VI
Metteniicli à Saintc-Aulaire. Vienne, le 29 janvier.
154G. Le courrier détinitif de Paris m'est arrive la nuit dernière. Les rapports du comte Apponyi sont du 20 au 22, et ils annoncent et motivent la retraite en masse du Cabinet. C'est dans la soirée du 22 que les ministres ont donné leur démission; le Roi devait l'accepter dans la matinée du lendemain, et désigner lliomme qu'il voulait charger de la formation du nouveau Cabinet. Il paraît que ce j)ersonnage serait le maréchal Soult. Je regrette que l'ambassadeur n'ait point attendu, pour m'écrire, que le personnage fût mieux connu. Voilà le squelette de la position. Les rapports lui prêtent de la chair et du sang ; cela ne fait pas un être à la mine rubiconde et saine, et quant à moi, je trouve à ce spectre une fort mauvaise mine. M. d'Apponyi n'est pas de mon sentiment, ainsi que vous en jugerez par sa lettre particulière ci-jointe. Il dépendra de vous, mon cher comte, dépasser chez moi, quand vous le voudrez, pour prendre connaissance de tout ce que le courrier m'a apporté.
30 janvier.
1547. J'ai reçu par la voie de Francfort quelques feuilles de Paris du 24. Celle que je vous envoie, mon cher Comte, renferme un article fort bien fait. Mon sentiment à ce sujet ne saurait être suspect, car vous savez que je suis moins bertiniste que iNI. Jviles Janin.
Le jeu des feuilles de la coalition tend aujourd'hui à forcer la main au Roi pour se dépouiller du dernier ministère avant d'en avoir pu constituer un nouveau. C'est l'anarchie prêchée sur les toits. Le bulletin du commerce nous informe qu'à la Bourse de Londres, le 22 janvier, les fonds ont baissé de trois huitièmes (ce qui est un grand recul dans ces fonds), vu la certitude que le ministère Mole se retirait et la crainte que ^I. Thiers n'arrivât aux affaires. A Paris, les fonds demeurent stationnaires.
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (1839), SôT)
31 janvier.
1348. C'est peu de chose et c'est beaucoup ! Peu de chose sous le rapport de l'issue ; beaucoup comme tableau d'une épouvantable confusion.
Ce qui est clair, c'est que le tout est encore une fois l'application du fameux <c Ote-toi de là que je yny mette » . Si le terrain sur lequel se livre le combat était une antichambre, on pourrait y attacher une faible valeur^; mais comme il s'agit ici de la conduite des affaires d'un grand pays, la chose est autrement importante. N'oublions pas, d'un autre côté, que les prétextes sont pris sur le terrain des principes, et voilà ce qui d'une affaire domestique fait une affaire européenne, car toutesles affaires sociales ont cette valeur.
M. Thiers se conduit, — je n'en ai aucun doute, — comme il s'exprime. Il fait patte de velours, car il est rusé. Or, ce n'est pas avec ce défaut, — car c'en est un, — que le petit homme se montre digne du Gouvernement, du moins quant avi principe; quant à la pratique, un homme de la trempe de M. Thiers peut marcher très-bien, car il peut se mettre avec une bien malheureuse facilité en contradiction avec lui-même. Il faut attendre, et j'attends.
2 février.
1349. J'admets la version de votre correspondant, mon cher Comte, dans sa partie morale; quant à la partie inatérielle, les faits en décideront.
En tout état de cause, ce qui est certain, c'est qu'il y a une grande différence entre détruire et construire, et qu'une coalition qui poursuit le premier de ces buts devient par cela même inhabile à atteindre le second.
Il y a dans ce monde une puissance qui jamais ne courra le risque de perdre ses droits, et cette puissance, c'est la logique, qui n'est que la vérité saisie par le bon sens. Il y a dans la coalition trois éléments qui peuvent s'entr'aider pour la des-
;55»> RECUEIL DE DOCLMENTS (1835-1848).
traction de ce qui e^f, -sans qu'il puisse leur devenir possible (le s'entendre sur ce qui devrait le remplacer. Ces trois éléments sont les conservateurs de la Révolution de 1830, les lé^ffitimistes et les républicains. Un Thiers, un Berryer et un Garnier-Pagès peuvent s'entendre pour renverser le ministère Mole, mais ils ne peuvent s'entendre pour la formation d'une administration nouvelle. M. Tbiers dit à M. Mole : Ote-toi de là que je m'y mette; Berryer dit : Que le ministère s en aille et qu'il entraîne dans sa cbute le trône d Août. Garnier-Pagès est de l'avis de Berryer; ils diffèrent seulement sur les suites désirables de la cbute de ce trône. A bien considérer les faits, ces trois hommes jouent leur jeu. Mais comment caractériser celui que se permettent les bommes qui veulent la conservation de l'ordre des cboses existant et qui n'en veulent pas les moyens? Je ne trouve pour qualifier ces bommes que les substantifs niais, sots et m.échants. Qu'ils cboisissent ! Je suis même prêt à leur accorder les trois défauts réunis.
De la crise du jour il naîtra ou un grand bien ou un grand mal, c est-à-dire, l'ordre ou le désordre. Le gâcbis seul court le risque de succomber, quoi qu il arrive.
7 février.
13S0. Je vous envoie, mon cher comte, les bulletins du commerce que vient de m'apporter le courrier de Francfort. Vous y trouverez l'ajournement des Cbambres jusqu'au 15 février. Est-ce le prélude de leur dissolution? Cela m'en a bien l'air.
La Presse du 30 renferme des données qui fournissent pour le moins une clef de l'événement. Le marécbal Soult s'est retiré de l'affaire. Il était certes le maître d'en agir ainsi; mais la charge qu'il avait assumée, l'a-t-il prise de bonne foi? Tout cela est fort obscur. Ce qui est hors de doute, c'est que la situation est grave et que son issue montreia au grand jour ce que veut la France; veut-elle se contenter de la Révolution de 1830 et consolider l'ordre de choses que cette Révolution a établi, ou bien veut-elle avancer dans ses conséquences?
S'il s'agissait de la France, je dirais qu'elle veut le maintien de ce qui existe; comme il s'agit du bon ou du mauvais vouloir des partis qui divisent la France, je ne puis me former une opinion.
9 février.
1551. Voici mon opinion sur ce qui est plus qu'une fantasmagorie et sur ce qui présente un corps. La dissolution de la Chambre est arrêtée ; c'est un fait, et l'on peut raisonner sur des faits. Je regarde la dissolution comme nécessaire, et je suis même prêt à la regarder comme ayant été inévitable du jour où une modification du ministère actuel n'a pu s'effectuer en dehors de la coalition. Appeler celle-ci au Gouvernement et lui abandonner alors le soin de la formation d'une Chambre nouvelle, c'eût été commettre une faute inexcusable.
Aussi souvent, mon cher Comte, qu'une mesure sage et indispensable offre du danger, le mal n'est pas dans la mesure, il réside dans les choses sur lesquelles il s'agit d'opérer, et tel est également le cas du jour.
La chose ici, c'est le produit de la Révolution de Juillet. Il ressemble aux plantes auxquelles le sol et le climat sont contraires : elles ne font que végéter; puis, par l'effet d'une température trop élevée ou trop basse, elles sèchent ou gèlent, selon l'année, jusqu'à la racine. Celle-ci reste et fait des pousses nouvelles. 1839 est retourné à la racine de 1830, et les élections décideront du nouveau produit. Oui, la France se trouve aujourd'hui à 1830, en partie avant et en partie après Juillet. Les choses pourront tourner à bien, mais elles pourront également fort mal tourner. Si le pays était abandonné à son seul esprit, l'issue ne serait pas douteuse ; mais tel n'est et ne peut être le cas ; tous les partis jouent leur fortune.
Vous voyez que, d'accord avec la nécessité de la mesure, je suis placé, à l'égard de son issue, comme en face de tous les inconnus.
Je vous envoie une lettre de commerce. Je partage le sentiment de son auteur, parce qu'il n'est pas plus avancé que moi.
Sr.S RECLEIT- PF. DOCUMENTS (l835-18/i8).
Après tout, mettez-vous à ma place, et vous ne me trouverez pas couché sur un lit de roses. L'avenir le plus rapproché nous offre la certitude de deux mois où toutes les passions seront mises en un mouvement extrême , et cela non-seulement en France, mais dans l'Europe entière; par contre, que nous offre l'avenir le plus éloigné? Et tout cela, mon cher Comte, parce que INOI. Thiers et Guizot veulent être ministres à tout prix et, — notez bien ceci, — l'un en dépit et aux dépens de l'autre ! Vive donc le régime représentatif moderne !
Metternicli à Apponyi. Vienne, 15 février.
1552. Je vous avouerai, mon cher comte, que je suis fort inquiet sur le prochain avenir de la Erance.
Quand un pays est une fois placé comme celui-là, il est à la veille de grandes perturbations. 1830 est une maladie; cette maladie aurait facilement pu prendre le caractère inflammatoire ; il n'en a point été ainsi, et dès lors elle a tourné en un mal chronique. Comme il est dans la nature des maladies de cette espèce de tuer lentemeiit, mais sûrement, il en sera également ainsi de celle de Juillet. La Erance ne mourra pas, car les pays ne meurent pas, ils se transforment, et c'est ce qui attend également la Erance. La Monarchie, entourée d'institutions républicaines, renforcera ses institutions monarchiques, ou elle jettera au vent le titre et s'en tiendra aux institutions qui jurent avec ce titre.
Veuillez inspirer du courage à M. Mole, car il est devenu le représentant d'une cause. Par contre, effacez-vous le plus possible , car le contraire ferait du mal à ceux mêmes qu'il s'agit de servir. Une justice que je me rends à moi-même, c'est d'avoir su bien saisir le moment pour couper court à une situation gênante.
L'évacuation d'Ancône a forcé la coalition à dire de grandes sottises, et c'est en les réfutant que M. Mole s'est créé du renom dans l'Europe entière. Sans la discussion sur l'affaire d'Ancône, M. Mole n'eût point été plus commodément placé qu'il ne la été par cette discussion, et il n'aurait pu déployer
.réussi franchement des vues de saine politique sans cette occurrence. Les sottises que dit un adversaire ont toute la valeur de bonnes fortunes , et celles-ci augmentent dans la proportion que les sottises tournent à la niaiserie. M. Thiers a prouvé à l'Europe qu'il n'est pas aussi fort qu'on le croit, et si le sort doit l'appeler de nouveau à la tête des affaires , il trouvera tous les Cabinets cuirassés contre lui. Il fera le souple, j'en suis convaincu d'avance, et alors il s'achèvera.
Le Roi, j'en ai la conviction intime, me comprend, et dans ce fait même se trouve le {jage que je ne saurais être dans le doute sur ce que veut ce Prince. Je crois juger M. le comte Mole dans le même sens qu'il est également jugé par Sa Majesté. Je lui rends pleine justice, sans qu'il me soit possible de l'absoudre de toute faute; mais quel est l'homme qui n'en commettrait pas? La différence véritable entre les concurrents au ministère et le président du Conseil actuel réside dans leurs qualités morales; le cœur joue un rôle dans la vie de M. Mole, tandis que l'esprit seul dirige WS\. Thiers et Guizot. Entre les deux, et en sa qualité cV homme, M. Guizot l'emporte sur M. Thiers; comme savoir-faire, ce dernier l'emporte sur le premier. Guizot se trompe en confondant des doctrines avec des principes ; Thiers subordonne les uns et les autres à ce qu'il regarde comme son intérêt : le premier se trouve ainsi engagé dans un cercle d'idées dont beaucoup pèchent devant le tribunal de la saine pratique ; le second vit purement et simplement dans le vague, et son but, c'est Vutile. Entre les deux, l'homme qui pèse vaut mieux que celui qui se moque de tout. Je regarde néanmoins M. Thiers comme plus difficile à éviter que son coalisé; le bagage qu'il porte avec lui étant très-léger et lui-même fort souple, il est de ces hommes qui, comme les vents coulis, se glissent à travers toutes les fentes.
Je n'ai rien appris, jusqu'à cette heure, de la prétendue mission de M. de Zéa. Il n'a point paru ici, et j'ignore parfaitement où il réside. Le bruit ne tirerait-il pas sa source de l'envie de jeter dans le Cabinet français un germe de jalousie contre nous? A ce propos, il serait utile que M. le comte MoIé
360 RECUEIL DE UOCi;ME>TS (1835-1848).
ne lâchât pas prise à l'ëgard des premiers donneurs de la nouvelle , prouvée fausse aujourd'hui,
17 février.
1555. M. de Sainte-Aulaire m'offiant une occasion pour Paris , je vous envoie la traduction d'une leltre que j'ai adressée au Roi Léopold par l'inteimédiaire de M. O'Sullivan, qui part de Vienne aujourd'hui même. Vous verrez qu'elle est rédigée dans le simple langage de la vérité, et dès lors dans celui que ce Prince a une vieille habitude de m'entendre lui parler *.
* Voici un extrait de la lettre du [irince de Metternich au l'oi Léopold, datée du même jour : « L'incident qui a amené la rupture des relations diplomatiques entre les deux Cours est, je l'avoue franchement, des plus singuliers. Comment s'est-il trouvé à Bruxelles des hommes capables de se persuader que 1 Empereur pourrait ne pas se sentir blessé, sous plus d'un rapport, par la fuite de l'ex-général Skrzynecki et son admission au service belge, ou qu'il passerait ces faits sous silence? Et je doute en effet qu'on se soit fait illusion sur ce point; je cherche bien plutôt l'erreur dans une autre manière de voir non moins fausse. Probablement qu'en Belgique, où les tètes politiques ne sont point en majorité, on s'était abandonné au préjugé que l'Autriche, comme puissance catholique, n'oserait jamais élever la voix, et que la Prusse, en raison de ses différends avec l'Église, ne pourrait se remuer. Si l'on fait encore entrer en ligne de compte la fable largement répandue de rivalités qui sépareraient l'Autriche, la Prusse et la l'ussie, on découvre les bases sur lesquelles reposait l'espoir de la faction radicale, de pouvoir impunément faire un appel au génie de l'insurrectjon polonaise ou de toute autre insurrection.
«I Maintenant, Sire, il en est de cette illusion comme de toute autre : elle se dissipe devant les faits. Les deux puissances plus rapprochées ont rompu toutes relations diplomatiques avec la Belgique, et elles ne les renoueront pas aussi longtemps que la cause de la rupture subsistera. 11 est indubitable que la Piussie se placera sur la même ligne. Les puissances agiront ainsi, parie qu'elles ne pourraient pas agir différemment. Que signifieraient des relations diplomatiques, c'est-à-dire amicales, avec un État qui donnerait à la conservation d'un aventurier la préférence sur la valeur que doit avoir l'amitié de puissants Em}>ires?
• La franchise de ces explications prouve à Votre Majesté a quel point je tiens à séparer son auguste personne du cercle où s'agitent des menées aussi détestables.
« J'attends toujours avec confiance le prochain dénoiiment des travaux de la conférence ; la Belgique doit avoir le même désir, si elle vise à se constituer en Etat indépendant. Si elle veut résister, elle subira le sort réservé à toute entreprise pour laquelle on fait alliance avec la Révolution.
« Je prie Votre Majesté d'être bien convaincue que je comprends sa position
Veuillez montrer cette lettre au Roi Louis-Pliilippe. Elle ne lui apprendra que ce qu'il sait déjà, mais je tiens à ce qu'il puisse se convaincre de ce qui forme la question et de ce qui ne s'y trouve pas. L'affaire Skrzynecki est une grande balourdise de la part du parti des carbonaii, et elle a dès lors pour nous la valeur d'une bonne fortune, car nous regardons comme ayant cette valeur toute circonstance qui nous permet de nous placer droit et ferme en face de ce parti.
L'affaire bollando- belge tire à sa fin. J'ai reçu les derniers actes delà conférence, et, à mon avis, ils portent un véritable caractère de sagesse et de modération. Le discours que vient de tenir lord Palmerston pose très-bien la question, tandis que la dernière échappatoire proposée par le plénipotentiaire belge à la conférence est absurde, comme savent seuls être absurdes les hommes qui font de la politique et qui ne savent pas mênie se rendre compte de ce dont il est question ! Je regarde la fin de cette ennuyeuse affaire connue un grand bienfait pour la France et pour le maintien du repos général, et, vu ce sentiment, r.os meilleurs vœux lui sont acquis * !
en tons points; elle ne peut que s'améliorer, si le pays revient à la raison. « Relativement au rèylemenl de cette affaire et à la reprise des relations diplomatiques, on Ht paraître dans V Observateur autrichien et dans la Gazette de Vienne, du 22 juin 1839, l'article officiel suivant : « Après avoir reçu de Sa Majesté le Roi des Belges l'assurance que le Roi n'a eu aucune connaissance de l'attitude prise par le général Skrzynecki personnellement vis-à-vis du Gouvernement autricliien, et qu'il a été complètement étranger aux circonstances pariiculitres qui ont accompagné son éloignement des États de Sa Majesté; d'autre part, (jue si Sa Majesté avait prévu que l'admission de cit officier dans l'armée belge pût être de nature à troubler la bonne harmonie qui règne entre les deux Etats, Elle se serait abstenue de l'y recevoir, etc. Sa Majesté l'Empereur, considérant enfin que ces déclarations du Gouvernemont belge présentent des garanties suffisantes pour l'avenir, a résolu de renouer ses relations diplomatiques avec la Belgique.» Par suite, le baron OSullivan de Grass fut nommé aux fonctions d'envoyé extraordinaire de la Belgique à la Cour de Vienne , et le comte Maurice de Dietricbstein fut accrédité en la même qualité à la Cour de Bruxelles. (Note de l'Éditeur.)
* La ratification par l'Autriche du traité de paix définitif conclu , le 19 avril, entre la Belgique et la Hollande, eut lieu le 19 mai 1839.
(Note de l'Éditeur.)
3(r2 RECUEIL DE DOCUMENTS (1S35-1848).
Metternich à Saiiite-Aulaire. Vienne, 28 mais.
1534. Voici ce que dit une lettre de commerce , — mais de bonne source, — en date de Paris, 19 mars au soir :
« Thiers vient d'accoucher des conditions suivantes , qu'il a portées au Roi, et auxquelles jusqu'ici ce dernier se refuse:
« Plus de communications avec les ambassadeurs ;
« Secours d'argent et de vaisseaux à l'Espajjne ;
« Projet de loi de remboursement en quatre pour cent ;
« Cliang^ement des ambassadeurs à Londres , Vienne, Pétersl)Ourg, Naples et Constantinople. On parle de La Redorte pour Vienne et de Roger pour Constantinople.
« Destitution de vingt préfets et de tous les agents importants qui, aux dernières élections, ont voté contre Tbiers.
« Le Roi est furieux ; il dit qu'on veut le cbasser et qu'il fera un appel à la nation. »
Metteinich à Apponyi. Vienne, 14 avril.
135S. Les feuilles du 7 avril, que je viens de lire, contiennent le discours prononcé par le maréchal Soult à la Chambre des pairs *. Le Journal des Débats entonne à ce sujet un chant de victoire. Mon sentiment est que le vieux maréchal a eu raison de dire vrai et de rejeter sur les rivalités individuelles ce qui leur est dû ; par contre, dans quelle position se trouve un trône, quand pour sa justification il ne lui reste que l'assurance qu'il accepte tout, hommes et choses!
Le pays où un aveu pareil doit être compté parmi les moyens de salut pour le pouvoir, est privé de la sauvegarde du pouvoir qui n'existe pas, et tout pavs qui ne peut être
* Le maréchal Souk déclara dans la séance de la Chambre des pairs du 6 avril que les obstacles qui s'opposaient à la formation du ministère ne provenaient p;is de la Couronne; que le Roi avait tout accepté, les tiommes et les choses; qu'il n'avait pas renoncé à la mission dont il avait été chargé, et qu'il espérait, au contraire, la mener à bonne tin.
{Note de C Editeur.')
conduit devra périr. C'est ce que savent les partis, et c'est par suite de ce sentiment qu'ils se présentent comme appelés à remplir le vide !
Tout cela se réglera sans doute ; mais le quand et le comment sont cachés dans le livre du destin.
Metternicli à Sainte- Aulaire. Vienne, 17 mai, cinq heures du soir.
15o6. Je vous envoie ci-joint un ministère. Un courrier de Francfort vient de me l'apporter.
Le Moniteur du 12 mai renferme la dépêche télégraphique ci-après :
Il Londres, 10 mai, sept heures du soir,
« Sir Rohert Peel a exigé le renvoi de plusieurs dames de la maison de la Reine, qui a refusé d'y consentir. A trois heures, il a remis les pouvoirs qui lui avaient été confiés. Lord Melhourne a été appelé au palais. »
Une feuille jointe au Messager donne la même nouvelle plus en détail.
Vous avez aussi un ministère, et celui des Anglais reste à attendre. Le premier me paraît assez fortement composé, le second le sera-t-il par les dames de la Cour? Tout est possible dans ce meilleur des mondes.
Metternich à Apponyi. Vienne, 20 mai.
1357. Le Roi vous a dit qu'il regarde le ministère enfin formé comme ayant une vitalité suffisante pour la durée d'une année. Je n'ai rien à objecter à cette expression d'un aperçu pratique. Le nouveau Cabinet* me semble offrir la seule combinaison qui ait pu promettre cette année de durée. Sa force consistera dans le fait que le ministère se compose de repré-
* Ce Cabinet fut formé le 13 mai : Soult fut président du Conseil et ministre des affaires étrangères; Duchâtcl, ministre de l'intérieur ; Villemain , ministre de l'instruction publique ; Passy, ministre des finances, et le {vénérai Schneider, ministre de la guerre. (Note de l'Éditeur. )
364 RECUEIL DE DOCLlMENTS (1835-1848).
sentants des trois centres, et dans celui que les chefs de ces mêmes partis sont restés en dehors de la combinaison ; ces derniers auront donc la faculté de se colleter en liberté, ce qui permettra aux ministres de se regarder comme placés dans une sphère neutre. Entre les deux, une lutte en dehors du Cabinet vaut mieux que le désaccord dans son sein.
Le Roi et la France ont joué de bonheur d'avoir vu un ministère se former avant que la crise anglaise se soit montrée à nu, comme tel est le cas maintenant.
Je regarde la retraite du Cabinet Melbourne comme un jeu , et sa rentrée comme un malheur, non parce que les torys ne viennent pas au pouvoir, mais parce que les whigs ne pourront se soutenir sans s'appuyer sur les radicaux , comme avant les derniers événements ils avaient pu s'appuyer encore sur les conservateurs modérés.
L'Angleterre s'avance à grands pas vers une révolution. Il y a longtemps que je le dis, et ceux qui ne peuvent me donner tort m'assurent que le pays est trop conservateur pour que la révolution puisse être consommée.
De ce simple exposé il ressort que je parle d'un fait, et que ceux qui me répondent parlent d'un autre fait. Aller vers une révolution et la révolution consommée, sont deux propositions différentes. J'ignore si la révolution sera consommée , mais quels efforts ne seront point exigés par la nature même des choses pour empêcher le mal de se compléter? Ma pensée politique ne s'occupe guère de l'incertain, et je regarde comme tel les conséquences voulues des circonstances présentes. Ce qui augmente le danger pour l'Angleterre , c'est l'existence de noms de partis qui n'existent plus en réalité. Les dénominations de Avhigs et de torys sont un leurre, une fantasmagorie. Il n'y a en Angleterre, comme en tout autre pays, que deux partis dignes d'égards : le parti conservateur et le parti destructeur de ce qui existe, c'est-à-dire dont l'un veut le triomphe du connu et l'autre court après Yinconnu. En posant ainsi la question, on est sûr de se retrouver dans la confusion actuelle des idées et du langage , et c'est parce que peu d'esprits s'en donnent la peine et que beaucoup ne savent pas
diriger leur pensée dans la droite ligne , que j'ai si souvent de la difficulté à me faire comprendre de ceux qui , au fond , veulent ce que je veux. Sir Robert Peel a eu parfaitement raison de ne point céder sur Vépuration de la Cour. Il n'aurait pu marcher une semaine avec la camarilla féminine. Ce qu'il y a de déplorable dans l'événement, ce n'est pas que les conservateurs ne soient point arrivés au timon des affaires, mais c'est que I^l personne royale soit ici mise en jeu. La royauté, prise dans son acception morale , a en général bien de la peine à se soutenir de par le monde , de la façon dont elle est traitée dans l'ouest de l'Europe ! Le grand conflit social finira soit par le despotisme monarchique , soit par le despotisme républicain. La vérité, qui se trouve entre les deux, succombera pour un certain espace de temps. Voilà ma prédiction, mais je suis trop vieux pour la voir se réaliser en entier.
21 mai.
15«58. J ai arrêté le présent courrier au moment où il allait partir, pour vous adresser encore une dépêche avec les nouvelles d'Alexandrie du 7 mai.
Je pense de l'incartade turque * ce que j'en dis en peu de mots dans cette même dépêche. Rien n'est dépourvu de saine pratique comme le Divan et le Sérail, qui, au reste, se croisent continuellement dans tous les sens. L'affaire du moment est, d'ailleurs, due aux excitations antérieures de lord Ponsonby * *
* A l'iiisii des puissances, et malgré leur conseil formel, la Porte donna l'ordie à Hafiz-Pacha de marcher en avant et de franchir le Taurus.
( Note de V Éditeur. )
*'* Dans nn autre endroit (dépèche du 14 juillet), le prince de Metternich s'est exprimé ainsi qu'il suit sur l'influence belliqueuse de lord Ponsonby sur la Porte : «Lord Ponsonby est un visionnaire; son idée fixe est que l'Empereur de Russie aurait constamment en vue la conquête de Constantinople. Il considère depuis longtemps la guerre comme le meilleur moyen d'empêcher la réalisation de ce plan ; habitué, d'un autre côté, à suivre une ligne de politicjue abstraite, dont il puise les éléments dans ses impressions personnelles, nous ne pouvons pas douter qu'il n'ait puissamment contribué à exciter le Sultan contre le maintien du stalu quo et la paix de Kutahia. A cet effet, il avait fait entrevoir au Sérail la chance qu'il serait possible d'arriver à la conclusion d'une alliance offensive et défensive entre la Porte et la Grande-
eL à la complicité de tolérance de lord Palmerston pour les errements les plus extravagants de l'ambassadeur anglais près de la Porte. C'est cet ambassadeur qui a arrangé les choses de telle façon que dans les tout derniers temps il ne lui a plus été possible de les déranger. C'est lui qui a conseillé au Sultan de sortir du statu quo, pour lui recommander plus tard, d'ordre exprés de sa Cour, de s'y maintenir. Avec une telle politique, il y a de quoi tuer le repos du monde entier !
Qu'adviendra-t-il de l'événement d'El-Bir*? Je l'ignore; mais je ne serais pas surpris que les Turcs, voyant arriver sur eux des forces égyptiennes supérieures, se retirassent sans coup férir, ou qu'ils fussent frottés d'importance par ces mêmes forces, bien autrement organisées que les leurs. Je ne serais é.ofalement pas surpris qu'Ibrahim s'arrêtât tout court sur ses frontières, formées de ce côté par l'Euphrate , et qu'il ne suivît pas les Turcs. Méhémet-Ali est bien autrement fin et avisé que le Sultan, qui, sans manquer d'esprit, est sur les affaires de ce monde d'une ignorance comme on n'en l'encontre que dans le Sér^ail.
Le zèle imprudent et inconsidéré de l'amiral Roussin lui aura pour le coup mal réussi. Ce n'est pas lui, comme il s'en est vanté, qui a fait changer la marche du Sultan; ce sont les puissances. Ce n'est même pas lui qui a ouvert la tranchée ; c'est la Russie et nous. Le mauvais côté d'un pareil système de vanterie, comme l'a fait valoir l'amiral vis-à-vis de Méhémet- Ali, c'est d'irriter d'autres puissances, et tel sera l'effet produit sur le Cabinet anglais. L'Empereur Nicolas s'en moquera, ce qui nous est indifférent; mais pourquoi s'y exposer? A qui l'amiral Roussin a-t-il cru pouvoir jeter de la poudre aux yeux? Est-ce à INIéhémet-Ali? Mais le vieux renard en sait cent fois plus que nous tous sur ce qui se passe à Constantlnople et
Bretagne, laquelle, selon ses calculs, servirait de contre-poids au traité f/e/en^i/d'Unkiar-Eskelessi entre la Porte et la Russie, et finirait par l'annuler. Les Turcs sont prompts à s'associer à des idées cpii flattent leurs désirs et leurs espérances, etc. « {Note de l'Editeur.)
* Cinquante mille Turcs franchirent l'Euphrate, près d'El-Rir, et ouvrirent la campagne contre Méhémet-Ali. (Note de l'Éditeur.)
jusque dans la plus grande intimité du Sérail. Tout le monde y est plus ou moins à ses gages.
Veuillez dire au Roi que c'est moi qui ai empêché le prince Esterliazy de passer par Paris en se rendant à Londres. De Metz il ira droit à Calais. J'avais craint que son arrivée à Paris ne coïncidât avec la formation du ministère, et que le terrible Monsieur de Metternich ne fût accusé d'avoir envoyé son ultimatum par l'ambassadeur en voyage. Je ne crains jamais la responsabilité de ce que je fais, mais je naime pas celle qui, sans porter sur moi , peut être une occasion de dommage pour la cause du bon ordre.
1359. Conférence relative au règlement de la question turco-égyptienne. — Le ministérialisuie en France. — 1360. Situation de l'Empire turc à la mort de Mahmoud II. — Moyen d'amener à une entente les quatre puissances chrétiennes. — 1361. Fausse interprétation d'une dépèche de JNesselrode, — Sortie imminente d'une escadre autrichienne sous Bandiera. — • L'Archiduc Frédéric commandant d'une frégate. — 1362. Correspondance diplomati([ue de Metternich. — 1363. L'attitude de la Russie et de la France dans le conllit turco-égvptien. — 1364. Trahison de Maroto et avenir de Don Carlos. — 1365. Travail de Ficquelmonl sur la question turco-égyptienne. — 1366. Attente d'une entente entre l'Angleterre et la France au sujet de la question turco-égyptienne. — 1367. Fondation d une dynastie de Méhémet-Ali.
Metternich à Apponyi. Vienne, 14 juin 1839.
1559. M. le comte de Saiute-Aulaire , qui a l'habitude de me comprendre et que je regarde comme un interprète bienveillant de ma pensée , s'est chargé de quelques commentaires propres à placer le Roi bien en face de la vérité à l'égard de ce que renferme mon travail de ce jour. Il entre dans mes habitudes diplomatiques de ne dire que ce qu'il est nécesaire de dire, mais de faire tout ce qu'il est sage et possible de faire. J'applique cette règle bien directement à la question d'une
conférence* pour le règlement de l'affaire turco- égyptienne. // faut la chose, mais il ne faut pas la forme. Celle-ci serait pleine d'inconvénients, si elle était possible, ce que je ne puis admettre pour le moment.
Le Cabinet anglais voudrait la conférence à Londres, et c'est justement là le point sur lequel il serait fort dangereux de l'établir. L'exemple de la conférence bollando-belge n'est pas bon à citer : tout rapprocbement avec ses soixante-douze protocoles , ses liuit années de durée , et les phases que la matière peccante a parcourues durant ce long espace de temps, tout cela éloignera pour longtemps encore l'idée d'une réunion diplomatique placée sous la conduite supérieure des ministres anglais. Faisons les choses à Vienne et à Constantinople sans nous laisser gêner par une forme. La ligiie est géographiquement la plus directe, et les courtes lignes sont toujours les meilleures pour ceux qui veulent sérieusement une chose. Or, j admets avec certitude que le Roi Louis-Philippe, dans l'affaire en question, ne cherche pas autre chose que ce que nous y cherchons nous-mêmes ; il sera donc facile que nous marchions dans une même direction. Ce que je demande à Sa Majesté,
* Voici comment s'exprime le prince de Metternich dans sa dépêche du même jour à Apponyi, au sujet de cette question de conférence : « Il doit ni'ètre permis d'avoir une opinion prononcée sur la valeur des réunions qui, dans les temps modernes, ont eu Heu sous le nom de conférences. Les premiers essais qui en ont été faits ont été mon ouvrage, et il n'y a point eu, entre les années 1813 et 1823, de réunions de cette nature auxquelles je n'aie été appelé à prendre une part directe. Elles ont, à juste titre, excité l'animadversion des révolutionnaires. C'est, en effet, aux léunions des Cabinets qui ont eu lieu dans le cours de ces dix années qu'a été dû en grande partie le maintien de la paix politique générale et la conservation de plus d'un Etat qui s'était vu menacé d'une dissolution intérieure. Un protocole signé en 1818 entre les cinq grandes Cours, à Aix-la-Chapelle, a établi pour les réunions de Cabinets un règlement sage, fondé sur le respect qu'il est juste de poiterà 1 indépendance des Etats. Les cinq Cours ont arrêté entre elles que jamais des fpiestions touchant aux droits et à l'intérêt d'un Etat tiers ne seraient abordées par elles en conférence, sans que le Gouvernement intéressé eût été invité à prendre part à la réunion. En appliquant cette utile règle au cas échéant, il faudrait faire intervenir un plénipotentiaire ottoman dans tel lieu que choisiraient les puissances pour y établir une conférence, et dans ce fait seul se trouverait un obstacle insurmontable pour la réussite de l'entreprise. Jamais la Porte ne munirait son envoyé de pouvoirs suffisamment étendus pour que l'affaire pût marcher. • ÇNote de F Éditeur.)
c'est crétre assuré que lEnipereur de Russie est placé dans toute cette question comme nous le sommes.
Je partage le sentiment du Hoi à l'égard de son ministère. Il est faible, et je ne concevrais pas (pour le moment du moins) un ministère qui pourrait être fort sans être à la fois danp^ereux pour le pays. H faut, dans tous les temps et dans toutes les positions sociales, un homme qui conçoive les affaires; cet homme doit à la fois surveiller et régler leur exécution. L'homme le j)lus naturellement appelé à une aussi importante fonction doit être, dans une Monarchie, le Roi, et dans une République, le Président. Le miaistérialisme est une maladie de l'époque, une sottise, qui croulera comme toutes les niaiseries. Pi'oposez le ministérialisme aux Etats-Unis d'Amérique, et vous verrez la justice qui y sera faite de ce mot, qui jamais ne deviendra une chose. Or, n'oubliez pas, mon cher Comte, que c'est un ministre qui proclame cette vérité ; mais ce ministre n'est pas un ambitieux; c'est un homme simplement pratique, et qui veut le bien.
3 juillet.
1560. Nous n'avions certes pas besoui de la situation où se trouve le Sultan pour compliquer la question turco-égyptienne et pour en exalter les dangers. D'un autre côté, comme il ne suffit pas des regrets que les hommes peuvent concevoir pour diminuer la valeur d'une position, il faut se placer droit en face de ce qui est et tâcher de conjurer ce qui doit et peut Tétre. Aussi, c'est ce que nous faisons pour notre propre compte et ce que nous demandons à d'autres de faire avec nous.
Pour bien juger de la véritable attitude politique des Cours dans la question du jour, regardez comme certain qu'entre nous et la Russie il existe une complète similitude de jupement et de volonté ; que nous croyons de bonne foi que le Cabinet français désire s'entendre et marcher avec nous ; que l'Angleterre marchera avec nous et qu'elle est convaincue qu'elle ne pourra pas le faire avec la France. De tout cela il serait permis de conclure que, comme les trois Cours se ren-