SÉJOUR A L\ CAMPAGNE, A SCHOENBRUNN
1193. Custine. — Prestation solennelle du serment de fidélité. — Accouchement de la Giande-Duchesse de Toscane. — Procession de la Fête-Dieu. — Mémoire de Ficquelmontsurl'Espagne. — Riches Vénitiens. — Expériences faites avec du charbon de terre. — Tristes pressentiments du prince. — La duchesse de Cœthen. — Députation de Tyroliens. — Kolowrat. — Illusions des légitimistes. — Image alléjjorique en souvenir de l'Empereur François. — Départ du prince pour Teplitz. — Berryer. — L'Archiduchesse Sophie.
Schœnbrunn, le 5 juin.
1195. ISl. de Cusline a passé la soirée chez moi avec plusieurs autres personnes; il part demain matin pour Jérusalem, et il a eu une longue conversation avec Clément.
14 juin.
A cinq heures, j'étais sur pied. Neumann, Alcudia, Monténégro, Nouri-Pacha , le jeune Blacas et les Sàndor étaient avec nous. A sept heures, nous avions pris place sur un balcon, sous les fenêtres de notre bon Empereur François ; de là on voyait très-bien tout le cortège. Lorsqu'on vit apparaître la voiture qui portait l'Empereur et l'Impéiatrice, la foule fit entendre des vivat qui m'émurent profondément. A neuf heures, nous rentrâmes chez nous pour déjeuner et pour assister à une messe ; ensuite nous nous rendîmes dans la salle des Chevaliers, pour voir la cérémonie de la prestation du serment de fidélité. L'Empereur était assis sur son trône, entouré de sa Cour. On prononça des discours , au.vquels l'Empereur répondit. Lorsque Clément entra, je me mis à pleurer à chaudes larmes. Il a si grand air, un extérieur si noble , et lui seul anime tout ce triste corps. Il se sentait si malheureux d'avoir à remplir ses fonctions dans cette salle où il ne s'était jamais trouvé qu'avec l'Empereur François, que cette pensée m'était pénible au plus haut point. Après le banquet, nous rentrâmes tous à la maison ; nous étions extrême-
ment fatigués. En quittant la salle des cérémonies, Clément nous avait conduits dans la salle de bal, où étaient dressées dix-sept tables pour les députés des Etats. Ce spectacle élalt aussi magnifique que la chaleur était insupportable.
16 juin.
Le représentant de la Toscane a apporté la nouvelle de l'heureuse délivrance de la Grande-Duchesse; elle a donné le jour à un garçon, ce qu'elle désirait depuis longtemps.
18 juin.
J'ai assisté avec l'Impératrice à la procession de la Fête- Dieu. On avait gardé le deuil. En sa qualité de doyen des chevaliers de l'Ordre de la Toison d'or, Clément marchait à côté de l'Empereur. Le temps était magnifique, et il ne faisait pas trop chaud.
20 juin.
J'ai lu à Clément un assez long Mémoire sur l'Espagne, que Ficquelmont a rédigé. Cet homme d'État est admirablement doué, et Clément fait grand cas de lui. J'ai accompagné mon mari au palais, où il avait à parler à l'Empereur avant de partir pour Vienne, et je suis rentrée seule. Nous avons dîné avec trois Vénitiens faisant partie de la députation de la Chambre de commerce *. Ils possèdent ensemble trente millions, ce qui est une jolie fortune. Bernstorff était aussi du dîner.
a'i'juin.
Clément m'a conduite à l'Institut polytechnique, pour assister à l'essai des charbons de terre d'Istrie et de Dalmatie. Il nous
* Cette députation était venue à Vienne pour le même motif que les députations des congrégations centrales du Lombard-Vénitien, c'est-à-dire pour apporter ses compliuients de condoléance an sujet de la mort de l'Empereur
a fallu y respirer assez loriPtemps l'odeur désagréable de ces charbons; mais, malgré cela, ce combustible m'a paru excellent.
Clément a des idées noires. Il envisage l'avenir avec de tristes pressentiments, et cela m'est extrêmement pénible. Il s'est rendu chez l'Archiduc Ferdinand, qui est revenu de Transylvanie depuis quelques jours , et il n'est rentré à Schœnbrunn qu'à onze heures.
8 juillet.
Après avoir rempli mes devoirs habituels, je suis allée rendre visite à la duchesse de Cœthen, qui, je ne saurais le nier, a mis ma patience à une fort rude épreuve. Elle s'est évertuée à me prouver qu'au lieu de s'occuper des affaires de ce monde , on ne devait penser qu'aux choses du ciel ; que l'Autriche avait besoin d'une renaissance religieuse ; que les prêtres actuels ne valaient rien, et qu'il fallait renvoyer tous ceux qui sont en fonction dans ce moment. La société, disaitelle, a besoin de prêtres pour la diriger; elle entremêlait ses assertions de sorties contre tous ceux qui sont appelés à prendre part au gouvernement, s'écriant, les mains levées au ciel, qu'il était temps de prendre en pitié le malheureux catholicisme, etc. J'en eus bientôt assez, et je quittai cette sainte énergumène.
9 juillet.
Hier soir, en allant chez Richard , qui était un peu souffrant, Clément a fait une chute sur l'escalier, ce qui m'a fort effrayée. Heureusement il né s'est pas fait d'autre mal que de se fouler le pouce. Je l'ai frictionné avec de l'arnica, et, dans l'aprèsmidi, je suis sortie en voiture avec lui pour aller en ville. Nous
François, et pour féliciter l'Empereur Ferdinand de son avènement au trône.
(^Note de l'Éditeur.') VI. 2
18 RECUEIL DE DOCUMENTS (1835-I8i8).
avons eu à dîner toute la députation tyrolienne ^. Parmi les députés se trouvaient deux pavsans portant le costume national, qui m'ont plu extraordinairement ; le plus jeune surtout s'exprime bien et est un homme superbe.
19 juillet.
Kolowrat est souvent de mauvaise humeur, parce qu'il embrouille les affaires les plus simples en se mettant en tète de ne pas en faire part à Clément. Quand il ne sait plus à quel saint se vouer, il s'adresse à mon mari et grille d'impatience dès qu'il voit que des questions dont il regardait lu solution comme impossible sont réglées dans l'espace de quelques jours.
25 juillet.
Clément m'a raconté, pendant notre promenade , les choses les plus intéressantes et les plus extraordinaires. Le duc de Blacas est convaincu que le moment décisif est venu pour la France. On fait constamment des propositions à Charles X, et il paraît même que Louis-Philippe , qui ne sait plus quel rôle jouer, veut se poser en restaurateur de la légitimité et se tirer de la situation terrible et désespérée dans laquelle il se trouve , en se déclarant le libérateur de la royauté. Je ne crois guère à ces bruits; cependant ou voit tous les jours les choses les plus étranges se passer dans le monde ; on ne peut pas s'y habituer, et l'on éprouve toujours de nouvelles surprises.
18 août.
Clément a reçu aujourd'hvii les lithographies qu'il a fait faire , et auxquelles il a ajouté les paroles contenues dans le testament
* C'était la députation des quatre États du Tyrol, choisie, aux termes de la Constitution, dans le {jrand Comité. Elle était venue à Vienne pour présenter à Sa Majesté l'Empereur Ferdinand riiomma;>e du pays (6 juillet).
[Note de l'Editeur.)
■lOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l835). 19
de TEmpereur*. On ne peut rien voir de plus joli, L'Empereur est conduit devant le trône du Ti'ès-Haut par saint François, par la Sainte Vierge, par un choeur d'anges qui prient pour lui, et par saint Léopold; saint Etienne, Charles-Quint et saint Wenceslas sont agenouillés derrière lui. D'un côté, on voit représentées les trois vertus cardinales ; de l'autre , on voit saint Michel comhattant le principe du mal, qui lui résiste avec fureur. La paix et le repos sont figurés par la touchante sollicitude du berger qui fait paître ses brebis au pied de l'image. Les peuples jurent fidélité au successeur du Prince défunt, comme l'Empereur le désire dans son testament.
C'était aujourd'hui l'anniversaire de la naissance du petit Archiduc François. J'ai conseillé à Clément de lui donner le premier exemplaire de cette gravure. II l'a fait, et toute la Cour a été très-touchée de cette attention.
31 août.
Je voulais encore passer quelques instants avec Clément, mais j'en ai été empêchée par la visite de l'Archiduc Louis. Tatistscheff et une foule d'autres personnes sont venus pour voir encore Clément. Son départ m'attriste jusqu'au fond de fâme. La petite Mélanie m'a dit aujourd'hui : « Pourquoi maman est-elle triste? Papa ne part que demain. » Le pauvre Clément lui-même est affecté de ce voyage. J'ai le sentiment de lui être utile et même nécessaire. Si je me trompe , c'est une illusion fort triste, parce que c'est là le but de ma vie ; mais si je suis dans le vrai, il m'est bien permis de pleurer.
1^*" septembre.
Clément Hiigel et Clément sont partis à sept heures et demie. Que Dieu assiste mon pauvre mari; qu'il lui donne du courage pendant tout ce voyage si pénible et qu'il le préserve de tout
* D'après un dessin de Fiihrkh , gravé sur cuivre (non lithographie) par Lasinio, de l'Iorence. [Noie de V Éditeur.)
danger! J'ai failli succomber à mon clia.jifrin quand je Tai vu partir, et dans tout le cours de cette triste journée, j'ai été tourmentée par les idées les plus lugubres. Le temps était affreux. J'ai écrit à Clément pour me consoler de son absence.
5 septombre.
J'ai communié et j'ai prié avec ferveur pour l'enfant que je porte dans mon sein, en remerciant le Ciel du fond du cœur pour toutes les grâces qu'il m'a déjà accordées. Ensuite, j'ai reçu une bonne lettre de Clément ; elle était datée de Budweis.
6 septembre.
J'ai reçu la visite de Paul Esterhazy, qui est arrivé de Londres il y a (|uelques jours. 11 me propose de m'accompagner à Teplifz le 24, ce que j'ai accepté avec reconnaissance. Nous avons longuement parlé de la mort de l'Empereur François, de tout ce qui s'est passé depuis , de Teplitz , etc. Cet entretien m'a fait du bien; je me suis sentie rapprocbée de Clément.
Du 7 au 30 septembre.
J'ai pris la ferme résolution de partir d'ici le J3, pour retrouver Clément à Teplitz ; j'ai fait mon possible pour atteindre ce but, et je désirais si vivement ce voyage que je me sentais aussi la force de l'effectuer. INIais Clément m'a écrit tout à coup pour me prier de renoncer à ce projet; il insistait tellement que j'ai dû me rendre à sa volonté. Cette décision m'a profondément attristée , parce qu'elle recule le moment où nous pourrons nous revoir.
Les lettres de mon mari, qui, malgré ses affaires, a trouvé le temps de m'écrire tous lesjours, forment un journal complet*.
* Nous reproduisons la plus grande paitie de ces lettres, sous forme d'extraits, à l'endroit voulu du Journal. Voir les chapitres intitulés : «Pendant le vOYa;;e de Bohème», "l'Empereur Ferdinand à Kœnijswart n , «les Trois Souverains alliés à Teplitz», et «Fêtes de Prague», n"' 1209 et suivants.
(^Note de t Editeur.)
J'ai vu ici un homme intéressant, le célèbre orateur Berryer, avec lequel Clément s'est entretenu à Carlsbad, et dont il a eu beaucoup de plaisir à faire la connaissance. C'est un homme dont le talent et le génie percent dans tous ses actes.
L'Archiduchesse Sophie a eu la bonté de venir chez moi, à Schœnbrunn. Cette visite a été une preuve d'amabilité toute particulière, parce qu'elle est devenue un peu fatigante pour la princesse par suite de l'état dans lequel elle se trouve.
SEJOl R A LA VILLE.
1194. Arrivée et visites de l'Empereur Nicolas. — Tabatière de Nesselrode.
— Iletoiir du prince. — Résultats de l'entrevue de Teplitz. — l\etour de l'Empereur et accueil qu'on lui fait. — Schweitzer. — Lord Wellesley. — Chez l'Impératrice mère. — Jugement de Berryer sur le prince. — Radetzky. — Sedlnitzky. — Capefigue. — Portrait du prince par Ender.
— Rubichon. — L'Archiduchesse Sophie. — Le comte de Bombelles.
— Affaires de Hongiie. — Fête annuelle de l'Académie. — L'année nouvelle.
Vienne, du 1'^'' au 12 octobre.
1194. Nous avons quitté Schœnbrunn le 3. Le temps était encore beau; j'ai passé quelques matinées sur la terrasse du bastion, et mes enfants ont fait régulièrement leurs promenades.
Je causais avec Neumann, qui revenait de Prague et qui n'est arrivé qu'hier soir, lorsqu'on m'annonça que le Gzar était descendu à l'ambassade de Russie. En effet, l'Empereur venait d'arriver avec le général Benkendorff et le prince Charles de Liechtenstein. Nous tombions des nues. Le Czar voulait garder l'incognito; il avait défendu au concierge de dire qu'il était ici, et déclaré immédiatement qu'il ne voulait voir personne, attendu qu'il était venu uniquement pour l'Impératrice mère. Il s'est passé les choses les plus drôles du monde. Le concierge de l'hôtel de l'ambassade, en voyant les marques
de respect qu'on donnait à un homme de haute taille qui descendait de la voiture, se mit à sonner la cloche de toutes ses Forces; mais personne ne vint, si ce n'est le prince Gortschakoff, qui, par le plus heureux des hasards, se trouvait dans la ville, — car, à cette heure, il est ordinairement à Ilietzing, — et Gerway, qui était arrivé de Bruck dans la matinée même. Lorsque l'Empereur aperçut un domestique russe, il lui demanda s'il le connaissait; l'autre répondit négativement, en ajoutant qu'il croyait 1 avoir vu à l'ambassade ; sur quoi 1 Empereur répondit qu'il n'y avait pas encore servi.
Le prince Gortschakoff fut envoyé chez moi pour me dire que l'Empereur se rendrait immédiatement à Schœnbrunn, où l'appelait son devoir; qu'il n'avait eu que le temps de faire la toilette nécessaire, bien que, pour venir de Prague ici, il n'eût été en route que pendant vingt-trois heures; que, dès qu'il aurait fait à l'Impératrice une simple visite, il viendrait m'apporter une dépêche de mon mari. Je m'habillai en toute hâte; les enfants, c'est-à-dire Léontine et Ilerminie, coururent à la porte du château pour voir l'Empereur. iNIais, comme il était en uniforme de hussard, et que par conséquent il n'avait que les insignes de colonel, il fit asseoir le général de Liechtenstein à droite, ce qui empêcha les passants ainsi que nos dames de le reconnaître.
Le prince Gortschakoff est venu m'annoncer que l'Empereur désirait me voir d'abord seule, que le soir il viendrait au thé, et qu il me priait de réunir pour ce moment-là ma société habituelle.
jSous avons dîné à quatre heures ; Neumann, Andlau, Litta, la comtesse Lanckoronska, Ilerminie, Léontine, mon frère Félix, qui est arrivé par hasard hier, et moi, voilà quels étaient les convives. On m'annonça que l'Empereur venait; aussitôt les messieurs s'éloignèrent. J'allai au-devant de lui jusqu'au perron, où s'était rassemblée une foule considérable, et, après les premiers moments de la plus profonde émotion, je lui présentai mes deux filles, ce qui était tout naturel, et ensuite la comtesse Lanckoronska. Ces trois dames s'occupèrent de Charles de Liechtenstein, pendant que l'Empereur m'adressait
la parole de la manière la plus affectueuse et la plus aimable. II me remit un billet de Clément, me parla de l'Empereur défunt, de son vif désir de voir l'Impératrice mère et de lui montrer combien il s'associe à sa douleur. Il amena aussi la conversation sur Teplitz, vanta l'union qui existe entre les trois alliés, parla de la santé de notre Empereur actuel, de la bonté de cœur de notre Impératrice et de l'entente cordiale qui règne dans toute la famille. Bref, il effleura tout, et cela avec le tact le plus exquis et la plus parfaite convenance. Ma petite Mélanie entra dans le salon en faisant des révérences sans nombre, et dit : « Est-ce là l'Empereur de Russie? » Il la caressa, et, après avoir encore causé avec Léontine des hauts faits de son mari, il me dit qu'il avait promis de passer la soirée à Schœnbrunn.
On m'informa que l'Empereur reviendrait après avoir passé une partie de la soirée à Schœnbrunn. A sept heures, il apparut avec Benkendorff ; il avait déjà fait sa visite à Madame la Grande-Duchesse et s'était arrêté une heure à Schœnbrunn. Il me parla de la santé de l'Impératrice mère, qu'il avait trouvée meilleure qu'il ne s'y était attendu. Il constata que l'Archiduchesse Sophie avait très-bonne mine, et ses enfants lui parurent charmants. Il parla longuement de l'union qui règne dans la famille impériale, ensuite de Clément, et me pria de lui pardonner d'avoir désiré être seul : il ne voulait pas, disait-il, livrer son aspect d'ours du Nord à la curiosité de regards indiscrets. Passant à la composition du corps diplomatique, il dit : « L'Empereur délunt m'a fait un jour une déclaration que je « n'oublierai jamais : « Oh! si nous nous étions entendus il y a « dix ans comme nous nous entendons aujourd'hui, que de « malheurs auraient été épargnés au monde! Il faut mainte- « nant élever une barrière pour séparer le passé de l'avenir. « Portons patiemment le poids des fautes que nous avons com- « mises ou laissé commettre, et veillons à ce qu'il ne s'en « commette plus dans la suite. Tel doit être le but de nos ef- « forts et de nos vœux, et, tant que nous serons étroitement « unis tous les trois, rien de semblable ne pourra plus se re- « produire. » C'est à Mûnchengroetz qu'a été formé ce lien
24 RECUEIL DE DOCUMENTS (1835-I84«î),
indissoluble; à Teplitz, il s'est resserré, et rien ne pourra plus nous séparer désormais. >'
L'Empereur Nicolas parle de notre Empereur actuel avec beaucoup de déférence ou plutôt aveciin vif attacbement, que toutefois il fait dériver d'une manière vraiment touchante des sentiments qu'il éprouvait pour le père. Il déplore sincèrement l'état maladif de Sa Majesté et est plein d'admiration pour le dévouement de l'Impératrice régnante.
L'Empereur nous a quittés à onze heures et demie. Je suis restée levée jusqu'à une heure pour écrire à Clément une lettre que je lui ai fait parvenir par l'Empereur, et une autre contenant plus de détails, que je compte remettre à Charles de Liechtenstein. J'ai passé une partie de la matinée à écrire des lettres à maman et à Clément.
Paul Esterbazy, qui est venu ce matin, ne voulait pas croire à la possibilité que l'Empereur fût ici. On m'annonça ce dernier dans le temps qu'Esterliazy était chez moi. Il s'éloigna en toute bâte, et je conduisis Sa INIajestédans mon cabinet. L'Empereur me raconta qu'à partir de neuf heures du matin il avait parcouru seul les rues de Vienne. Plus tard j'appris que Prévôt, le maître d'hôtel de Tatistscheff, l'avait accompagné; qu'ensuite il était allé en voiture avec Charles de Liechtenstein au Prater, et qu'après cela il avait fait le tour de la ville, «J'ai vu de loin, dit-il, le palais Rasumowsky. » Gela me surprit; je croyais qu'il était allé voir le vieux Rasumowsky. Plus tard, j'appris que sa première visite avait été pour le caveau où reposait l'Empereur défunt, qu'il y avait prié près du cercueil, et qu'ensuite il était allé voir Fanny de Liechtenstein, la femme de Charles, qui vient d'accoucher. L'Empereur me dit que le Palatin était arrivé, qu'il ne l'avait pas vu depuis vingt ans, et qu'il l'avait trouvé bien changé. Le Czar ajouta qu'il avait eu beaucoup de plaisir à le voir et qu'il dînerait avec lui à Schœnbrunn. Je remis à Sa Majesté une lettre pour Clément, qu'il me promit de donner lui-même à mon mari ; ensuite il prit affectueusement congé de moi, en me reparlant encore des excellentes qualités de l'Impératrice mère et de l'agréable impression que produit l'Archiducbesse Sophie.
13 octobre.
Un courrier m'a apporté la dernière lettre de Cle'nient; il revient demain. Dieu soit loué!
14 octohre,
Tatistscheff est venu de g^rand matin m'apporter une fort élégante tabatière enrichie de turquoises, que Nesselrode m'envoie en souvenir du vif désir que j'ai exprimé à Mùnchengr.ietz d'en offrir une semblable à Clément. C'est le plus joli objet du monde. Tatistscheff m'a longuement parlé de son Empereur.
J'ai résolu d'aller eu voiture au-devant de Clément, et je l'ai rencontré au Rotlienthurm. Il a bonne mine, et se réjouit de me revoir autant que je suis heureuse de l'avoir de nouveau près de moi.
Clément a longuement causé avec Sedlnitzky et moi des résultats de l'entrevue de Teplitz. Il en est très-content, et il a rendu pleine justice à l'attitude de l'Impératrice régnante.
15 octobre.
L'Empereur est revenu aujourd'hui de Bohème ; il a été reçu par le corps des bourgeois, au milieu de vivat enthousiastes et de salves d'artillerie.
21 octobre.
Clément s'est entretenu avec un Paisse du nom de Schweitzer, qui est employé sous les ordres de Benkendorff, et qui l'intéresse l^eaucoup. Pendant qu'ils causaient ensend)le, je me suis occupée à écrire dans mon cabinet, ce qui ne m'a pas empêchée de me convaincre que Clément trouve du plaisir dans la société de cet homme, qui possède de grandes connaissances.
Nugent m'a présenté lord Wellesley, fils de 'Wellington, qui
26 HECUEIL de documents (1835-I848h
a une tenue parfaite, qui est très-aimable, et avec lequel nous nous sommes oubliés à causer jusqu'à une beure.
23 octobre.
Ender est venu au nom de F Académie, qui, pour célébrer, le 29 de ce mois, le vingt-cinquième anniversaire de la nomination de mon mari comme président de ce corps, fait faire le portrait de Clément et frapper une médaille.
24 octobre.
L'Impératrice mère voulait me voir cette après-midi. Il m'a fallu me mettre en toilette et me rendre au palais; mais j'en ai été récompensée, car la Princesse a été extraordinairement aimable. Elle a parlé de tout ce qui peut m'intéresser; elle ma longuement entretenue de l'Empereur de Russie, et surtout de Clément, ainsi que de l'Empereur défunt. Elle m'a montré de nombreux portraits qu'elle fait faire de lui et qui sont plus ou moins manques. Pourtant, il y en a un de Krafft qui ne me paraît pas tout à fait mauvais et qu'on trouverait bien à placer. Elle m'a conduite aussi dans sa cbapelle. Le tableau de Kupehvieser, qui représente lEmpereur montant au ciel, n'est pas trop réussi ; cependant on prie avec ferveur devant cette image. L'Impératrice a parlé avec beaucoup de bonté de mu famille, des affaires qui intéressent mes parents, de mes sœurs, même de mes frères. Elle m'a retenue et fait causer pendant deux heures ; elle a été on ne peut plus aimable et m'a témoigné beaucoup d'affection. J'ai trouvé chez moi Nany Webfeldt, qui m'a apporté, de la part de l'Impératrice mère, un buste de l'Empereur défunt. Cette attention de l'Impératrice m'a profondément touchée
26 octobre.
J'ai lu chez Clément plusieurs lettres. Il y en avait une de Berryer, qui contenait, relativement à mon mari, le passage
suivanl, que je me suis hâtée de copier : « Hier soir, j'ai pris congé du prince de Metternicli : c'est un homme d'une intelligence rare et d'une grande pénétration, dont le cahiie ne se dément jamais, parce qu'il voit toujours les choses sous leur véritable aspect et qu'il obéit à de grands principes. Il joint à ces qualités une facilité de conception qui étonne chez un homme chargé ou plutôt surchargé d'affaires si nombreuses et si considérables, mais qui s'explique pourtant par ce fait qu'il a bien médité ces affaires, qu'il domine parfaitement les questions et qu'il voit clair en toutes choses. Hier soir, j'ai passé quatre heures chez lui, et j'ai dû continuellement rougir comme Français, quand j'établissais une comparaison entre lui et nos hommes d'Etat. »
28 octobre.
Clément est très-occupé d'une expédition pour Paris. Il m'a lu quelques-unes de ses dépêches, qui se rapportent au projet, émanant de l'Angleterre, d'un mariage entre la jeune Heine d'Espagne et un prince de Gobourg, projet que mon mari n'approuve pas.
29 octobre.
Entre autres visites, j'ai reçu celle du général Radetzky. Je ne le connaissais pas encore, et j'ai été enchantée de lui. Sa bonté est admirable.
12 novembre.
Clément a été absorbé par mille affaires différentes ; je crois qu'il aura maille à partir avec Sedlnitzky, qui n'arrive jamais à rien finir. Il lui a fait, ce soir, des représentations sérieuses, car nos adversaires profitent de cet état de choses pour démontrer l'incapacité de ce fonctionnaire. Ce serait une chose fort triste si les reproches qu'on lui fait étaient fondés.
5 décembre.
Pendant les premières lieiires de la soirée, j'ai lu à Clément une nouvelle brochure de Capefigue sur la révolution de Juillet ; ce petit livre l'intéresse beaucoup.
8 décembre.
J ai été chez Ender, où j'ai trouvé Clément qui posait pour la dernière fois. Je trouve que ce portrait n'est pas tout à fait mauvais.
14 décembre.
J'ai passé les dernières heures de la soirée avec Tatistscheff ; il m'a présenté M. Rubichon, Français très-instruit, qui, à ce que j'apprends, a écrit d'intéressants ouvrages sur la statistique, sur l'administration politique et sur d'autres sujets de ce genre. Il a été en contact fréquent avec Peel , et il possède, dit-on , de grandes connaissances. Je ne veux pas lui contester ces mérites; il n'en est pas moins vrai que M. Uubichon est un grand bavard, qui fatigue beaucoup quand on a le bonheur d'être obligé de l'entendre pendant plusieurs heures. Il a des idées fixes qui peuvent être justes, mais qui, toujours ressassées, frisent le radotage. Sa marotte consiste à soutenir, envers et contre tous, qu il y a trop d'hommes et trop peu de boeufs , ce qui n'est assurément que trop vrai , mais ne devrait pas passer à l'état d'idée fixe.
Flore, Thérèse, Edouard Lichnowsky et surtout maman, ont écouté ce monsieur avec une attention soutenue ; ils étaient tous plongés dans une admiration muette, ce qui a fini par m'irriter, car je sais positivement qu'au fond du co'ur ils s'ennuyaient tout autant que moi, sans toutefois avoir le courage de l'avouer. J'en voulais à M. Rubichon dès le premier moment , parce qu'il a fait ma connaissance en me déclarant qu'il avait pris mon mari pour le baron Binder,
JOURNAl, DE LA PRINCESSE MÉLANIE (1835). 29
ce qui ne pouvait paraître extraordinaire, attendu que ses traits lui étaient complètement sortis de la mémoire et que, du reste, il avait bien changé dans les douze années écoulées depuis qu'il ne Tavait pas revu. Une telle méprise ne pouvait pas me donner une idée bien favorable de ce personnaffe.
17 décembre.
J'ai terminé la soirée avec M. de Villa-Franca , la princesse Léopoldine de Liechtenstein et sa fdle, M. Rubichon et une foule d'autres messieurs. Rubichon a causé très-agréablement et a oublié un peu ses chiffres.
19 décembre.
Clément m'a raconté qu'il a été ce matin chez l'Archiduchesse Sophie; elle lui a longuement parlé du comte Henri de Bombelles, qui se trouve actuellement ici, parce qu'il est appelé à être le gouverneur du petit Archiduc François. L'Archiduchesse, paraît-il, a montré un grand bon sens pendant tout cet entretien. C est , dans tous les cas, une dame très-aimable et fort distinguée. Puisse Dieu la conduire !
2S décembre.
Clément est absorbé par les affaires de Hongrie, qui lui donnent bien de 1 inquiétude; il voit la situation sous un jour tout à fait sombre. Il a affaire à de si méchantes gens, que je suis convaincue qu'il juge trop sévèrement ce malheureux pays. Sans doute la Hongrie compte bien des têtes exaltées et de mauvais sujets; mais au fond c'est un bon pays, où il y a de beaux et nobles caractères dont on pourrait tirer un excellent parti, si l'on savait bien les prendre. Les affaires de ce pays me remplissent souvent de bien tristes appréhensions.
30 RECTEIL DE DOCUMENTS (1835-1S48).
29 décembre.
Ce matin, j'ai été très-agitée, parce que je savais que Clément devait recevoir une grande députation des membres de l'Académie. Ces messieurs avaient fait peindre son portrait , qui a été exposé aujourd'hui dans le salon de Sainte-Anne; ils ont aussi fait frapper en son honneur une médaille qui est parfaitement réussie *. Il y a aujourd'hui vingt-cinq ans qu'il est à leur tête, et ils ont voulu lui donner une marque de leui attachement. La députation de l'Académie est aussi venue chez moi et m'a adressé une belle allocution, à laquelle j'ai répondu en versant des larmes d'attendrissement et en donnant à ces messieurs l'assurance que les médailles qu ils m'avaient remises seraient toujours conservées dans ma famille comme un précieux souvenir.
31 décembre.
Ma famille s'était réunie pour l'échange des vœux de nouvelle année. L'année qui s'en va pour faire place à une autre laisse toujours une impression pénible. Que Dieu veille sur nous et sur tout ce qu'il nous a accordé ! Ce n'est qu'en tremblant qu'on peut jeter un regard sur le passé et penser à l'avenir.
* Ceue médaille porte d'un côté la tête du prince; sur le revers on voit une figure allégorique de l'Art, avec une légende appropriée à l'objet.
(Note de l'Éditeur.)
EXTRAITS DE LETTRES CONFIDENTIELLES DE METTERNICH A APPONYI , A PARIS, DU 22 MARS AU 2 DÉCEMBRE 1835.
1195. Mission du prince de Schœnbnrg à Paris. — La crise ministérielle en France. — L'aspect de Vienne après la mort de l'Empereur François, — 1196. Retour de Sainte-Aulaire à son poste de Vienne. — 1197. Mission du vicomte de Rohan-Cliabot à la Cour de Vienne. — 1198. Sur le séjour de Rohan-Clialjot à Vienne. — Mi.^sion d'Elliot en Espagne. — 1199. Les mesures de la France en laveur de la Reine Cliristine. — Sur la non-intervention de la France en Espagne. — 1200. La situation de l'Anjjleterre.
— Dispositions de Palmerston à l'égard de Louis- Philippe. — Conclusion de l'afCaire de Rerne et retour de Bombelles à Berne. — 1201. Entretien d'Apponyi avec Talleyrand. — 1202. — L'attitude de Louis- Philippe. — Procès monstre. — 1203. L'attentat Fieschi. — 1204. La loi draconienne sur la presse. — Que faut-il en France? — L'attentat est-il un crime isolé?
— 1205. Les sectes en France et en Espagne. — Entrevue des Souverains à Teplitz. — 1206. Les trois Souverains alliés à Teplitz et à Prague. — Acte d'amnistie. — 1207. Détails intimes sur l'entrevue de Teplitz. — Biographie de Metternich par Capefigue. — 1208. Inquiétudes de Louis-Philippe au sujet de la politique anglaise en Orient.
Metternich à Apponyi. Vienne, 22 mars 1835.
1195. Le choix est tombé sur le prince de Schœnburg , par la raison que j'ai compris la nécessité d'envoyer au Roi Louis- Philippe un personnage intelligent*. Le prince de Schn-nburg est au fait des affaires ; il est ferré à glace relativement aux principes, et il n'est chargé d'aucune autre commission que d'une fonction d'honneur; mais à côté d'une fonction pareille se trouve la causerie, et Louis-Philippe est causeur. 11 faudrait lui envoyer un sourd-muet pour empêcher qu'on lui répondît. Eh bien , le Roi n'aura qu'à causer et trouvera quelqu'un qui lui répondra en se maintenant dans la droite ligne. Je vous préviens de ces faits , car ils vous serviront pour guider votre propre marche.
* Le prince de Schœnburg fut envoyé à la Cour de France pour la no'.ilication de l'avènement de Sa Majesté l'Empereur Ferdinand.
(^Note de l'Éditeur.^
La crise ministérielle * est un fait déplorable et Lien plus riche en conséquences que ne l'admet sans doute la légèreté française. Ce ministère ne vivra pas, ou s'il vit, son existence sera une source de grandes difficultés intérieures et extérieures. Ce à quoi, dans tous les cas, mènera le triomphe des doctrinaires, ce sera à leur mort ou à celle de leurs doctrines, car le monde , à commencer par la France, veut du positif.
M. de Sainte-Aulaire n'est pas encore arrivé. Il aura de la peine à ne pas s'étonner du phénomène le mieux caractérisé, dune tranquillité, d'un esprit d'ordre et de subordination à toute épreuve. L'aspect de Vienne n'offre pas de différence. Retirez les habits de deuil dans la rue , et l'on pourrait passer ici bien du temps sans s'apercevoir de la cruelle catastrophe , qui n'en est pas moins une réalité.
23 mars.
1196. M. de Sainte-Aulaire, je le prévois, nous arrivera fort emmiellé. Il se sentira le besoin de nous faire avaler son ami de Broglie, et l'ambition de Sainte-Aulaire ne se bornera pas là ; il voudra que je trouve au mets une saveur toute particulière. C'est une singulière amitié politique que celle qui existe entre ces deux hommes; elle repose sur le doctrinarisme, et n'offre pas d'autre similitude. L'ambassadeur est, au fond, un esprit droit, bien que peu large; il a la vue courte, mais il voit juste. M. de Broglie est d'un naturel tout opposé. Nous aurons du fd à retordre avec cet homme !
1197. M. le vicomte de Rohan- Chabot rendra sans doute compte au Roi de l'accueil qu'il a reçu à Vienne. J'ai tout lieu
* Il s'afjit de l'extension de la crise ministérielle occasionnée par la retraite du maréchal Mortier. Le duc de Bro(;lie remplaça ce dernier et reprit la présidence du Conseil avec la direction du ministère des affaires étrangères; le comte de Ri{;ny resta ministre d'Etat sans portefeuille , et le maréclial Maison fut rap[)elé de Saint-Pétersbour^' pour prendre la direction du ministère de la guerre. (^Note de l Éditeur.)
de croire qu'il nous a quittés sous de fort bonnes impressions; celles qu'il nous a laissées sont excellentes, et il en est des impressions comme de tous les sentiments; elles sont ordinairement réciproques. J'ai pris à tâche de répondre par une entière franchise à celle que M. de Chabot a, de son côté, apportée dans nos entretiens. J'ai trouvé en lui un homme éclairé, pensant comme il faut penser, c'est-à-dire tout droit, et voulant ce qui est bien dans des voies pratiques. Je me flatte qu'il portera le même jugement sur mon propre compte. Veuillez l'accueillir avec prévenance et lui dire que j'ai regardé comme un devoir de vous rendre compte de l'impression qu'il m'a laissée. J'ai trouvé M. de Chabot franchement attaché à son maître , et dans une conviction pareille se trouvera toujours pour moi une base de confiance assurée. Je n'ai, d'un autre côté, point éprouvé d'embarras à m'expliquer avec cet envoyé sur des points qui m'ont déjà fourni souvent de l'étoffe pour des explications directes avec le Roi lui-même. M. de Chabot a plus d'une fois bien voulu admettre que je connaissais la France et que je n'étais pas dans l'erreur à l'égard de ce qui, vu à distance, prête facilement à des illusions; je crois voir les choses telles qu'elles sont; je ne puis dés lors éprouver ni embarras ni difficulté de m'expliquer envers des hommes de bonne foi, et je mets M. de Chabot de leur nombre. D'un autre côté, personne n'aime plus que moi la vérité ; je suis donc toujours prêt à accueillir les rectifications là où je me trompe.
Les explications confidentielles dans lesquelles le Roi Louis- Philippe me permet d'entrer avec lui, la facilité que ce Prince met à nous rendre compte de sa propre pensée , offrent, dans une situation qui généralement est difficile, de bien grands avantages à ce que je qualifie sans hésitation de cause générale et commune. Tous les gouvernants ont les mêmes ennemis à combattre ; ces ennemis , ce sont les hommes qui voudraient gouverner à leur place ; car en analysant la tendance véritable des oppositions, la vérité se réduit à ce fait. Tout est bon pour les oppositions systématiques : elles sont monarchiques dans la République et républicaines dans la Monarchie ; religieuses là où la tendance des Gouvernements est autre , et irréligieuses