ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
(Note 60, page 236, t. 1.)
IS'f. Discours prononcé par Metternicli, en sa qualité de curateur de l'Académie, à la solennité du 12 février 1812.
184. Messieurs, l'Empire cFAutriche célèbre aujourd'hui une solennité qui éveille dans le cœur de tout patriote les sentiments les plus élevés. L Académie des beaux-arts joint ses hommages' à ceux que le peuple tout entier rend à son Souverain ; qui, plus qu'elle, doit à l'Empereur de nouveaux et nombreux bienfaits? Rappeler ces bienfaits à l'assemblée réunie, inviter les membres de l'Académie à déployer une activité nouvelle, tourner les regards de cet illustre corps et en même temps ceux de la nation tout entière vers une institution dont l'action puissante s'exerce sur les plus nobles créations de l'esprit humain aussi bien que siu" les travaux les plus importants de l'industrie et sur les sources de la véritable richesse des peuples civilisés, telle est ma tâche en ce jour exclusivement voué à la reconnaissance.
Il y a un an, votre confiance m'a honoré de la mission flatteuse d'être l'interprète des vœux que vous formiez pour le bien de Part. Animés d'une confiance réciproque, mettant toutes nos forces en commun, nous avons abordé une grande entreprise. Nous avions à étendre les avantages d'une institution déjà existant(i, mais pas assez connue encore, à corriger les défauts qu'avait liiit découvrir l'expérience de longues années. Nous avions besoin d'être encouragés et soutenus ; nous ménagions par là à Sa ^lajesté Impériale et Royale une nouvelle occasi<ui de faire le bien ; nos vanix pouvaient-ils rester stériles ?
Pour rendre à l'Assemblée académique un compte exact de ce qui a été fait, qu'il me soit permis, Messieurs, de vous
ACADÉMIE DES BEAIJX-ABTS (1812). 453
ramener aux premiers jours de notre Académie ; l'histoire de la naissance de ce corps, du développement de ses premiers germes, de l'extension successive de ses bases primitives jusqu'à la formation de ce tout complet qui existe aujourd'hui, ouvre un vaste champ à de légitimes espérances pour Taveuir.
Les premières traces de l'art national remontent jusqu'à l'époque de Maximilien 1", de Rodolphe II et de Ferdinand III. Léopold I" donna le signal ; il prit l'initiative de la création d'une véritable société des arts; c'est à lui que nous devons la fondation d'une Académie de peinture et de sculpture en 1704. Joseph I" ouvrit cette école et la plaça sous la direction du comte de Sinzendorf.
Le régne de l' empereur Charles VI fut encore plus favorable aux arts que ne l'avait été celui de ses prédécesseurs. Cette époque vit naître des artistes éminents. Les noms d'un Pierre de Strudel, d'un Fischer d'Erlach, dont les œuvres embellissent encore aujourd'hui la capitale de l'Empire, d'un Kupeizky, d'un Auerbach, d'un Stampart, d'un Feistenberger, datent de cette période. Eugène de Savoie, ce prince aussi grand dans la guerre que dans la paix, se déclara le protecteur des arts; les hommes les plus illustres de la nation s'associèrent à cet exemple; on fit venir des chefs-d'œuvre de l'étranger, on créa des galeries, on éleva des édifices somptueux. De jeunes artistes pleins d'avenir reçurent les secours les plus généreux, qui leur permirent d'aller étudier les chefs-d'œuvre de l'antiquité classique dans les pays qui les avaient vus naître.
Vienne allait entrer dans une période de culture qui avait été retardée par des circonstances défavorables, mais dont le développement ne devait plus s'arrêter. Les fondements étaient posés, l'étincelle couvait en silence, les regards des Souverains étaient enfin tournés vers les arts, l'art n'était plus étranger aux personnages les plus considérables de l Empire. Là où ils trouvent un appui, les artistes surgissent.
En 1726, l'Empereur Charles étendit la sphère d'action de l'Académie. Le comte Gundaker d'Althann fut le plus zélé de ses patrons ; van Schouppen en fut le directeur. L'esprit
i54 ItECUEIL DE DOCUMENTS (17T3-1815).
actif d'Althann anima T Académie d'une vie nouvelle ; il amenda, il élargit le champ de ses travaux. A l'école de peinture et de sculpture déjà existante, on en ajouta une troisième, celle d'architecture, et en moins de dix ans se formèrent dans tous les genres des hommes dont les œuvres sont encore estimées aujourd hui. Daniel Gran, Paul Troger, Unterberger, laneck, Max Haemmel, Brand l aîné, Aigen, Raphaël et ^lathieu Donner, les deux Schmutzer et Sedelmayer sortirent de ces écoles.
Le comte de Lossy et Maytens, qui succédèrent au comte d'Althann et à van Schouppen dans la direction de l'Académie, maintinrent cette institution à la hauteur où leurs devanciers l'avaient portée ; peu d années suffirent pour récompenser leurs efforts et ceux de quelques collaborateurs actifs et dévoués.
Nous arrivons maintenant à une époque mémorable sous tant de rapports. L illustre ^Marie-Thérèse occupait le trône d'Autriche. Un homme d'une grande intelligence, d'une infatigable activité, un homme d'Etat d'un rare mérite, le prince de Kaunitz, sous les auspices duquel s'était organisée et développée rapidement une école de gravure sur bronze, favorisa en 17G8 la création d'écoles spéciales de dessin et de gravure sur cuivre, que l'Impératrice érigea la même année en Académie ; bien que les deux écoles fussent indépendantes de l'Académie de peinture et de sculpture, elle en fit un corps libre, avant ses statuts à lui. La haute direction en fut donnée au prince de Kaunitz. Schmutzer, dont la perte est encore trop présente à notre mémoire pour que nous ne rendions pas pleine justice à son mérite, fut nommé directeur de la nouvelle Académie.
Les deux institutions se soutinrent pendant plusieurs années l'une à côté de l'autre. Après la mort du comte de Lossv, le prince de Kaunitz fut in\esti du patronage des deux établissements. Ce grand connaisseur dut être heureux de voir réunies toutes les branches de l'art; il savait combien il est difficile que l'une progresse sans que toutes les autres progressent en même temps. Il voulait animer l'ensemble d'un
ACADÉMIE DES REAUX-ARTS (1812). 45r,
seul et même esprit; ce désir provoqua la naissance de TAcadémie des beaux-arts réunis. Les salles ne tardèrent pas à se remplir de modèles originaux; des bourses nombreuses furent créées pour venir en aide aux talents naissants et pour encourager des artistes en voie de progrès. Le nombre de ceux qui furent envoyés en Italie s'accrut ; les trésors artistiques de TEtat furent ouverts aux artistes.
C'est ainsi qu en moins d'un demi-siècle les arts avaient pris en Autriche un essor tel, que les institutions de notre pays se trouvaient placées sur la même ligne que les premières Académies de l'Europe. L'Empereur Joseph II monta sur le trône. Ce prince, à qui l'industrie nationale doit tant, se convainquit qu'une des branches les plus importantes de l'art était encore stérile. L'Académie, qui n'avait été jusqu'à ce moment qu'une école des beaux-arts, n'avait encore eu aucun contact avec les manufacturiers. Il créa donc une école technique spéciale; par elle, le goût appliqué aux choses de la vie ordinaire devait être éclairé, habitué à des idées justes et à des principes invariables; conformément au vœu de l'Empereur Joseph, l'Autriche ne devait rester inférieure à aucun autre Etat remarquable par la supériorité de ses produits industriels. Son but était de vulgariser l'art, d'en généraliser l'utilité. En 1789, l'Académie fut, suivant cette heureuse idée, mise en contact avec toutes les branches des arts utiles ; chacun devait participer à la salutaire influence de l'illustre corps ; celui-ci devint l'autorité souveraine qui avait à prononcer sur l'aptitude à recevoir le droit de maîtrise dans n'importe quel genre. Les intentions de ce grand prince aboutirent à des résultats satisfaisants, ainsi que l'atteste l'expérience de tous les jours. Si nous considérons la période orageuse et destruêtrice qui commença dans les dernièi'es années du règne de l'Empereur Joseph, si nous tenons compte de la fâcheuse influence exercée par cette perturbation générale sur le développement des arts au point de vue purement scientifique et technique, si nous nous rappelons que cette époque, signalée par vingt et une années de guerre, n'en vit pas moins naître et fleurir des manufactures sans nombre, on voit sur quelles bases solides
s'appuyait le système des Souverains antérieurs, combien la protection accordée aux arts par leur successeur était puissante et féconde.
Quant à nous, Messieurs, la situation qui nous a été faite nous impose de (grands, de sérieux devoirs. Nous devons compte à ceux qui nous ont précédés de l'usage que nous avons fait du riche héritage laissé par eux. Nos contemporains ont le droit d'exiger que l'art se perfectionne grâce à nos soins, notre honneur commande que nous méritions la reconnaissance de ceux qui viendront après nous. C'est à ce point de vue que nous avons examiné toutes les institutions écloses jusqu'à ce jour : correctes dans tous leurs traits principaux, elles nous ont semblé, sous bien des rapports, défectueuses dans l'application journalière. Un besoin réel restait encore à satisfaire, un besoin qui se feit sentir davantage tous les jours, à mesure que l'art étend son domaine.
Dès qu'il s'est élevé aux régions supérieures, l'art ne se contente plus de créations vulgaires. Quand il est encore à l'état d'enfance, le simple ouvrier s'imagine être un artiste; le peuple encore grossier se figure qu'entasser des couleurs, c'est peindre; que découper, c est sculpter. Cet esprit sublime qui donne à l'artiste sa première consécration, ce sentiment (jui se communique aux plus viles matières, à la pierre, au métal, à la toile, cette vie qui respire dans les oeuvres des grands maîtres d'autrefois, ne sauiaient se rencontrer dans les limites étroites de l'art purement mécanique. L'artiste ne peut communiquer à son œuvre que le sentiment, que la vie spirituelle dont il est animé lui-même. Sans cette transmission, la couleur reste froide, et, sous le ciseau du sculpteur, le marbre n'est plus qu'une pierre sans valeur. Si parfois certains artistes, uniquement parce qu'ils sont l)icn doués ou qu'ils ont acquis une grande habileté mécanique, arrivent à un point de perfection tel que leurs œuvres restent dignes de l'attention de la postérité, combien le sentiment de l'art doit-il être vif et profond dans l'homme qui communique à toute une école la vie et le souffle créateur? Certes, vui Phidias, un Praxitèle, un Raphaël, un Kubens, n'obéissaient pas exclusivement à des
ACADKMIi: DES BEATX-ARTS (1812). 451
lois mécaniques : la puissance dont ils relevaient avait une origine plus haute. C'est du fond d'une âme inspirée que venait cette puissance merveilleuse qui s'immortalisait dans leurs œuvres.
Ces considérations Taisaient désirer, à côté des institutions déjà existantes, une autre école, une école consacrée à la partie théorique de l'art dans l'acception la plus élevée du mot. Il était réservé à FlMnpereur François de comhier cette lacune. Les nouveaux statuts fondent une chaire de la titéorie de l'art. La libéralité du Souverain a pourvu à la rétribution du professeur. Des élèves doués d'aptitudes remarquables viendront désormais puiser à cette nouvelle école des connaissances inaccessibles à l'artiste ordinaire, mais cependant indispensables au grand artiste Des maîtres spéciaux feront connaitreaux élèves de l'Académie les immortels chefs-d'œuvre de l'antiquité; ils les initieront aux secrets grâce auxquels, dans les siècles classiques, le talent timide a trouvé le chemin de la perfection, et l'imagination déréglée un frein salutaire. Ces connaissances préliminaires que l'artiste n'acquiert que rarement dans la suite, et qu'il n'acquiert alors qu'au prix d'un temps précieux perdu pour l'exercice de son art, il viendra les demander à la nouvelle école; elles formeront en quelque sorte le premier degré de toutes ses études ultérieures. Grâce au zèle infatigable des professeurs, grâce à l'esprit pratique des directeurs de l'Académie, Vienne à son tour aura un jour des écoles pareilles à celles qui, malgré les différences inséparables du climat et du caractère national, ont fait de l'Italie et des Pays-Bas des modèles qui n'ont pas encore été égalés.
Dans un Etat comme le nôtre, où règne un si vif sentiment des arts, où nombre de riches particuliers sont prêts à protéger l'artiste, un autre besoin se fait, encore sentir. Il faut assurer au talent qui débute le moyen de se faire connaître; il faut encourager le talent déjà formé en le stimulant par la concurrence, en lui ouvrant des débouchés. Depuis des années la France et l'Angleterre ont donné l'exemple d'expositions pnbllques des œuvres d'art. C'est dans les galeries d'artistes vivants qu'on apprécie le plus sûrement les progrès réalisés
par l'art d'une période à l'autre ; c'est là que l'élève vise à conquérir la palme du maître; c'est là que le maître craint d'être surpassé par l'élève. L'ambition, ce sentiment partout si fécond, s'empare des concurrents ; le métier disparaît, l'art prend la place qui lui appartient. S'inspirant de ces idées, Sa Majesté l'Empereur a décidé qu'il y aurait des expositions pour les œuvres des artistes nationaux. La première de ces expositions est fixée à Tannée 1813; elle sera réglée d'après des principes que l'Académie fixera. Les expositions se renouvelleront tous les trois ans. L'Académie convie à ces nobles joutes tous les artistes de la nation, dans quelque genre qu ils s'exercent. A la première exposition seront admises même des œuvres faites depuis plusieurs années ; quant aux autres expositions, les œuvres remontant aux trois dernières années pourront seules y figurer. Nous voulons connaître nos forces actuelles et notre point de départ, afin de pouvoir calculer plus sûrement les progrès que nous avons à faire.
L'expérience nous apprend quels avantages l'art a retirés en France et en Angleterre d'institutions conçues d'après un plan sage et grandiose. 11 ne faut pas que l'Autriche, avec ses artistes, avec ses Mécènes, avec la passion de ses peuples pour tout ce qui est bon et beau, reste au-dessous de l'étranger. Pour nous élever à la hauteur d'autres Etats, nous n'avons qu'à produire au grand jour nos ressources cachées, qu'à faire connaître ce qui est inconnu, qu'à éveiller, qu'à appeler à l'activité des talents qui sommeillent. La nation sera étonnée de se voir à la tête de trésors dont elle ne soupçonnait point l'existence ; l'appel au travail sera entendu par les artistes ; enfin, il suffira de quelques dizaines d'années pour justifier mes espérances.
Voilà, Messieurs, des perspectives qui reposent sur les améliorations que nous avons introduites dans notre Académie et sur l'extension que nous lui avons donnée comme école des a.rts. Mais, même comme société des arts, elle devait recevoir une impulsion vi un développement nouveaux.
Rien n'est plus cosmopolite (pie la science et l'art. La pure et sereine parenté des esprits, indépendante de toute condition