‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 46 sur 91 · VI · texte numérisé non relu

VI

saisir une occasion d'y répondre. J'expédie un courrier à M. le comte Apponyi, et il vous fera lire ce que je lui écris. Je ne doute pas que vous n'en soyez satisfait.

Si je ne me tiompe, l'affaire turco-égyptienne aura dû faire un pas, par suite d'un travail que j'ai expédié naguère à Londres. Ce travail, vous auriez pu me le dicter, et si je dis vous, c'est du sens commun que j'entends parler, car c'est bien celte puissance si modeste et cependant si puissante que j'ai consultée.

Ce que je chargée le comte Apponyi de dire k M. Thiers au sujet de l'affaire de Naples, découle de la même source. Elle paraît être tarie dans l'ancienne république Parlbénopéenne et semble également n'avoir point été consultée à Londres. Les plus mauvaises affaires sont celles où les contondants ont tort l'un et l'autre, et tel est le cas de la querelle au sujet des soufres. Votre Gouvernement a eu parfaitement laison d'intervenir ainsi qu'il l'a fait et ainsi que l'a indiqué la courte ligne sur laquelle vous êtes placé. L'affaire, vue de près, est d'une nature qui salit les doigts ; l'argent en fait le fond, et les Rois ne devraient jamais tremper dans des affaires de cette espèce !

J'ai adressé au comte Apponyi une dépêcbe qui est d'une tout autre nature. Je m'explique sur un mot que j'ai trouvé consigné dans l'un de ses dei-niers rapports. Vous connaissez ma manière de raisonner et la franchise que je mets à exposer mes sentiments; vous croirez ainsi être placé en face de moi, si le comte Apponyi vous donne lecture de mon exposé, ce que- je vous conseille de lui demander.

Je suis encore en ville, et je ne m'établirai au pavillon qu'après la course que je ferai le 11 à Presbourg, pour assister le lendemain à la clôture de la Diète. Ce que le Gouvernement a eu le droit de réclamer a été conduit à bonne fin ; ce qui est resté en arrière, ce sont plusieurs objets d'un intérêt majeur pour le pays. L'Empereur les lui avait proposés, mais ses représentants ont préféré perdre leur temps et toucher leurs indemnités, lesquelles n'indemniseront pas leurs commettants de ce qu'ils leur font perdre. Vive le meilleur des (gouvernements !

Vous êtes émerveillé du comfort de la Bal)ylone moderne ; tâchez de ue point vous laisser éblouir par des dehors qui n'ont pas de plus grand admirateur que moi ; mais n'oubliez pas que les surfaces ne constituent pas le corps.

Metternich à Appouyi. Kœnijjswart, le 4 août.

1578. Je ne saurais, en conscience, rien ajouter au court exposé que je vous adresse aujourd'hui*, si ce n'est l'assurance qu'il ne me reste rien à vous apprendre à la suite du jugement que, dans votre lettre particulière du 30 juillet, vous avez porté vous-même sur le compte de l'attitude que M. Thiers vient de prendre.

Il manque au Napoléo?i civil une chose pour faire le conquérant militaire, et cette chose, ce sont des ennemis prêts à se présenter sur les champs de bataille. La guerre politique n'est pas dans l'air, et il ne dépend pas de M. Thiers de changer à son gré l'état atmosphérique. 11 est en son pouvoir, sans doute, de faire éclater la tempête de la Révolution, mais qui menacerait-elle en premier lieu, si ce n'est l'édifice de Juillet?

J'admets ([ue jNI. Thiers puisse pousser l'erreur jusqu'au point de se mettre au-dessus de cet édifice ; mais la France sera-t-elle de son avis? La question, et toute la question est là.

Quant à M. Thiers, je crois que nulle part on ne sait mieux que chez nous ce que, dans l'affaire du moment, valent l'homme et sa politique; il nous suffit de nous arrêter à un fait spécial pour être à même de les juger; voici sur quoi je fonde cette prétention.

Je possède une pièce par laquelle, il n'y a que peu de temps, M .Thiers a fait insinuer au Divan que les puissances de l'Europe voulant la perte de l'Empire ottoman, et la France étant dans des dispositions contraires, c'est à cette puissance que la Porte aurait à se tenir; qu'à cet effet, le Sultan n'aurait qu'à faire toutes les concessions réclamées par Méhémet-Ali ; que

* Voir : « Le traité de juillet et l'attitude isolée de la France >. , n" 1397.

{Note de l'Éditeur.)

le jour du décès de ce dernier, la France aiderait la Porte à annuler tous les engagements qu'elle aurait contractés.

Et c'est à un pareil lionime que sont confiés aujourd'hui les destinées de la France et le repos de l'Europe !

Comn)e eu toute chose, il y a toujours dans les événements un fait qui domine tous les autres; il en est de même dans la circonstance présente.

Le fait politique majeur, c est la rupture de ce qui, depuis des années, avait porté le nom à'alliance entre la France et l'Angleterre. Elle est irrémissihlement perdue, et l'événement ne saurait se passer sans une réaction. Quand vous aurez connaissance des actes qui ont été signés le 15 juillet dernier*, vous verrez que la colère de M. Thiers porte entièrement à faux. Je conçois que le ministre et même le Roi puissent trouver déplaisant le secret qu'à Londres on a gardé sur ce qui a été convenu entre les quatre puissances et la Porte ; mais la cause de ce secret n'en est pas moins simple, et le silence a dû être bien gardé, vu 1 inconcevable procédé de M. Thiers, qui, lors de la communication des points de vue des Cours (il y a de cela deux mois ou à peu près), a fait annoncer qu'il devait, avant de s'expliquer, consulter le bon plaisir de Méhémet- Ali ! Il a dès lors été naturel que l'on gardât le silence,

M. Thiers a cru que les ministres anglais ne parviendraient pas à maintenir l'union entre eux. Le fait est singulier, en effet, et il n'a pas fallu moins que la fatuité du langage et de la marche de M. Thiers, et le rôle dont s'est chargée la princesse de Lieven, pour rendre possible ce qui sans cette aide ne l'eût peut-être jamais été !

Déployez le plus grand calme vis-à-vis de M. Thiers. Ne vous laissez pas dérouter par ses paroles, et s'il vous parle de guerre, faites-lui la remarque que pour la faire il faut tout au moins être à deux de jeu.

Pas un soldat ne bougera à l'étranger; l'armée sera employée au service de la sûreté intérieure.

* C'est ce joui-là que le traité de juillet fut signé par les quatre grandes puissances (sans la France). (iVofe de l'Éditeur.)

Donnez connaissance de ma dépêche n° 1 * à vos collègues de Russie, de Grande-Bretagne et de Prusse, mais qu'elle ne sorte pas de vos mains.

Metternicli à Sainte-Aulaiie. Kœnigswart, le 9 août.

1379. C'est avec bien du plaisir que j'ai été informé par M. d'Ottenfels de votre prochaine venue dans mes forêts. Je m'étais même attendu à ce que vous prendriez le chemin direct de Paris ici, qui est plus court de deux grandes journées de voyage, car de Kœnigswart à Francfort il n'y a génère plus de quarante heures de voiture, et un appartement dans mon château est à votre disposition depuis longtemps.

Maintenant, vous avez bien fait de descendre à Marienbad, qui est loin de Kœnigswart comme Saint-Cloud de Paris, sans que les localités offrent pour cela la moindre ressemblance !

Mais voici un contre-temps. Le Roi de Prusse arrivant à Dresde le 12 août et y restant le 13, j'irai l'y rejoindre, et je serai absent d'ici du 11 au 15. A moins de vous charger de la surveillance de mes enfants, vous n'auriez que faire à Kœnigswart. Veuillez, en tout état de cause, venir ici demain; nous dînons bien prosaïquement à deux heures. A partir du 15, nous serons de nouveau réunis. Je vous ai fait dire tout cela au moment où j'ai pris la décision de faire mon excursion à Dresde, mais mon avis ne sera arrivé à Vienne qu'aujourd'hui.

Metternicli à Apponyi. Kœnigswart, le 20 aoiit.

1580. La situation actuelle du Roi, ou, si l'on veut, de la Royauté en France, est des plus dangereuses. Si je sépare ici le Souverain de la Couronne, c'est que ma conscience m'y force.

La Royauté peut être menacée dans des circonstances où l'individualité qui la représente ne l'est pas à un degré égal,

* No 1397. (^Note de VÉdiieur.)

et tel me paraît être le cas en ce moment. Je pense que j'ai besoin de m'expliquer pour être compris.

Le mal de la France, c'est la Révolution, et c'est parce que M. Thiers la représente que seul il est fort. L'intérêt du trône est opposé à la Révolution, et c est pour cela que la couronne est faible. Celui qui la porte peut réunir les suffrages des bons esprits, et il n'y a que les esprits conservateurs qui méritent cette qualification, car le progrés sans un point d'arrêt marqué, c'est de la démence. Que dirait-on d'un peuple qui voudrait marcber toujours sans un autre but que celui de îa locomotion? Les Israélites ont marché pendant quarante ans, mais le but de leur marche était connu ; les Barbares, au moyen âge, ont marché, mais ils avaient un but. Une nation en marche doit en avoir un ; quel ])eut être celui des esprits progressifs en France? Est-ce la Monarchie pure? Certes non. Est-ce la Monarchie tempérée? Mais pour en posséder une dans un sens tellement avancé qu'il n'y a pas moyen de l'avancer davantage, la France n'a qu'à s'arrêter. II ne reste donc que la République, c'esl-à-dire, Yanai'chie. De ceci que ressort-il, si ce n'est que le Roi, qui porte la coui'onne, et qui par cela même doit vouloir la consolider, est le point de mire des bons esprits ; mais que par contre le ministre, qui a conquis le Gouvernement, est le point de mire des hommes du progrès, c'est-à-dire, de tous les esprits aventureux qui courent après la fortune ? La personne du « 7?on) a ainsi un parti, et celle du « ministre » en a un autre. Je sais bien que les partis peuvent se mêler selon les exigences du moment, mais ils n'en existent pas moins, et ils ne sont dignes d'attention qu'autant qu'ils ont des chefs. Or, le parti conservateur et celui du progrès ont, depuis l'avènement de M. Thiers, chacun un chef; la lutte entre ces deux partis a donc pris un caractère qu'elle n'avait pas antérieurement aux événements du \" mars, et la question qui reste à résoudre est de savoir auquel d'entre eux restera la victoire !

Dans de pareilles conditions, comment la France pourraitelle aujourdhui inspirer de la confiance? Pour répondre à cette question, je n'ai besoin que de faire appel à mes propres

sentiments, et comme je suis, — j'en ai l'intime conviction, — parmi les hommes placés dans une position politique active, celui qui est le plus disposé à vouer de la confiance au Roi, je me sens à même d'évaluer le peu de {garanties qu'offre la situation du jour au sentiment de la confiance !

Comment le Roi, ai-je le droit de me demander, n'a-t-il pas saisi l'occasion si favorable que le conflit dans le Levant lui a offerte, de rétablir en sa faveur, ou, ce qui est la même chose, en faveur du parti conservateur, une attitude politique à cinq? J'avoue ne point le comprendre. De quoi s'est-il agi et de quoi s'agit-il encore? Est-ce de la destruction de Méhémet-Ali? Certes non. Il s'agit de coordonner son existence avec celle de la Porte Ottomane.

La France veut-elle la mort de cette dernière? Admettons qu'elle préfère Méhémet-Ali au Sultan enfant, elle ne pourrait pas vouloir la chute du trône de Constantinople, car ses dépouilles seraient forcément partagées. La France doit dans ce cas préférer l'existence du Trône occupé tel qu'il l'est. Mais alors pourquoi n'être point entré dans le conseil des cinq? Me dira-t-on qu'on s'y est présenté? Je ne nierai pas le fait matériel, mais je ne saurais lui accorder la valeur de la présence morale, car on n'est pas dans une question quand on se place à côté, et l'on est à côté d'une question quand on n'entend s'occuper que d'un principe et se refuser à toute action.

Dans toute occurrence une action est possible ; être pour ou contre constitue toujours une action. Ne rien faire n'est rien, et ne rien faire eût été un décret de mort pour le Sultan et un appel au partage de ses dépouilles. Je voudrais être à même de prévoir avec une égale certitude ce qui assurera le salut ! A cinq, celui-ci était assuré ; pourquoi dès lors se refuser à y aider? Gomment n'a-t-on pas saisi du moins notre formule du mois de novembre, cette formule qui n'a pu être trouvée par nous que dans l'intérêt d'une marche à cinq? La scinder, c'était la réduire à rien et rester dans le cercle vicieux où l'on était engagé.

Quelles peuvent avoir été les causes de la répugnance

Je n'en connais qu'une, c'est le désir de faire le contraire de ce que faisait la Russie. Eh bien, mon cher Comte, d'immenses intérêts ont été sacrifiés à une erreur. C'est précisément en suivant la marche opposée qu'on prenait à Paris le contre-pied. Si la Russie eût répugné à lier la partie à cinq, ne fallait-il pas tout juste vouloir de cette partie?

Une autre cause a également influé sur les positions, et je l'ai touchée dans mes dépêches. Cette cause, c'est la certitude où l'on a vécu à Paris que le Cabinet anglais serait incapable d'arriver à une décision.

Comment est-on si près de Londres et connaît-on si peu l'Angleterre? Savez-vous ce qui a décidé de l'accord du Cabinet anglais? Ce sont les manifestations de M. Thiers à son avènement, et ses liaisons avec les membres les plus avancés dans le système de la réforme, depuis son entrée au ministère. Le Cabinet anglais sait faire des phrases éminemment progressistes, sans vouloir les mettre en pratique chez lui. L'Angleterre émet facilement certains principes à l'étranger, mais elle suit en même temps une ligne de conduite plus sage à l'intérieur, comme elle a des marchandises ybr exportation and for home consitmption.

De tout cela, mon cher Comte, il est né une grande confusion et des dangers sans nombre. Notre marche ne déviera pas de notre ligne de conduite habituelle ; le Roi Louis-Philippe peut ainsi la calculer. Sommes-nous h même d'en faire autant de celle du Cabinet français? Je répondrai à cela : De ce que veut le Roi, oui; de ce que fera le Cabinet, 7ion.

Que le Roi, en tout état de cause, ne se laisse pas accabler par les embarras de sa situation. Il défend la cause de l'ordre; dès lors, tous ceux qui veulent l'ordre sont de son parti. Comme je soutiens la même cause sur un terrain dont je ne connais pas les limites, nous devons nous rencontrer dans nos intentions. Qu'à cet égard il ne se laisse jamais dérouter. Chacun, dans ce monde, est engagé dans des formes; elles peuvent différer, sans qu'il en soit de même du but.

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (ISiO). ill

20 aoiU.

1581. Les arrangements du 15 juillet* ont été portés à la connaissance de la Porte, qui est entrée pleinement dans leur esprit. Rifaat-Bey, le second personnage du département des affaires étrangères, a été envoyé par le Sultan à Alexandrie, chargé des propositions de son maître. Une attitude forte et décidée de la France finirait l'affaire, car Méliémet-Ali n'est pas fou, et il le serait s'il se refusait à asseoir son avenir sur les larges bases que lui offre le Sultan. S'il en est autrement, le Gouvernement français aura prouvé à l'Europe qu'il entend subordonner à sa fantaisie les intérêts les moins contestables de cette partie du monde. On peut (et cela certainement à tort) vouloir une extravagance pareille, mais la mettre en pratique et réussir, c'est autre chose. L'arène dont dispose assurément M. Thiers (notez que je ne dis pas le Roi), c'est celle de la Révolution ; mais où cette arène, si elle devait même faire son effet à l'extérieur, conduira-t-elle le trône de Juillet et les institutions de la France? M. Thiers pourrait-il lui-même accorder une idée de stabilité au siège consulaire, s'il entendait s'y élever? Certes non. Les œuvres de pure destruction ne peuvent sourire qu'à des maniaques, et je fais à M. Thiers l'honneur de ne pas le compter dans leurs rangs. Si je devais me tromper, c'est à lui et non à moi qu'en serait réservée la démonstration !

Je viens de recevoir des nouvelles de Londres du 15 de ce mois. D'après les communications qui me sont transmises, il paraît que le ton de la France commence à baisser. C'est fort sage, surtout si le ton de cette même Cour s'élève à Alexandrie. M. Casimir Périer a été éconduit en plein par Méhémet-Ali. Pourquoi M. Thiers n'aurait-il de l'humeur à dépenser qu'à rencontre de l'Europe pacifique, modérée et juste?

Je ne vous parle pas de l'échauffourée de Louis Bonaparte**.

* Voir la note au n» 1398. (Note de l'Éditeur.)

** Le 6 août, Louis Bonaparte aborda à "Wimereux jirès de Boulo{;ne, fit

4i2 r.ECUEIL DE DOCUMENTS (18:55-1S48).

Je n'ai pas le temps de m'occuper de toutes les folies de ce bas monde. Veuillez toutefois féliciter le Roi, en mon nom, de l'événement. Il causera de l'embarras au Gouvernement par la nécessité d'un procès. Epargnez donc ce troisième Napoléon! Mais que dire du titre d'Empereur légitime que M. de Rémusat a si généreusement départi à Napoléon I"? Si M. de Rémusat a eu raison, il est clair que Louis Bonaparte n'a point eu tort.

1382. h'IJisloire de la Fronde, jiar Sainte- Aulaire. — 1383. Les dés sont jetés. — Défense faite en Allema{;ne d'exporter des chevaux. — jNouvel attentat contre Louis-Philippe. — 1384. Avis à Guizot. — La conduite de l'ex-ministre Thiers. — 1385. xlttitude du nouveau ministère français.

— Ouverture des Chambres à Paris. — 1386. Prise de Saint-Jean d'Acre.

— 1387. Coup de tête de JNapier. — Refus par Stopford et la Porte de ratifier la convention du 26 novembre. — 1388. Le bonapartisme sans jNapoléon. — Translation solennelle des cendres de iNajioléon à l'église des Invalides, à Paris. — 1389. Soumission de Méhémet-Ali. — 1390. Fin du conflit turco-égyptien.

Metternich à Sainte-Aulaire. Kœnigswart, le 15 septembre 1840.

1582. Vous dites dans la préface de la nouvelle édition de {'Histoire de la Fronde « que le public est au nombre de vos contradicteurs » . Je vous prie, mon cber Comte, de ne point m'inscrire sur la liste de ceux qui vous contredisent.

La nouvelle préface est excellente, et comme vous v citez un mot de moi, un mot que j'ai souvent déjà employé pour exprimer une pensée qui, ainsi que vous le dites, n'est point rendue dans des termes ambitieux, mais qui s'appuie sur un grand fonds de vérité, je me permettrai d'appliquer cette même pensée à l'état actuel de votre pays.

son entrée dans cette ville avec cinquante hommes armés et fit distribuer une proclamation et publier un décret dans lequel il déclarait la Maison de Bourbon déchue du trône et nommait Thiers président du Gouvernement provisoire. Repoussé par la {;ardi- nationale de Eoulojine et par les douaniers, Louis-Napoléon s'enfuit, mais fut rejoint et arrêté. (^ISote de l'Éditeur.)

Oui, et mille fois oui, c'est le respect qui manque en France ; et voici les conditions dans lesquelles se trouvent placés les hommes et par conséquent les choses.

Il existe deux systèmes : l'un a pour hut Tagglomération ; l'autre tend au morcellement. Or, c'est le second de ces systèmes sous le poids duquel souffre la France.

Deux mots suffisent pour créer le mal ; deux mots qui, à force d'être vides de tout sens pratique, enchantent les rêveurs dans le vide. Ces mots, ce sont ceux de libellé et d'égalité. Le mot de liberté ne présente rien à l'esprit ; il indique une chose excellente s'il est hien placé, et détestable s'il l'est mal. Liberté, mais laquelle? Est-ce celle de faire le bien, — mais tout le monde a cette faculté, — ou celle de faire le mal? Le mot liberté est comme celui de religion. De quelle religion s'agit-il ?

11 en est plus ou moins de même du mot égalité. Il peut être pris dans deux acceptions, celle de l'égalité devant la loi et celle de l'égalité sociale. La première est parfaite ; la seconde est une sottise, une prétention privée de toute pratique.

Je comprends les libertés, et non pas la liberté. Il en est de même de l'égalité; je comprends l'égalité devant la loi, mais point d'autre. Jamais je ne trouverai qu'il y a égalité entre un sot et un homme d'esprit, entre un pauvre et un riche, ou un bossu et un homme d'une tournure noble et prévenante. Egaux devant Dieu et devant la loi, ils ne le sont pas au point de vue de leur existence sociale.

Eh bien, voilà la véritable maladie de la France ; elle réside dans la généralisation des idées, laquelle conduit au morcellement du pays en individualités.

L'art de vivre plus longtemps qu'un mal est ici fort difficile à exercer! Le remède ne peut se trouver que dans la reconstruction de l'édifice, et ce n'est pas avec du sable que l'on peut bâtir. Le temps change le sable en pierres, au moyen de la juxtaposition et d'un ciment. C'est à trouver ce ciment que doivent s'appliquer les bons esprits en France. Ils ne le trouveront que dans les voies de l'agglomération, et à cet effet, bannissezle mot aristocratie et remplacez-le par celui de corporation.

4i.i RECUEIL DE DOCUMENTS (1835-18 '.S).

Identiques dans leur acception, ces mots sonneiît différemment aux oreilles des égalitaires. La corporation flatte les idées bourgeoises, et s'il y a encore des aristocrates, ils n'ont plus d'autre valeur que celle de membres d'un corps qui est mort.

Metternich à Apponyi. Vienne, le 23 octobre.

1585. Les dés sont jetés, et la table sur laquelle ils roulent est la Chambre des députés; l'enjeu, c'est la France et l'Europe *.

Jamais il n'y a eu de situation qui, même de loin, ressemble à celle où un grand Empire comme la France se trouve engagé dans ce moment.

Pleine de prétentions à la sympathie des autres pays, elle leur présente comme appât l'effrayant spectacle de la pire des anarchies, de celle qui se couvre du manteau de la légalité. Gomment un esprit raisonnable en France peut-il se figurer qu'un ordre de choses pareil puisse se présenter comme digne d'imitation? Aussi l'étranger n'entend-il en rien s'approprier ce système de mort et de perdition, et il est bien moins disposé encore à se le laisser imposer. Si l'Europe avait encore eu besoin d'une leçon pour savoir apprécier à sa juste valeur celle des barricades de 1830, l'élévation de M. Thiers au pouvoir la lui aurait fournie.

Nous verrons ce qui se fera aux Chambres. C'est d'elles que viendra le répit ou l'incendie en pleine action : car pour le repos véritable , il n'est pas possible dans un pays situé comme la France.

L'Allemagne tout entière a défendu l'exportation des che-

* Thiers avait désiré que dans son discours du Trône le Roi demandât la continuation de grands armements, afin que la France pût se déclarer en laveur de Méliémet-Ali et prendre position en lace des quatre autres fjrandes puissances. Le l^oi s'y refusa, et, à la suite de son refus, le Cabinet Thiers tout entier demanda à se retirer. Soult forma le nouveau ministère (le 29 octobre), avec Guizot comme ministre des affaires étrangères. Le conflit turco-égyj)tien fut porté devant la Chambre française lors de la discussion de I Adresse en réponse au discours du Trône; c'est sur ce fait que |)orte l'ailusien ci- dessus. Voir les dépêches de la même date sous les n"* 1399 i 1 VOl, dans le chapitre intitulé : « Le traité de juillet et l'isolement de la France. » (^Note de l'Eiditeur.)

vaux Ce sera une gêne pour les armements de la France et un motif de clameurs de sa part. La France regarde l'Furope comme de \agent taillahlc ; or ^ l'Europe, n'ayant pas le même sentiment, se révolte déjà , et elle se révoltera bien plus encore à mesure que l'attaque se montrera plus à nu.

Le nouvel attentat contre la vie du Roi * est un crime qui sera oublié comme les attentats passés. L'assassinat n'est qu'une conséquence voulue des doctrines du jour ; ces doctrines font recueillir à la France ce qu'elles sèment sur son sol. Dieu seul sait si le Roi est invulnérable.

8 novembre.

1584. J'indique dans mes dépêches de ce jour à M. Guizot la voie qui, à mon avis, pourrait tirer le Gouvernement français de l'impasse , assurément fort dangereuse pour sa propre existence, dans laquelle Tex- président du Conseil s'était fourvoyé **.

Veuillez donner connaissance au Roi de mes dépêches, qui toutes deux sont également ostensibles pour M. Guizot. Comme la marche que je conseille devra, pour réussir, être soutenue par nous, il est nécessaire que la voie qu il faudra suivre soit bien nettement comprise , car tout ce qui se trouve placé en dehors de cette voie cesse d'être pratique et ne pourrait, à cause de cela, être appuyé par nous. Le Roi, en examinant mon travail, devra y trouver deux choses : l'une, c est la parfaite conséquence où il se trouve avec tout ce que j'ai dit et écrit, dans le cours de la grave complication politique du jour ; l'autre, c'est la part que je fais aux exigences de la politique française. En étendant celles-ci jusqu'à leur extrême limite , je

* A l'occasion d'une sortie du Roi en voiture (15 octobre), Darmès tira sur Louis-Pliliippe, avec un fusil chargé de six balles, mais sans l'atteindre.

(Note de C Editeur.') ** La voie à suivre par la France est indiquée, dans les dépêches en question , de la manière suivante : d'après l'avis exprimé jjai" Thiers dans sa dernière correspondance diplomatique, l'afl'aire turco-égyptienne serait à scinder en deux questions; on traiterait la question égyptienne par des moyens politiques, et la solution de la question syrienne serait réservée à l'action militaire.

(Note de l'Éditeur.')

reconnais la nécessité que le Gouvernement puisse dire au pays : « C'est moi qui ai sauvé le Pacha d'Egypte. » Tout le monde se joindra à cette prétention, et nous les premiers. Dans le système que j'établis (et il n'est pas nouveau), la marche des choses vient elle-même à l'appui de l'objet qu'il faut avoir en vue. xV-t-on cru que la puissance de Méhémet- Ali était ce qu'elle est en réalité , c'est-à-dire fort peu de chose? Nous ne l'avons jamais mis en doute, mais en a-t-il été de même en Fiance? Certes non! Eh bien, une puissance n'est pas responsable de la chute de ce qui manque de force et de vitalité ; si elle parvient à sauver un corps pareil de sa destruction totale , c'est à elle que ce corps devra sa durée. La faiblesse de Méhémet-Ali en Syrie est un bonheur ; que ceux qui veulent la fin du conflit s'emparent de ce bienfait que le sort leur a ménagé !

La seule base rationnelle sur laquelle ait jamais pu s'engager le Cabinet français dans le conflit égyptien, a été celle de la conservation de l'Empire ottoman, et par conséquent de l'affermissement de la paix de l'Europe. Les questions de détail ne doivent point, dans une affaire, empiéter sur le fond ; dès que cela a lieu, l'affaire change de nature. Ici les deux intérêts principaux sont, d'une part , la certitude que le vSultan continue à régner à Constantinople pour empêcher que d'autres n'y régnent; de l'autre, — et cet intérêt est exclusivement français, — que Méhémet-Ali gouverne l'Egypte. INIais eu quoi les actes du 15 juillet nuisent-ils à ces intérêts? La puissance égyptienne en Syrie , si jamais on avait voulu la fonder héréditairement, aurait évidemment miné la durée du trO)ne ottoman, car les Sultans pourraient aussi peu que tout autre prince régner sur un Empire ainsi divisé. Quand il s'agit d'un pouvoir vi'agei', alors la question se réduit à une simple prétention d'amour-propre.

Il serait possible qu'on insinuât que les quatre Cours feraient bien de se prêter, en faveur du ministère conservateur, à des complaisances qu'elles auraient eu raison de refuser à celui de l'anarchie. Un pareil raisonnement serait faux de tout point. Le plus grand mal que les Cours pourraient faire au nouveau

ministère, serait de lui prêter une couleur qui lui viendrait de l'étranger. M. Guizot ne saurait faire mieux qu'en maintenant avec fermeté ce que son prédécesseur a déclaré regarder comme suffisant. Par ce moyen il acquerra la force que prête aux hommes le succès, tout en laissant à /.'aulrc la responsabilité des limites dans lesquelles il doit se renfermer et que cet autre n'a pas même pu atteindre.

Qu'adviendra-t-il de la France? J'avoue franchement ne pas pouvoir m'en rendre un compte quelque peu précis. Le pays est remué jusque dans ses fondements. Ceux qui ont commis ce crime se sont sauvés, afin d'empêcher que les coups ne tombent sur eux. Ils laissent le pays et le Roi exposés à ces coups. Si M. Thiers est le prototype des vertus civiques, alors il faudra définir cette vertu autrement que je ne saurais la comprendre.

Si la France est remuée, on se tromperait fort si l'on supposait que l'Europe ne lest pas. Ce qui, par contre, est vrai, c'est que les mouvements ne se ressemblent pas. Il a fallu tout le talent de M. Thiers pour faire rentrer dans le néant ce qui existait encore d'esprit doctrinaire en Allemagne. Les têtes V sont montées à l'extrême dans le sens opposé. M. Thiers aime à être comparé à Napoléon; eh bien, en ce qui regarde l'Allemagne, la ressemblance est parfaite, et la palme appartient même à M. Thiers. Il lui a suffi d'un court espace de temps pour conduire ce pays là où dix années d'oppression l'avaient conduit sous l'Empereur !

L'Allemagne tout entière est prête à accepter la guerre, et cela de peuple à peuple * ! Il en est de même de l'Angleterre

* Voir : «Bruits de guerre avec la France et la Confédération germanique» , n" 1402. C'est de cette époque que date le Chaut du Rliin , composé par Nicolas Becker : «Ils no l'auront pas, le libre lîliin allemand », qui, par son contenu politique, répondait si bien aux idées du temps; aussi enflamma-t-il les esprits et fut-il partout accueilli et chanté avec enthousiasme. La surexcitation nationale de l'Allemagne gagna l'Autriche, où l'Allemand, d'ordinaire assez flegmatique et indifférent, se prit tout à coup d'une belle ardeur patriotique pour la vieille Allemagne. Si ce sentiment ne s'accordait pas en tous points avec le maintien de l'intégrité et de l'indépendance de l'Autriche, il répondait du moins à une déclaration que le chancelier d'Etat avait faite au Congrès de

i4S RECUEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).

et de TEspagne. Quel génie singulier que celui de M. Tliiers, qui se croyait bien spécialement appelé par ses qualités à occuper le poste de ministre des affaires étrangères l 11 na pas eu besoin de liuit mois pour ruiner le seul allié qu il ait voulu protéger, pour se brouiller avec Tallié qu'il avait annoncé vouloir ménager, et pour soulever contre la France l'esprit public dans toutes les contrées qui entourent ce Royaume et bien au delà ! Pour amener un pareil résultat, il faut du talent, mais ce n'est certes pas celui d'un ministre.

Veuillez , mon cher Comte, vous appliquer à modérer votre attitude jusqu'au scrupule, si la nouvelle administration veut le bien, et je me plais à ne point le mettre en doute.

L'Europe entière veut d'une France conservatrice; personne, si j'en excepte la tourbe des anarchistes, ne peut vouloir d'une France entraînée dans les voies de la perdition. Personne n'admet la guerre comme possible , mais tout le monde est prêt à résister à l'invasion de hordes révolutionnaires. Telle est la franche et simple vérité.

Metternicli à Sainte- Aulaire. Vienne, 9 novembre.

1585. Je viens de lire dans une lettre de bonne source, de Paris, 2 novembre, les paroles suivantes :

«Le nouveau ministère marche bien, avec homogénéité, sans tiraillement, et le calme renaît dans les esprits. Les ministres et le préfet de police montrent de la confiance. Le dernier Cabinet, par sa tendance révolutionnaire, par les chants de la Marseillaise qu'il permettait et excitait sous main , par les avances qu'il prodiguait aux anarchistes, avait relâché

Vienne, savoir qu'il était d'un intérêt pressant pour l'Allemagne, et par conséquent aussi pour l'Autriclie, que la Prusse eût une position aussi forte que possible sur le Rhin. Ce fut surtout le publiciste autricliien D'' François ScViuselka, connu plus tard très-avantageusement dans la littérature aussi bien que dans la vie publique, qui, poussé par le sentiment général du jour, aborda le domaine de la politique; il adressa son premier travail à 1*06servateur autricliien; c'était une dissertation, qui ])arut plus tard sous forme de brochure à Hambourg, avec ce titre : Paroles allemandes d'un AuUichien.

(^Note de l'Editeur.)

tous les liens de rautoritë. Le ministère du 1" mars s'est retiré, voyant que de toutes parts il était débordé. Les factieux sont désolés du changement, car ils hésitent dans leurs projets de livrer de nouveaux combats sur la place publique. Il ne faut point chercher dans la volonté de M. Thiers ce qui n'a été que la conséquence de son extrême amour-propre. Il avait espéré pouvoir conduire la gauche , il a été conduit par elle , et même par ce qu'il y a de plus mauvais dans ce parti. Les dernières nouvelles de la Syrie sont de telle nature que, si elles étaient arrivées à Paris pendant que le ministère déchu était encore en place , celui-ci aurait eu la main forcée. Le parti tenait tout prêt à cet effet. Les journaux de la gauche et de M. Thiers sont d'une violence extrême. «

Une dépêche télégraphique arrivée à Strasbourg le 5, porte que le Roi a ouvert la Chambre et qu'il a été accueilli par de vives acclamations.

21 novembre.

1586. Saint- Jean d'Acre est pris*. Sélim-Pacha y est installé comme gouverneur. Le pavillon ottoman a été planté le 4 sur la citadelle par l'Archiduc Frédéric. La garnison s'est enfuie de la place , après avoir éprouvé une grande perte en hommes par l'effet de l'artillerie, qui n'a pas lancé moins de quarante mille boulets dans l'espace de quatre heures. On a trouvé dans la place plus de cinq cents pièces de canon et un grand attirail de guerre.

Qu'adviendra- 1- il d'Ibrahim- Pacha, qui maintenant est coupé de toute communication avec l'Egypte?

Cela, mon cher comte, est de l'histoire et non pas du roman. Que l'on se place sur le terrain historique à Paris pour couper court à ce qui deviendrait de l'histoire nouvelle. J'écris dans ce sens à Paris. Vous savez ce que nous voulons; mais que l'on nous comprenne et que l'on restreigne la question politique à l'Egypte, tel est le seul conseil pratique qu'il soit

* Voir : « La prise de Saint-Jean d'Acre », n" 1407.

{Note de V Éditeur.) vî. 29

possible de donner quand on veut le bien et qu'on ne tient pas à se lancer dans les brouillards!

M. Tbiers, mon cher comte, n'est pas un ministre, mais un acrobate. Cela est bien prouvé aujourd'hui. Je suis vieux, mais je ne voudrais pas être jeune comme lui^

Melternicli à Apponyi. Vienne , 21 décembre.

1387. Je ne vous expédie le présent courrier que pour vous mettre à même d'informer !SÏ. Guizot du très-juste parti pris par l'amiral Stopford et la Porte, de regarder comme mil et non avenu le trait de génie du Commodore Napier*. Quand j'ai appris par les feuilles publiques les nouvelles d'Egypte du 26 et du 29 novembre, je n'y ai rien compris. L'amiral Stopford ne pouvait point alors avoir reçu les ordres de sa Cour du 15 novembre, et nous venions d'être informés que ]^apier avait été envoyé devant Alexandrie avec la simple mission d'y prendre le commandement de la station d'observation. L'événement a justifié notre surprise. Il justifiera de même notre confiance dans la suite «jue l'amiral Stopford saura donner à la commission dont il a été chargé, et qui, à des erreurs de plus d'un genre près, est celle que Napier s'était donnée à lui-même.

Tout cela n'empêchera pas que l'événement ne doive compter parmi les plus déplaisants. Napier est lui-même une arme à feu, et ces armes sont toujours dangereuses. Elles sont utiles quand elles sont tournées contre l'ennemi, mais dangereuses quand elles éclatent dans la main de celui qui s'en sert. Méhémet-Ali, assez fin pour savoir ce que valent des pleins pouvoirs, a cru devoir se passer d'en faire exhiber par le diplomate amateur, et dans la circonstance donnée il a eu raison. J'eusse agi comme lui, mais je n'agirai jamais comme vient de le faire le commodore!

* Napier, qui commandait l'escadi-e devant Alexandrie, conclut avec Méhémet-Ali un traité qui assurait au Vice-Roi l'hérédité de sa difjnité en Egypte, à condition qu'il évacuerait la Syrie, renoncerait à Candie et rendrait la Hotte turque. L'amiral Stopford ne reconnut pas ce traité comme valable et demanda la soumission pure et simple de Méhémet-Ali. (^JSote de F Éditeur.)

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l840). 451

Ce qui m'importe, c'est que M. Guizot soit le premier informé que l'amiral StopforcI et la Porte ont refusé de ratifier l'arrangement du 26 novembre : la parfaite connaissance qu'a le Cabinet français des ordres de Londres du 1 5 novembre devra suffire pour assurer son langage envers le public.

J'ai reçu vos derniers rapports, et M. de Sainte- Aulaire s'est acquitté de la coniniunication qu'il a eu à me faire. Je ne saurais vous charger aujourd'hui d'une manifestation catégorique envers M. Guizot; il nous faudra attendre, pour le faire, d'avoir connaissance des impressions que les explications du n)inistre français auront produites sur le Cabinet de Berlin. Ce que je n'hésite pas à vous dire, et ce que je vous autorise à ne point cacher à M. Guizot, c'est que j'ai pour ma part puisé dans la franchise de son langage la pleine conviction que l'orage excité par son néfaste devancier sera conjuré par les efforts réunis des hommes de bon vouloir. Dès que j'aurai reçu des nouvelles de Berlin , j'aurai l'honneur de vous adresser un courrier.

Metternich à Sainte-Aulaire. Vienne, S'i- déceniljre.

1588. Je vous remercie, mon cher comte, de m'avoir donné connaissance de la dépêche que je vous renvoie ci-joint. J'ai le sentiment quelle dit vrai, et j'ai ce sentiment parce qu'il serait impossible que le contraire fût vrai. On nous assure que nous sommes engagés dans un siècle de progrès; je n entends point disputer là-dessus avec ceux qui le croient; ce qui est certain, c'est que tout un peuple ne devient jamais fou, et que la folie, que les factions qualifient de sagesse, ne gagne pas ainsi toute la masse qui forme la population d'un État! La France doit vivre des conditions dont vivent les Empires, et ces conditions ne sont pas celles qui les font périr. Napoléon a été une grande figure ; le bonapartisme sans Napoléon n'est rien ; comme il n'est rien, les partis l'arrangent à leur guise. Napoléon n'eût jamais été une grande figure s il n'eût eu , dès l'origine, du despotisme dans les veines, car il n'y a que ceux qui savent s'élever sur les autres qui priment , et pour s'élever

452 RECUEIL DE DOCUMENTS (1835-18iS).

il faut savoir tenir au-dessous de soi ceux qui voudraient en faire autant. Ce que le lionapartisme offre de dangereux, ce n'est pas l'homme qui n'est plus, mais le masque dont se couvrent ceux que cet homme eût écrasés s'il tenait encore entre ses mains les rênes du pouvoir. Le 15 décemhre s'est passé comme il est heureux qu'il se soit passé. Il pouvait amener des coups; ils ne m'eussent point effrayé, ha gi-ande journée* est un événement qui comptera plus ou moins parmi celles non avenues. Elle a déjà inspiré de bien mauvais vers à quelques poètes. Si Victor Hugo est fier de sa découverte, que la France est un cyclope dont Paris est l'œil, grand bien lui fasse! En acceptant l'hyperbole, je désire que l'œil voie clair, et alors tout ira bien.

Je vous enverrai plus tard des preuves qu'à Londres on a été fort surpris d'apprendre que Napier avait été créé négociateur ; on était enchanté de savoir que l'affaire était conduite à sa fin; Napier y avait annoncé cette fin, mais sans envoyer sa convention, qui devait passer encore par les mains de Stopford. On aura donc été aussi agréablement surpris à Londres que nous l'avons été ici en apprenant à juger l'œuvre diplomatique du Commodore. Ce que l'on ne savait pas trop s'y expliquer, c'était comment Stopford avait fait pour deviner des ordres qui ne pouvaient lui être arrivés de Londres qu'entre le 7 et le 9 décembre!

Nous chanterons la nuit prochaine le Pax /loininibus bonœ voluntatis; c'est nous flatter, vous, moi et d'autres, parmi lesquels je compte M. Guizot.

31) décembre.

1589. Le sujet rebelle s'est soumis en demandant grâce à son Souverain. Le Sultan l'accordera en pardonnant au Pacha , et il poussera la générosité jusqu'à accorder à ses descendants l'hérédité dans le pachalik. Ce sera le Sultan qui aura fait

* Ce jour-là (15 décembre), eut lieu la cérémonie solennelle de In translation des restes de l'Empereur Napoléon à l'éj'lise des Invalides, à Paris,

[Note de i Éditeur.)

Sun LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l840), 453

et qui fera tout cela, et non les quatre puissances; ce qui aura eu lieu entre le Sultan et les Cours, ce sera un échange de bons procédés; pour les secours prêtés par ces dernières, le Sultan, cédant à leurs sollicitations, accordera la réinstallation de Méhémet-Ali dans le paclialik et y ajoutera l'hérédité pour sa descendance !

C est ainsi que les Cours croiront avoir servi et assuré l'indépendance du trône et l'intégrité de l'Empire ottoman.

Ce qui reste à faire, c'est de dissoudre le centre d'entente établi à Londres. Vous savez, mon cher comte, ce qu'à cet égard nous avons proposé.

Que devient l'isolement de la France? Le Sultan aura fini son affaire; Méhémet-AIi sera Pacha héréditaire en Egypte; l'affaire entre les parties se sera arrangée sous forme d'une question intérieure de l'Empire ottoman. La France voudrat-elle s'isoler de ces résultats? Où est la quadruple coalition? Contre qui et contre quoi assurera-t-oti la paix? Ne serait-ce pas contre le maintien de la paix elle-même?

Les directions du Cabinet français sont arrivées à Alexandrie en même temps que le message Stopford. M. Cochelet a conseillé à Méhémet-Ali de se soumettre au moment même où l'amiral le lui avait demandé au nom des quatre Cours. Les cinq Cours ont donc marché dans une même direction. Où est l'isolement?

Metternich à Apponyi. Vienne, 30 décembre.

1390. Je charge M. le comte de Mùnch de vous faire parvenir, par une occasion prompte, la dépêche ci-incluse à l'adresse de M. le ministre des affaires étrangères. M. le comte de Sainte-Aulaire lui fait passer un rapport de M. le comte de Pontois, apporté ici par une estafette du commerce. Comme M. de Sainte-Aulaire a bien voulu me donner connaissance de son contenu, et que la maison de banque qui a reçu l'estafette m'a donné la copie ci -jointe de la lettre de son correspondant de Constantinople , il est clair que la soumission, telle que vient de la consommer Méhémet-Ali, a eu lieu par suite de la

454 KECCEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).

(léniarclie qui, le 15 novembre dernier, avait été ordonnée à 1 amiral Stopford.

Je m'attends à recevoir dans le plus brel délai la conPirmation de ces données par un rapport de Tinternonce. Il n'aura voulu me l'adresser que lorsque les représentants des quatre Cours se seront entendus avec le Divan. Cette entente ne saurait être douteuse, car les envoyés étaient munis d'instructions précises.

L'affaire est ainsi finie dans le Levant. Ce qui reste à faire encore devra se faire à Londres. A cet égard , la pensée de notre Cour y est pleinement connue, et elle sera adoptée, car il serait impossible qu'elle ne le fût pas, et elle aura pu être appréciée à Paris avant l'arrivée de la présente lettre.

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