‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 120 sur 121 · MISSIOX D OTTENFELS A DA LE · texte numérisé non relu

MISSIOX D OTTENFELS A DA LE

(Note 84, p. 271, t. I.)

195. Mc'Ucrnich à Ouenfels (Instructions). — 196. Metternicli à Foiiclié, ■ le 9 avril 1815.

195. M. d'Ottenfels se rendra à Bàle sous le nom de Henri Wernor. Il descendra à l'aubeige des « Trois-Rois w .

S'il devait y arriver une personne qui se dirait envoyée par le duc d'Otrante et se légitimerait par une copie de l'annexe (n" 11)0), M. d'Ottenfels s'expliquera vis-à-vis de cette personne dans les termes suivants :

MISSION D'OTTEINFELS A BALE (1815). 515

Il lui dira avoir été envoyé à Bâle par le Cabinet autrichien, pour s'aboucher avec la personne de confiance envoyée par M. le duc d'Otrante en vertu d'une invitation qui lui aurait été adressée directement à Paris. Il ajoutera :

1° Qu'il est informé que M. le duc d'Otrante a appris par celte communication directe le but de la mission de M. d'Ottenfels. Qu'il sait que M. le duc d'Otrante a été prévenu de la ferme résolution des puissances de ne pas traiter avec Napoléon l5onap,irte, parce qu'elles ne trouvent aucune chance de sûreté dans toute transaction avec lui.

2° Que cependant elles sont loin de vouloir s'immiscer dans les questions toutes nationales. Qu'elles ne veulent pas faire la loi à la Fi'ance, mais qu'elles sont forcées d'écarter toute chance de voir conserver Napoléon Bonaparte à la tète de son Gouvernement. Que le duc d'Otrante ayant été invité à s'expliquer sur le choix de la personne qui pourrait remplacer Napoléon Bonaparte, M. d'Otlenfels est prêt à transmettre sur-le-champ les idées de ce ministre. Ces idées ne peuvent raisonnablement porter que sur les questions suivantes :

a. Louis XVIII;

h. Le duc d'Orléans ;

c. La Régence.

Quant à Louis XVIII, si la France le veut, les puissances l'engageront à rentrer en vertu d'un nouveau pacte. Elles désirent servir la question nationale en éloignant les émigrés et en écaitant les entraves que les alentours du Roi ont mises à l'établissement du nouvel ordre de choses.

Si la France veut le duc d'Orléans, les puissances serviront d'inteimédiaires pour engager le Roi et sa ligne à se désister de leurs prétentions.

Si enfin elle veut la Régence, on ne s'y refusera pas ; mais l'Autriche, la première, est loin de la désirer :

a. Parce qu'une longue minorité du Souverain offre une infinité de chances de désordre, etc.;

h. Parce que l'Autriche ne se soucie pas d'exercer une influence directe eu France, ce dont elle pourrait élre accusée

516 r.ECUEIL DE DOCUMENTS (nTS-lSlb).

bientôt par cette nation et par les autres puissances de l'Europe.

^I. d'Ottenfels ne fera ses ouvertures qu'après avoir écouté ce que l'envoyé du duc d'Otrante [)ourrait avoir à lui dire. Il ne lui donnera, dans aucun cas, rien par écrit, et se dira spécialement homme de ma confiance.

Il sera prêt à retourner à Vienne sur-le-champ avec les ouvertures dont pourrait le charger la personne munie des communications du duc d'Otrante.

Metternich à Foiu:hé, le 9 avril 1815*. (Annexe du n° 195.)

196. Les puissances ne veulent pas de Napoléon Bonaparte. Elles lui feront une guerre à outrance, et désirent ne pas la faire à la Fi'ance. Elles désirent savoir ce que veut la France et ce que vous voulez. Elles ne prétendent point s'immiscer dans les questions nationales et dans les désirs de la nation relativement à son gouvernement, mais elles ne sauraient dans aucun cas souffrir Bonaparte sur le trône de France. Envoyez une personne qui j)Ossède votre confiance exclusive au lieu que vous indiquera le porteur. Elle y trouvera à qui parler.

Lettre sans signature, écrite avec de l'encre sympatliiqne.

{ISole de l'Éditeur.)

VOYAGE A PARIS* (Note 83, p. 270, t. I.)

Exlraits de la Correspondance particulière de Mellernicli. (Du 22 juin au 6 décembre 1815.)

197. Lettre écrite de Ileidelberg à sa fille Marie au sujet de la l)ataillc de Waterloo. — 198. Lettre à la même, contenant de nouveaux détails sur ce sujet. — Lettre de Blucher. — 199. Lettre à Talleyrand, datée de Mannheim. — : Adresse aux Français. — Conseils relativement au retour du Roi dans son pays et à la prise de possession du pouvoir par ce prince. — 200. Lettre à sa fdle, datée de Sarrebourg. — Voyage fatigant. — Le sentiment public en France. — 201. A la même. — La cause de Louis XVIII triomphe. — Attitude de jNa[)oIéon. — 202. Lettre à la même, datée de Paris. — Sentiments de la population parisienne. — Durée probable du séjour à Paris. — Itinéraire. — Arrivée de Schwarzenberg. — Le Roi va pour la première fois à l'Opéra. — Diner chez Rliicher. — Impressions laissées par cette soirée. — 203. Lettre à l'Impératrice Marie-Louise sur les mesures prises à l'égard de Napoléon. — 204. A sa fille. — Un nouveau ballet. — La criée. — 205. A la même. — Manière dont Napoléon prend son exil. — Sturmer. — 206. Lettre à l'Impératrice Marie-Louise. — Napoléon sur le Bellérophon. — 207. Lettre à sa mère, datée de Venise.

Metternich à sa fille Marie. Ileidelberg, le 22 juin 1815.

197. Les détails nous arrivent maintenant au fur et à mesure, et tout prouve que jamais peut-être bataille plus disputée et par conséquent plus meurtrière n'a été livrée. Bonaparte a mené lui-même toutes les attaques. Les Anglais ont repoussé Tattaque sur des points que les Français ont assaillis avec des forces souventquadruples, car Bonaparte avait tout ramassé sur un point. Enfin Tarrivéc de Bliicher dans le dos de l'ennemi a décidé du gain de l'affaire , et on ne se fait pas une idée de pareille déroute. On a attrapé le chapeau et le manteau de Napoléon. Il faut espérer que nous finirons par le prendre lui-même. Les hostilités ont commencé sur notre ligne. Dans [)eu, cinq cent mille hommes de plus, et qui n'ont pas tiré un

* Le prince de Metternicb était parti de Vienne le 12 juin, le jour même où l'Empereur Alexandre et le Roi Frédéric-Guillaume avaient aussi (juitté

r.EClEIL DE DOCUMENTS (n-S-lSl 5).

coup de fusil , vont aller rendre visite à Napoléon , qui doit être bien mal à son aise.

Metternich à sa fille Marie. }Ieide]ber{], le 24 juin 1815.

198. Pfcill* est arrivé ici hier. 11 a assisté à la bataille du 18. Il a poursuivi les Français avec Blùcher, et il a donné sur une voiture de laquelle sortaient beaucoup de cris. Il s'en est approché, et quelqu'un lui a dit : «Sauvez un pauvre blessé que Ton tue !» Il a trouvé effectivement quelques soldats prussiens qui dévalisaient le blessé. Pfeill lui a demandé quel était son nom. Le blessé lui a dit qu'il était le général Pire.

Il paraît que le général Lefebvre-Dcsnoettes est également |)ris par les Anglais.

Le vieux Bliicher, qui est toujours à la tête des tirailleurs, s'y est trouvé également le 16. Il menait tout juste une colonni' à l'attaque, quand son cheval fut atteint par un projectile; le cheval s'emporla et le conduisit droit dans les rangs d'un corps de cavalerie ennemie qui se préparait à charger les Pi'ussiens; là le cheval s'abattit, et toute la charge lui passa par-dessus le corps. Bliicher fit le mort, les Français lui repassèrent sur le corps; il se leva, se secoua, et remonta à cheval sans avoir reçu autre chose que deux bleus. Yoilà de la chance!

Je vous envoie aussi la copie littérale d'une lettre de

Bliicher à Knesebeck, lettre digne de l'homme qui, en pleurant sa femme , a dit : «Oui , elle était jolie à crever, la màtiiu^ ! et elle vous avait du cœur comme mille dial)les**. "

Copie de la lettre.

a Nous avons livrr la plus heUo biilailje tin monde; nous avons remporté la pins l)rill;nile \ icioire. On esf en train d'en finir avec

cette ville pour aller rejoindre l'armée à lleilbronn. L'Empereur François et Metternicli se rencontrèrent, le 17, à lieiilelljerfj, où se trouvait le quart ii^r fjénéral, (Note de l'Editeur.)

* Harnn de Pfeill-Scliarfenstein , capitaine dans l'armée autrieliiennc.

(Note de l'Éditeur.)

•** II 1(1, xcliiin war die Krbte ivie dir Scli irere)iolli uiid Si'utiiii eut lutlte sic von ttiiisend Teufehi. »

les menus détails; je compte secouer la clique de Bonaparte; enfin, voilà encore une affaire de faite. La Belle-Alliance, le 19, au matin. Je ne puis plus écrire, car je tremble de tous les membres; mais aussi c'était par trop éreintant.

' Le 10, à deux heures du matin.

« Bluciier*. n

Metternieli à Talleyrand. Mannlieiin, le 24 juin 1815.

199. Voici, mon cher prince, une adresse aux Français que j'ai faite, et au bas de laquelle le prince de Sclnvarzenberg a mis son nom. Je me flatte que vous la trouverez correcte et en principes et en paroles, et surtout conforme à notre marche.

M. de Vincent, et à son défaut M. Pozzo , reçoivent Tordre de faire des remarques contre la nomination des commissaires royau.x h nos armées. La chose tournerait entièrement contre le Roi. Je me réfère sous ce rapport à ce c[ue je mande à Vincent, et je vous envoie , pour votre connaissance particu- Hère, la copie ci-jointe ** d'une lettre que j'ai écrite à lord Wellington en réponse à une lettre par laquelle il a voulu me démontrer l'utilité qui résulterait de réquisitions faites au nom du Roi. Je n'y vois qu'inconvénients, que complications inutiles vis-à-vis des généraux alliés, et que de graves difficultés vis-àvis de 1 intérieur. Restez fidèle à votre idée , faites aller le Roi en France, dans le Midi, dans le Nord, dans l'Ouest, — où vous voudrez, pourvu qu'il soit chez lui, entouré de Français, loin des baïonnettes étrangères et des secours de l'étranger.

Il suffit de suivre le système de Bonaparte pour se convaincre que la grande arme dont il veut se servir est celle de

* » Die schônxte Schlacht isl geschlaqen ; der hen-lichste S'ieg ist erfochlen. Das DelaUifje wird nun vollzogen, ich denhe die Bnnapart'sche zu scliiitleln, ist ntin wolil ziemlich ivieder zuEnde. La lîelle-Alliance, 19. Frûh, ich kann nicht tne/ir schreihen, denn ich ziltre cai allcn Gliedern, die Anstrenquiig wrtr ztt ffrofs.

« ld.M(»yeiis2 Uhr.

I BLlicHEIi. >i

** L'annexe en question manque. (Note de l'Éditeitr.')

l'émigration. Le Roi cessera d'être émigré le jour où il sera chez lui, au milieu des siens. Il faut que le Roi gouverne et que les armées royales opèrent loin des armées alliées; dès que le Roi aura formé un noyau à l'intérieur, nous dirigerons vers lui tout ce qui déserte à nos armées.

La blessure de Vincent me gène beaucoup. J'atlends que j'aie de ses nouvelles pour savoir si je dois vous envoyer un suppléant, car de toute manière il est très-essentiel que vous ayez près de vous quelqu'iai qui nous serve d'intermédiaire.

Ici, tout va bien. Maintenant que les armées russes sont en ligne, et cette mesure est bonne et rien moins qu'inutile, les opérations vont se pousser avec beaucoup de vigueur. La grande armée autrichienne passera le Rhin à Râle le 25; l'armée de Frimont sera à Genève le 26. Une autre armée passera le même jour le mont Genis, et une troisième débarquera incessamment dans le Midi.

Hier, dans le centre, l'avant-garde a passé la frontière. Les nouvelles qui nous arrivent de l'intérieur prouvent que la fermentation augmente beaucoup. Il suffirait, au reste, du rapport de Fouché pour prouver le fait. J'espère vous revoir bientôt, mon cher prince, et cela de manière ou d'autre*.

Texte de tadressc aux Français.

Français!

Vingt années de troubles et de malheurs avaient accablé l'Europe. La soif insatiable de domination et de conquête d'un seul homme, en dépeuplant et en ruinant la France, avait dévasté les contrées les plus éloignées, et le monde étonné a vu se reproduire dans un siècle de lumières les désastres du moven âge.

L'Europe entière se souleva, un même cri d'indignation servit de ralliement à tous les peuples. Il eût dépendu en I8I4 des puissances alliées d'exercer sur la France une juste vengeance trop provoquée par elle; mais de grands Monarques, unis pour une seule et sainte cause, — le rétablissement de la paix en Europe,

* La lettre en orijjiiial fait aiijtjurd'hui partie de la coIle(-tion des Autographes de M. l-'euillet de Conclies. {JSote de C Editeur.)

— surent ne pas confondre le moteur de tant de maux avec le peuple duquel il s'était servi pour accabler le monde.

Les Souverains alliés déclarèrent, sous les murs de Paris, que jamais ils ne feraient ni paix ni trêve avec ÎNapoléon Bonaparte. . La capitale se souleva contre Toppi'esseur de l'Europe; la France, par un mouvement spontané, se rallia aux principes qui devaient lui rendre et lui garantir la liberté et la paix. Les armées alliées entrèrent erf amies dans Paris. Tant d'années de malbeurs, la spoliation de tant de pays, la mort de plusieurs millions de braves lombes sur les champs de bataille ou victimes des fléaux inséparables de la guerre, tout fut mis en oubli. Bonaparte alidiqua solennellement un pouvoir qu'il n'avait exercé que pour le malheur du monde. L'Europe n'avait dès lors plus d'ennemi à combattre.

Napoléon Bonaparte a reparu en France; il retrouve l'Europe entière sous les armes contre lui.

Français! c'est à vous à décider de la paix ou de la guerre. L'Europe veut la paix avec la France; elle fait la guerre à l'usurpateur du trône français. La France, en admettant Napoléon Bonaparte, a renversé la première base sur laquelle reposaient ses rapports avec les autres puissances.

L'Europe ne veut point empiéter sur les droits d'une grande nation, mais elle ne souffrira pas que la France, sous un Chef proscrit naguère par elle-même, menace de nouveau le repos de ses voisins.

L'Europe veut jouir du premier bienfait de la paix. Elle veut désarmer, et elle ne le peut pas, aussi longtemps que Napoléon lionaparte sera sur le trône de France.

L'Europe enfin veut la paix, et parce qu'elle la veut, elle ne transigera jamais avec celui qu'elle regarde comme un obstacle perpétuel à la paix.

Déjà dans les plaines du Brabant le Ciel a confondu sa criminelle entreprise. Les armées alliées vont passer les frontières de la France. Elles protégeront le paisible citoven; elles combattront les soldats de Bonaparte; elles traiteront eu amies les provinces qui se prononceront contre lui, et elles ne connaîtront d'autres ennemis que ceux qui soutiendront sa cause.

Au quartier général de Ileidelberg, le 23 juin 1815.

Le généra] en chef des armées impériales autrichiennes et alliées sur le haut Rhin.

Le Maréchal Prince de ScuwARZENBK.r.G.

r.ECUEIL DE DOCTTMENTS (1773-1815).

Metternicli à sa fille Marie. Sarrebonrg, le 2 juillet 1815.

200. Nous sommes ici depuis quelques heuies, après une marche très-pénible. La grande route de Saverne à Paris passe par Phalsliourg, et comme cette bicoque tient encore, il a fallu établir un chemin à travers de fortes montagnes pour tourner la place. Nos bagages se sont mis en route ce matin, à deux heures; nous sommes partis à six heures, et j'ai fait une petite excursion pour voir la place de près. Nous avons été régalés de deux boulets, qui nous ont passé par-dessus la tête, et après avoir salué les tireurs, nous nous sommes remis en route. Cette affaire n'a pas été chaude, mais la journée est infernale. Quand on est à cheval pendant sept à huit heures au plus grand soleil, sur une route toute blanche et au milieu de vingt-cinq mille hommes et de six mille chariots, canons, etc., on a comme un avant-goût des plaisirs de Fun des premiers salons de Lucifer. A tout moment, des hommes et des chevaux tombent mourants ou roides morts, les premiers d'apoplexie, et les seconds de ce beau zèle qui fait marcher et tirer le cheval jusqu'à ce qu il meure.

Hormis ce quil y a de fatigant à notre marche, il faut savoir que nous faisons la guerre pour se douter que nous y sommes. Tout le monde nous reçoit bien, et on nous prie de finir vite, ce qui se conçoit. Notre présence en France est un bienfait qui ne ressemble pas mal à une amputation. Nous ferons beaucoup de bien et de mal à la fois.

Le peuple est fâché de ce que Napoléon ait reparu pour faire tuer soixante mille hommes et pour s'enfuir après, lis prétendent (el ils n'ont pas tort) qu'il eût valu tout autant rester à l'île d'Elbe. Le Roi est généralement aimé. Toutes les haines se concentrent sur le duc de Berry et sur M. de Blacas. On déteste aussi les émigrés, dont on n'ose pas prononcer le nom.

Les commissaires français qui sont venus nous trouver* à Ilaguenau sont repartis comme ils étaient venus ; ils conviennent qu'il n'y a plus autre cho-^e à faire qu'à se soumettre, et

ils cherclient tous à se sauver personnellement . Je ne les ai pas vus, mais Laforest et Sébasliani m'ont écrit et fait dire les plus belles choses du monde ; ils ont protesté de leur attachement à tout et par conséquent aussi à moi. Le dernier m'a surtout fait conjurer de ne pas aller loger autre part que chez lui à Paris.

Metteniich à sa fille Marie. SarreLuiiir;, lo 4 juillet 1815.

201. ... Nous avons des nouvelles de Paris du 28, du 29 et du 30. L'avant-garde anglaise était à Versailles le 29, et vous verrez par les nouvelles que j'envoie à Vienne, que la cause de Louis XVIIÏ paraît ti'iomphante à Paris.

Bonaparte a demandé au Gouvernement provisoire la permission de se retirer en Amérique, et ne voulant pas exposer sa personne, il a demandé un sauf-conduit et des passe-ports pour l'AngleteiTe, qui lui ont été refusés. IjC danger pour Paris augmentant, le Gouvernement provisoire l'a engagé à partir sans tout cela. Avant de monter en voiture, il a fait proposer au Gouvernement de le nommer généralissime ; il ajoutait qu'il avait un moyen sûr d'empêcher les Anglais et les Prussiens de pousser leurs opérations sur Paris, et il engagait sa parole d'Empereur et de soldat de rentrer dans la solitude après avoir rempli cette tâche. On l'a remercié de ses offres de services, et il est parti avec Bertrand et Savary qui a vendu ses propriétés, et qui le suit. Il serait fort à désirer que l'on parvînt à le prendre en mer.

Metternicli à sa fille Marie. Paris, le 13 juillet 1815.

202. Je me figure la joie que vous aurez ressentie par les bonnes nouvelles qui vous sont arrivées successivement et, certes, avec une rapidité que les vœux les plus hardis pouvaient à peine admettre;

Je suis enfin logé, et cela passablement mal. Je demeure chez un M. Lamarre, banquier, rue Neuve des Capucines;

j'ai pris cet appartement parce que la maison est en face de celle de l'Empereur, qui demeure chez Berlhier.

Paris est très-extraordinaire à observer. Les gens ne savent au fond pas un mot de ce qu'ils veulent. Tout le monde crie «Aive le Roi! » sans que pour cela personne, à peu d'exceptions près, sache bien comment le Roi fera pour réjjner sur des gens qui ne veulent pas de l'ordre. Je ne voudrais pas être à sa place pour rien au monde, et il faudra beaucoup d'art pour qu'il se soutienne. 8i nous nous saisissons de Bonaparte, la question change sous beaucoup de rapports, car, dès ce moment, tout point de ralliement échappe aux factieux. 11 est toujours encore à Rochefort, et cet endroit, le port y compris, est tellement bloqué, que nous avons tout espoir de nous en saisir.

... Nos affaires ici dureront pour le mouis six semaines; comptons jusqu'au 1" septembre; alors l'Empereur veut aller faire la tournée suivante : d'ici à Marseille, Toulon, Nice, Gênes, Turin, Milan; rester quelque temps à Milan et puis quelque temps à Venise ; puis aller à Rome et à Naples ; revenir par Elorence à Milan, et puis retourner à Vienne. Le vovage d'ici à Milan prendra à peu près trois semaines. Je voudrais vous faire venir droit dans cette dernièie ville, — c'est-àdire qu'à vue de pavs vous y viendriez vers la fui d'octobre. La majeure partie de l'hiver sera prise par l'Italie, et nous ne reviendrons à Vienne (|ue vers le printemps.

Voilà ce que les hommes proposent et ce dont Dieu dispose.

... Sclnvarzenberg est arrivé ici aujourd'hui. Il loge chez la Reine Ilortense. Moi, j'ai changé de demeure, car j'étais trop mal. Je tiemcurc maintenant faubourg Saint-IIonoré, là où votre mère a vu la princesse Élisa. Cette maison appartient maintenant au ci-devant ministre de la marine, Decres. Il est ravi de me posséder, parce que je ne le mange pas, et je suis heureux d'êîre bien. J'ai tout le premier, et la vue sur les Champs-Elysées, qui sont transformés en un camp anglais.

Le Roi a été hier pour la première /ois à l'Opéra. J'y suis venu tard. Le Roi a été accueilli comme tout Souverain assis sur le trône de France. Si demain je m'y plaçais, j'y ferais

fureur. Les cris et les airs de Vive Henri IV! la Charmatile Gahrielle, tout a été un train terril >lc. On a donné Iphigénie et la Dansomanic , la dernière à merveille. Les Gosselin ont dansé comme des an{jes, M. Anatole et Antonia,les Delille, les Gardel, les Manille, etc., etc., comme toujours. J'étais dans ma loge, comme si j'avais huit années de moins.

J'avais dîné hier chez Bliicher, qui a son quartier général à Saint-Cloud. Il habite ce heau château en général de housards. Lui et ses aides de camp fument là où nous avons vu la Cour dans la plus grande parure; j'ai dîné dans la pièce où j'avais eu des conversations de tant et tant d'heures avec Napoléon. Les tailleurs de l'armée sont établis là où l'on allait au spectacle, et les musiciens d'un régimentde chasseurs pèchent à la ligne les poissons dorés dans le grand bassin sous les fenêtres du château. En parcourant la grande galerie, le vieux maréchal me dit : «Faut-il qu'un homme soit fou pour avoir été courir à Moscou quand il avait toutes ces belles choses ! »

En voyant du balcon cette immense cité qui lirillait encore avec tous ses dômes au coucher du soleil, je me suis dit : « Cette ville et ce soleil se salueront encore quand on n'aura plus que des traditions de Napoléon et de Blùcher et surtout de moi » : c'est que ces lois immuables de la nature — ce poids spécifique de tant de masses — se ressemblent tous les jours, et nous autres, pauvres créatures qui nous croyons tant, nous ne vivons que pour faire effet par notre mouvement perpétuel, par notre barbotage dans la boue ou dans le sable mouvant! Emportons pour le moins le souvenir d'avoir fait le bien, et sous ce rapport je ne troquerai jamais avec Napoléon.

Metternich à riiiipératrice Marie-Louiàe. Paris., le 18 juillet i8l5.

205. INfadame, j'ai promis avant mon départ de Vienne d'informer directement Votre Majesté Impériale de ce qui serait relatif au sort de Napoléon.

Elle verra par l'article ci-joint, extrait du Moniteur, qu il vient de se rendre à bord du vaisseau anglais le Dellérophon,

après avoir vainement tenté d échapper à la surveillance des croiseurs qui avaient été établis devant Rochefort.

D'après un arrangement fait entre les puissances, il sera constitué prisonnier au fort Saint-George, dans le nord de TEcosse, et placé sous la surveillance de commissaires autrichiens, russes, français et prussiens. Il y jouira d'un très-bon traitement, et de toute la liberté compatible avec la plus entière sûreté qu'il ne puisse échapper.

Les personnes les plus directement compromises dans la conspiration du mois de mars dernier se trouvent désignées dans le même Moniteur du 18. Elles sont parties de France, ou en route pour la quitter. M. de La Bédoyère serait arrêté, s'il ne s'était évadé. Ney est en Suisse.

Madame Mère et le cardinal Fesch partent demain pour la Toscane. Nous ne savons pas au juste oiî est Joseph. Lucien est en Angleterre sous un nom emprunté, Jérôme en Suisse, Louis à Rome. La Reine Hortense est partie pour la Suisse, où le général de Flahault et sa mère la suivront. Murât parait toujours être encore à Toulon; ce fait cependant n'est pas certain.

Metteinicli à sa Hlle Marie, l'aiis, le 2G juillet 1815.

204. On nous a donné hier un nouveau ballet de circonstance ; je vous envoie le programme. Les divertissements de la fin étaient charmants. La décoration représente le jardin des Tuileries. On voit le château en entier, car on est censé se trouver sous les grands quinconCL'S, à peu près à la moitié du jardin. Albert, et surtout Gosselin, qui est parfoit, ont dansé à merveille. Il y a eu force cris de « Vive le Roi ! » Si le diable avait paru tout à coup, il eût également été salué. Pourvu que le Français puisse crier, il est content. Pendant les derniers jours de 13ona[)arte, la foule se rassend)Iait toujours sous les fenêtres de sa résidence. Cette foule n'était composée que de la lie du peuple, car il est prouvé que, sur dix amateurs, il y en avait tout au plus un ayant un chapeau. On payait un sou aux polissons et aux accourus, et ces gens appellent cette réu-

VOYAGE A TAIIIS (1815). 527

nioa patriotique la criée. « Allez-vous à la criée? — Avez-vous reçu votre criée?» c'était parmi le peuple comme si on se demandait : « Avez-vous été au spectacle? — Avez-vous fait de bonnes affaires? » Quand un homme bien mis passait, la criée l'arrêtait, et on lui proposait de lui faire voir l'Empereur. S'il y consentait, la production coûtait douze sous. Alors la criée commençait par « Vive le père la Violette ! vive le bonhomme ! vive le Caporal! vive l'Empereur! » et elle ne finissait que quand le père la Violette s'était fait voir à ses bons enfants.

Mettcrnich à sa tille Marie. Paris, le 9 août 1S15.

205. ...Nos dernières nouvelles d'Angleterre nous apprennent des détails sur la manière dont Bonaparte a pris son arrêt d'exil. Il prétend qu'il n'ira pas, car il y mourrait en inoins de trois mois, vu l'habitude qu'il a contractée de faire par jour vingt lieues à cheval, et puis vu la chaleur du climat. Il a d'abord dit tout cela, et puis il a prié qu'on le laissât, sur sa parole d'honneur, en Angleterre. Comme, en attendant, le Northuviberland, qui doit le transporter, sera arrivé à Torbay, l'affaire sera finie. Stùrmer sollicite la place de commissaire autrichien à Sainte-Hélène. Il compte se marier ici, prendre sa femme avec lui, et revenir au bout de deux ou trois ans. Je trouve qu'il a raison. Il est jeune, — il fait un superbe voyage. Il verra le cap de Bonne-Espérance et l'ile de Sainte-Hélène; on dit ce pays le plus beau du monde, et il sera fort écouté en revenant. Il se hàlera un peu, et c'est égal, car il n'est déjà pas trop blanc. Je vais voir si l'Empereur consent à son projet. 11 ne trouvera pas beaucoup de concurrents.

Metternich à rimpératrice Maiie-Louise, le 13 août 1815.

206. Madame, Napoléon est à bord du Northumberland et en route pour Sainte-Hélène. Nous n'avons pas de nouvelles de son départ de Torl)ay autres que par le télégraphe, mais nous savons que c'est en pleine mer qu'il a quitté un vaisseau

5i8 RECUEIL DE DOCUMENTS (ms-lSlà).

pour Tautre. On Ta fait partir sur le Bellérophon, parce que Ja foule des curieux augmentait tellement autour de ce vaisseau, que Ton n'eût pas été entièrement sûr qu'il n'y aurait point d'esclandre

Metternich à sa mère. Venise, le 6 déceiiibi-e 1815.

207. ... Parti de Paiis le 26 novembre, je suis arrivé à Genève le 28. J'y ai passé le 29 et le 30. J'ai continué ma route par le Valais et le Simplon le P', et je suis arrivé ici le 4 au matin. J'avais évité Turin, pour ne pas rencontrer de Cour, et je suis tombé dans les républiques. Nous avons fait tant de bien à la Suisse et en particulier à Genève et au Valais, que le nom autrichien y est dans tous les cœurs. J'ai été reçu à Genève en même temps comme l'Empereur eût pu l'être et comme le serait le père de la patrie. La diète du Valais était rassemblée à Sion, et c'est là que je suis tombé dans un terrible fjuet-apens. Pour ne pas m'arrêter à Sion, j ai diné à Martigiiy ; le malheureux aubergiste nous sert, à moi et à Floret, vingtneuf plats. J'arrive à Sion. Je trouve la députation de la diète à l'entrée de la ville ; on me traîne à l'hôtel de ville, et on me flanque à un souper composé de douze convives et de soixantedix-neuf p fats, ce qui fait bien, en compte rond, cent huit plats en quatre heures de temps! Aussi ne serez-vous pas étonnée si je vous dis que sur mes huit jours de voyage je n'ai man^é que cinq fois.

Le Simplon, que tout le monde craint dans cette saison, parce qu'on y est quelquefois enterré sous trente pieds de neige, a été d'une bonté parfaite pour moi...

J'ai été charmé du lac Majeur avec ses belles îles, toutes les ])Iantcs du Midi, le plus beau soleil, tous les paysans assis devant leurs cabanes comme chez nous à peine au mois de mai, et cela après trois heures de voyage qui vous transportent du climat de la Laponie sous le beau ciel de l'Italie.

J'ai passé par Milan la nuit. Je n'ai fait qu'y regarder l'hôtel que je vais y habiter. Je suis arrivé ici bien matin. Comme je n'avais plus rien à voir que ce que l'eau ne gâte pns, j'ai per-

mis au ciel de pleuvoir. Je me suis emijarqué à Mestre, j'ai traversé la grande lagune par un coup de vent qui ne vous eût guère arrangée, et je suis descendu ici au palais Gritti, trèsprès de la place Saint-^Iarc, où demeure TEmpereur. Je l'ai trouvé en parfaite santé, et aussi content de son séjour que les Vénitiens le sont de lui.

La suite de la Cour s'ennuie beaucoup, parce qu'elle n'est pas occupée et que Venise ressemble à une vaste ruine. L'Impératrice est à Alodène.

Veuillez accepter une boîte que j'ai achetée dans l'intention de vous la donner en prenant congé du Palais-Royal à Paris. Elle m'a paru si jolie, que je n'ai pu me refuser le plaisir de vous l'envoyer. Je vous baise la main, ainsi qu'à mon père.

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