‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 47 sur 91 · LE CONFLIT T U R C G- 1. G Y P T I E N · texte numérisé non relu

LE CONFLIT T U R C G- 1. G Y P T I E N

1391. Mémoiie de Metternicli. (Annexe d'une dépèclie du 25 avril 1840, adressée au Ijaron Neumann, à Londres.)

1391. Dans quelle posilion se tî'ouTe placée aujoiird'hai la rinestfon tiirco-égyptienne ?

C est ce dont il s'agit de se rendre un compte exact, et pour y parvenir, il faut consulter les faits bistoriques.

La question turco-égyptienne se compose de ti'ois éléments :

1° L'élément ottoman ; 2° l'élément égyptien ; 3° l'influence qu'exerce la politique européenne sur l'ensemble de la question .

Ad pri'mum. L'Empire ottoman, qui est indubitablement réduit à un grand état de faiblesse et qui dès lors est en proie aux conséquences inhérentes à toute situation pareille, est menacé par Mébémet-Ali de dangers dont les uns portent sur le présent et d'autres sur l'avenir, et parmi lesquels je citerai pour le présent :

La privation des ressources qu'offrirait au Gouvernement ottoman la possession des pays placés sous la domination du Pacha d'Egypte ;

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La possibilité d une attaque que les forces égyptiennes pourraient tenter d'un moment à l'autre contre la capitale de FEmpire, ou des conquêtes au nord du Taurus et sur la rive gauche de FEuphrate ;

La déconsidération morale qui, aux yeux du peuple musulman, ressort nécessairement pour le Sultan de l'état actuel des choses.

Parmi les dangers pouvant se présenter dans l'avenir, je citerai :

L'impossibilité pour le Sultan d'arriver à un arrangement avec son vassal, et les charges qui en résulteraient alors pour la Porte ;

Les conséquences qui naîtraient pour l'Empire ottoman d'un mauvais arrangement entre les deux parties contendantes.

Pour notre part, nous regarderions comme mauvais tout arrangement par lequel l'Empire ottoman serait divisé en deux parts, dont l'une demeurerait sous l'autorité directe de la Porte, et dont l'autre serait placée sous le gouvernement héréditaire de la famille de Méhémet-Ali. Ce serait s'abandonner à une illusion que de vouloir chercher une garantie de sécurité pour la puissance ottomane dans des stipulations ayant pour objet de fixer les rapports entre le vassal et le Souverain d'un Empire ainsi partagé en deux parts qui, si elles devaient même être égales en étendue territoriale , ne le seraient point sous le rapport des forces morales et matérielles. Pour établir l'inégalité des forces entre le trône et le vassal, il suffit de connaître les ressouices qu'offrent l'Egypte et la Syrie réunies, de les comparer à celles des domaines qui resteraient au Sultan, et de prendre en considération la situation géographique des pays dont se composeraient les deux lots , ainsi que l'extrême différence qu'à cet égard offrent la Turquie d'Europe, entourée de grands et puissants Empires, et les provinces asiatiques et africaines, qui n'ont pour limites que des déserts.

Gherclier dans le seul titre de la Souveraineté le gage de la force d'un Souverain, ce serait se livrer à une tout aussi grave illusion, et ce n'est, d'un autre cùté, ni dans le principe ni dans le fait de Fhérédité accwdée à un vassal que peut se

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trouver la garantie de la soumission de ce vassal, mais bien plutôt celle de sa future et complète émancipation.

Ad secundurn. La question, considérée sous le point de vue de l'Egypte, ne renferme pas d'élément qui puisse servir de base à un calcul solide pour l'avenir. Méhémet-Ali peut à juste titre dire : L'Egypte , c'est moi ; le présent, qui est entièrement de ma création, c'est moi; il en est autrement de l'avenir, car avec moi finira mon pouvoir! — Telle est, à l'égard de la puissance égyptienne, la vérité et toute la vérité. Ni Ibrahim ni tel autre fils de INIéhémet-Ali ne sera ce qu'est jMéhémet- Ali, car il ne saurait l'être, fùt-il même doué des qualités de son père , et ne fût-ce que parce qu'il aura des compétiteurs à un pouvoir que ^léhémet-Ali concentre aujourd'hui entre ses mains, compétiteurs que le vieux Pacha n'a pas et qu'il ne sera pas en son pouvoir de ne point léguer à son successeur.

Ad tertium. Dans quelle position les puissances se trouventelles placées à l'égard du conflit turco-égyptien? Voici ce que nous regardons comme évident.

Nous sommes convaincus que les cinf| grandes puissances désirent la conservation du trône et l'intégrité de lEmpire ottoman.

Les mêmes puissances sont-elles également d'accord sur l'interprétation des mots intégrité de l'Empire ? Nous ne le croyons pas. Si l'on applique ces mots au sol de l'Empire en opposition avec l'idée de cessions à faire à l'étranger, il y a uniformité de pensée entre les cinq puissances, tandis qu'il n'en est plus de même lorsqu'il s'agit des concessions que le Souverain ottoman aurait à faire à sou vassal. Celle de l'hérédité de l'Egypte , que quatre puissances sur les cinq et le Sultan lui-même se sont déclarés prêts à regarder comme convenable et suffisante, la cinquième puissance voudrait que cette concession s'étendît à l'hérédité de la Syrie.

Cette réunion de pays placés sous un même régime héréditaire couperait évidemment l'Empire en deux, et adjugerait au vassal la portion la plus forte de la véritable puissance.

Aussi n'est-ce pas sur ce terrain qu'il existe une divergence d'opinion avouée entre les cinq Cours. L'une d'entre elles

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établit en principe que Méhe'met-Ali ne cédera pas, et qu'elle ne reconnaît pas aux puissances les moyens pratiques nécessaires pour lui imposer la nécessité de restreindre ses prétentions dans des limites plus étroites que celles dans lesquelles il annonce vouloir se maintenir.

Il nous parait (|ue, relativement au premier point, la question n'est pas bien posée.

iNIéhémet-Ali est en possession de TEf^ypte , de l'Arabie, de la Svrie, du district d'Adana et de Tîle de Candie; possédant pour la durée de sa vie celte immense étendue de territoires, il en demande Tinvestiture héréditaire. Qi'ef^i donc au Sultan et non à Mébémet-Ali que peut s'appliquer l'idée d'une concession à l'aire. Nul ne saurait concéder ce qu il ne possède pas, et ce n'est pas Mébémet-Ali qui est en possession de V hérédité ; il la réclame du Sultan, qui seul a le droit de lui en accorder ou de lui en refuser la jouissance. D'un côté, nous voyous un Monarque matériellement faible, mais qui moralement est fort, placé en face d'un vassal , vieillard de soixante-dix ans, dont le pouvoir, qu'il ne possède que pour la durée de sa vie , est bien supérieur à celui de son Souverain, et qui réclame pour ce pouvoir l'avenir qui lui manque; la question et toute la question est donc là, et la preuve en est que si, par suite d'un refus du Sultan, la question ne pouvait se décider en faveur de la Porte, elle le serait tout aussi peu en faveur de Méhémet-Ali, celui-ci dût -il même rester dans la paisible possession de tous les territoires qui sont placés sous sa domination, mais seulement pour la durée de sa vie. A cet égard, il doit être permis au Cabinet autricbien de s'appuyer sur la manière dont il a défini, dans l'expédition à Constanlinople du 18 mai de l'année dernière, le conflit entre la Porte et le Pacba d'Egypte : «La question, a-t-il dit, est une lutte entre le présent et l'avenir; or, dans un conflit de cette nature, la sagesse commande à Sa Hautesse de ne point compromettre l'avenir, mais de mettre à profit le présent pour régler l'avenir. » Ce qui en principe et de fait était vrai avant la bataille de Nézib, est encore vrai aujourd'bui.

Quant à la seconde question, c'est-à-dire celle de l'évalua-

{ion des moyens que possèdent ou que ne possèdent pas les puissances pour imposer à Méhémet-AIi la nécessité de restreindre ses prétentions dans des limites plus resserrées que celles dans lesquelles il annonce vouloir se maintenir, nous ferons observer que même la prise en considération de ce côté principal de l'affaire ne saurait conduire à une solution pratique, si elle n'était l)asée sur celle de deux conditions préalables. Ces conditions sont :

1° Les cinq puissances sont-elles d'accord entre elles, ou ne le sont-elles pas sur la définition suivante?

Le conflit entre le Sultan et son vassal est de fait une lutte entre le présent et l'avenir, et par conséquent la recberche des moyens qui peuvent être utiles à l'existence de l'Empire et du Trône ottomans, dans le présent comme dans l'avenir, constitue le véritable objet d'une entente entre les puissances et la Porte.

2" Quels sont les moyens coercitifs matériels dont disposent la Porte et les puissances, soit pour assurer le présent en faveur de la Porte, soit povir sauver son avenir?

Dans la solution de ces questions se trouve en effet la seule cliance qu'il puisse s'établir un accord entre les cinq puissances, ou, ce qui est la même chose, entre les Cabinets anglais et français; car les Cours d'Autriche, de Russie et de Prusse se sont déclarées prêtes à se placer pour leur part sur la li{jne la plus avancée en faveur de la Porte, que voudront adopter les cinq puissances, tout comme elles sellaient prêtes à marclier à quatre dans cette direction, sous la réserve cependant toute rationnelle de la possibilité que le but que les puissances se proposeraient d'atteindre, soit à cinq, soit à quatre, put se présenter à l'esprit comme pouvant être effectivement atteint. Ceci posé, nous nous trouvons conduits tout naturellement à l'examen des différentes propositions qui ont été faites jusqu'à cette heure.

Relativement à une marche à cinq, le Cabinet français a tracé des limites à la part qu'il pourrait prendre à toute marche commune, et nous croyons d'autant moins devoir nous occuper dans ce moment de ces limites, que, même pour les

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atteindre, ce Cabinet exclut l'emploi des moyens coercitijs, ce qui, à nos yeux, réduirait en pratique les cinq puissances et la Porte à un simple essai de négociation avec le Pacha d'Egypte, lequel essai assignerait à celui-ci le rôle de la partie concédante, rôle qui, selon nous, appartient au Sultan, et qu'il est d'une grande importance de lui conserver. Pour entrer à ce sujet dans notre pensée, il est évident qu'il faut se placer au point de vue que nous considérons comme dominant le conllit, et qui nous le fait envisager comme une lutte entre le présent et l'avenir du Monarque ottoman, qui est en possession de l'avenir comme son vassal l'est du présent.

Si les puissances se décident à marcher ci quatre, il faut examiner les moyens dont elles disposent, pour convenir entre elles de cette marche, et nous établissons comme base de cet examen les propositions mises en avant par le principal secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique, quoique cependant le nouveau travail qu'il nous a annoncé ne nous soit pas encore connu. Gomme, au reste, les recherches auxquelles nous voulons nous livrer portent sur l'emploi de mesures coercitives en (jénéral, nous ne saurions entrevoir la nécessité d'attendre le nouveau travail pour nous expliquer.

Comme point de départ, nous énonçons, en principe, la conviction que sans le concours des cinq puissances il serait impossible au Sultan de parvenir, mémo par voie d'arrangement, à borner les concessions qu'il ferait à la famille de Méhémet-Ali à l'hérédité du seul pachalik d'Egypte.

La France se refusant à ce concours, ce qu'il nous importe d'examiner, c'est la sphère éventuelle de l'action des quatre puissances, la France se bornant à se renjermer dans un râle d'observation. Or, plus nous sommes convaincus que ce qui, avec le concours des cinq Cours, serait facile à obtenir, exigerait de la part des quatre puissances un surcroît de mesures coercitives et dès lors de moyens matériels, plus il nous paraît important de passer à l'évaluation exacte et impartiale des moyens dont disposeraient, dans cette dernière hypolhèse, les Cours de Grande-Bretagne, de Russie, d'Autriche et de Prusse.

Quelles sont les forces à employer contre Méhémet-Ali?

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