Quel est le rôle (jue l'Autriche va avoir à jouer
Parmi les vues que j'ai eu l'honneur de soumettre respectueusement à Votre Majesté depuis que je suis entré dans la carrière diplomati(|ue, mes idées et mes appréciations sur le fond des projets et des plans de Napoléon n'ont jamais varié*
Le but monstrueux qui consiste dans l'asservissement du continent sous la domination d'un seul a été, est encore le sien. Concevant ses moyens d'action avec un sang-froid merveilleux, les employant dans toutes les circonstances, importantes ou non, avec une promptitude, avec une habileté sans égale, Napoléon a fini par s'élever à un degré de puissance tel qu'il peut bien mettre lui-même des bornes à son ambition, mais que nulle puissance humaine ne saurait le faire avec des chances de succès qu'on pût calculer d'avance.
Examiner les causes qui ont amené cette formidable situation, les examiner en ce moment on il ne faut envisager que le présent et V avenir, ce serait s'écarter du but que je me suis
proposé en rédigeant le présent rapport. L'histoire des vingt dernièies années nous présente une suite non interrompue de fautes morales, politiques, militaires et financières commises par toutes les puissances européennes. Pas une n'est exempte de reproche, pas une n"a travaillé à son salut en employant des moyens pratiques, en suivant des voies pouvant la conduire au hut! Mais la faute n'en est pas aux puissances seules. L apparition d'un grand Empire renaissant de ses cendres et s'élevant au milieu de l'Europe, disposant de forces nouvelles, immenses, a produit journellement des effets par trop violents pour pouvoir être comprise du grand nomhre et utilisée dans l'intérêt de la société. Quand même un concert momentané s'est produit de nos jours entre les puissances prépondérantes, la divergence se manifestait aussitôt en ce qui concernait le hut. L'inévitable inconvénient des coalitions se faisait sentir et s'af- Hrmait à chaque entreprise, et malheureusement l'expérience démontrait que la France savait faire tourner à son profit même les victoires pnrticulières remportées par les coalisés.
Le plus grand triomphe de la politique française fut la paix de Tilsit. C'est par elle que Napoléon put enfin couronner les tentatives qu il avait faites depuis des années pour dominer le Cabinet russe, sans pouvoir y réussir. Tout ce que fit perdre à Napoléon la mort de Paul I", tout ce qui n'avait été qu'effleuré en 180-4 par la déplorable médiation franco-russe, le conquérant le retrouva, l'exécuta à Tilsit. Depuis le 7 juillet 1807, c'était à j)eine s'il restait un obstacle (|ui pût empêcher raccomj)liss(Mnent de son œuvre. Les deux giandes puissances qui auraient été indestructibles si elles avaient été unies, l'Autriche et la Russie étaient séparées. Tous les événements qui s'étaient accomplis depuis Tilsit, tous ceux qui, selon toute apparence, ne se dérouleront que trop vite dans un avenir prochain, sont et ne seront plus que des conséquences de ce système d'isolement.
En 1808 et en 1809, le Cabinet russe agit avec un aveuglement s;ins exemple. Oubliant l'inévitable contre-coup que la Uussie elle-même devait en ressentir, le comte de Romanzow donna à la politique de son Souverain une direction tout ;\ fait
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fausse. A côté du plus {jrand conquérant d<»nt I histoire cûl parlé depuis des siècles, Alexandre devait aussi apparaître' en conquérant. Gomme objets d'agrandissement , Romanzow choisit les Etats de voisins paisibles, inoff'^nsifs, et au lieu de 5e conserver elle-même, la Russie détruisit, ou, depuis la paix de Tilsit, elle aida à détruire successivement tout ce qui servait à la proté(jer. Au moment où éclata la dernière guerre, la perte de TAutriche était déjà résolue dans la pensée de Napoléon.
Toutes les proclamations de l'Empereur et de ses lieutenants, ses attacjues personnelles, et l'abaissement prémédité des membres de la Maison régnante d'Autriche, prouveraient l'exactitude de cette proposition, si d'ailleurs je n'avais des raisons bien plus fortes encore pour l'affirmer comme une vérité positive. Que l'on compare avec la marche que le m<)narf|ue l'rançais a suivie depuis des années à l'égard de l'Autriche et de la Prusse (qui n'étaient que des empires destinés à être morcelés), celle qu'il suivait à la même époque à l'égard de la Russie, et l'on sera convaincu que Napoléon voulait d'abord passer sur les ruines de l'Autriche et de la Prusse avant d arriver à refouler la Russie dans les déserts de l'Asie.
Toutefois, le mariage de l'Empereur des Français avec l'auguste fille de Votre Majesté donna aux af/aires une tournure inattendue, que rien ne pouvait faire prévoir. Je crois ici devoir jeter un jour nouveau sur cet événement en le considérant sous un point de vue auquel on ne songe pas assez d'ordinaire, bien qu'il soit le seul qui permette de calculer les conséquences du foit.
En toute circonstance, qu'il détruise ou qu il élève. Napoléon parle de garanties. Prise dans son acception traditionnelle, cette expression est inconciliable avec sa manière d'agir. Ordinairement, une garantie ne repose que sur l'état politique des relations d'une puissance avec une ou plusieurs autres. A vrai dire, dans une garantie Napoléon ne fait pas grand cas du côté politique, il vise au réel, il veut un ^«^^e. C'est ainsi que même toute usurpation devient pour lui une garantie de sa force à
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lui OU de F existence de sa dynastie. La raison qu'il ne manque ()as tralléguer quand il renverse un nouveau trône, c'est qu'il lui faut une garantie. Son but en choisissant ce terme est de donner, nominalement du moins, à la mesure la plus Injuste, la plus choquante, l'apparence d'un droit fondé sur la conservation personnelle ou la léj^itime défense.
En épousant la lîUe de Votre ^lajesté, Napoléon trouvait dans sa pensée une {garantie qvi'autrefois, même peu de temps avant qu'il conçût ce nouveau plan, il avait cherchée vainement dans le renversement du trône d'Autriche.
Cette idée de garantie explique le chan^jernent radical qui s'est opéré dans la situation de Votre Majesté vis-à-vis de l'Empereur des Français. La Russie n'a pas prévu ce changement de situation, et à l'époque du mariage , qui est si importante pour toute l'Europe, le comte de Romanzovv a donné une nouvelle preuve de la manière fausse dont il envisageait l'état des choses. Dans le fait où Votre INIajesté cherchait et trouvait le salut, lorsque la fille et la descendante de tant d Empereurs, cette princesse qui vivra éternellement dans le souvenir de la postérité, faisait à sa patrie le plus grand des sacrifices, Romanzow ne vovait qu'une source de désunion entre la France et l'Autriche, dérivant de mesquines considérations de fainille et d'alliance, d'une désunion qui, sans prêter matière de sitôt à une rupture ouverte, continuerait cependant de permettre longtemps encore à la Russie de s'agrandir librement au.\ dépens de ses voisins et d'achever, sans exciter l'attention, l'œuvre qu'elle avait entreprise.
C'est sur ces vérités, évidentes pour moi, que se base ma conviction que sans les liens de famille qui unissent l'Autriche à la France, le corps politique des Etats autrichiens n'aurait pas résisté au choc dont il aurait infailliblement ressenti le contre-coup en 1811 au plus tard, el qu'il n'aurait fait ainsi (] n'avancer le moment de sa dissolution, si même nous avions pu subsister jusqu'à ce jour.
S'il est incontestable que les liens de famille qui existent entre rAutriche et la France ont éloigné les États de Votre Majesté de la première ligne d'attaque de la P'rance, d'autre