ce qu'on y lit : « La Cour de Russie est livrée à un sentiment de déHance relativement aux intentions des puissances maritimes, non à l'égard de la Porte, mais à son propre égard. Ce n'est pas avec un sentiment aussi affranclu de toute gêne que l'est le nôtre dans nos relations avec ces mêmes puissances, qu'elle reçoit leurs propositions et (ju'elle serait prête à leur en adresser de son côté. L'Empereur Nicolas, cependant, s'était décidé à envoyer à Vienne un hom'me investi de sa confiance, qui, ayant également des titres à la nôtre, eût été, sous tous les rapports, le plus jjropre à remplir ici la plac<! qui lui était destinée, lorsque M. de Rarantiî leçut la communication des instructions données à lamira! Tîoussin relativement à !'a|)parition des flottes devant Constantinople. Dès lors le départ de cet envoyé l'ut ajourné, et cela parce qu'une question qui sans doute a été provoquée par les événements du jour, mais qui cependant est d'une nature toute différente de l'affaiie turco-pgyptienne, est venue s'interposer ici dans cette dernière. Les nouvelles de Constantinople se sont succédé; l'avènement paisible du Sultan Abdul-Medjid au trône de ses pères, la fin de la guerre et hî pardon accordé à Méliémet-Ali, l'offre de l'hérédité dans le paclialik d'Egypte, — toutes ces circonstances réunies ont fait admettre au Cabinet russe que l'affaire était terminée. On s'est trompé. L'entreverra-t-on? Je ne le mets pas en Joute... [Note de l'Éditeur.)
374 RECUEIL DE DOCIMENTS (1835-lSi8).
Vivre et laisser vivre est un précepte tombé en désuétude dans les Gaules, et le résultat en est que l'on n'y avance en rien.
Vous verrez aujourd'hui 1 heureux effet de l'expédition adressée à M. de Barante, qui heureusement s'est arrêté à la première partie de sa commission, car, sans M. de Ficquelmont, il aurait déclaré au comte de Nesselrode que si un vaisseau russe crevait paraître dans la mer de iNIarmara, les Français, les Anglais et les Autrichiens forceraient les Dardanelles ! Faites donc de la politique avec des gens de cet esprit!
Gardez tout cela pour vous, mais tirez-en parti pour engager le maréchal à un peu moins sabrer, là où il faut marcher vers un but que personne ne peut atteindre par ses seuls efforts. Tout le monde veut une même chose, mais cela ne suffit pas pour qu'elle soit emportée. Qu'a de commun l'affaire des Dardanelles avec le différend entre la Porte et Méhémet-AIi? Pour Dieu ! qu'on la laisse à l'écart, là où elle se trouve tout naturellement. L'heure viendra où il faudra la mettre à l'ordre du jour, mais cette heure n'est pas encore venue. En agir autrement serait une immense sottise !
Je suppose que la Porte aura envoyé une réponse au Pacha d'Egypte et qu'elle n'en parlera qu'ensuite aux autres Cours. Alors nous nous trouverons placés dans la seconde alternative que j'ai indiquée dans ma dépêche n" 1 *.
Ratisbonne, le 13 septeniLie.
1364. Je n'ai point de commentaire à ajouter à mes dépêches. Elles parlent d'elles-mêmes, et ce qu'elles disent, c'est que la difficulté réelle dans l'affaire orientale se trouve placée entre Paris et Londres, car la Russie est à nous.
Le sort des affaires d'Espagne me paraît fixé**. Je l'ai jugé tel à partir du jour où j'ai appris les meurtres que Maroto a cru devoir commettre. Aussi, mon cher Comte, ne m'avez-
* Voir la note ([ni accompagne la lettre précédente à Sainte-Aulaire, n''1362. (Note de l'Éditeur.)
** Il s'agit des né|;ocialit)ns engagées le 21 août à Durango, entre Maroto i-t Espartcro, en vue de la paix, et de la conclusion de la pair, signée le
VOUS plus entendu vous parler de ces affaires et ne pas répondre même à l'offre que le Roi Louis-Philippe m'a faite de les prendre entre nos mains. Ce sont de ces panneaux dans lesquels un vieux ministre ne donne pas. Je sais sauver un Etat avec et contre le canon, maiis je ne puis lutter contre des empoisonnements. On peut prédire à peu près ce qui arrivera. Don Carlos sera chassé ; alors commencera la véritable confusion en Espagne, et le dernier lien entre l'Angleterre et la France sera rompu, car les complicités forment aussi des liens. C'est dans ce sens (en laissant toutefois de côté le mot complicité) que vous pouvez, sans aucun risque, exprimer ma pensétî au Roi Louis-Philippe sur les affaires de la Péninsule.
Johannisberg, le 25 septembre.
1565. Je vous envoie un excellent ti'avail de M. le comte de Ficquelmont, qui a eu pour résultat d'amener une parfaite entente entre lui et les représentants des quatre autres Cours à Vienne. Mais que prouve ce résultat? Il prouve qu'il y a là un point central d'entente, c'est-à-dire un moyen assuré de servir efficacement la cause de la paix générale. Ce moyen n'est autre que ce que, dans mon âme et conscience, j'ai désiré atteindre dans la présente occurrence, et ce qui a sauvé le corps social du houleversement complet dont il n'a été que trop souvent menacé depuis la première paix de Paris. Ce que j'ai réclamé au moment même où les immenses fautes qui ont signalé la fin du règne du Sultan Mahmoud ont porté leurs fruits, s'est ainsi réalisé. Je n'ai pu vouloir d'une conférence formelle, car la condition première pour une pareille organisation n'existait pas. Cette condition, c'est la certitude d'un accord parfait entre les participants à une conférence formelle sur le fond des questions à livrer à son examen et à sa direction. Là où il n'y a point de divergence sur la question de principe, une conférence n'offre point de danger ; les partis peuvent avoir de la difficulté à s'entendre sur l'exécution,
31 août, à Ver(;ara, entre les deux {jénéraux. Don Carlos déclara Maroto un traître. (^Note de l' Éditeur. J
mais, dussent-ils même se séparer sur les questions résolutoires, le mal sera bien moindre que si la séparation avait lieu sur la question de principe. Celle-ci emporte le principe, tandis que Tautre ne porte que sur le choix des moyens.
Or, mon cher comte , dans l'affaire turco-égyptienne , la connaissance parfaite que je crois avoir des situations en Europe m'a fait prévoir ce qui s'est réalisé. Je n'ai point entrevu la chance d'une divergence entre les deux Cours impériales et celles de Londres et de Berlin sur la question principale, mais j'ai prévu une séparation entre ces Cours et le Gouvernement français. Les quatre Cabinets sont turcs, celui des Tuileries est égyptien, et c'est sw^ le Sultan et sur Méhémet-Ali que porte la question de principe. Comme il y a ici divergence entre les cinq Cabinets, la difficulté pour eux d'arriver à s entendre sur la manière d'agir en est une conséquence toute naturelle. Si aujourd'hui les quatre Cours ne renconti^aient pas l'opposition de la France, ou si cette puissance était franchement de l'avis des quatre Cours, l'affaire turco-égvptienne serait bien vite tranchée. Méhémct-Ali ferait avec une grâce parfaite sa soumission à la volonté déclarée de l'Europe.
Quoi qu'il en soit, l'influence du Gouvernement anglais pourra seule entraîner le Cabinet français dans des voies plus salutaires que celles où il est actuellement, et dans lesquelles il se trouve engagé par de nombreux précédents et par la marche des esprits en France, qui constamment font fausse route.
La politique françai'^e est voulante, agissante, tripoteuse, ambitieuse, et il suffit d'un seul de ces éléments pour qu'elle soit dangereuse; réunis, ces éléments deviennent un fléau pour l'Europe.
13 octobre.
1566. J'ai reçu vos rapports du 1" au 6 octobre, et je ne suis point dans le cas d'y faire aujourd hui une réponse détaillée. Je ne sais pas donner des directions quand je ne vois pas clair dans les situations, et cela surtout quand j'ai déjà dit tout ce qui peut s'appliquer aux différentes phases
sur, LTS EVENKMFNTS POLITIQUES DU JOUR {183P). 3"1
d une affaire. Celle du jour a cela de particulier que tout le monde veut la même chose et que personne cependant n'a l'air de le vouloir. Pour qu'une pareille situation de choses puisse exister, il faut que des méfiances et des préjugés réciprO(|ues obscurcissent la vérita!)le lumière. Tel est aussi le cas. Mes dernières communications aux Cours do France et de Grande-Bretagne doivent les avoir convaincues que nous sommes placés sur une ligne de vérité et de modération, c'està-dire, sur le s&ul point où réside la vérité. Je ne renonce pas encore à l'espoir que celle-ci se fasse jour : la question est d'une importance trop générale pour que les considérations secondaires qui peuvent s'y rattacher ne s'effacent pas devant l'intérêt princip.il, et c'est ce qui arrivera. C est seulement lorsque la France et l'xVngleterre se seront entendues que l'affaire pourra marcher. D'ici là, nous ne pouvons que mettre en panne et tâcher d'empêcher que le mal n'éclate sur les lieux vers lesquels il serait si urgent de diriger les remèdes.
Metternich à Sainte- Aulaire. Vienne, le 22 novemlire.
1567. Je vous restitue, mon cher comte, votre projet de rapport, et je lui accorde V expedialur à l'égard de tout ce que vous m'y faites dire, car vous interprétez ma pensée sur l'attitude qu'il conviendrait aux Cours de prendre, de la manière la plus conforme à la vérité.
Vous m'avez compris, et ce n'est pas la première fois que cela m'est arrivé.
Cela dit, je vous fais une remarque sur les mots « foyider une dynastie » que vous avez consignés dans votre travail. Logiquement parlant, ce n'est pas, selon nous, d'une dynastie à fonder par Méhé met- Ali c\n\\ peut s'agir, mais d' assurer V avenir de sa famille. Le mot dynastie équivaut^ pour moi, à une pensée d'indépendance, tandis qu'il ne saurait jamais être question que d\i\\e jouissafice à accorder à la descendance de Méhémet-Ali.
Et, en train de faire des remarques, je vous dirai encore que vous avez trop peu soin de séparer ce qui dans notre pensée n\st point conforme. Si nous trouvons conforme à
notre propre sentiment le point de vue du Cabinet anglais à l'égard du quid faciendum, il n en a jamais été de même quant au qiiomodo.
Je trouve dans l'affaire turco-égyptienne une pleine confirmation de ce qui a été découvert depuis longtemps par moi, et probablement aussi par d'autres esprits pratiques, savoir, que les affaires les plus difficiles à conduire à une bonne fin sont celles où les divers intéressés appelés à y concourir veulent une même chose, mais se trouvent autrement placés à l'égard de l'affaire. Ce qui arrive alors, c est que le principal court le risque d'être étouffé par les accessoires. Tel est le cas de l'affaire du jour.