‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 119 sur 121 · AFFAIRES DE POLOGNE · texte numérisé non relu

AFFAIRES DE POLOGNE

En arrivant à Vienne, l'Empereur de Russie fit déclarer par le comte de Nesselrode, dans la première conférence (à laquelle, comme à toutes celles des premiers mois, n'assistaient que les ministres d'Autriche, de Russie, de Prusse et d'Angleterre), qu'il demandait, comme juste indemnité de ses sacrifices, tout le duché de Varsovie, et en même temps le pouvoir d'en régler le sort et la constitution future d'après sa convenance. Cette déclaration fut regardée comme un premiercoup d'essai, et reçue avec assez d'indilférence.

Persuadé que le seul moyen de traiter avec l'Empereur Alexandre était celui des entretiens confidentiels, le prince de Metternich, quoique très-pénétré de tous les inconvénients de ce genre de négociation, prit le parti de le tenter. Il eut avec l'Empereur quatre ou cinq conférences particulières; il le trouva d'une obstination que rien ne put fléchir; son exaspération et sa violence redoublèrent même d'une entrevue à

484 RECUEIL DE DOCIMENTS (1773-1815).

l'autre; et enfin celle du 2i octobre fut tellement orageuse, que le prince déclara à ses amis qu'après la scène qui venait de se passer, il ne voulait et ne pouvait plus voir l'Empereur en particulier. Il a tenu parole ; à l'exception d'une seule explication, que l'honneur compromis du prince rendait inévitable, il n'a plus remis le pied chez l'Empereur. Celui-ci lui a rendu la pareille. Ils se sont encore vus à la Cour, et dans les grandes sociétés, en lieu tiers; mais, depuis le 2-4 octobre, l'Empereur n'a voulu aller à aucun bal, à aucune fête chez le prince de Metternich ; les instances de ses sœurs, de l'Archiduc palatin son beau-frère, de plusieurs de ses amis, de toutes les femmes qu il cultivait à Vienne, rien n'a pu vaincre cette répugnance; et tout en affectant de traiter madame et mademoiselle de Metternich avec des égards distingués, il a toujours soutenu que le prince l'avait trop mortellement offensé pour qu'il pût y avoir désormais aucune communication personnelle entre eux. Je n'ai pas besoin d'ajouter que l'accusation était absolument fausse; que l'Empereur, emporté par ses passions, était le seul coupable dans ces entrevues; et que M. de Metternich s'est conduit, jusqu'au dernier moment, avec toute la sagesse et la convenance qui sont dans son caractère, et avec toute la décence inhérente à sa personne et à ses manières.

Ce premier grand instrument, et certainement le plus habile de tous, mis hors de combat, lord Castlereagh entra en campagne. Il adressa à l'Empereur de Russie trois Mémoires particuliers, dans les(|uels il lui exposa avec beaucoup de vigueur, et quelquefois avec peu de ménagement, l'injustice de sa conduite et de ses prétentions, et les dangers dont l'exécution de ses projets menacerait l'Europe. Il lui parla, dans ces Mémoires, quelquefois en son propre nom, mais la plupart du temps au nom de son Gouvernement. L'Empereur répondit à chacun de ces Mémoires par de mauvais arguments, quelquefois avec souplesse, (juelquefois avec hauteur, mais toujours avec une amertume extrême. Cette correspondance particulière était non-seulement tout à fait inutile, mais absolument nuisible au succès de la négociation. Loixl Castlereagh a <ii

LE COiNGRÈS 1)1. VIENNE (ISlS). 485

tort de l'entreprendre; nous avons eu tort d y consentir. Elle épuisait en pure perte des arguments qu'on aurait dû réserver pour une négociation en forme et en règle, la seule qui pût être bonne à quelque chose, et à laquelle on n'aurait jamais dû renoncer, par la raison même que TEmpereur s'y opposait de tout son pouvoir.

Il est vrai qu'un pressentiment de l'insuccès de toutes ces démarches avait engagé l'Autriche et l'Angleterre à mettre en train une véritable négociation ; mais les moyens de la conduire ne furent pas heureusement choisis. La Prusse ayant, au moins en apparence, un grand intérêt à réclamer sa part du duché de Varsovie, on crut devoir l'associer aux mesures que les deux autres puissances comptaient prendre pour faire fléchir l'Empereur de Russie, et on se décida même à lui faire entrevoir qu'on serait plus coulant sur l'affaire de la Saxe, si elle se conduisait bien dans celle de la Pologne. Vous verrez dans l'article suivant quels furent les effets funestes de cette résolution, dans le grand différend au sujet de la Saxe. On reconnut bientôt son inutilité parfaite pour le but qu'on avait directement en vue. La Prusse, après avoir affecté pendant quelques semaines de s'associer èi la marche de l'Angleterre et de l'Autriche vis-à-vis de la Russie, et de seconder leurs plans combinés, déclara tout à coup, vers la mi-novembre, qu'ayant bien réfléchi sur toutes les conséquences de ce plan, sondé les intentions de l'Empereur Alexandre et reconnu l'impossibilité d'opérer un changement dans ses projets, elle ne pouvait plus persister dans cette voie, et n'avait d'autre conseil à donner à ses amis que celui de céder à la Russie de bonne grâce. Dès ce moment tout l'édifice s'écroula. La scission était prononcée entre l'Autriche et la Prusse; une animosité réciproque prit la place des relations intimes qui les avaient liées depuis 1813, mais que les derniers événements de la guerre avaient déjà fortement altérées et ébranlées. L'Angleterre flottant pendant quelque temps entre ces deux puissances , l'Autriche se trouva, dans cet intervalle pénible, isolée sur le champ de bataille. Il ne fut plus question des affaires de Pologne; on les regardait tacitement comme perdues.

486 KECUEIL DE DOCUMENTS (1-73-1815).

En attendant, les débats les plus vifs s'étaient établis sur les arrangements territoriaux de TAllemagne , et surtout sur la malheureuse affaire de la Saxe. L'Autriche, voyant les prétentions de la Prusse grossir et se fortifier, et la querelle s'envenimer de jour en jour, fit à la fin de l'année 1814 quelques tentatives indirectes pour se rapprocher de la Russie. Abandonnée par la Prusse dans ses plans pour contrarier la Russie, elle espérait pouvoir se servir jusqu'à un certain point de la Russie pour modéi'er les projets de la Prusse. La Russie eut l'air de s'y prêter, mais elle exigea avant tout l'arrangement des affaires de Pologne dans le sens de ses demandes précédentes, sauf quelques modifications. L'Autriche, se persuadant qu'elle ne pouvait pas sauver à la fois la Saxe et la Pologne, se décida à laisser tomber la dernière.

Sur ces entrefaites s'ouvrirent, le 29 décembre, les fameuses conférences entre les ministres d'Autriche, de Russie, de Prusse et d'Angleterre, auxquelles enfin j\L de Talleyrand fut admis le 8 janvier. Dès le 30 décembre, le comte Razoumo^vskv, nommé pour ces conférences parce que l'Empereur crut le comte de Nesselrode trop attaché à l'Autriche, communiqua les propositions de la Russie relativement à la Pologne. L'Empereur fit déclarer qu'il demandait le duché de Varsovie en entier, à l'exception des anciens palatinats de Gnesen et de Posen et des anciens districts de la Prusse occidentale, le tout montant à huit cent cinquante mille âmes de population, qu'il voulait rendre à la Prusse, et d'un petit terrain sur la rive droite de la Vistule, vis-à vis de Cracovie, dans lequel se trouvent les salines de Wieliczka, qu'il voulait rendre à l'Autriche, en même temps que le cercle de Tarnopol avec quatre cent mille âmes, cédé par celle puissance selon le traité de Vienne. Cracovie et Thorn devaient être déclarées villes libres et indépendantes. Ce projet fut adopté sans autre discussion. L'vVutriche en avait pris son parti. Le prince de Talleyrand se voyant hors d'état de protester seul contre la Russie, déclara que tous les vœux de la Erance avaient été pour Tindépendancc de la Pologne, mais que cette question, se trouvant abandonnée ])ar les puissances dont l'intérêt était le plus

LE CONGRÈS DE VIENNE (1815). iSl

direct, ne pouvait être soutenue par la France toute seule. Lord Castlereagh se contenta de remettre, le 12 janvier, une note dans laquelle, en se soumettant aux projets de l'Empereur de Russie, il se borna à exprimer de stériles regrets, à annoncer quelques sinistres pressentiments, et à adresser quelques conseils philantliropiques aux trois puissances. En réponse à cette Note, le comte Razoumow>ky remit le 7/19 janvier la pièce la plus remarquable qui ait paru à ce Congrès. Ce qui frappe le plus dans cette pièce, c'est la manière claire et positive dont on annonce aux Polonais que tout espoir de rétablissement de leur indépendance est perdu. On est étonné que le Souverain qui, depuis deux ans, n'avait cessé de les flatter de cet espoir, soit précisément celui qui leur apprend aujourd'liui i<.r{nipossihiUté àe faire renaître cet ancien système politique de Tl^urope dont l'indépendance de la Pologne faisait partie» . L'établissement constitutionnel, dont on les berçait depuis si longtemps, n'est que vaguement articulé dans cette [)ièce ; on croit que l'Empereur en a si bien senti la difficulté, qu'il ne songe plus à le réaliser, et qu'il se croira quitte envers ses admirateurs en leur offrant quelque fantôme de soi-disant nationalité (\ui leur fermera la bouche — jusqu'à nouvel ordre. 11 est certain qu'il a suffisamment gagné en emportant Ia(|uestion territoriale, et qu'un avantage aussi marqué lui fera bientôt oublier tous ses rêves constitutionnels.

Telle a été la fin de l'affaire de Pologne, par laquelle l'Empire de Russie s'est accru d'un des pays les plus fertiles de l'Europe, et de trois millions et demi de nouveaux sujets, en retranchant les huit cent cinquante mille qu'elle rend à la Prusse et les quatre cent mille qu'elle rend à rAutriche dans le cercle de Tarnopol. Quand je dis \ajin, je ne parle que du Congrès et des négociations actuelles ; car les suites ultérieures de cet événement sont incalculables. Personne ne conçoit comment la Galicie autrichienne, quoique la Russie se soit offerte à la garantir, pourra rester pendant deux ans dans l'état présent , et comment, a[)rès les progrès énormes de la Russie, auxquels cette dernièn; acquisition a mis le comble par la position menaçante qu'elle lui donne vis-à-vis de ses

488 RECUEIL DE DOCUMEiNTS (l773-l8l5).

voisins, et avec l'esprit dominant et ambitieux qu'elle a constamment manifesté dans ces transactions, l'équilibre et la tranquillité de l'Europe ne seront pas exposés à des dangers perpétuels et aux bouleversements les plus effroyables.

Du reste, aucun traité n'a été ni signé ni rédigé jusqu'ici sur cette « nouvelle répartition des forces » , pour employer les termes omineux de la note russe. L'Autriche ne veut définitivement souscrire à cet arrangement du duché de Varsovie que lorsque ceux de l'Allemagne seront terminés; et l'Empereur Alexandre, moins par complaisance pour l'Autriche que par une affectation de délicatesse pour la Prusse, a annoncé la même intention.

AFFAIUES TERRITORIALES DE l'alLE3IAGNE.

Il V avait en Allemagne, outre un grand nombre d intérêts secondaires, et indépendamment de la question d'une constitution future réunissant toutes les parties de l'Allemagne, deux questions territoriales de la première importance à décider, Tune sur les moyens de reconstituer la Monarchie prussienne dans ses anciennes dimensions, l'autre sur les indemnités de la Bavière pour les provinces qu'elle devait rétrocéder à l'Autriche. La première de ces questions a plus occupé les ministres du Congrès que tous les autres objets politiques réunis, et pendant plusieurs mois elle a arrêté et absorbé toutes les autres.

Les mêmes motifs qui déterminèrent l'Autriche et l'Angleterre à ne jamais entamer pendant la durée de la guerre la question épineuse de la Pologne vis-à-vis de la Russie, les avaient engagées à garder le silence sur les prétentions que, dès la fin de l'année 18L3, la Prusse avait ouvertement formées sur la Saxe. Il paraît même que, relativement à cette dernière, on ne s'était pas contenté d'une simple temporisation, mais qu'on avait à plusieurs époques donné à la Prusse d'assez fortes espérances. Quoi qu'il en soit, cette puissance, protégée d'ailleurs et vivement encouragée dans ce projet par l'Empereur de Russie, arriva au Congrès avec l'intention très-arrêtée

de s'emparer de la Saxe entière comme équivalent de ses anciennes provinces polonaises, lég^èrement et imprudemment (peut-être même astucieusement) cédées à la Russie par le traité de Kalisch.

fi'Autriche, dans les relations peu favorables où elle se trouvait avec TEmpereur de Russie, ne pouvait résister à ce })rojet do la Prusse qu avec l'assistance ouverte et bien décidée de l'Angleterre ; car l'opposition de la France, quoique fortement articulée dès le commencement, ne suffisait pas pour soutenir l'Autriche dans une lutte qui pouvait se terminer par la guerre. On avait plusieurs raisons do croire que le (Jouvernement anglais ferait cause commune avec lAutricbe dans cefle affaire importante, à laquelle l'équilibre de l'Allemagne cl les rapports futurs de ces deux premières puissances étaient directement liés. Cette attente fut trompée. Lord Gastlereagb, entraîné par l'intérêt majeur qu'il attachait de prime abord à 1 affaire de Pologne (complélement abandonnée ensuite), — par quelques idées fausses sur la nécessité de renforcer la Prusse, et par beaucoup d'autres raisons qu'il n'est pas encore temps de dévoiler, se rallia au projet des Prussiens, et employa tous ses moyens de crédit et de persuasion pour engager le Cabinet de Vienne à consentir à l'exécution de ce projet. Vous connaissez par plusieurs de mes rapports les objections puissantes de l'Autriche contre cette mesure, objections auxquelles on n'a jamais pu répondre qu'en lui représentant l'horreur et les dangers d'une rupture ouverte avec la Prusse et la Russie. Ces représentations seules n'auraient pas fait céder l'Autriche; mais les instances de l'Angleterre, jointes à l'espoir trompeur que la Prusse la seconderait dans ses démarches contre l'agrandissement de la Russie, produisirent un effet momentané, que d'autres circonstances rendirent bientôt irréparable. On promit à la Prusse, dans une Note confidentielle du 22 octobre, comme condition de son assistance dans les négociations que Ion se flattait d'entamer avec la Russie, « que si aucun autre moyen pour satisfaire aux justes prétentions de la Prusse ne pouvait être substitué à celui-ci, l'Enqjereur consentirait même à 1 incorporation de la Saxe à la Monarchie

.4<»0 RECUEIL DE DOCLMENTS {m3-1815).

prussienne » . Cette démarche, qui a donné à M. de Metternich plus de chagrin dans trois mois qu'il n'en a eu pendant toute sa vie, fut accompagnée du consentement verbal de l'Autriche et de l'Angleterre à l'occupation provisoire de la Saxe ; et, pour comble de fatalité, elle fut interprétée sur-le-champ par la Prusse, malgré toutes les conditions et restrictions qu'on y avait mises, comme un consentement absolu et définitif.

La Prusse n'avant rempli aucune des conditions auxquelles l'Autriche avait lié son consentement éventuel à l'acquisition de la Saxe, le Cabinet de Vienne aurait eu, sans aucun doute, pleinement le droit de rejeter toute négociation ultérieure sur l'objet favori de la Prusse. Mais d'abord 1 occupation provisoire de la Saxe, accordée à cette puissance, ne permettait plus d'espérer qu'on la délogerait de ce pays par de simples représentations; et d'un autre côté, on se flattait toujours <|u'elle emploierait au moins une partie de son crédit auprès de l'Empereur de Russie pour l'engager à des cessions en Pologne. Aussi, quoique l'amertume fût déjà dans tous les cœurs, on conserva vis-à-vis d'elle les dehors d'une grande complaisance, et au lieu de se rétracter tout à fait, on lui fit sentir qu'on ne répugnerait pas à lui abandonner une partie de la Saxe. A cette même époque, les dépêches de Londres, annonçant la fâcheuse sensation que la nouvelle des projets prussiens, soutenus par le minisire d'Angleterre , avait produite, et les assauts redoutables livrés au Parlement par lopposition relativement à cette question, avertirent lord Castlereagh qu'il s'était avancé trop loin; et, quoiqu'il ne changeât pas totalement de système, ces dépêches, et l'humeur (|ue lui donna contre les ministres prussiens le rôle plus que louche qu'ils avaient joué dans l'affaire de Pologne, le déterminèrent à modifier sa marche, et à abandonner, une fois pour toutes, l'idée de consentir à fincorporalion totale de la Saxe à la Monarchie prussienne.

C'est dans ces circonstances que le prince de Metternich adressa au chancelier de Prusse sa Note du 10 décembre (n" ]1)-'J). (jette pièce indique en même temps la résolution déjà prise à

cette époque de regarder l'affaire de Pologne comme perdue, et la répugnance de TAutriche à se désister de son opposition dans celle de la Saxe. Pour bien saisir le sens de cette Note, il faut savoir que, dans le tableau qui y était annexé, on offrait à la Prusse, outre tout ce qu'elle gagnait en Westphalie et sur le Rhin, à peu près quatre cent trente mille âmes de population en Saxe, en lui abandonnant la Basse-Lusace, plus de la moitié de la Haute-Lusace, et lé cercle de Wittenberg sur les deux rives de l'Elbe. Les termes de la Note étaient certainement modérés et conciliants jusqu'à l'excès ; et si on peut faire un reproche à cette pièce, c'est bien plutôt celui de trop de condescendance vis-à-vis d'une Cour que l'Autriche ne pouvait plus, sans un aveuglement complet, considérer comme son amie ou comme son alliée.

La surprise fut d'autant plus grande lorsqu'on sut que le Cabinet prussien regardait la Note du 10 décembre comme une insulte, et comme la preuve évidente des intentions hostiles de l'Autriche. Ce cabinet s'était tellement familiarisé avec l'idée de dévorer la Saxe tout entière, que la proposition de se contenter de quatre cent trente mille sujets dans ce pays, et de rétablir le Roi de Saxe, dont il croyait s'être défait pour toujours, ne pouvait que le consterner et l'aigrir. Tous les Prussiens, et tous leurs partisans, crièrent au meurtre. Le texte de la Note ne fut connu que de très-peu de personnes; on ne divulgua que les propositions pures et simples, accompagnées des plus perfides commentaires. L'Empereur de Russie fit chorus avec les Prussiens. De l'autre côté, les amis de l'Autriche, les Français, les Bavarois, et on peut bien ajouter tout ce qu'il y avait d'hommes honnêtes et sensés en Allemagne, prirent feu contre les prétentions outrageantes de la Prusse. L'orage qui s'éleva fut tel que, pendant quinze jours, et jusqu'à la fin de l'année 1814, les personnes les plus au fait de ces discussions regardaient la guerre comme inévitable. On s'y prépara effectivement de toutes parts ; les troupes se concentraient partout : on ne parlait plus que de la disst»lution prochaine du Congrès ; l'Empereur Alexandre dénonçait M. de Metternich, auprès de son Souverain et dans toutes les

492 RECUEIL DE DOCUMENTS (l--:3-1815).

sociétés de Vienne , comme le perturbateur du repos public de l'Europe ; la Prusse ne voulait pas même répondre à la Note du 10 décembre, trouvant que les propositions qu'elle contenait étaient au-dessous de sa dignité !

Ce déluge d injustice et d'extravagance fut enfin arrêté par la contenance calme et intrépide que lui opposèrent l'Empereur François et le prince de Metternicli ; par la fermeté de l'Autriche et de la Baviè're ; par les sages réflexions et les sanglants, sarcasmes de M. de Talleyrand, qui mit tous les penseurs et tous les rieurs de son coté ; par les exhortations pacifiques de lord Castlereagh ; enfin par la chute sensible des auteurs de toutes ces tracasseries dans l'opinion du monde. C'est à cette époque d'agitation qu'appartient la lettre de M. de Talleyrand au prince de Metternich, du 19 décembre, qui se trouve parmi les annexes de ce rapport (n" 194), pièce extrêmement remarqual>le à plus d'un égard, composée avec autant de chaleur que de force et de noblesse, renfermant de grandes vérités et des aperçus frappants. Elle vous intéressera d'autant plus, que c'est la seule pièce formelle et officielle que les plénipotentiaires de France aient remise pendant toute la durée du Congrès. Tout ce que les gazettes ont écrit sur d'autres prétendues Notes françaises appartient à la fable.

Les conférences qui commencèrent le 29 décembre, et dont j'ai parlé plus haut, s ouvrirent encore au milieu du déchaînement de toutes les passions. Mais, quelques jours après, la tempête s'apaisa. L'Empereur de Russie avait fait des réflexions sérieuses. Il voyait le moment où l'Angleterre, malgré toute sa modération, irritée et excédée par l'obstination de la Prusse et de la Russie , prendrait ouvertement fait et cause contre CCS puissances. On parlait déjà d'un projet de convention éventuelle entre l'Autriche, la France, l'Angleterre, la Bavière et le Hanovre; et ce bruit, qui n était pas sans fondement, faisait • rcmbler l'Empereur Alexandre, et lui fit baisser prodigieusement le ton en peu de jours. Il prount même d'employer ses bons offices pour engager la Prusse à se contenter de la moitié de la Saxe.

Le chancelier Hardenberg, sincèrement porté à la paix et

ennemi de tous les projets exagérés, profita de la circonstance pour gagner du terrain contre le parti qui, sous les bannières u baron de Stein (le véritable perturbateur du repos public de rAIlemagne et de l'Europe), travaillait sans relâche à entraîner le Roi dans une nouvelle guerre. Les conférences prirent une assiette réglée ; chaque puissance, se consultant elle-même de bonne foi, reconnut qu'elle ne pouvait pas vouloir la guerre ; la paix était de nouveau à l'ordre du jour.

Dans le projet de reconstitution remis par la Prusse à la conférence du 12 janvier, elle demandait encore la totalité de la Saxe ; elle avouait en même temps qu'avec les pays auxquels elle prétendait sur le Rhin, elle aurait six cent quatrevingt mille sujets de plus qu'à l'époque de sa plus grande splendeur. Mais ce projet n'effraya plus personne ; on avait la certitude que la Prusse en rabattrait beaucoup.

L'Autriche et l'Angleterre travaillèrent pendant quinze jours à un contre-projet. Cette époque, sans être comparable à celle de la dernière quinzaine du mois de décembre, fut pourtant encore très-agitée, et quelquefois très-orageuse. L'impatience des Prussiens était extrême. Leurs mouvements et leurs mesures militaires, qu ils ne discontinuaient pas, donnaient encore de l'ombrage aux Cabinets et de grandes inquiétudes au public. D'un autre côté, l'Autriche et l'Angleterre n'étaient rien moins que d'accord sur les propositions définitives à faire. Lord Casllereagh ne visant qu'à la paix, et à ce qu'il appelait (souvent très-gratuitement) une y«<5fe répartition des forces, peu sensible aux objections puissantes du Cabinet de Vienne contre l'agiandissement disproportionné de la Prusse, et complètement indifférent sur le sort du Roi de Saxe, adoptait des bases que l'Autriche, et avec elle la France et la Bavière, ne pouvaient pas admettre. Il y eut surtout d'énormes difficultés au sujet de l'importante place de Torgau, à la cession de laquelle l'Autriche s'opposait avec la plus grande ténacité, tandis que lord Castlereagh la traitait de bagatelle. Les chefs militaires en Autriche, en jugeant tout autrement, aigris et exaltés d'ailleurs par la conduite de la Russie et de la Prusse, commençaient à demander la guerre, et il fallut tout l'art de M. de

494 RECUEIL DE DOCUMENTS (iTiS-lSlô).

Metternich pour que l'Empereur lui-même ne fût pas entraîné par leurs conseils. Enfin, après les discussions les plus pénibles, dont ceux qui y ont été acteurs ou témoins peuvent seuls se former une idée, le contre-projet fut remis le 29 janvier. On offrit à la Prusse huit cent mille sujets en Saxe, un million quatre cent mille sur le Rhin. Sa population était ainsi portée fort au delà de dix millions d âmes.

Quoique ce contre-projet, plus que raisonnable, fût appuyé par l'Angleterre et la France réunies, la Prusse se préparait à de nouvelles objections et à de nouvelles demandes. Elle admettait (tacitement) le principe du partage de la Saxe, quoiqu elle n'eût jamais voulu Tarticuler en toutes formes; mais elle trouva sa part au-dessous de ses prétentions. Elle insista entre autres choses, avec beaucoup de force, sur l'acquisition de la ville de F^eipzig; les autres puissances étaient décidées à ne pas céder sur ce point. Ce différend ne serait pas terminé à l'heure qu'il est, il aurait peut-être exigé quatre semaines de négociations de plus, si une circonstance particulière et imprévue n'y avait pas brusquement mis fin. Cette circonstance, ce fut le rappel de lord Castlereagh à Londres. Ce ministre, ne voulant pas perdre le fruit de ses pénibles travaux et partir de Vienne sans avoir arrangé l'affaire de la Saxe, fit les derniers efforts pour parvenir à son but. Il y mit une activité et une persévérance extraordinaires; il travailla jour et nuit, tantôt avec le Roi de Prusse et l'Empereur de Russie, tantôt avec le prince de Metternich et le prince de Hardenberg; et il réussit enfin, le 6 février, à s'entendre définitivement avec ce dernier ministre sur l'arrangement qui termina cette grande question.

D'après cet arrangement, la Saxe sera partagée en deux moitiés à peu près égales, dont celle qui reste au Roi de Saxe est la plus peuplée, et celle (|ui revient à la Prusse un peu plus grande en surface. Le Roi de Saxe conserve environ un million deux cent mille sujets, avec Dresde, Leipzig, Bautzen, et toute la lisière le long de la Rohême. Pour consoler la Prusse à l'égard de Leipzig, qu'elle convoitait avec beaucoup d'ardeur, l'EmjJcreur de Russie lui rend Thorn avec

son rayon, qui par conséquent ne sera pas ville libre comme Cracovie.

Vous observerez que, dans tous ces arrangements, il n'est {juère question du Roi de Saxe, dont le consentement paraît cependant indispensable pour la cession légitime d'une aussi grande partie de ses Etats. Mais la conduite qu'on a tenue vis-à-vis de ce malheureux Souverain est une tache dans l'histoire du Congrès.

Il était à prévoir que la Prusse et la Russie, conséquentes dans leur système de spoliation, persisteraient à traiter le Roi de Saxe en prince détrôné et prisonnier, et son Royaume en pays conquis. Mais que le Gouvernement anglais, adoptant à peu près la même manière de voir et d'agir, ne vît dans les discussions sur la Saxe qu'un simple différend entre l'Autriche et la Prusse, et déclarât le consentement du Roi superflu pour sanctionner le résultat d'une négociation à laquelle il est resté absolument étranger, — voilà ce qu'il était plus difficile de présumer, et ce qui pourtant a eu lieu. L'Autriche et la France ont longtemps soutenu le principe contraire, le seul vrai et juste, et ne l'ont jamais formellement abandonné ; elles ont cependant fini par ne plus y insister. Il est donc entendu aujourd'hui que le Roi de Saxe est lié par la décision commune des grandes puissances, qu'on le fera sortir de son état de captivité pour lui annoncer le sort qu'on lui prépare et lui proposer de rentrer en possession des Etats qui lui restent; et dans le cas où il ne voudrait pas se soumettre à cet arrangement, on fera administrer provisoirement la partie de la Saxe qu'il doit conserver, en réservant les dispositions ultérieures relativement à sa famille. D'après toutes les données qui nous sont parvenues jusqu'ici, nous devrions croire qu'il se refusera à tout ; mais ceux qui le connaissent le mieux sont secrètement d'avis qu'il acceptera ; ses meilleurs amis lui conseilleront même de prendre ce parti, et d'attendre quelque événement que l'état actuel des choses n'amènera que trop tôt, pour rentrer dans toutes ses possessions — ou perdre le reste.

Mon intention n'étant ici que de vous donner fidèlement l'historique du Congrès, je m'abstiens de toutes les réflexions

que le dénoûment de Taffaire de Saxe pourrait me suggérer , sauf à vous offrir plus tard Fensemble de mes idées sur la situation relative dans laquelle le Congrès de Vienne va laisser les principales puissances de 1 Eui'ope. La seule observation que je ne puis m'empécher de faire, c est que le partage de la Saxe, devant nécessairement entraîner la ruine et le désespoir de ce pays, produira en Europe une fâcheuse sensation, et sera, comme opération politique, peut-être plus mal vu encore que ne le fut dans son temps le funeste partage de la Pologne. Le second objet d'arrangement territorial en Allemagne est celui qui regarde la Bavière. Sans être aussi important que celui que je viens de traiter, il n'est pas non plus sans difficulté ni sans complication. La Bavière doit rendre à l'Autriche, d'après le traité de Ried, conclu au moment où cette puissance accédait à la coalition, tout ce qu'elle avait gagné sur elle dans les guerres de 1805 et de 1809, en obtenant des indemnités satisfaisantes. Une partie de cet engagement est remplie. La Bavière a restitué le Tyrol et le \ orarlberg, et a reçu pour équivalent le ci-devant grand-duché de Wiirzbourg, et la plus grande partie de celui de Francfort. Elle est encore en possession de deux cercles de la Haute-Autriche et de la principauté de Salzbourg. Les cercles de la Haute-Autriche sont un pays fertile et productif, dont le revenu, sous l'administration bavaroise, plus sévère, mais beaucoup mieux organisée que celle de l'Autriche, avait été porté jusqu'à trois millions de florins. Elle demande aujourd'hui, comme indemnité pour ces pays, six cent soixante-dix mille sujets à prendre sur les possessions du Roi de Wurtemberg, du Grand-Duc de Bade, du Grand-Duc et de l'Électeur de Hesse, sauf à indemniser ces princes par d'autres arrangements sur les deux rives du Rhin. Cette difficulté serait encore à vaincre. -Niais une autre, bien plus sérieuse, provient de la promesse que l'Autriche lui a faite, de lui procurer la place de Mayence en échange de celle de Salzbourg, indépendamment de toute autre indemnité. La Prusse et tout le reste de l'Allemagne, animés d'un entraînement particulier contre la Bavière, s'opposent d'une voix commune à cette disposition. D'abord la

Prusse voulait garder Mayence (occupe' toujours par une garnison mixte d'Autrichiens et de Prussiens) pour elle-même, et le demandait avec beaucoup de hauteur. On l'a cependant fait revenir sur cette prétention, et elle s'y résigne aujourd'hui, pourvu que Mayence soit déclarée place appartenant à la fédération de l'Allemagne, telles à peu près que l'étaient autrefois les forteresses de l'Empire (Philippsbourg, Brisach, etc.). Mais, d'un côté, cette fédération de l'Allemagne n'est encore qu'un projet vague, et personne ne sait quand et à quelles conditions elle sera réalisée ; et de l'autre côté, ce qui est plus sérieux, la Bavière, malgré l'union intime dans laquelle elle se trouve aujourd'hui avec l'Autriche, persistera à ne pas rendre Salzbourg (place dont la Monarchie autrichienne ne peut guère se passer) sans qu'on lui ait assuré Mayence.

Les débats formels sur cette question épineuse commenceront aussitôt que l'affaire de Saxe sera définitivement terminée. Ils amèneront encore de grands orages.

Les discussions sur la constitution fédérative de l'Allemagne avaient été entamées dès la première époque du Congrès. Les plénipotentiaires d'Autriche, de Prusse, de Bavière, de Hanovre et de Wurtemberg, formaient le comité particulier qui s'en occupait. Mais les léclamations nombreuses des autres princes d'Allemagne, et surtout la grande tension que l'affaire de la Saxe avait établie entre l'Autriche et la Prusse, ont interrompu ce travail, et depuis le 16 novembre il a été entièrement suspendu. On se propose de le reprendre incessamment.

AFFAIRES d'iTALIE.

Après la réunion de Gênes au Piémont, le sort de la Haute- Italie est décidé, sauf un seul point, qui regarde la possession des duchés de Parme et de Plaisance. Le titre de l'Impératrice Marie-Louise à la possession de ces pays est clair et incontestable ; ils lui reviennent en vertu du fameux traité du Il avril 1814, que les puissances alliées ont signé avec Napoléon, et qui a été sanctionné ensuite par le Gouvernement >'. 32

royal de France. D'un autre côté, la Reine d'Étrurie et son fils, dépouillés par le despotisme de Napoléon du grandduché de Toscane qu'on avait donné à leur famille en compensation de Parme et de Plaisance, ont sans doute quelque indemnité à réclamer. L'Espngne défend ses droits avec beaucoup de chaleur, souvent même avec une hauteur qui convient peu à son extrême faiblesse. La France la seconde dans cette affaire : le rétablissement d'une branche des Bourbons de plus en Italie est pour elle un objet de grand intérêt. On avait d'abord jeté les yeux sur une partie des Légations, dont on pourrait disposer sans scrupule, le prédécesseur du Pape actuel les ayant formellement cédées par le traité de Tolentino. Mais les difficultés qu'on entrevoit du côté du Pape, et la protestation solennelle de la Heine d'Etrurie, — princesse très-dévote, qui ne veut pas toucher au territoire de l'Eglise ; — probablement aussi l'influence secrète de la France, qui aimerait beaucoup mieux celte branche des Bourbons à Parme qu'à Ravenne, — paraissent avoir fait abandonner ce projet. On offre aujourd'hui à l'Impératrice un revenu pécuniaire double ou triple de celui que Parme et Plaisance lui rendent; on lui a même offert les iles Ioniennes; mais ceci n'est évidemment qu'un jeu, puisqu'on sait bien que l'Angleterre, en possession de ces îles, et les gardant sous le prétexte de conserver en dernière ressource une indemnité j)Our le Roi de Sicile, ne s'en désistera j;imais. Jusqu'à présent, l'affaire de Parme n'est pas régulièrement en train; les discussions avec la Russie et la Prusse absorbaient tout le temps des ministres. Son tour viendra dans peu. Les opinions, même à la Cour de Vienne, sont partagées sur cette affaire. Les uns, et je suis du nombre, soutiennent qu'il serait inconvenant de dépouiller la fille de l'Empereur de cette possession, et dangereux pour l'avenir de la remettre à une princesse qui se trouverait directement sous la tutelle des Bourbons. Les autres prétendent qu'à l'exception de Plaisance, — point militaire de la première importance pour la défense de nos provinces italiennes, — l'Autriche peut se passer de ces pays, et qu'un apanage considérable conviendrait davantage à l'Impératrice, et surtout à la

situation future de son fils, qui, après avoir paru destiné à {jouverner la moitii- de l'Europe, réduit aujourd'hui au mince héritage d'un petit État de deux cent quatre-vinfjt mille âmes, serait plus heureux comme riche particulier. Cependant, tout le monde est d'accord que nous ne pouvons pas transiger sin- Plaisance.

Les limites du territoire du Pape sont sujettes encore à plusieurs chances incertaines. Car, d'un côté, on lui dispute une partie des Légations, l'Autriche considérant la possession de Ferrare comme indispensahie pour la sûreté de ses frontières, et n'ayant à offrir à la Reine d'Etrurie qu'une autre partie de ces mêmes Légations; du côté de Naples, le Pape est toujours privé de ce qu'on appelle les Marches, pays qui contient une population de quatre cent mille âmes et une des premières places de ritalie, Ancône, clef de l'Adriatique. Cette occupalion des Marches se lie directement à un objet sur lequel je dois entrer dans quelques développements.

Parmi les questions qui re^^ardent l'Italie, la plus problématique, la plus difficile en général, et la plus épineuse pour I Autriche en particulier, est sans contredit la question de Naples. Cette question amènera dans peu de grandes contestations et de grands chocs entre les puissances, et si nous n'en sommes pas délivrés par quelque incident imprévu, je crains qu'elle seule ne rende la dernière partie du Congrès plus pénible encore et plus orageuse que ne l'a été la première.

L'Autriche a signé le 10 avril 1814 un traité d'amitié et d'alliance avec le Roi de Naples, par lequel elle lui a solennellement promis des secours contre tous ses ennemis. Les rapports établis par ce traité ont guidé jusqu'à présent l'Autriche dans toutes ses démarches vis-à-vis de ce gouvernement, et l'Empereur lui-même a déclaré et confirmé dans toutes les occasions qu'il n'abandonnerait jamais le Roi de Naples. Tous les alliés de l'Autriche, à l'époque où elle formait ces engagements, les ont connus et approuvés; les ministres d'Angleterre ont même fait des corrections dans l'instrument du traité, et, en signant sur cette base un armistice indéfini avec le Roi de Naples, ont annoncé qu'il n'y avait que des circonstances par-

500 IlECUEIL DE DOCUMENTS (n-i3-1815).

ticulières qui les empêchaient de signer la paix en toute forme. Le Gouvernement français lui-même, en comprenant dans le traité de Paris « les alliés de rAutrlche » , sans en excepter le Roi de Naples et sans jamais faire mention de lui dans aucune des négociations de cette époque, a eu l'air de le reconnaître tacitement.

Par un article secret du traité du 11 janvier 1814, article spécialement approuvé par les ministres anglais, on avait stipulé en faveur du Roi de Naples un accroissement de territoire montant à quatre cent mille âmes de population, à prendre sur les possessions du Pape. En vertu de cette stipulation, le Roi de Naples, après avoir évacué et rendu au Pape tout le reste de ses États, continuait à occuper les Marches. Cependant, vers l'époque du Congrès, le Pape avait entamé une négociation avec ce Souverain, pour Tengager à la restitution des ^larches, et le Roi, pressé par rAutriche de s'arranger avec le Pape aux meilleurs termes possibles, était sur le point de céder, se réservant seulement l'occupation militaire d'Ancùne jusqu'à la fin du Congrès, lorsque tout à coup le Pape, dirigé par le parti des Bourbons, lui déclara qu'il ne pouvait pas le reconnaître comme Roi avant d'être instruit de l'intention des autres puissances.

Le Congrès était à peine réuni, que déjà les plénipotentiaires de France et d'Espagne s'expliquèrent avec beaucoup de force sur la nécessité de rendre le trône de Naples au Souverain légitime de ce pays. La question de savoir si les plénipotentiaires du Roi Joachim seraient admis ou non au Congrès fut éludée plutôt que décidée ; on trouva le moyen d'échapper à cette question en admettant indistinctement tous les pleins pouvoirs présentés au Congrès, et en ne réunissant pas la commission qui devait juger de la légalité de ces pleins pouvoirs. La question de Naples ne fut jamais abordée directement; lors(ju'on y toucha par hasard dans les conférences, M. de Mctternich se contenta de déclarer que l'Autricbe ayant conclu des traités avec le Roi Joachim, il ne pouvait pas même discuter cette question. Lord Castlereagh, chaque fois qu'elle se présentait, semblait marcber sur des charbons ardents; il n'a

voulu s'expliquer ni pour ni contre, craignant de se compromettre dans l'un ou l'autre sens ; et il part de Vienne sans s'être jamais prononcé sur cette affaire.

Maintenant que les grandes questions de Pologne et de Saxe sont décidées, on peut prévoir que les ministres de France et d'Espagne attaqueront l'affaire de Naples avec beaucoup de vigueur. Leurs instructions sont très-positives à cet égard; le lioi de France, par principe et par intérêt de famille, tient fortement au rétablissement de la branche des Bourbons de Sicile. L'Autriche, de son côté, quoique dans les meilleures relations avec la France, croit avoir des raisons décisives pour s'opposer à ce projet. Son intérêt général l'engagera toujours à affaiblir autant que possible l'influence de la Maison de Bourbon en Italie; elle est d'ailleurs liée au Roi Joachim par des engagements solennels qu'il ne serait pas aisé de rompre; et vu l'état de fermentation qui règne aujourd hui dans toutes les parties de l'Italie, un ennemi tel que Murât, qui se défendrait certainement jusqu'à la dernière extrémité, serait liien plus dangereux pour rAutriche que pour toute autre puissance. Les plénipotentiaires français conviennent euxmêmes qu'on ne peut exiger de l'Autriche qu'elle ouvre l'Italie à une armée étrangère : ils prétendent parvenir à leur but par une expédition maritime ; mais le grand objet qu ils veulent atteindi'e au Congrès, c'est que le Roi de Sicile soit formellement reconnu Roi de Naples par toutes les puissances, et que V Autriche s' unisse à cette déclaration. Telle est la nouvelle difficulté qui nous attend; si l'Autriche trouve moyen de finir le Congrès sans en venir à une décision sur ce point, l'affaire de Ndples peut s'endormir pour quelque temps et prendre plus tard une tournure différente. Après quelques semaines, on verra plus clair dans cette question.

502 RECUEIL DE DOCUMENTS (n7:M815).

OBSERVATIONS GKNIRALES,

L'esquisse que je viens de tracer vous montrera qu'il n'y a plus que trois affaires principales à traiter au Congiès : celle des indemnités de la Bavière, avec laquelle les questions territoriales de l'Allemajjne se trouveront complétées ; celle de la constitution germanique, à laquelle une quantité d'autres sont liées; enfin, celle de Naples. Ainsi ce Congrès, qui n'a été, comme je l'avais depuis longtemps prévu, qu'une source d'embarras et d'amertume pour tout le monde, qui l'a été particulièrement pour l'Autriche, et dont les résultats ne serviront pfuère à fonder la paix perpétuelle en Europe, approche au moins de sa conclusion. Sans pouvoir calculer au juste combien de temps il lui faudra encore pour achever sa carrière, je ci'ois qu'il peut finir avec le mois de mars ; et il n'est pas vraisemblable qu'il s'étende beaucoup plus loin.

Les Souverains étrangers nous quitteront, selon toute app.'irence, à la fin du mois présent; l'Empereur de Russie et le Roi de Prusse, ayant terminé leurs affaires, pourraient même partir plus tôt s'ils le voulaient; mais ils paraissent si fort habitués au séjour de Vienne et si épris des agréments de ce séjour, qu'ils ont l'air de vouloir le couler à fond. Le départ de l'Impératrice de Russie doit avoir été fixé hier au 20 de ce mois.

Le départ de lord Castlereagh pour Londres est une époque dans l'histoire du Congrès. Il a été le ministre le plus actif et le plus inHuent de tous; et si, à côté des excellentes qualités qu'il possède, lord Castlereagh était arrivé à Vienne avec un système plus conforme aux intérêts permanents de l'Europe, s'il avait plus profondément étudié les affaires du continent, s'il avait mis plus d'énergie à soutenir quelques-unes de ses thèses, enfin si des circonstances particulières ne ravainnt pas un peu refroidi pour rAulriche et un peu trop rapproché de la Prusse et de la l-'rance, — il aurait pu faire beaucoup de bien. Mais eu égard à la façon dont les choses se sont passées

ici, il est impossible à celui qui en a suivi la marche de ne pas convenir que l'Anjjleterre, à tout prendre, quoique ayant tenu la première place au Congres, n'a cependant joué qu'un rôle assez médiocre quant à ses résultats. Le duc de Wellington a été jusqu'à présent très-passif; il ne se mettra en avant qu'après le départ de lord Castlereagh, et j'ai plus d'une raison de croire qu'il s'en tiendra aux instructions de son prédécesseur et ne se mêlera des affaires qu'autant qu'il le faudra.

Metternich à Hardenljerj;. Vienne, le 10 décembre 1814. (Annexe du n° 192.)

193 La première comme la plus importante des questions réservées aux négociations de Vienne, a sans doute été celle de la fixation du sort du duché de Varsovie. Cette question renfermait eu effet toutes les facilités propres à régler les affaires générales de l'Europe sous le point de vue politique et de distribution territoriale, soit que les provinces ci-devant polonaises eussent, en tout ou en partie, été réunies en un corps politique indépendant, placé entre les trois Cours du Nord, soit (jue le partage du territoire du duché de Varsovie entre ces mêmes Cours eût fouini le moyen de compléter les extensions de territoire prévues par les traités d'alliance de 18L3.

Dès que le sort du duché de Varsovie a cessé de former un objet de discussion et que, par sa destination à servir d'agrandissement à l'Empire russe, la question se trouve réduite à la simple évaluation de quel(|ues points de frontière, l'Empereur est assez déterminé à faire céder au bien général ce qui ne se lie qu'à l'intérêt particulier de sa Monarchie, pour qu'il n'bésite pas à subordonner à son désir de conserver la paix et ses rapports d'amitié avec la Russie, les prétentions qu'il avait formées au delà de la possession de Cracovle avec un rayon convenable. Il doit cependant désirer que cette ville, ainsi que celle de Thorn, soient remises à l'Autriche et à la Prusse, pour

être incorporées à leurs Etats. L'existence indépendante de ces deux villes menacerait au même degré la tranquillité des trois puissances avoisinantes ; placées hors de toute influence directe, elles serviraient bientôt de foyers de conspirations et de troubles à tous les mécontents.

Les lignes de la Wartlia et de la ]Siidda offrant la dernière frontière naturelle, et la seule qui soit encore basée sur une idée militaire, lEmpereur ne peut qu'attacher beaucoup de prix à ce que l'on parvienne à les obtenir. Le seul cours de la Nidda n'est cependant plus pour l'Autriche d'une assez grande importance pour que Sa Majesté veuille faire de cet objet une condition sine qua no7i de son arrangement avec la Russie ; en échange, tout accroissement de territoire que Votre Altesse obtiendra pour la Prusse dans le duché sera regardé par l'Empereur comme une amélioration véritable des arrangements communs.

Sa Majesté remet ces questions entre les mains de Votre Altesse, et Elle croit que la fixation détaillée des rayons de Cracovie et de Thorn, ainsi que des limites futures de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie dans le duché de Varsovie, devrait être incessamment confiée à des officiers d'état-major des armées respectives.

De plus. Sa Majesté ne se refuserait pas, si l'Empereur Alexandre y insistait, à accepter une clause qui consisterait à faire entrer dans les arrangements définitifs avec la Russie la réserve que la ville de Cracovie ne puisse être fortifiée.

L'Empereur n'ayant rien trouvé dans la Note verbale de Votre Altesse qui se rapporte à la question constitutionnelle de la Pologne, ni à celle de la réunion des anciennes provinces polonaises russes aux nouvelles acquisitions de la Russie, vSa Majesté Impériale me fait un devoir d'appeler l'attention du Cabinet prussien sur un objet aussi essentiel.

Les demandes que nous avons le droit de former à cet égard vis-à-vis de la Russie résultent des engagements que l'Empereur Alexandre a pris spontanément, et de lui-même, envers nous, pour compenser en quelque sorte ses prétentions à des acquisitions territoriales. Il parait impossible de ne pas faire

mention de cette condition dans la marche de nos négociations ultérieures, en liant les promesses de l'Empereur à ce sujet, aux garanties que nous avons le droit de réclamer pour nos possessions ci-devant polonaises.

Il reste à régler avec la Russie plusieurs objets de négociation non moins importants, au nombre desquels se trouvent des stipulations^n faveur de la liberté de la navigation sur la Vistule, etc.

L'Empereur m'a ordonné d'entrer sur ces points en pourparlers directs avec le ministère russe, et de suivre de même directement auprès de Sa Majesté l'Empereur Alexandre la négociation sur les objets que Votre Altesse a bien voulu porter à la connaissance de Sa Majesté Impériale.

lia seconde question est celle de l'incorporation du Ilovaume de Saxe à la Prusse.

Les détails dans lesquels nous sommes entrés dans les différentes discussions qui ont eu lieu, tant verbalement que par écrit , entre nos deux Cabinets , et les soins que nous avons apportés à l'examen de cette question, ont trop prouvé l'intérêt que l'Empereur prend à la reconstitution de la Prusse sur l'échelle déterminée par les traités, pour que nous puissions nous dispenser d'en faire de nouveau l'objet de nos études.

Les arrangements territoriaux désirés parle Roi se trouvent toutefois en opposition avec les vœux des autres puissances. Il nous importe donc qu'il ne puisse point rester de doute à votre auguste Maître sur les motifs qui guident les déterminations de 1 Empereur dans cette importante négociation.

La reconstitution de la Monarchie prussienne a tellement paru nécessaire à l'Empereur qu'elle a été étal »lie par lui comme une des premières bases de la triple alliance. Nous le répétons, l'Autriche ne nourrit aucune jalousie contre la Prusse; elle regarde au contraire cette puissance comme l'un des poids les plus utiles dans la balance des forces de l'Europe. De toutes les puissances, c'est celle dont la position a le plus de conformité avec la nôtre. Placées également entre les grands Empires de l'Est et de l'Ouest, la Prusse et l'Autriche com-

plètent leurs systèmes de défense respectifs; unies, les deux Monarchies forment une barrière inexpufjnable contre les entreprises de tout prince conquérant qui de nouveau occuperait peut-être un jour le trône de France ou celui de Russie. Puissances allemandes Tune et l'autre, elles trouvent des rapports simples et naturels dans leur influence réciproque sur la fédération jjermanique, influence pénéralement désirée, parce qu'elle offre un {jage assuré de paix. Tout doit unir nos deux Cours; mais il faut rendre possil)le cette union. Il faut que le Congrès n'aboutisse pas au spectacle affligeant d'une brouille entre les puissances les plus directement appelées à cimenter la paix de l'Europe.

L'Allema^'jne doit se constituer en corps politique; les frontières entre les grandes puissances intermédiaires ne doivent pas rester indécises; l'union entre l'Autriche et la Prusse doit, en un mot, être parfaite, pour que le grand œuvre se consomme.

C'est comme entrave à cette union, c'est comme obstacle insurmontable à l'arrangement du pacte fédéral germanique, que nous réprouvons l'incorporation entière de la Saxe à la Prusse, et nullement sous le point de vue de l'accroissement de cette dernière puissance. L'incorporation de la Saxe renferme un obslacle à notre union, parce que les principes de l'Empereur, les liens de famille les plus étroits, tous nos rapports de voisinage et de frontière s'y opposent. Elle renferme encore un obslacle non moins difficile à surmonter dans l'arrangement des aff-iires de l'Allemagne, parce que les principales puissances allemandes ont déclaré ne pas vouloir se joindre au pacte fédéral sur une base aussi menaçante pour leur propre sûreté que le serait celle de l'incorporation de l'un des principaux Etats allemands, effectuée par l'une des puissances appelées à la protection de la commune patrie. La France s'étant également prononcée d'une manière catégorique contre la conquête entière de la Saxe, l'union de l'Autriche et de la Prnsse pour le soutien de cette con(|uête ne servirait qu'à remettre le protectorat de l'Allemagne entre les mains du Gouvernement français; et quelle excuse l'Empe-

reur pourrait-il trouver à ses propres yeux, pour motiver sa condescendance dans une question qui répujjne aussi fortement à ses principes, lorsqu'elle se trouve liée directement, — comme effectivement elle le serait, — d'une part, à une condescendance non moins entière de nos deux Cours aux projets d'ajjrandissement de la Russie; de l'autre, à la perte de l'influence bienfaisante que les deux puissances sont appelées à exercer sur l'Allemagne?

L'Empereur est intimement convaincu qu'en se refusant à adhérer, dans la situation des choses, à l'incorporalion de la Saxe, il se conduit en ami véritable et éclairé, et nullement en rival de la Prusse.

Mais il s'agit de trouver le complément des accroissements réservés à la Prusse par les traités. Un aperçu, calculé sur les échelles d'évaluation établies par Votre Altesse même, prouve que ces accroi'isemeiits ne sont pas impossibles à atteindre. Nous croyons en fournir la preuve par le tableau ci-joint, auquel je vous prie, du reste, mou prince, de n'attacher d'autre valeur que celle que je viens de lui donner. La distribution des territoires en Allemagne se lie à tant de considérations, que nous hésitons à aborder isolément les détails de cette question, quelque prêts que nous soyons à entrer dans cette importante discussion avec le Cabinet de Sa Majesté Prussienne, en consultant les vues des princes allemands les plus directement intéressés au sort des pays provisoirement administrés. Il me reste une remarque à faire sur le taldeau susmentionné. Il prouve que les dimensions de la Prusse peuvent s'accroître de deux manières : d'un côté, par des concessions de la part de la Russie plus conformes aux plans proposés par la Prusse pour la délimitation en Pologne ; de l'autre, par des acquisitions sur la Saxe compatibles avec la continuation de son existence politique.

Au surplus, l'Empereur ne fait pas difficulté de déclarer de nouveau qu'il est trop intéressé à ce que la possibilité des arrangements de l'Allemagne ne s'arrête pas à la seule question de la possession de Mayence, pour qu'il ne soit prêt à entrer dans la discussion des moyens propres à la concilier,

tant avec les intérêts des divers partis qui forment des prétentions sur cette place, qu'avec ceux de la commune patrie allemande.

Cette négociation étant toutefois inséparable des arrangements concernant la distribution des territoires et l'établissement de places fortes fédéiales, nous devons la réserver aux discussions relatives à ces objets.

Il dépend maintenant de la Prusse de rapprocher la conclusion des grandes transactions qu'il nous reste à terminer. Il sera permis d'entrevoir ce terme le jour où Sa Majesté Prussienne, se rendant au vœu que l'Autriche partage avec tant d'autres puissances, voudra bien admettre des moyens termes, propres à concilier des vues aussi opposées que le sont celles qvii arrêtent maintenant les négociations. Aucune puissance n'est plus que l'Autriche amie de la Prusse; aucune ne reconnaît davantage les dioits que le Roi, son peuple, son armée, se sont acquis à la reconnaissance de l'Europe, par la constance la plus noble dans le malheur et par l'élan le plus soutenu en taveur de la cause générale; c'est même par suite de cette conviction, et en abondant dans ces sentiments, que l'Empereur s'explique avec une entière franchise vis-à-vis du r»oi, et qu'il ne peut lui cacher sa conviction profonde que, selon lui, le véritable intérêt de la Monarchie prussienne se lie bien plus à un parfait accord entre les puissances du centre de riùn'ope et à la seule possibilité qui reste encore d'établir un système de paix par l'achèvement du pacte fédéral allemand, qu à une incorporation de tout le Royaume de Saxe, qui ne serait consolidé ni par la cession de son Roi ni par la reconnaissance des grandes puissances. Sa Majesté Impériale est prête, et Elle m'a ordonné expressément d'en faire l'offre à Votre Altesse, à employer sans réserve Ses bons offices, tant près de Sa Majesté le Roi de Saxe, qu'auprès des })uissances qui se sont prononcées en faveur de sa cause, pour parvenir, dans le plus court déial possible, à un arrangement qui renferme en faveur de la Prusse des concessions j)ropres à compléter son lot et qui, revêtues de toutes les sanctions, serviiaicnt éminemment à conduire les négocia-

tions de Vienne à une fin prochaine, objet des vœux de l'Europe entière.

Nous attendons, avec une véritable impatience, les déterminations que Votre Altesse voudra bien me transmettre sur ces importantes questions.

Tallcyiand à Mettei iiich. Vienne, le 19 déceinljie 18li. (Annexe du n» 192.)

194. Mon prince, je me suis empressé de remplir les intentions de Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique, exprimées dans la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire, et j'ai porté à la connaissance de Sa Majesté Très- Chrétienne la Note confidentielle (n" 193) que vous avez adressée, le 10 de ce mois, à M. le chancelier d'Etat prince de Hardenber^, et que vous m'avez officiellement communiquée.

Il me suffit, pour répondre de la satisfaction que causeront au Roi les déterminations annoncées par cette Note, de les comparer aux ordres que Sa Majesté a donnés à ses ambassadeurs au Congrès.

La France n'avait à y porter aucune vue d'ambition ou d'intérêt personnel. Replacée dans ses antiques limites, elle ne songeait plus à les étendre; semblable à la mer, qui ne franchit ses rivages que quand les tempêtes l'ont soulevée, ses armées, chargées de gloire, n'asj)irent plus à de nouvelles conquêtes. Délivrée de cette oppression dont elle avait été bien moins l'instrument que la victime, heureuse d'avoir recouvré ses princes légitimes et, avec eux, le repos qu'elle pouvait craindre d'avoir perdu pour toujours, elle n'avait point de réclamations à faire, point de prétentions qu'elle voulût former. Elle n'en a élevé, elle n'en élèvera aucune. Mais il lui restait à désirer que l'œuvre de la restauration s'accomplit pour toute l'Europe comme pour elle, que partout et pour jamais l'esprit de révolution cessât, que tout droit légitime fût rendu sacré, et que toute ambition, ou entreprise injuste, trouvât et sa condamnation et un perpétuel obstacle

510 HECUEIL DE DOCUMENTS (1773-1815).

dans une reconnaissance explicite et dans une garantie formelle de ces mêmes principes, dont la Révolution n'a été qu'un long et funeste ouhli. Le désir de la France doit être celui de tout État européen qui ne s'aveugle pas lui-même. Sans un tel ordre de choses, nul ne peut se croire un seul moment certain de son avenir.

Jamais but plus noble ne fut offert aux Gouvernements d'Europe; jamais résultat ne fut si nécessaire, et jamais on ne put tant espérer de l'obtenir qu'à l'époque oii la Chrétienté tout entière était, pour la première fois, appelée à former un Congrès. Peut-être Taurait-on déjà complètement obtenu, si, comme le Iloi 1 avait espéré, le Congrès d'abord réuni eût, en posant les principes, fixé le but et tracé la seule route qui pût v conduire. Sans doute alors on n'aurait pas vu des puissances se faire un prétexte pour détruire de ce qui ne peut avoir que la conservation pour fin. Certes, quand le traité du 30 mai a voulu que le dernier résultat des opérations du Congrès fût un équilibre réel et durable, il n'a pas entendu sacrifier à l'établissement de cet équilibre les droits qu'il devait garantir. Il n'a pas entendu confondre, dans une seule et même masse, tous les territoires et tous les peuples, pour les diviser ensuite selon de certaines proportions; il a voulu que toute dynastie légitime fût ou conservée ou rétablie, que tout droit légitime fût respecté, et que les territoires vacants, c'est-à-dire sans Souveram, fussent distribués conformément aux principes de l'équilibre politique, ou, ce qui est la même chose, aux principes conservateurs des droits de chacun et du repos de tous. Ce serait d'ailleurs une erreur bien étrange que de considérer comme éléments uniques de l'équilibre ces quantités que les arithméticiens politiques dénombrent. « Atliènes, dit Montesquieu, eut dans son sein les mêmes forces, et pendant qu'elle domina avec tant de gloire, et pendant qu'elle servit avec tant de honte. Elle avait vingt mille citoyens lorsqu'elle défendit les Grecs contre les Perses, qu'elle disputa l'empire à Lacédémone et qu'elle attaqua la Sicile; elle en avait vingt mille lorsque Démétrius de Phalère les dénombra comme, dans un marché, on compte les esclaves. » L'équilibre ne sera donc

qu'un vain mot si l'on fait abstraction, non de cette force éphémère et trompeuse que les passions [)roduisent, mais de la véiitalle force morale, qui consiste dans la vertu. Or, dans les rapports de peuple à peuple, la première vertu, c'est la justice.

Pénétré de ces principes, le Roi a prescrit comme règle invariable à ses ambassadeurs de chercher avant tout ce qui est juste, de ne s'en écarter dans aucun cas et pour quelque considération que ce puisse élre ; de ne souscrire, de n'acquiescer à rien de ce qui y serait contraire, et, dans l'ordre des combinaisons légitimes, de s'attacber de préférence à celles qui peuvent le plus efficacement concourir à l'établissement et au maintien d'un véritable équililne.

De toutes les questions qui devaient être traitées au Congrès, le Roi aurait considéré comme la première, la plus grande, la plus éminemment européenne, comme hors de comparaison avec toute autre, celle de Pologne, s'il lui eût été possible d'espérer, autant qu'il le désirait, qu'un peuple si digne de l'intérêt de tous les autres par son ancieinieté, sa valeur, les services qu'il rendit autrefois à l'Europe, et par son infortune, pût être rendu à son antique et complète indépendance. Le partage qui le raya du nombre des nations fut le prélude, en partie la cause, et peut-être, jusqu'à un certain point, l'excuse des bouleversements auxquels l'Europe a été en proie. Mais lorsque la force des circonstances, l'emportant même sur les plus nobles et les plus généreuses dispositions des Souverains auxquels les provinces autrefois polonaises sont soumises, eut réduit la question de Pologne à n'être qu'une simple affaire de partage et de limites, que les trois puissances intéressées discutaient entre elles, et à laquelle leurs traités antérieurs avaient rendu la France étrangère, il ne restait à celle-ci, après avoir offert, ainsi qu'elle l'a fait, d'appuyer les prétentions les plus équitables, que de désirer que vous fussiez satisfaits, et de l'être elle-même, si vous Tétiez. La question de Pologne n'a pu avoir alors non-seulement pour la France, mais pour l'Europe et en elle-même, cette prééminence qu'elle aurait eue dans la supposition ci-dessus, et la question de la Saxe est

devenue la plus importante et la première de toutes, parce qu'il n'y en a aucune autre aujourd'hui où les deux principes de la légitimité et de l'équilibre soient compromis à la fois et à un aussi haut degré qu'ils le sont par la disposition qu'on a prétendu faire de ce Royaume.

Pour reconnaître cette disposition comme légitime, il faudrait tenir pour vrai : que les Rois peuvent être jugés, qu'ils peuvent l'être par celui qui veut et peut s'emparer de leurs possessions ; qu'ils peuvent être, condamnés sans avoir été entendus, sans avoir pu se défendre ; que dans leur condamnation sont nécessairement enveloppés leur famille et leurs peuples; que la confiscation, bannie de leurs codes par les nations éclairées, doit être, au dix-neuvième siècle, consacrée par le droit général de l'Europe, la confiscation d'un royaume étant sans cloute moins odieuse que celle d'une simple chaumière ; que les peuples n'ont aucuns droits distincts de ceux de leurs souverains et peuvent être assimilés au bétail d'une métairie ; que la souveraineté se perd et s'acquiert par le seul fait de la conquête; que les nations de l'Europe ne sont point unies entre elles par d'autres liens moi'auxque ceux qui les unissent aux insulaires de l'océan Austral, qu'elles ne vivent entre elles que sous la loi de pure nature, et que ce qu'on nomme le droit public de l'Europe n'existe pas, attendu que, quoique les sociétés civiles par toute la terre soient entièrement ou en partie gouvernées par des coutumes, qui sont pour elles des lois, les coutumes qui se sont établies entre les nations de 1 Europe et qu'elles ont universellement, constamment et réciproquement observées depuis trois siècles, ne sont point une loi pour elles; en un mot, que tout est légitime à qui est le plus fort. Mais l'Europe , à qui ces doctrines ont causé tant de maux, à qui elles ont coûté tant de larmes et de sang, n'a que trop acheté le droit de les détester et de les maudire. Elles inspirent une égale horreur à Vienne , à Saint-Pétersbourg, à Londres, à Paiis, à Madrid et à Lisbonne.

La disposition que l'on a prétendu faire du Royaume de Saxe, pernicieuse comme exemple, le serait encore par son

influence sur Féquilibre [jénéral de TEurope, équilibre qui consiste dans un rapport entre les forces d'agression et les forces de résistance réciproques des divers corps politiques ; elle le blesserait de deux manières , l'une et l'autre trèsgraves :

1" En créant contre la Bobême une force d'agression trèsgrande et en menaçant ainsi la sûreté de l'Autriche entière. Car la force particulière de résistance de la Bohême devrait être proportionnellement accrue, et ne pourrait l'être qu'aux dépens de la force générale de résistance de la Monarchie autrichienne. Or, la sûreté de l'Autriche importe trop à l'Europe pour ne pas exciter la sollicitude particulière du Roi.

2" En créant au sein du Corps germanique, et pour un de ses membres, une force d'agression hors de proportion avec les forces de résistance de tous les autres, ce qui, mettant ceux-ci dans un péril toujours imminent, et les forçant à chercher des appuis au dehors, rendrait nulle la force de résistance que, dans le système général de l'équilibre européen, le corps entier doit offrir, et qu'il ne peut avoir que par l'union intime de ses membres.

La France peut dire avec vérité, comme l'Autriche, qu elle ne nourrit contre la Prusse aucun sentiment de jalousie ou d'animosité, et c'est précisément parce qu'elle lui porte un véritable intérêt qu'elle ne peut souhaiter de la voir obtenir des avantages apparents, qui, acquis par l'injustice et dangereux pour l'Europe, lui deviendraient à elle-même tût ou tard funestes. Que la Prusse acquière tous ceux qu'elle peut légitimement obtenir; non-seulement la France ne s'y opposera pas, mais elle sera la première à y applaudir. Qu'il ne soit plus question de ce que le Roi de Prusse cédera de la Saxe au Roi de Saxe, ce qui est un renversement de toute idée de justice et de raison. Mais si l'on demande ce que le Roi de Saxe cédera de la Saxe au Roi de Prusse, et si pour rendre plus complètement à la Prusse une existence égale à celle qu'elle avait eu 1805, des cessions de la part du Roi de Saxe sont nécessaires, le Roi de France sera le premier à engager

ce prince à faire celles que peuvent permettre l'intérêt de l'Autriche et l'intérêt de l'Allemagne, lesquels forment en ce point l'intérêt général de l'Europe. Votre Altesse me semble en avoir indiqué la juste mesure dans les tableaux qui étaient joints à sa Note.

Sa Majesté Très-Chrétienne, invai'iablement décidée à ne point sanctionner, même par son silence, l'exécution des projets formés contre le Roi et le Royaume de Saxe, mais aimant à croire que ces projets sont le fruit de quelque erreur ou illusion qu'un examen plus attentif fera disparaître; pleine de confiance dans la droiture personnelle et les sentiments de Sa Majesté le îloi de Prusse, qui a aussi connu le malheur ; sachant tout ce que l'influence de Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies peut faire et tout ce qu'on est en droit d'attendre de toutes les nobles qualités qui le distinguent; persuadée enfin qu'il ne faut jamais désespérer d'une cause juste, n'a point désespéré de celle de la Saxe. Elle en désespérera bien moins encore en apprenant que Sa Majesté l'Empereur d'Autriche, par une détermination digne de kii, en a pris hautement la défense et déclaré qu'il ne l'abandonnerait jamais.

Page 1