‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 90 sur 91 · LA LUTTE DES LANGUES EN HONGRIE · texte numérisé non relu

LA LUTTE DES LANGUES EN HONGRIE

1476. Metternich an Palatin Archiduc Joseph, à Piesbourg (E. de lettre). Vienne, le 29 noveniljre 1843.

1476. Mgr l'Archiduc Etienne m'a remis la lettre que Votre Altesse Impériale a daigné m'écrirc le 24 de ce mois. Non-seulement le contenu de cette lettre m'a fait plaisir, mais encore, en me montrant que nous son)mes d'accord sur tant de questions essentielles, il m'a donné de la force et du courage.

Il est de fait que dans l'administration de la Hongrie tout est sens dessus dessous. Rien n'est à sa place. Il en résulte une paralysie générale. Cela est tellement vrai, que le pays n'a pas même assez de force pour être accessible à la révolution (dans le sens propre du mot) ; car si cela n'était pas, la Hongrie, par suite des éléments subversifs qui fermentent en elle, serait déjà bouleversée. Pour l'historien de l'avenir, cette situation constituera un problème difficile à résoudre. Mais la chose n'en est pas moins vraie ! Pour sortir de ces embarras, il n'y a qu'un moyen : il faut se représenter la Hongrie dans son entier, telle

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qu'elle est; il faut partir de là pour régler la situation d'une manière conséquente et logique , pour mettre chaque chose à sa place; il faut suivre cette voie, qui est la seule possible, pour faciliter à ce Royaume le développement de ses ressources de tout genre, qui est pour lui si nécessaire. Mais ce but ne peut être atteint que si le Gouvernement agit avec vigueur et résolution. Le système des concessions ne ferait que favoriser l'extension du mal existant et amener le pays, malgré lui, à la révolution. Celle-ci n'éclaterait pas sous la forme qu'ont revêtue les bouleversements qui, pendant les trente dernières années, ont eu lieu dans tant d'Etats. Si une révolution vient à se produire en Hongrie , elle eoùtera des flots de sang, et elle armera les couches inférieures de la population contre la classe qui possède. C'est ce que sentent, du reste, les partis eux-mêmes qui existent dans le pays , et c'est pour cela qu'ils se ménagent réciproquement plus que ne le comporte l'esprit ordinaire des factions. L'opposition est plus réservée vis-à-vis du Roi luimême, parce qu'elle sait quelle répression il pourrait exercer contre elle, et cela sans grand'peine.

Mais passons sur tout cela, Monseigneur, et étudions la solution utile du problème.

Considéré sous le rapport de son origine, ce problème présente tout d'abord une question préliminaire , celle de savoir si la constitution séculaire du pays offre des moyens de le sauver. Vous savez que je réponds oui avec une entière conviction.

Comment la situation a-t-elle pu s'embrouiller comme nous le voyons aujourd'hui? Deux causes ont amené cette confusion. L'une tient au fait que l'œuvre de 1790-1791 avait besoin d'un développement considérable, sans qu'on ait tenu compte de cette nécessité. L'autre cause , — et elle est le produit de cette omission , — c'est que le Trône , en ne se mettant pas à la tête du mouvement, a été placé sur un terrain où , au lieu d'avancer, il a été forcé de reculer toujours. Depuis plus d'un demi-siècle le Roi vit du capital de sa puissance ; or, l'expérience apprend jusqu'où peut conduire une telle situation !

Pour bien faire comprendre à Votre Altesse Impériale ma

manière de voir sur ce point, je me permettrai d'exposer les considérations suivantes :

Les concessions peuvent être ou bien réciproques ou bien unilatérales. Si elles sont réciproques, elles deviennent une affaire commerciale; si elles sont unilatérales, elles constituent des dons gracieux. Celui qui donne toujours et ne reçoit jamais finit nécessairement par faire banqueroute.

Mais les concessions se présentent encore sous un autre aspect. L'autorité, comme les individus, repose sur des principes ou sur des droits , ou encore sur des conditions qu'on est libre d'accepter ou de refuser. Sur le terrain des principes, il ne saurait être question de concessions; sur celui des droits, la prudence exige que le contrat ait lieu d'après le simple adage Do ut des, particulièrement quand l'intéressé est, non pas le propriétaire absolu, mais un simple gérant. Sur le troisième terrain, il y a plus de marge; là on peut, suivant les circonstances, se montrer généreux.

Dans l'administration de la Hongrie, il a été fait des concessions en masse sur le terrain des principes et des droits de la Royauté; à présent, il y a un temps d'arrêt forcé, parce que l'extrême limite est atteinte, et qu'on ne peut aller au delà sans amener la ruine du Royaume. Tant qu'il ne s'est agi que de diminuer l'autorité royale, les partis ont été assez aveugles pour croire qu'ils gagnaient à ce jeu ; mais aujourd'hui qu'on s'attaque aux classes privilégiées, la situation change; la réflexion et la crainte font que les regards s'élèvent vers le Trône !

Votre Altesse Impériale trouvera dans ce tableau la raison pour laquelle moi et tous les conseillers de l'Empereur, qui partagent ma manière devoir, avons refusé avec tant d'énergie de céder dans la question croate , car elle rentre dans le domaine des principes. Et si l'on veut travailler à améliorer la situation , il faut avant tout commencer par ne plus faire de concessions sur ce terrain.

C'est quelque chose de bien singulier que Vinstinct des partis; en général, il donne bien plus de résultats que leur intelligence. La question des langues est bien simple. Le droit

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de pétition des États est incontesté. Pourquoi n'ont-ils y)as adressé de pétition au Roi? La forme de l'action personnelle a mieux plu aux hommes subversifs; elle avait de plus la valeur d'un piège tendu au Gouvernement. Il ne fallait pas que le Roi y tombât; aussi je regarde le non catégorique qu'il a prononcé comme le premier pas dans une voie meilleure.

Votre Altesse Impériale m'a fait recommander par Mgr son fils de tenir bon ici. C'est ce que je ferai certainement.

Si une représentation des Etats se rend à Vienne pour discuter la question des langues, je suis d'avis que le Roi, dans sa réponse, devra couler à fond cette question. Il faut en finir une bonne fois avec cette affaire, ce qui devrait être fait depuis longtemps. C'est un fantôme que cette question; or, les fantômes, il ne faut pas les combattre, mais les conjurer.

Du reste, que les choses tournent comme elles voudront, ce qui restera toujours en première ligne , c'est l'absolue nécessité de renvoyer les scandales qui se sont produits à Presbourg, en pleine table, en pleine rue, à l'endroit qui est fait pour eux, en enfer! Il est des victoires que personne ne doit tolérer et contre lesquelles amis et ennemis doivent se liguer. Ni une Diète, ni un Gouvernement, ne peuvent vivre au milieu des cris de la tribune, des ovations de la rue ou des ' menaces de mort; le pays qui ne peut espérer être quelque chose qu'au moyen de telles violences, périrait nécessairement si l'on ne venait pas en aide au droit commun. Ces scènes équivalent à l'action d'empoisonner son adversaire, ou de s'en débarrasser par une mort semblable ; il peut être commode de se délivrer ainsi de son ennemi; mais un pareil moyen n'est jamais utile, même à celui qui l'emploie pour arriver plus vite à son but.

Que VotreAltesse Impériale combatte résolûmentce mal partout où il se montrera . et Elle sera bénie même par ceux qui parlent en faveur de l'indulgence. Si, de sa nature, la chose est importante elle devient à l'étranger une cause de bon ou de mauvais renom pour le Gouvernement. Un homme VI. 46

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d'État comme Votre Altesse reconnaîtra qu'il est moins difficile de défendre vis-à-vis de l'étranger les folies de l'opposition, que la faiblesse du Gouvernement. Si je trouve des moyens pour le premier cas, je n'en connais pas pour le second.

Il ne me reste plus, Monseigneur, qu'à vous prier de me pardonner la longueur de cette lettre. On ne laisse courir sa plume que si l'on se sait compris de celui à qui l'on s'adresse; or, des hommes ne se comprennent que si leur esprit suit la même voie. Comme je suis convaincu que nous sommes en parfaite communion d'idées, ce fait me servira d'excuse*.

* Pour faciliter au lecteur rintelli[>ence de la question traitée ci-dessus, nous rappellerons les faits suivants : Dans la séance de la Diète, le 24 mai, pendant que la commission des Etats s'occupait de la vérification des pouvoirs des députés, le fait que les pouvoirs des députés croates étaient rédigés en latin, souleva la question de savoir si l'on devait permettre aux députés de la Croatie et du Chapitre d'Agram de prononcer leurs discours en latin. Cette question souleva dans les Etats une agitation extrême. La plupart des députés étaient contre. Dans une séance postérieure de la Diète passa une proposition de loi qui avait été présentée par Szentkirâlyi, et qui portait que « dans leurs rapports avec la Diète, les Croates auraient à se servir de la langue magyare; que tous ceux qui ne possédaient pas cette langue ne pourraient exercer des fonctions publiques en Croatie, et que la langue hongroise serait enseignée dans tous les établissements d'instruction de ce pays » . Les députés hongrois voulurent appliquer immédiatement la loi votée, et, comme un député croate commença à parler en latin , il fut interrompu par des cris si furieux et si persistants, qu'il se vit réduit à se taire. A la suite de ces désordres parut un rescrit royal (communiqué dans la séance du 2 novembre), qui blâmait sévèrement la prétention d'imposer partout en Croatie l'étude de la langue hongroise, et qui chargeait l'Archiduc Palatin de maintenir l'usage suivi jusqu'alors. Ce n'est que lorsque la Diète prit la résolution de présenter régulièrement une proposition de loi relative à cet objet, que la question des langues reçut sa solution définitive : elle fut tranchée par le rescrit royal du 24 janvier 1844, dans lequel il était dit, entre autres choses, qu'à la Diète on se servirait, dans les deux Chambres, de la langue hongroise, mais que les députés croates auraient encore pendant six ans la faculté de se servir de la langue latine.

Au mois de mai, le prince de Metternich s'était rendu de sa personne à Presbourg pour assister à l'ouverture de la Diète; à cette occasion, il écrivit au Roi de Prusse : « Je prie Votre Majesté de ne pas se casser la tète à propos de cette Diète, car malgré toute Sa haute intelligence. Elle ne parviendra pas à comprendre ce que c'est qu'une Diète pareille. Que Votre Majesté ne se préoccupe pas davantage de tout le bruit qu'on a fait, car sous ce bruit il ny a rien, La Hongrie a besoin d'être réorganisée, et, s'il plaît à Dieu, ceCte réorganisation se fera par des moyens très-simples. Le pays n'est pas en lutte

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