SUR LA QUESTION DE SLCCESSION EN ESPAGNE
la prétention à rinnocence ! Si je ne me trompe, la liberté espagnole est horriblement entachée de crimes!
PROPOSITIONS RELATIVES A LA SOLUTION PACIFIQUE BU DIFFÉREND PROVOQUÉ PAU LA QUESTION DE SUCCESSION EN ESPAGNE.
1472. Metternich à Apponyi, à Paris (E, D.). Vienne, 24 avril 1843.
1472. J'ai pris naguère envers vous rengagement de vous mettre à même de placer sous les yeux du Roi TjOiiis-Philippe notre manière d'envisager la position actuelle de Don Carlos. En m'acquittant aujourd'hui de cette tâche , je m'appliquerai à résumer les faits dans le court exposé suivant :
Je commence par poser en fait que le Roi ne saurait avoir aucun doute à l'égard de ce que nous cherchons comme de ce que nous ne cherchons pas dans l'affaire espagnole ; j'ajoute que, de mon côté, j'ai la conyiction que l'opinion foncière du Roi à l'égard de cette question se rencontre avec la nôtre. Toutefois, malgré cette conformité de jugement, je ne crois pas superflu d'assurer Sa Majesté que la question des régimes sous lesquels l'Espagne est ou pourrait être placée n'entre pour rien dans notre pensée. Nous regardons ce côté de la position du Royaume comme une question de politique strictement intérieure et qui, par cette raison, ne saurait être soumise à notre contrôle. Nous pouvons sans doute avoir une opinion à nous sur cet objet, et celte opinion pourrait n'être pas celle de la majorité des Espagnols ou celle qu'une minorité impose à la majorité ; mais cette divergence n'influerait en aucune manière sur la question qui absorbe plus particulièrement notre intérêt. Par rapport à l'Espagne, nous ne sommes ni absolutistes ni constitutionnels; nous sommes monarchistes et anti-anarchistes par pi'incipe, et nous ne croyons pas être appelés à nous mêler du régime intérieur de ce pays. L'intérêt profond que l'Espagne nous inspire , et qui fait appel à nos sentiments, repose sur une base plus élevée; il domine, et
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cela même dans celui de 1 Espagne , tons les autres intérêts : c'est, en un mot, Tintérêt du Trône.
Eien ne saurait ébranler notre conviction que pour tout Etat Tordre de succession au Trône est de toutes les lois celle qu'il importe le plus de mettre hors d'atteinte. Si cette vérité pouvait être douteuse, Thistoire de l'Espagne suffirait pour la constater. Or, comme nos sentiments d'humanité et nos principes politiques nous tont également désirer que les déchirements auxquels la malheureuse Espagne est livrée trouvent leur terme le plus tôt possible, nous nous prononçons pour le seul moyen auquel nous puissions reconnaître une efficacité pratique pour assurer ce bienfait à ce malheureux pays. Le Roi des Français connaît ce moyen, ^lonsieur lambassadeur, et même je n'hésite pas à affirmer qu'il répond également à la conscience de Sa Majesté.
Mais le moyen que nous proposons est-il matériellement applicable à l'Espagne, ainsi qu'elle est placée? Telle est la véritable et même la seule question dont peuvent avoir à s'occuper deux Cabinets qui, en principe, se trouvent d'accord quant à leur sentiment moial.
Voici ce que je pense à ce sujet :
Trois éléments influent d'une manière décisive sur la solution de ce grand intérêt :
Don Carlos,
L'Espagne,
La politique de la France et de la Grande-Bretagne.
L'action que nous sommes à même d'exercer sur ces éléments a plus ou moins de portée dans sa gradation, suivant l'ordre dans lequel je les ai rangés.
Quoique négative de son essence, je regarde notre influence sur Don Carlos comme moralement forte. Aussi avez-vous vu que nous ne l'avons point négligée et que nous nous sommes appliqués à la faire tourner au bien de la cause. Don Carlos est aujourd'hui convaincu , — c'est un fait dont il ne m'est pas permis de douter, — que son rôle personnel est fini. A cet égard , il s'est expliqué en dernier lieu envers nous dans un sens qui évidemment aurait été encore plus explicite, si ce Prince
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ne croyait point s'assurer, par une certaine retenue, un moven de recouvrer plus promptement sa liberté.
Nos propositions à Don Carlos sont connues du CaLinet français jusque dans leurs moindres détails; il sait, par conséquent, que nous n'avons point laissé ignorer à Bourges la différence que nous faisons entre un arrangement auquel nous n'hésiterions pas à accorder la valeur d'une proposition de notre part et un arj:-angenient auquel nous ne refuserions pas notre adhésion morale. Le premier de ces arrangements serait le mariage entre le fils de Don Carlos, Roi, et la Reine Isabelle; le second, le mariage sans le double règne. 11 est superflu d'ajouter que pour l'un comme pour l'autre de ces modes d'accommodement, le point de départ ne saurait se trouver que dans la renonciation formelle de Don Carlos à toute prétention personnelle au gouvernement de l'Espagne.
C'est pour le cas où il s'agirait du premier de ces modes que je regarde Don Carlos comme prêt à se rendre. Si l'impossibilité de sauver le Trône dans toute autre voie pour sa descendance devait lui être démontrée, se refusera-t-il au simple mariage? Je suis hors d'état de prendre sur moi de rien assurer à ce sujet.
La question se trouve dès lors réduite, à mes yeux, à celle des possibilités, et je me trouve à son égard placé dans l'une de ces situations pénibles où ce qui est conforme à la raison et ce qui répond aux intérêts les plus évidents d'un grand pays peut se trouver contre-balancé par d'insurmontables erreurs. Ajoutez à cela la distance à laquelle celui qui s'occupe de la question est placé des points sur lesquels une action incessante et soutenue serait nécessaire, et vous comprendrez les difficultés de ma position.
Quant à Vêlement espagnol, voici quelle est notre position à son égard. Cet élément, qui aujourd'hui est nul pour nous, offrirait, si nous le voulions , un vaste champ à notre influence , et cela en conformité de l'altitude morale et politique que notre Cour croirait devoir déployer relativement à ce pays.
L'influence de l'Autriche sur les destinées de l'Espagne est fort peu de chose sous le point de vue de la situation intérieure
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de celte dernière; elle serait prépondérante le jour où nous nous montrerions sur Tarène que l'iiicomniensurable faute du Roi Ferdinand a ouverte aux partis. Le jour où l'œuvre de Louis XIV a été anéantie par l'un de ses descendants , le Trône espagnol s'est trouvé offert aux prétendants, et un Archiduc qui se présenterait en Espagne réunirait, sans aucun doute, autour de sa personne un immense concours, s'il se présentait soit comme le représentant d'anciens droits , disputés et finalement abandonnés par les Bourbons eux-mêmes, soit comme aspirant à la main de la fille de Ferdinand VIL
Entre ces extrêmes, Monsieur l'ambassadeur, il se trouve une ligne moyenne, et c'est celle que nos sentiments politiques nous ont fait adopter et suivre ; nous nous sommes maintenus en dehors du mouvement espagnol. Qu'en est-il résulté ? L'Autriche est respectée en Espagne, et par suite de ce sentiment, notre voix peut s y faire écouter, si elle reste inviolablement fidèle aux principes que nous avons constamment professés et qui sont généralement connus. Si nous nous écartions de cette direction, notre voix demeurerait sans effet.
L'élément qui, en vérité, nous semble exercer sur les affaires de l'Espagne actuelle l'influence la plus directe, c'est celui auquel j'ai assigné la troisième place dans le présent exposé ; c'est-à-dire , celui qu'il faut chercher dans la politique française et anglaise.
L'Espagne, Monsieur l'ambassadeur, est la victime des fautes de ses derniers gouvernants et de la rivalité française et anglaise. Appelé à dire mon avis sur le remède , il faut avant tout que je me rende compte des causes du mal , et c'est pour moi un devoir de conscience que de ne point cacher ma manière de voir à celui qui entre avec moi en consultation.
Le Roi Louis-Philippe vous a dit, Monsieur l'ambassadeur, «qu'il serait plus facile que je ne le crois d'amener le Cabinet anglais dans nos voies». Sous ce point de vue, tout ce qu'il m'est permis d'accorder à Sa Majesté, c'est d'admettre la possibilité du fait, et encore ne puis-je faire cette concession que sous la réserve suivante : si le vœu de l'Espagne et de ses gouvernants actuels s'exprimait clairement dans le sens de nos
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vues, alors l'Angleterre n'opposerait à leur réalisation aucune résistance. Le sentiment actif de l'Angleterre (et ce sentiment est national ) est dirigé contre l'occupation du Trône espagnol par la famille de Bourbon ; il peut se présenter des circonstances où l'Angleterre se résignerait à tolérer ce qui froisserait ce sentiment; je doute fort cependant qu'elle aille jamais jusqu'à le soutenir. En soumettant dans cette question mon sentiment aux lumières du Roi des Français, il n'en reste pas moins évident que la question qui fait le sujet du présent travail doit être traitée avec les Espagnols. La France et 1 Angleterre unies dans le conseil , et ce conseil étant soutenu par l'Autriche et accepté par l'Europe entière, assurément un accord aussi imposant commanderait l'attention la plus sérieuse du Régent d'Espagne et de tous les Espagnols amis de la paix de leur pays !
Deux individualités sont, sans aucun doute, appelées par une force des choses invincible à exercer une infloence plus ou moins prépondérante sur un projet que jamais je n'ai encore qualifié autrement que d'une idée, mais qui, si cette idée finissait par être approuvée , pourrait devenir une proposition à laquelle il nous serait possible de nous associer, et dont la non-réussite n'exclurait pas un arrangement de nature à obtenir notre acceptation tolérante.
Ces individualités sont le général Espartero et la Reine Christine. Je m'arrêterai ici à quelques considérations qui, dans l'intérêt direct de ces deux individualités, militeraient en faveur de notre idée.
Ce qu'il y a de plus clair dans l'existence d'Espartero , c'est que son avenir manque de base et de garantie. Ce que les hautes positions valent en Espagne est écrit à toutes les pages de l'histoire de ce pays , et si l'histoire espagnole nous fournit beaucoup d'exemples de l'instabilité de positions pareilles, celle qu'occupe le Régent actuel serait même dans tout autre pays entourée de dangers. De même que les tuteurs, les régents, Monsieur l'ambassadeur, ne sont ordinairement point appelés à la confiance de leurs pupilles. Dans la situation d'Espartero, une circonstance particulière ajoute encore aux conditions habituelles de ceux qui ont passagèrement exercé le
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pouvoir suprême : c'est que le pouvoir d'Espartero ayant eu pour point de départ une révolte, il doit nécessairement se manifester un contraste entre l'origine du pouvoir du Récent et la position de la Reine ; or, il sera évidemment de l'intérêt de celle-ci de faire ressortir ce contraste en toute occasion, afin que la nation elle-même ne puisse pas confondre les deux origines. Cela étant, il ne reste à Espartero qu'une chance de salut, et elle se trouve dans une combinaison qui, sans renfermer une garantie positive pour sa position, n'exclut cependant pas pour lui l'espérance de la conserver. Je crois découvrir cette chance de salut dans le concours des puissances sauvegardant l'intérêt du pays, qui avant tout a besoin de stabilité. Isabelle et son époux, quel qu'il puisse être, seront deux enfants qui auront besoin d'être menés, et c'est le rôle de guide qu'Espartero devrait se ménager, et à l'aide duquel il devrait chercher à s'assurer des garanties.
Un pays livré au jeu des partis, amsi que l'est la malheureuse Espagne, doit assurément être difficile à conduire dans ]es voies du bien. Mais dans la présente occurrence, c'est d'Espartero que j'entends parler, et en examinant les positions, je suis forcé de me demander si cet homme a de la puissance ou s'il ne représente que le symbole du pouvoir. Dans le premier cas, il est clair qu'Espartero devra vouloir ce qui peut lui être personnellement utile; dans le second cas, il ne vaut pas la peine qu'on s'occupe de lui *.
Il en est de même de la Reine Christine. J'ignore si ses vues personnelles visent à rentrer en Espagne après la majorité de sa fille. S'il devait en être ainsi, ce serait pour elle, même abstraction faite de son sentiment maternel , une raison de plus de vouloir que le trône espagnol repose, sous le poids de circonstances données, sur les bases les plus solides possible. Or, comme il est hors de doute que l'union entre Isabelle et le fils aine de Don Carlos renfermerait le plus de gages calculables de solidité pour le Trône, c'est cette union qui ration-
* Le 30 juillet 1843, Espartero se démit de ses fonctions de Réfjent d'Espagne, et se rendit ensuite en Anjjleterre. (^Note Je l'Éditeur. )
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nellement devrait convenir le mieux à la Reine Christine. Vous me mandez que cette Princesse inclinerait plutôt en faveur du clioix de son frère le comte d'Aquila , que du fils de Don François de Paule. Dans ce sentiment, la Reine a évidemment raison; mais les arguments qui justifient cette préfe'rence ne sont d'aucun poids en comparaison de ceux qui militent en faveur du choix du Prince des Asturies.
Ce qui me reste à vous dire a trait au mode que je regarderais comme le plus pratique, pour le cas où le Roi Louis- Philippe entrerait dans notre manière de voir.
Il n'y aura guère moyen d'arriver à une entente autrement que par les voies directes entre Paris et Bourges *. C'est donc à ouvrir des voies pareilles qu'il faudrait tendre. Sous ce rapport, nous pourrons, si le Roi des Français devait le désirer, agir sur l'esprit de Don Carlos; dans ce cas, nous mettrions nos soins à inspirer à ce Prince de la confiance dans le Roi Louis-Philippe. Don Carlos est occupé de deux intérêts; il songe à Favenir de sa famille et de l'Espagne, et ne perd pas de vue sa libération personnelle. Je viens de ranger les deux intérêts dans l'ordre logique qui leur convient, tout en ignorant si cet ordre prédomine dans les esprits des habitants de Bourges. En tout état de cause, il me paraît essentiel de fixer l'attention du Roi sur la nécessité d'éviter de rattacher la mise en liberté de Don Carlos à wne déclaration formelle préalable àe i^ renonciation au Trône. Outre qu'une déclaration faite sous l'influence de la pression exercée sur ce Prince par suite de sa caplivité ne serait pas valable, je suis convaincu qu'on ne l'obtiendrait pas de lui. Pour vous édifier à fégard de cette question sur ma pensée tout entière, je vous indique ici la marche à suivre, et je vous marquerai trois époques. D'abord il faudi-ait procéder à l'établissement d'un accord entre Paris et Bourges; puis arriver à prendre des engagements réciproques ; enfin , la déclaration trouverait sa place naturelle à l'époque de la mise en liberté. D'après une prévision fort simple, la première
* Depuis qu'il avait été exilé d'Espagne, Don Carlos avait établi sa résidence à Bourges, où il était interné. (A'o'e de l'Éditeur.')
période serait la plus longue, car elle devrait être également remplie par des pourparlers avec le Gouvernement anglais et le Régent d'Espagne. Nous serions disposés à faire nos bienveillants efforts dans ces mêmes directions , et si les questions devaient se placer sur un terrain pratique , nous serions prêts à assumer l'attitude de témoins et à corroborer par cette attitude la valeur des engagements qu'il s'agirait de prendre dans la seconde période, qui ainsi se confond avec la première.
Veuillez soumettre tout cela au Roi, car il est clair qu'en poursuivant ce système, la première et à la fois la plus indispensable condition du succès ne pourra se ti^ouver que dans une entente préalable entre le Roi et notre Cabinet.
Je ferai patienter à Bourges jusqu'à ce que je sois en possession d'une réponse de Paris à la présente expédition. De cette réponse dépendra notre participation à l'action ou notre persévérance dans une attitude étrangère à ce qui regarde le conflit espagnol du jour *.