RÉFORMES DABD IL-MEDJID T.N TURQUIE
La différence entre les deux systèmes est immense, et c'est la légèreté avec laquelle, dans le courant des cinquante dernières années, on a négligé dans plusieurs Etats de la chrétienté de tenir compte de cette différence, qui a fait éprouver à l'Europe les graves perturbations auxquelles elle est encore en proie aujourd'hui. Tout corps social a, par le fait, une Constitution, faute de quoi il n'existerait pas comme État; or, donner une Constitution, c'est renverser l'Etat jusque dans les fondements sur lesquels il repose, et, en dernier résultat, c'est lui donner des phrases au lieu de la réalité; car nul ne peut donner ce qui n'existe pas. Tel est le cas de ce qu'on appelle une Constitution, qu'un Souverain ne peut pas donner, car ce qui en a la valeur n'est et ne peut jamais être que le résultat de certaines bases historiques, et de ce que le temps seul sait procréer et compléter.
Ce que vient de faire ainsi le Sultan Abd ul-Medjid est aussi correct que sage. Il a proclamé des principes qui devront servir de base à son Gouvernement ; ces principes sont justes, et ils s'appuient sur la loi religieuse, qui pour tout Etat est la première des lois. Sa Hautesse pourra rencontrer certaines difficultés dans l'application pratique des principes en question ; mais quelle mesure gouvernementale n'est pas exposée à en rencontrer? Je vous invite donc. Monsieur le baron, à vous expliquer vis-à-vis du Divan, au nom de votre Cour, dans le sens le plus favorable sur la dernière mesure à laquelle s'est décidée Sa Hautesse. Amis de la Porte, et ne voulant que son bien, nous saurons toujours applaudir à ce qui peut être utile et favorable aux intérêts du trône du Sultan ; intérêts que nous regardons comme inséparables de la prospérité de son Empire.
Une seconde question sur laquelle je dois m'expliquer, c'est le désir qu'on vous a exprimé de connaître les idées que je pourrais mètre formées sur la réorganisation de cet Empire. Ici je dois avouer mon insuffisance, non que je ne sois à même d'énoncer à cet égard des principes généraux, mais en raison de l'impossibilité où je serais d'en faire l'application à des questions de détail. Je ne m'arrêterai donc qu'à quelques
points de vue (généraux, ef, à cet égard, voici comment les clioses se présentent à mon esprit.
L'Empire ottoman a subi le sort commun à tous les États dont l'histoire est séculaire. Les Empires, comme les individus, passent par les différents âges de la jeunesse, de la virilité et de la vieillesse. Les corps restent les mêmes, mais, parvenus à leur complète formation, ils tendent tous successivement à se décomposer ; ils se replient, pour ainsi dire, sur eux-mêmes. Alors airive une époque où le besoin impérieux d'une restauration se fait sentir chez les hommes appelés à gouverner, et les entraîne à confondre souvent ce qui serait utile avec ce qui est dangereux, parfois même le possible avec ! impossible. Or, à cet égard, ce qu'il y a de plus utile à consulter, c'est la constitution du corps qui éprouve le besoin d'une lestauration. Tout ce qui est en opposition avec cette constitulion tournera toujours à mal, par la raison que l'expérience qu'on voudra faire ne répondra jamais au succès qu'on s'en promet. C'est dans le choix de la direction qu'a suivie le Sultan INIahmoud dans son système de réformes que ce Souverain s^est souvent trompé, et si j'ai regardé comme un devoir de ma position de le suivre dans toutes les phases de son règne, je suis aujourd'hui absolument fixé sur ce qu'il faut attribuer aux l)onnes intentions de ce Prince comme à ses erreurs. La plus grande faute qu'il ait commise, selon moi, a été de s'attacher beaucoup plus à la forme qu'au fond des choses, et d'avoir attribué à la forme la valeur qu'il aurait dû n'accorder réellement qu'au fond de son entreprise. Il est facile de se rendre compte des deux causes principales de cette marche erronée: l'une, l'ignorance toute naturelle du Sultan ; l'autre, le manque d instruments capables et en état de mettre à exécution la pensée du Monarque.
L Empire ottoman, pour vivre et pour prospérer, doit chercher toutes les améliorations de son administration intérieure dans les bases mêmes de son existence, et y réunir ensuite, en conservant les formes musulmanes, tout ce qu'il peut trouver d'utile à emprunter à l'étranger. Quant aux emprunts à f.iire, le Divan devra examiner avant tout, et scrupuleusement, ce
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qui Cht correct dans son principe. Là où à cet égard il ne se trompera pas, la question se trouvera déjà simplifiée, car il n'aura plus qu'à faire cadrer avec les conditions de son existence, soit relipieuse, soit historique, ce qu'il peut être utile d'adopler. Un reproche que dans plus d'une occasion, et en consultant à cet égard ma conscience gouvernementale, j'aurais pu formuler sur la manière de procéder du Sultan Mahmoud, c'est f|u'au lieu de faire une chose qui en ellemême aurait pu être utile si elle eût été exécutée avec les formes nationales, il n'a point hésité à l'entreprendre selon les formes étrangères. Une autre faute qui a accompagné à peu près toutes les innovations introduites par Sa Hautesse a été d'appeler à son secours des hommes professant des opinions divergentes, chargés cependant de surveiller une même création. Cette observation s'applique particulièrement à l'organisation militaire. La première condition pour une armée, c'est d'être composée de parties homogènes ; or, ce n'est pas avec des éléments divergents, avec des règlements qui empêchent qu'une armée puisse former un même tout, qu'il est possible d'en créer une solide. Aussi qu' est-il arrivé? La Porte a des soldats et des officiers plus ou moins habillés à l'européenne, mais elle n'a plus d'armée, car en laissant se dissoudre l'ancienne armée turque, elle n'a point su en refaire une autre. Ce qui a le plus contribué à amener ce triste résultat, c'est la facilité avec laquelle tout Gouvernement qui se lance dans la voie des réformes accepte les services des hommes qui ne cherchent qu'à faire fortune , les uns, parce qu'ils veulent s'assurer à l'étranger une existence qu'ils ne sauraient trouver chez eux, et cela ordinairement en raison de leur incapacité ; les autres, parce que leur penchant les entraîne à faire prévaloir des théories qu'ils ne trouvent pas moyen de faire adopter chez eux. Entre deux, les derniers sont plus dangereux que les premiers, pour le pays où ils parviennent à exercer une influence personnelle.
L'Empire ottoman a certes besoin de grands soins, et surtout d'efforts soutenus, pour remédier à la somme des maux qui pèsent sur lui. Ce ne sera cependant que dans l'esprit des
mœurs nationales, et en les consultant, que la grande oeuvre pourra jamais s'accomplir. Que les hommes véritablement éclairés prennent exemple de ce que la civilisation européenne renferme sans aucun doute d'également applicable aux besoins de l'Empire, mais que les choses se fassent à la turque, et non à la française ou à l'anglaise, à la russe ou à l'autrichienne. Un Etat doit, avant tout, être lui-même, s'il veut être fort. En se pénétrant de cette nécessité, il pourra beaucoup, tandis que dans la voie opposée il ne sera jamais qu'une pâle contrefaçon de ce qui ailleurs pèche peut-être à son tour par les bases. Nous qui suivons cette règle et qui savons en toute circonstance l'appliquer à nous-mêmes, nous fournissons certes au Gouvernement ottoman une preuve du franc et sincère intérêt que nous prenons à sa conservation en lui demandant de reste}' musulman. Les considérations que je viens d'appliquer à une question générale sont également applicables à la question spéciale des finances de l'Empire ottoman, que Reschid-Pacha a touchée dans l'un de ses derniers entretiens avec vous. La Porte a certes un besoin pressant de régulariser le système qui exerce une si grande influence sur le bien-être du pays et sur les forces du Gouvernement. Mais qu'à cet égard celui-ci évite aussi de commettre des fautes qui, par la suite, pourraient devenir irrémédiables. Tout système financier se compose de deux parties qui, sans doute, se touchent de près et qui cependant n'en sont pas moins distinctes : la partie administrative et la partie Jinancière. Tout édifice, pour être solide, doit reposer sur des fondements qui le soient également, et pour prospérer, un système de finances doit en premier lieu assurer les recettes et leur rentrée. Pour que tel puisse être le cas dans l'Empire ottoman, il y aura sans doute beaucoup à faire. Ce dont le Divan devra se garder, selon moi, c'est de se livrer, avant de s'être bien assuré des moyens dont il pourra disposer, à des spéculations et à des opérations de crédit dans les Etats chrétiens. Les spéculateurs ne manqueront pas de se présenter le jour où la Porte commencera à fournir au public européen des preuves qu'elle s'occupe d'une manière sérieuse de l'arrangement de ses finances. Que le Divan se méfie d'offres