VI
Jà OÙ il s'agit de servir la religion. Le Roi Louis-Philippe est plus directement appelé que bien d'autres princes à faire journellement Texpérience de cette vérité; à force d'user de tous les genres de régime, la France s'est plus ou moins dissoute en oppositions; mais c'est contre cette dissolution générale, qui se masque sous le nom de progrès et qui se nomme le mouvement , que le bon sens des masses a fini par se soulever: elles répugnent à vivre d'illusions ; elles veulent vivre tranquilles non-seulement aujourd'hui , mais également demain ; c'est dans cette tendance vers le premier des bienfaits pour toute société humaine, vers le repos, que se trouve la force que le Roi tient à sa disposition. Plus il assurera ce repos à la France, et plus il assurera son existence. Or, pour atteindre ce but, il devra repousser les moyens qui s'opposent au repos; ces moyens , ce sont les idées creuses , les théories abstraites , les dissolvants moraux , enfin toute cette somme de doctrines que l'expérience des siècles a déjà réduite à sa juste valeur, ces hérésies politiques et administratives qui ont de commun avec les erreurs religieuses de ne point être d'invention nouvelle. Le privilège qu'exploite notre temps n'est autre que celui d avoir lancé d'un même coup dans le corps social ce qui h d'autres époques lui avait été servi pièce par pièce.
J'ai beaucoup causé avec M. de Chabot, et j'ai pris à tâche de linviter à ne point me ménager les questions. Je ne connais, à la lettre, pas de sujet que nous n'ayons traité , et s'il devait nous avoir quittés sans être éclairé sur tous les points , la faute n'en serait certes pas à moi.
1198. Ma lettre particulière précédente est ostensible pour le Roi. Elle vous dispensera de lui faire lecture de ma dépêche réservée de ce jour, que je ne vous ai adressée que pour vous bien mettre au fait de mes entretiens avec le vicomte de Chabot. Tenez envers Sa Majesté le langage que vous y trouverez indiqué à l'égard de l'affaire d'Espagne.
A propos de cette affaire, je vous confierai, sous le sceau du secret, ce que j'ai appris sur l'inconcevable mission de
lord Elliot*. Cette mission est une de ces erreurs auxquelles nous avons vu, en mainte occasion, le duc de Wellington se livrer avec facilité.
Le motif véritable qui a fait agir le duc a été sa conviction que les affaires de don Carlos étaient compromises au point que le dernier service à rendre à ce prince, et le seul encore possible, était de sauver sa personne. C'est le général Alava qui avait peint en couleurs aussi sombres la position de don Carlos, et le duc la cru. Le fait, que je puis certifier comme positif, est de nature à fournir une clef pour ce qui en a manqué jusqu'ici.
M. de Chabot m'a parlé sur toutes choses avec beaucoup d'abandon, et il a, entre autres, également abordé la question du mariage du duc d'Orléans. Je lui ai fait comprendre avec la même franchise qu'il ne fallait point toucher cette corde; il n'y est dés lors plus revenu. Je lui ai expliqué avec simplicité et vérité tout ce qui a été relatif au projet de voyage du duc d'Orléans à Vienne, et je l'ai également invité à empêcher que , dans la position actuelle des choses , on ne revînt de sitôt à un semblable projet. Faites semblant d'ignorer tout cela , si même il devait vous en parler ; mais dans ce cas improbable, argumentez ainsi que je l'ai fait, en vous appuyant sur la considération qu'avant tout il faut permettre au nouvel Empereur de ne pas s'occuper de pareilles choses.
M. de Chabot est parti d'ici frappé de l'aspect de tranquillité parfaite qui règne dans notre Empire. Je lui en ai donné l'explication, et il l'a saisie. Ses sentiments à l'égard de la position de son maître sont corrects , et je n'ai rien découvert en lui qui ressemblât à une illusion. Ce qui pour moi ressort de ses aveux, c'est la pleine confirmation de la vérité déjà
* Relativement à cette mission , Esterhazy écrit à Metternich , le 9 avril , ce qui suit : " M. le duc de Wellington m'a répété l'assurance que l'envol de lord Elliot n avait d'autre but que de chercher, au moyen d'un cartel, à amener un arrangement qui pût rendre la guerre civile moins désastreuse. Cependant, ce ministre m'a néanmoins laissé entrevoir que lord Elliot était aussi chargé de voir s'il n'y avait pas quelque possibilité de disposer Don G.irlos à un accommodement qui mettrait un terme à la résistance de son parti, et, pour ce cas, de lui offrir accueil et asile en Angleterre. » [Note de l'Éditeur^.)
ancienne pour moi, que l'ordre de choses en France repose sur la lassitude des masses et l'habileté du Roi, deux hases d'existence plus qu'éphémères sans doute, mais qui, faute de mieux, représentent néanmoins une puissance !
N'allez pas au-devant de M, de Chabot, mais laissez-le venir, et alors montrez-lui de la confiance. Placé sous l'active surveillance de son propre Cabinet, le Roi pourra vouloir saisir des occasions qui lui rendent utile la présence d'un intermédiaire; comme c'est à Sa Majesté à le choisir, vous devez vous borner à attendre.
18 juin,
1199. Je m'étais attendu à des mesures de juste milieu, de ces mesures qui, sans servir efficacement la cause de la Reine Christine, maintiendront la France dans un état permanent de 'gène poHtique ; celles dont vous m'avez parlé dans vos rapports du 9 juin, soit qu'elles tournent à l'exécution ou qu'elles demeurent de simples velléités, ne me surprennent donc pas. Nous ne pourrons empêcher que la légion étrangère passe au service de l'Espagne ; la France est maîtresse de s'en défaire , et la Reina Gohernadora est en droit de courir le danger de se l'approprier *. Il en est autrement du recrutement en Belgique. Celui-ci, s'il devait s'effectuer, aurait des suites pour le Roi Léopold. J'en parle au prince Esterhazy; veuillez prendre confidentiellement acte de ce que je lui en ai dit**.
Le fait de la non-intervention est d'une importance bien grande et bien générale. J'ai anticipé nos félicitations au Roi Louis-Philippe, et, en effet, on ne peut que lui adresser des
* I^e 21 mal, la Reine Christine avait invoqué le secours armé de l'Angleterre et (le la France contre les carlistes. Les Cabinets de Londres et de Paris refusèrent, il est vrai, une intervention formelle; toutefois ils permirent à la Reine d'Espagne de faire des enrôlements en Angleterre, et la France mit à la disposition de cette Princesse la légion étrangère qu'elle a en Afrique. Les enrôlements de Français pour la légion étrangère furent autorisés; mais, par suite d'un contre-ordre, ils n'eurent pas lieu. (^Note de l Éditeur. )
** Dans cette dépêche , du 18 juin, le prince de Metternich écrit à Esterhazy : « Personne ne saurait contester que l'établissement des relations des Cours de Vienne et de lieilin avec la Belgique n'ait été un acte de leur volonté, libre et
félicitations. Je sais bien que des cris, qui approcheront de la fureur, s'élèveront contre ce Prince, de la part même des oppositions de droite et de gauche qui s'étaient prononcées sans détour contre l'intervention. Ces sortes d'inconséquences sont dans la nature des oppositions, et elles ne prouvent rien, ni pour ni contre elles. Ce qui est certain, c'est que le Roi a très-bien agi dans son propre intérêt en n'intervenant pas ; la critique loyale ne peut porter sur une pareille décision. Elle n'est juste qu'autant qu elle porte sur la situation où s'est placé le Gouvernement français, en reconnaissant à l'Espagne des titres à l'intervention, titres desquels on la déboute aujourd'hui. Ce fait est une conséquence voulue de la position du Roi des Français, qui est toujours pleine d'embarras. C'est par suite de cet embarras qu'il s'est soumis à reconnaître la Reine Isabelle et qu'aujourd hui il lui refuse le secours qu'elle réclame. Ce qui attend le Roi et la bonne décision qu'il vient de prendre , c'est la nécessité de prouver aux partis en France qu'il n'a pas eu d'arrière-pensée en agissant ainsi qu'il Ta fait. Toujours accusé, du bien conmie du mal, le Roi règne en se maintenant dans une défensive constante, triste situation pour tout Gouvernement, et qui, si elle ne fait pas reculer les affaires, n'est cependant guère propre à les faire avancer.
28 juin.
1200. Je vous prie de prendre connaissance des dépêches que j'adresse aujourd hui à M. le prince Esterhazy. Elles ne vous apprendront rien de nouveau.
Je n'ai fait ([u'effleurer, dans mes dépêches , les symptômes
spontané, un procédé conçu et exécuté dans un esprit évident de conciliation. Tout acte pareil peut être révoqué, lorsque les parties viennent à changei'. Tel serait le cas, le jour où le Gouvernement bel{;e offrirait aux puissances conservatrices la preuve qu'il permet sur son territoire la levée d'un corps de troupes révolutionnaires. C'est dans cet esprit que j'invite Votre Altesse à s'exprimer, en attendant qu'elle reçoive, soit par la voie de Berlin, soit directement de Vienne, l'ordre de donner à son langage la forme d'une déclaration ofHcielle. »
Le Roi Léopold finit par interdire formellement de faire en l'elgique des enrôlements pour l'Espagne. (I^ote de V Editeur.^
:î8 recueil de documents (1835-1848).
fie tension qui commencent à se manifester, ainsi que le mauvais vouloir de lord Palmerston à l'égard du Roi des Français. La recherche de Doua Maria par le duc de Nemours est-elle aussi avancée que Ton semble le croire à Londres? Vous en apprendrez quelque chose. Si les soupçons anglais sont fondés, Louis-Philippe n'aura pas donné, en cette occasion, une preuve de la sagacité de ses calculs. Jamais l'Angleterre ne souffrira qu'un Prince de la Maison de Bourbon arrive au trône de Portugal, et l'essai devra dès lors manquer et tourner ainsi en une compromission gratuite pour le Roi des Français. L'alliance anglaise est, au reste, un leurre, une source de grands désordres politiques, un pacte révolutionnaire, et de la véritable propagande sociale. Elle conduira loin le Roi Louis- Philippe , s'il ne sait y mettre ordre mieux qu'il n'a su le faire jusqu'ici.
Il m'est encore impossible d'asseoir mes propres idées sur ce qui arrivera ou n'arrivera pas ; ce que je sais , c'est que les puissances conservatrices ne pourront laisser faire que jusqu'à de certaines limites. Le désordre se tue assurément lui-même, mais il en tue également d'autres, et nous ne sommes pas d humeur à nous laisser tuer par lui.
.l'ai reçu aujourd'hui un rapport du comte Louis de Bonibelles, daté de la frontière du canton de Berne, où le secrétaire d'État fédéral est venu à sa rencontre pour lui porter la réponse du Vorort à ses nouvelles lettres de créance. Le lendemain 23, le comte de Bombelles et le baron de Hertling*, qui s'était joint à lui, seront arrivés à Berne. Ils y passeront fjuelques jours et se retireront alors de nouveau à Zurich. L'affaire a donc fini, non comme le voulait M. de Rumigny, mais comme nous l'avions voulu**. La diplomatie du juste milieu n'a pas cueilli la palme de la victoire. Ses artifices étaient pitoyables , et ils ont été mis tellement à découvert que les aveugles mêmes ont pu en saisir la misère. Je ferai publier dans nos feuilles un compte rendu exact du fait histo-
* Ministre résident de Bavière à Berne. ÇNute de l'Editeur.)
** Les détails historiques succincts de cette affaire ont paru dans VOhservatcur autrichien, n° 187 de l'année 1835. (Note de l'Editeur.)
rique; j'abandonnerai à d'autres le soin de raisonner sur eux et d'en tirer la morale *.
16 juillet.
1201 . Le récit de votre conversation avec M. de Talleyrand m'a fort intéressé. Ce diplomate reste fidèle jusqu'à son déclin aux habitudes de toute sa vie. Il fait et défait sans jamais rien créer, si ce n'est le désordre. Si M. de Talleyrand ne veut point ce qu'il voit arriver journellement, il aurait dû s'abstenir de conclure la quadruple alliance. Mais telle n'a pas été sa volonté. Il ne craint jamais de provoquer une complication, vu que personne n'est plus prêt que lui à l'arrêter au moyen d'un nouveau jeu. Ce qu'il vous a insinué à l'égard de l'état de santé de Mgr le Duc de Bordeaux manque de tout fondement. Le jeune Prince ne s'est jamais mieux porté.
25 juillet.
1202. Mon expédition de ce jour est bien plus morale que directement politique. C'est qu'en effet il n'y a point de politique à faire là ou il ne peut exister d'autre soin pour les hommes sensés que d'empêcher que les Etats ne périssent comme des vaisseaux dans des parages semés d'écueils!
Je tiens à poursuivre les explications dans lesquelles je me suis engagé avec le Roi Louis-Philippe. Il serait impossible que ce Prince ne comprît pas les embarras de sa position , d'une position qui, malgré ce que peuvent en dire des hommes légers, observateurs superficiels, s'embarrasse journellement davantage. Si le Roi a le sentiment que je lui suppose, il
* Le Vorort, agissant au nom du canton de Berne, avait profité de l'occasion que lui offrait la réponse à la lettre de notification impériale du décès de l'Empereur François, pour exprimer sa désapprobation relativement aux désordres qui avaient eu lieu à Steinhœlzle, et pour affirmer qu'il tiendrait 5 à l'avenir, une conduite conforme aux règles du droit des gens. A la suite de cette démarche, les relations diplomatiques avec le canton de Berne fm'ent reprises, après avoir été momentanément interrompues.
(^Note de r Editeur.)
devra me savoir gré de le deviner et de lui montrer, non le chemin qu'il devra suivre , — car je serais fort embarrassé de le lui indiquer, — mais le terrain sur lequel nous sommes établis. L'utopie doctrinaire et libérale, dans le cours des derniers temps, était allée jusqu'à se complaire dans une union politique entre les deux Cours maritimes et TAutriche, projet sans fondement de raison ni même de possibilité. Ce que je regarderais comme possible, ce serait que le Roi des Français , pour se renforcer contre les atteintes toujours renouvelées ,des factions révolutionnaires , se plaçât sur le terrain conservateur : sur ce terrain il nous rencontrera, nous et nos alliés. Si je regarde un tel fait comme possible, je ne le considère pas pour cela comme f«c//e. Rien, au contraire, ne me paraît plus difficile pour le Roi des barricades que ce qui l'éloigné de son origine; mais peut-il suivre la direction qui seule répondrait à ses antécédents? Là se trouverait certainement une impossibilité facile à démontrer; ce qui conduit à la conclusion que si Louis-Philippe n'est pas placé entre deux impossibilités, il l'est certes entre une impossibilité et une immense difficulté !
Ce que je tiens à lui prouver, c'est que nous sommes des gens honnêtes et bons, et comme tels, jamais ennemis des personnes, mais toujours des mauvaises choses.
Le procès monstre * est devenu pour moi un véritable objet de curiosité. Jamais le monde civilisé n'a offert un scandale pareil, jamais un corps moral, qui se qualifie de Gouvernetnent , n'a fait preuve de plus de fautes et d'ineptie; jamais enfin des hommes sérieux, ou qui devraient l'être, n'ont fourni plus de preuves que tout leur semble bien, pourvu que cela les serve. Si telle est la doctrine des doctrinaires, ils auraient mieux fait de la voiler que de la montrer à nu , ainsi que cela a lieu dans le procès du jour, qui en est un que le Gouvernement du juste milieu fait au sens commun et à la pudeur publique.
* C'est le procès criminel intenté aux individus accusés d'avoir trempé dans l'insurrection de Lyon. (^Note de l'Editeur.)
En France, où les esprits glissent sur toute chose, il est possible que le grand public ne s'en occupe plus guère ; mais il en est autrement à l'étranger, où ceux qui s'appesantissent sur les actes des Gouvernements se sentent enfoncer dans la boue aussi souvent qu'ils s'occupent du procès monstre. Ce qui est certain , c'est qu'une procédure pareille ne pourrait avoir lieu dans aucun autre pays qu'en France. Si c'est là un épisode du progrès universel , je m'y perds !
Traitez les questions , mon cher Comte , comme je les entends; chantez selon l'intention du compositeur; point de recherches, point de broderie ni de roulades; ma musique est écrite en larges notes, elle n'a point d'autre valeur, et il ne faut jamais mêler les genres, ni en musique ni en politique.
7 août.
1205. Le déplorable événement* qui motive la présente expédition est de ceux qui peuvent servir la cause du repos , fout comme ils peuvent lui porter un coup funeste. La décision de ses conséquences est entre les mains du Gouvernement français lui-même ; elle sera salutaire ou pleine de dangers présents et futurs, selon que ce Gouvernement saura être fort ou faible.
Donnez connaissance au Roi de la présente lettre, si vous le trouvez bon; sinon, abstenez-vous-en. Je ne sais point écrire sur des objets de la nature de ceux que je traite sans penser haut; je puis me taire, mais non parler autrement que je le fais.
Le Roi Louis- Philippe doit savoir qui nous sommes , et ce que nous cherchons et voulons en toute chose. Ici il ne s'agit de nous qu'indirectement, il s'agit du repos général, du prochain avenir de la France , et de celui du corps social tout entier!
L'attentat du 28 juillet n'est que le symptôme d'un mal
* Il s'agit du célèbre attentat de Fieschi , qui essaya de faire périr le Roi, à l'aide d'une machine infernale, lors de la revye qui fut passée le 28 juillet, sur le boulevard du Temple, en mémoire des journées de Juillet.
(^Note de l'Éditeur.)
qu'il faudra attaquer dans la racine. Ce qui aveugle bien des hommes sur le danger de ce mal , c'est le sentiment qu'il n'est point sympathique à l'esprit des masses , et en ceci l'erreur est grande. Ceux qui se trompent à ce sujet suivent diverses lignes de raisonnement également fausses. Les uns s'attachent au mot république et fondent leur quiétude sur la conviction que la France ne veut pas de la république. D'autres se perdent dans la niaise recherche du perfectionnement indéfini des sociétés humaines, et regardent tout ce qui arrrive comme devant tourner à bien. D'autres, enfin, ne savent ni ce qu'ils veulent ni ce que veulent des chefs de parti plus avisés qu'eux. Tous ces hommes, il faut les abandonner à leur mauvais génie, et s'attacher à faire de la raison au milieu d'une société en folie. ISIes soins n'ont pas d'autre direction, et Dieu sait que dans le fait il n'entre point de politique, à moins que 1 on ne veuille nommer ainsi les premiers éléments dont se compose la vie des États.
La France, prise dans son grand ensemble, ne veut pas de la république; ce fait est certain. Elle n'en veut pas, parce qu'elle craint l'anarchie et ses suites connues. Malgré ce sentiment, que je crois être celui de l'immense majorité des Français, l'anarchie devance déjà ce qui n'est qu'un mot. La France a besoin d'être gouvernée , elle a cela de commun avec tous les pays ; sous bien des rapports cependant, ce besoin est plus prononcé que tel n'est le cas dans plusieurs autres Etats, au nombre desquels je place le nôtre. Un pays n'a point passé par des régimes divers ; il ne peut se soutenir sous le poids de milliers de lois, s'il n'est gouverné avec force et suite. Or, la force et la suite sont impossibles là où règne la licence, et tel est le cas en France. C'est donc à combattre la licence que doit s'attacher le Gouvernement qui veut vivre, et quand une occasion comme celle du jour vient à se présenter, il faut la saisir, ou bien renoncer à vivre !
L'erreur que je découvre à toute heure en France, c'est que le Gouvernement ne sait pas séparer avec assez de précision les questions de fait d'avec celles de droit. Le Gouvernement que la révolution de Juillet a créé peut être fort s'il
renonce franchement à vouloir soutenir son existence de fait avec des argumentations sur le droit. Toutes les argumentations de cette espèce le placeront toujours sur un terrain qui ne lui offrira pas un appui véritable. Vouloir prouver que Charles X a dû perdre la couronne parce qu'il avait porté atteinte à la Charte de 1814, c'est préparer la chute du Trône du 7 août. Prouver que la Restauration a fort mal conduit ses affaires, c'est s'attacher à un fait que personne ne s'avisera de nier.
L'homme qui dit : «Je possède, et j'entends conserver ce que je possède, parce que c'est vous qui m'avez appelée, est bien fortement établi sur la base du fait! Vouloir argumenter en dehors de ce cercle restreint, c'est quitter la position pour se faire battre en détail.
C'est encore moi, mon cher Comte, qui ai le droit de dire ce que je viens de dire, car c'est sur cette l)ase de raisonnement que repose la force de notre ligne de conduite envers la France. Comment ce qui nous prête de la force, — à nous qui sommes les premiers défenseurs du droit , — n'en prêteraitil pas à ceux qui doivent commencer par invalider le droit avant d'y faire appel?
Les républicains sont des adversaires pleins de franchise et de bonne foi ; on peut dès lors les combattre en champ clos. Les doctrinaires échappent au comliat; on ne saitoîi les trouver, à force de vague dans leur existence ; ce sont des adversaires incommodes et des amis dangereux, et chaque jour fournit des preuves de cette vérité. Ils sont, en dernier résultat, les représentants véritables de l'état de choses actuel , — de cet état qui n'est ni la vie ni la mort, ni le triomphe ni la défaite; qui prépare au corps social des crises effroyables et rend impossibles les calculs les plus ordinaires.
Nous attachons à l'événement du 28 juillet une attention toute particulière, et je trouverai dans la force et surtout dans la direction de l'action répressive des éléments pour mon calcul sur l'avenir. Si le Gouvernement se trompe dans la direction qu il suit, et s'il borne ses efforts à la seule répression du symptôme, il courra de bien grands risques. Les feuilles révo-
lutionnaires s'attachent déjà au soin de pre'senter l'attentat comme un fait isolé; si en cela elles jouent leur jeu, le Gouvernement devra engager la partie sur le terrain opposé. Nous ne sommes pas encore parvenus à lier entre la police française et celles de l'étranger rien qui de loin même ressemblerait à des relations; celles-ci sont cependant nécessaires, si le Gouvernement le plus directement attaqué par la faction du mouvement entend se sauver. L'erreur de bien des hommes influents en France repose sur l'idée que cette faction offre plus de danger aux puissances qu'au trône de Juillet, et que, vu ce fait, elle peut être ménagée et former même une espèce d'arme entre les mains des habiles dans le Cabinet français. Je plains ceux qui voient aussi faux, mais je plains surtout la cause qu'ils entendent servir,
14 août.
1204. Le moment présent est bien important. Le Gouvernement français est en train de faire du pouvoir; j'ai bien peur qu'il ne choisisse à cet eiïet une fausse i^oute. Personne ne sait mieux que moi combien le choix des directions est borné pour un corps politique qui manque de base, mais encore y a-t-il moven de faire des choix meilleurs ou plus mauvais, et les doctrinaires se trompent avec une rare facilité. Le faux espiit conduit à des positions fausses.
La nouvelle loi sur la presse est draconienne. C'est une loi pleine de colère, et la colère est un mauvais élément de législation. II faut attendre l'issue des débats de la Chambre. Je prévois que la loi y subira des changements notables. Quels que puissent en être les amendements, ils ne changeront rien à la base fautive de la conception , mais ils auront pour résultat d'en faire un fruit indigeste. Une vérité éternelle, c'est qu'il n'y a pas de loi répi'essive de la presse pratique et possible. En somme, il n'y a d'efficace que la censure, car tout ce qui, en dehors de la censure , doit produire l'effet d'une répression, est encore bien plus contraire à la lil)re émission de la pensée.
Le fait est (|ue le Gouvernement de Juillet doit marcher
comme il le fait , car il ne peut marcher autrement. Que seulement il n'affiche pas la prétention d'être un Gouvernement modèle! Privé des premières conditions de la vie, il est condamné à vivre. Il doit vivre parce fju'il ne saurait périr sans déverser sur la France une somme de maux incalculable. Ce que M. le prince de Talleyrand a dit sur l'affaire du jour est d'une justesse parfaite. Oui, il s'agit d'une restauration, et de la seule possible. Le Roi doit acquérir du pouvoir, car la France, comme tout pays, et plus même que beaucoup de pays, a besoin d'être gouvernée.
Les légitimistes qui prêchent Henri V sont des fous, car tous ceux qui veulent l'impossible sont des fous. Un enfant ne peut pas gouverner. Il n'y a de possible aujourd'hui que Louis- Philippe ou la république ; si Louis-Philippe devient impossible, et si, comme il est certain, la république peut se présenter sans pouvoir durer , alors Henri V pourra un jour acquérir la valeur d'une ancre de salut, après que les flots soulevés auront englouti bien des fortunes!
Ces vérités sont si claires et à la fois tellement à la portée de tous les esprits , qu'elles prédominent sans aucun doute également en France.
Une autre vérité, c'est que les hommes les plus habiles à tout perdre et les moins capables de rien sauver, ce sont les doctrinaires. Le pire des despotismes est celui de la doctrine, non-seulement parce qu'il est lourd , mais parce qu'il étouffe le bien tout en ménageant constamment le mal. Il vit de ruse et d'habileté mesquine ; il agite tout et n'assied rien ; il chatouille au lieu de frapper; il nargue, il émeut, il blesse et il exalte au suprême degré les passions qui font le malheur du jour. Nous verrons ce que produira la nouvelle loi ! Ce que vous venez de lire, mon cher Comte, a la valeur d'une profession de foi, que vous pourrez émettre aussi souvent que vous sentirez le besoin de rendre compte de mes impressions. Ce n'est pas là ce que je puis écrire d'une manière ostensible, mais ce que je dirais au Roi Louis-Philippe lui-même , si j'étais en téte-à-téte avec lui.
L'attentat du 28 juillet est-il un crime isolé? Telle est la
première question qu'a dû se faire tout homme qui rélléchit. La presse périodique s'e§t empressée de la résoudre négativement, ce qui est déjà une présomption pour l'affirmative.
Nous n'hésitons pas à accuser de cet horrible crime \a Jeune Italie, ou plutôt la Jeune Europe , dans laquelle sont venus se fondre les représentants des républicains de tous les points du continent. Ces énergumènes , qui d'abord avaient compté sur la France pour régénérer l'Europe à leur manière, voyant que l'appui dont on les avait flattés leur manquait au jour de l'explosion, ont changé en haine implacable le penchant qu'ils avaient montré dans le principe pour un Roi élevé sur le pavois par le peuple souverain. La correspondance des réfugiés itaHens et autres respirait cet esprit de vengeance depuis un certain temps , mais surtout depuis l'issue de l'expédition de Savoie , et depuis la répression des révoltes de Lyon et de Paris.
Il y a, du reste, un accord si manifeste entre toutes les données que nous recueillons depuis des années sur Mazzini et sur les menées de sa phalange, que nous ne pouvons nous refuser à rejeter l'exécrable attentat du 28 juillet sur le compte de cet homme et de la secte qui suit sa bannière. Il est hors de doute que dans le Royaume de Naples tout est préparé depuis longtemps; l'État pontifical, quoique moins systématiquement organisé par la propagande italienne, suivrait néanmoins l'impulsion; on peut en dire autant, plus ou moins, des autres Etats de l'Italie. Mais tous ces peuples, dégoûtés d'une initiative qui leur a mal réussi, exigeaient pour se soulever que d'autres pays, et la France surtout, leur en donnassent l'exemple. Voilà la clef la plus naturelle de l'attentat des boulevards; s'il eût réussi, il aurait fait disparaître la branche cadette de la Maison de Bourl)on et laissé le champ libre à l'action du parti républicain. La France en feu , Tltalie , l'Allemagne, la Pologne, auraient été bientôt ébranlées par le contre-coup.
La foule des fonctionnaires, des hommes de lettres, des journalistes, sourira de pitié lorsqu'elle entendra soutenir qu'une horde peu nombreuse, mal aguerrie, vise à changer
l'état actuel de la société. Une œuvre aussi gigantesque, diront ces gens, ne saurait sortir des mains d'une tourbe d'obscurs conspirateurs , sans ressources matérielles , sans génie pour créer. L'bomme d'Etat jugera différemment; il se dira que dans l'état actuel de pourriture du corps social, l'audace peut tenir lieu d'argent et de génie. L'assassinat politique, admis comme dogme , comme système , est un moyen d'autant plus teirible qu'il dispense ses sectateurs de véritable talent.
C'est ici qu'il est facile de reconnaître les fruits amers de la fausse marche qu'ont suivie toutes les administrations qui se sont succédé en France depuis le mois de juillet 1830. Elles ont beau le nier, elles avaient fait alliance avec la propagande , qu'elles ont protégée, soit directement, soit indirectement; elles avaient cru découvrir en elle un auxiliaire utile contre les puissances étrangères, tout en se flattant qu'elle respecterait en France un Gouvernement né de la souveraineté du peuple. Des hommes plus franchement éclairés ne seraient point tombés dans une erreur aussi grave; ils se seraient dit que tout pouvoir, quelle que soit son origine, veut et doit gouverner, à moins de cesser d'être un pouvoir; que par conséquent la propagande ferait peut-être une trêve avec la Royauté en France, mais jamais un traité de paix et d'alliance perpétuelle; enfin, que chaque pas de la nouvelle dynastie, pour acquérir de la force et de la solidité , devait nécessairement lui aliéner l'attachement simulé de ces dangereux amis et finir par en faire d'implacables ennemis.
Kœnigswart, Il septembre.
1205. Je me permets de rendre le Roi bien particulièrement attentif aux dangers qu'offrent les sectes. Il devra sentir la force de leur action, car il y est plus exposé que nousmêmes, et dans ce fait tout est naturel.
Dans un pays qui, durant un demi-siècle, a été remué comme la France, deux seules alternatives peuvent se présenter : l'opinion publique (la véritable opinion) doit être avide de mouvement ou en avoir assez. Dans le premier cas.
les sectes n'auront rien à faire ; ce qu'elles veulent sera prêché dans la rue ; dans le second cas , leur travail deviendra intense, car elles voudront ce dont le peuple ne veut plus. Or, comme la France me paraît être dans la seconde de ces alternatives et que les masses peuvent y être regardées comme inclinées au repos, il est certain que le jeu des sectes devra être actif, et c'est ce qui existe en effet. Une vieille expérience m'a appris à regarder le travail des sociétés secrètes comme un thermomètre qui marque avec une véritable précision la température de l'esprit public.
Ce qui est vrai pour les pays qui ont traversé une longue série de bouleversements , Test également pour ceux qui sont dans d'autres conditions. Là où Faction du Gouvernement est forte , les sociétés secrètes travaillent avec activité à briser les rouages de l'autorité ; là où l'action gouvernementale est faible , ces sociétés s'étendront et s'infiltreront dans tous les canaux de la vie sociale.
J'accuse le (Gouvernement français d'avoir commis, depuis la révolution de 1830, la faute grave de s'être abusé sur le danger des associations secrètes. Le Cabinet avait cherché pendant longtemps dans leur existence un moyen de force politique applicable aux prétendus dangers provenant de l'étranger. Les hommes qui ont donné accès à ce plan ont fourni par le fait une preuve de leur manque de sens pratique. Les armes empoisonnées sont de fort mauvaises armes à employer; elles ne sont pas de franche guerre et blessent davantage ceux qui s'en servent que ceux contre lesquels elles sont dirigées. M. Thiers, — que je regarde, au reste, comme doué d'un esprit plus droit que plusieurs de ses collègues, — dit aujourd'hui que si Mazzini devait tomber entre ses mains, il saurait en faire justice. Il aurait dans tous les temps dû en agir ainsi. Les Vieux de la montagne ne doivent jamais être ménagés. Les pouvoirs occultes ont par leur nature une telle tendance à s'élever au-dessus des pouvoirs réguliers, qu'il n'y a point à pactiser avec eux. Serait-il présumable que l'idée de nous servir d'associations secrètes en faveur de notre propre conservation, ne nous eût point été soumise bien des fois.
durant la longue et immense lutte que notre puissance a soutenue et qu'elle soutient encore contre les envahissements révolutionnaires? Tout homme capable de juger les affaires ne doit pas en douter. Eh bien, mon cher Comte, jamais l'Empereur François n'a accueilli une proposition pareille qu'avec l'expression du plus profond mépris, et jamais le conseil d'en agir autrement n'est entré et n'entrera dans ma conscience. C'est peut-être à la sévérité inaltérable de la conduite de notre Cour qu'elle doit d'être aussi haut placée qu'elle l'est en effet dans le sentiment même des révolutionnaires les plus forcenés ! Ces hommes nous honorent de leur plus franche haine; ils ne nous méprisent pas, et la haine clairement prononcée prête des armes d'un emploi utile à ceux qui en sont l'objet.
Le Roi devra se placer droit et ferme sur la ligne qui seule peut servir à ceux qui entendent se conserver. Il y a des hommes et des choses avec lesquels une capitulation est possible ; il y en a avec lesquels elle est impossible. Que Sa Majesté se pénètre de cette vérité, que son esprit droit et pratique lui aura rendue évidente sans qu'une voix étrangère doive le lui dire. Mais si une voix pareille s'élève, le Roi n'a pas le droit de la regarder comme contraire à ce qu'il doit vouloir lui-même. La marche que suivent les choses en Espagne rentre en entier dans mes prévisions. Là également, c'est le jeu des sectes qui embrase le sol.
Que le Roi ne me prenne pas pour un rêveur, — pour un homme à systèmes, à théories fixes, quand il m'entend parler ainsi. Je suis tout le contraire; mais je sais beaucoup, et le temps sert à compléter l'expérience chez ceux qui savent en écouter les leçons.
Je prie le Roi d'être parfaitement tranquille sur Teplitz. Je ne voudrais point affaiblir son attitude morale; je désire la renforcer. Qu'il me croie sur parole, et qu'il laisse spéculer les cerveaux creux,
Prague, 12 octobre.
1206. Vous avez été privé de mes nouvelles depuis mon départ de Kœnigswart. Ce qui s'est passé depuis vous a été
(lit par les gazettes, et quelque bizarre que puisse paraître la phrase , je ne vous assure pas moins que vous connaîtrez Teplilz et Prague en croyant, quant aux faits matériels, à ce que les feuilles publiques de nos pays ont raconté, et en vous attachant, relativement à la partie morale, à la vérité qui vous est connue sur la marche de notre pensée appliquée à toutes les questions politiques.
Je réponds, sur mon ànie et conscience , de Taccord le plus complet entre les vues des trois Monarques qui se sont rencontrés dans une grande réunion de famille. Ils n'ont rien eu à s'apprendre mutuellement, et ils se sont quittés comme ils s'étaient réunis ; ils ne se sont point éloignés du terrain d'une saine pratique ; ils se sont dit, en un mot, que le secret de toute chose consiste dans l'art de vivre au milieu des éléments de dissolution qui menacent le corps social.
J'ai trouvé l'Empereur Nicolas sage et calme, et convaincu que la véritable force se trouve là. Je n'ai point découvert chez lui de l'exagération dans les apparences, ni des préoccupations à l'égard des faits. Ses vues ne s'éloignent en rien des nôtres ; il ne fait pas plus que nous de la fausse politique.
Vous aurez été informé par les feuilles publiques, et bien avant l'arrivée du présent courrier, de la grande mesure que l'Empereur a prise à l'égard des conspirateurs politiques condamnés par nos tribunaux italiens*. Cette mesure avait été arrêtée par feu l'Empereur; la date de l'ordonnance (le 4 mars dernier) vous prouvera le fait. Je suis curieux de voir comment nos amis les révolutionnaires s'y prendront pour persuader aux frères et amis que la mesure, d'une invention toute nouvelle, en serait une de despotisme et d'inhumanité. Ils s'y appliqueront sans aucun doute, car ils devront le faire pour rester conséquents; mais je n'ai pas connaissance d'une mesure d'un comité de salut public quelconque qui ait jamais mis autant de
* Il s'a[|it de l'amnistie à la suite de laquelle vin{i[t individus du Bovaume lombard-vénitien , qui avaient été reconnus coupables de haute trahison et condamnés à mort, obtinrent une commutation de peine et furent tenus plusieurs ^innées en prison. Voir V Observateur autrichien , n° 279.
(^Nole lie l'Éditeur.')
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l835). 51
soin à servir avec une égale justice dislributive ce que réclament la conservation de la paix publique et les égards pour des hommes é/^arés. Le bannissement, qui n'existe pas dans notre code criminel, va y entrer, de sorte que les tribunaux pourront infliger cette peine ; la mesure en question est le précurseur de la loi. Les trois ou quatre condamnés politiques qui se trouvent dans les prisons par suite de la commutation de la peine de mort en une détention perpétuelle , seront traités comme les derniers condamnés en Lombardie. Confalonieri est de leur nombre. La mesure portera-t-elle de bons fruits? Je ne me permets pas de le prédire; mais ce que je sais, c'est que l'on usera de toute la rigueur des lois envers de nouveaux coupables.
12 octobre.
1207. De toute mon expédition de ce jour vous ne pourrez donner connaissance au Roi que de ma dépêche sur les affaires d'Espagne et de ma lettre particulière avec la Gazette de Milan. Tout le reste est pour voi(S, et ce qui l'est surtout, c'est le mémorandum ci-joint*, que vous voudrez bien lire, et brûler après l'avoir lu. Il suffit que vous preniez connaissance de son contenu ; je ne voudrais pas qu'il restât déposé dans vos archives.
Dites -vous, — et vous ne vous tromperez pas, — que Teplitz a été complet. De toutes les réunions de vSouverains et
* Dans ce niemorandiun , qui est daté de Teplitz, le 2 octobre 1835, Metternich envisage l'éventualité de la chute du trône du 7 août 1830 , et s'exprime à cet égard ainsi qu'il suit sur les vues communes des trois puissances continentales alliées : « Un événement pareil ne pourrait tourner qu'en faveur de la dynastie légitime ou d'un prince nouveau élevé sur le pavois de la Révolution , ou enfin de la République. Dans le premier cas, les puissances ne sauraient tarder à reconnaître le Roi de France; dans le second comme dans le troisième cas, elles auront à se placer dans une attitude de réserve sévère, en retirant leurs représentants de Paris et eu ne recevant pas ceux que leur adresserait un nouveau Gouvernement; elles conserveront la lil)erté entière de leurs décisions ultérieures, et elles gagneront le temps nécessaire pour prendre , à la suite d'un concert à établir entre elles , celles que leur dicteront leurs intérêts communs.» Voir aussi les «Résultats de l'entrevue des Souverains à Teplitz», no 1242. {Note de l Éditeur.)
de Cabinets qui ont eu lieu dans le courant des derniers vingt ans, aucune n'a offert cet ensemble complet de pensées, de vœux et de vues. Tout ce que nous avons voulu, les deux autres Cabinets le sentent et le veulent. Nous nous sommes condamnés au silence, et soyez sûr qu il sera plus imposant que tout ce que nous aurions pu dire.
Ma biographie par Capefigue * me ressemble fort peu. Il paraît que j'ai à l'égard des écrivains le même sort qu'avec les peintres, et que ma physionomie morale est aussi difficile à saisir que mon physique. C'est ainsi, du reste, que s'écrit l'histoire et qu'elle ne devrait pas s'écrire.
2 écemljre.
1208. Si je ne me trompe, on est effrayé à Paris de la fougue anglaise, et l'on a raison de l'être. Chaque jour prouvera davantage que je suis dans le vrai en désignant l'Angleterre comme la propagatrice an fv\dA ; la France est un cratère éteint dans lequel les éléments sont encore partie en combustion et partie en décomposition. La France est hier, et l'Angleterre
* La biographie de Metternich , par Capetigiie, que le prince critirpie dans cette lettre, a paru dans la Bévue des Deux Mondes (année 1835). Deux ans auparavant, Cnpefigue s'était adressé au chancelier d'Etat pour •obtenir de lui la communication de matériaux relatifs à l'ouvrage qu'il projetait. Le prince de Metternich lui écrivit, en réponse, ce qui suit : « Dans la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, \ ous m'exprimez le vœu que je vous fournisse sur ma vie pul)lique des dates et des renseignements qui puissent vous servir de matériaux |iour faire insérer ma biograjihie dans le recueil intitulé la Revue des Deux Mondes. La vie d'un homme d'Etat appartient au monde; ses juges naturels sont les contemporains , et c'est à l'histoire impartiale qu'il appartient de confirmer ou de réformer leur premier jugement. Tout ce qu'il m'est possible de vous fournir, ce sont des jalons qui puissent servir à marquer ma longue carrière. Une circonstance fortuite me met à même de satisfaire facilement, sous ce rapport, à votre désir. Ma biographie, conçue dans le sens que je viens de vous indiquer, a paru en Allemagne, en 1826. dans un ouvrage historique. J'ai l'honneur de vous envoyer ce travail,
que j'ai fait compléter jusqu'au moment présent > L'esquisse biographique
dont il est question ici, rédigée par J, A. Pilât, d'après des notes autographes du prince de Metternich, a été imprimée sous le titre suivant : Biographie sommaire du prince de Metternich, chancelier de Cour et d'Etat , jusqu'à 1825, mais sans indication du lieu ni de l'année où l'ouvrage a été publié.
( Note de l'Éditeur. )
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sera demain. Nous et les Etats qui sommes aujourd'hui , nous nous trouvons nécessairement froissés à chaque occasion par les éléments qui se heurtent avec ceux de notre existence. Il y a toutefois moyen de s'entendre plus facilement avec le mal connu qu'avec l'inconnu : or, le passé est connu, tandis que Yavenir ne l'est pas.
Ce que dans vos rapports je trouve de plus particulièrement marquant , c'est l'inquiétude que le Roi vous a témoignée au sujet d'une complication en Orient, fait dont j'ai déjà conçu des soupçons par suite de quelques aveux de M. de Sainte- Aulaire. D'après cet ambassadeur, ce que craint le Roi, c'est le mauvais jeu du Gouvernement anglais. « Ne vous y fiez pas, me dit M. de Sainte- Aulaire, les ministres anglais veulent la guerre avec la Russie! — Je vous crois, lui ai-je répondu , et le fait ne dérange pas un seul de mes calculs. Si vous me disiez que les deux puissances s'entendent maintenant pour brouiller les cartes en Orient, j'admettrais que leurs efforts réunis peuvent conduire à la guerre; mais si c'est l'Angleterre seule qui couve un projet de guerre, cela ne dépassera pas les limites d'une velléité de lord Palmerston. Voulez- vous la guerre? — Que Dieu nous en garde! s'est écrié l'ambassadeur. — Dès lors, lui ai-js répondu, soyez certain qu'elle n'aura pas lieu. Chargez-vous d'empêcher les folies anglaises, nous nous chargeons de maintenir l'Empereur Nicolas dans ses dispositions toutes pacifiques ! »
Veuillez, mon cher Comte, vous expliquer dans le même sens vis-à-vis du Roi. Toute la question est là. Ce qui peut contribuer à exciter l'inquiétude de Sa Majesté, c'est sa mauvaise affaire avec les Etats-Unis d'Amérique *. Si dans mes dépêches je n'ai pas parlé de cette affaire, c'est que je n'aurais pu le faire sans m'cxprimer hautement sur les légèretés commises par les ministres français.
* Il s aj;it de la rupture des relations diplomatiques entre la France et les Etats-Unis de l'Amérique du Nord, rupture qui eut lieu à propos des dommages et uiterèts à payer par la première de ces puissances à la seconde pour la saisie illégale de bâtiments do l'Amérique du Nord à l'époque du blocus continental décrété par ÎNapoléon. [ISote de l'Éditeur.)