I,E TRAITÉ DE FONTAINEBLEAU
promesses et des protestations entièrement différentes de ce qu'il se proposait de tenu-, .le le prévins que je quitterais Fontainebleau le lendemain matin, très-indécis si je prendrais même ad rejerendutn les articles de son projet de convention. Nous nous séparâmes sans avoir avancé d'un pas. Je dînai chez lui le même jour, et il me pria de repasser chez lui le lendemain matin.
Trois heures de discussions nous menèrent à un nouveau rendez-vous pour le lendemain , où nous conviendrions d'une rédaction que je croirais pouvoir signer. M. de Champagny s'engagea à la soumettre à l'Empereur. Nous travaillâmes de nouveau plus de deux heures : j eus trois autres conférences dans les jours suivants; et des discussions plus longues qu'il ne faudrait pour débattre un traité de paix, nous menèrent eiafin à la signature de l'œuvre informe que Votre Excellence reçoit par le présent courrier
Des circonstances infiniment remarquables dans ma
dernière conférence du 10 au matin sont cependant de nature à m'imposer le devoir de les rapporter ici.
Résolu de laisser venir les choses à la dernière extrémité avant de renoncer à l'espoir de sauver le vallon de Robij et les sources du Natizone , dont l'importance ne saurait qu'être majeure sous tous les rapports militaires, je commençai par déclarer l'impossibilité dans laquelle je me trouvais d'accéder à cette demande, qui ne m'avait été faite que la veille. Je me défendis au point de me lever pour quitter le cabinet du ministre ; je lui dis : « L'Empereur mon Maître peut seul disposer de la Monarchie; nous sommes arrivés aux bornes de mes pouvoirs , et je ne puis plus que vous prier de me remettre cette après-dînée la rédaction nette de cet article, ainsi que de ceux dont nous sommes convenus ; je les soumettrai à la décision de Sa Majesté Impériale par un courrier que j'expédierai demain.» Au moment de quitter le cabinet, M. de Champagny me dit : « Mais connaissez-vous bien les conséquences de votre démarche? " — « Je les ai toutes calculées, lui dis-je, et nulle considération secondaire ne me fera jamais dévier de la ligne que je crois devoir suivre. » — « Eh bien,
12i RECUEIL DE DOCUMENTS (1773-1815).
me (lit M. de Champagny, nos négociations doivent donc être regardées comme rompues ; tous les points sur lesquels nous avons cédé reprennent leur ancienne vigueur : nous ne pouvons plus renouer de négociation ici; mais je vous préviens que nous allons transmettre sur-le-champ Tordre au général Andréossy* de demander à votre Cour la cession de tout le cours de Tlsonzo, enfin la signature de la convention telle que je vous en ai communiqué le premier projet, et d'y insister catégoriquement. »
Il ne me restait plus d'alternative que celle de rompre la discussion et de la renvover, par conséquent, à un temps indéterminé et à toute la malveillance du général Andréossy, qui , éloigné de son maître, serait assurément bien moins accommodant encore que le ministre des relations extérieures , ou de ju'océder enfin stib spe ralik la signature des articles convenus. La première de ces alternatives ne pouvait être conforme ni aux intentions ni aux intérêts de Sa Majesté Impériale. La seconde n'exposait directement que ma personne ; car en admettant même que la convention ne fût point ratifiée , les différentes questions restaient au moins en suspens jusqu'à l'époque du retour du courrier.
Je n'hésitai pas, et me rabattant sur une modification, je lui proposai le projet de rédaction de l'article I" joint à l'annexe. Mais rien ne put le faire démordre. La ligne tracée de la propre main de TlMnpereur sur une carte qui nous servait de base , fut la barrière contre laquelle se brisèrent tous mes efforts. Nous convînmes, après trois heures de dJbats, d'un rendez-vous pour le soir, afin de laisser le temps à ses bureaux de soigner les expéditions.
Une singulière indiscrétion de M. de Marescalchi ** ne contribua pas peu à décider mon accession en dernier résultat. Ce niinistie avait été écarté entièrement de la présente négociation. Je m'en convainquis complètement par la demande (ju'il me fit quelques jours après l'avoir entamée avec M. de
* Ambassadeur <Io France à Vienne. (Note de l'Editeur.)
** Marescalclii , ministre plénipotentiaire d'Italie à Paris, de 1802 à 1814.
{Note de l'Éditeur.)
LE TIIAITÉ 1)1. FONTAINEBLEAU (1807). 125
Cliampagny, pouiujuoijc ne soulevais pas la question. Il promit même d'en reparler à TEmpereur, qui jamais n'avait voulu l'écouter quand il essaya de le mettre sur ce chapitre. Ayant dîné chez lui à Fontainebleau il y a trois jours, il me dit avec un air de satisfaction : « Eh Lien , votre affaire va s'arranger maintenant , je suis parvenu à me faire écouter de l'Empereur ; il m'a dit qu'il avait chargé M. de Champagny de s'entendre avec vous sur plusieurs points, et il veut tout finir à la fois. » — « Je le sais, répondis-je, mais il n'est pas facile d'en finir avec vous, quoique vous ayez une manière toute ronde : vous demandez tout et ne voulez rien donner. » — « Ah ! me dit M. de Marescalchi d un air savant, vous connaissez l'Empereur, et il y a beaucoup de gens chez nous qui lui suggèrent des idées que souvent même il n'a pas eues; on vous a donc déjà demandé Tt^'este?» — « Non , lui dis-je , et l'Empereur ne peut pas ignorer que toute complaisance ayant des bornes , il est des questions auxquelles il n'existe qu'une manière de répondre.» INI. de Marescalchi voyant qu'il s'était aventuré, me dit d'un air très-embarrassé : «Eh bien, je puis vous assurer que beaucoup de personnes le tourmentent pour exiger cette cession , et tâchez de vous arranger le plus tôt possible , si on ne vous l'a pas encore demandée. »
On ne saurait disconvenir que ce présage n'est guère flatteur pour la suite, mais il ne renferme rien de nouveau. Ce n'est pas seulement Trieste que convoitent l'Empereur et la rapacité de tous ceux qui croient devoir lui faire leur cour en lui soumettant des projets dans son genre; toute extension quelconque entre dans ses vues, et celles qui lui procurent des moyens de commerce , de navigation, tiennent sans contredit à ses idées favorites. Il n'a toutefois nullement été question de cessions au delà de celle que renferme le projet de convention de M. de Champagnv, du 30 septembre.
Je n'ai malheureusement que trop pu me convaincre , dans tous les moments de notre négociation, que non-seulemeiit Napoléon ne connaît plus de bornes, mais que même il a jeté complètement le masque. M. de Champagny ne s'est pas servi vis-à-vis de moi d'une seule expression qui n'ait été ou dictée
immédiatement par l'Empereur, ou du moins calquée sur ses phrases. Je me suis cru autorisé à dire, de la manière la plus tranche, dés que nous étions convenus de signer, tout ce que je pensais de la position actuelle des affaires et des procédés de l'Empereur. M. de Champagny n'a pu rien objecter de juste à aucun de mes raisonnements ; il s'est donc constamment appuyé sur le beati possidentes, assurément la plus injurieuse et la plus indigne des hases dans l'application présente.
Le fait prouve que tous mes soins pour procurer à l'Autriche une indemnité quelconque ont été vains. Les îles du Quarnero furent déclarées indispensables et nécessaires pour la navigation italienne. De même pour Muggia, qui ne pourrait sous d'autres rapports être séparée de Flstrie vénitienne. J'ai passé au moins six heures à réfuter toutes les raisons sophistiques de M. de Champagny, qui, dans la discussion, se déclara alternativement mai'in , ministre et juge impartial. Voyant qu'aucun territoire n'était à obtenir, je me rabattis sur les domaines nombreux qui se trouvent dans les districts à céder; j'en réclamai la propriété et la vente au profit du Trésoi" impérial dans un certain nombre d'années. Cette proposition , que M. de Champagny prit ad référendum, fut refusée comme ne terminant pas la discussion. Braunau, et l'amitié entre les deux Empires, facile à cimenter dès que nul sujet de discussion n'existerait plus entre eux, furent mis dans une balance, et nos cessions dans l'autre. Il est digne de remarque que je n'ai jamais pu parvenir à faire convenir M. de Champagny qu'au lieu d'échange il y avait cession de notre part; il m'ol)jecta constamment les avantages extraordinaires que nous retirerions des objets de compensation susdits. Rien ne ressemble assurément moins à une négociation que toutes les discussions que nous avons eues ensemble , mais j'ai d'autant plus cru devoir les terminer. Trois semaines de retard ne me semblaient point pouvoir nous offrir les moindres chances heureuses. D'après l'analogie des malheureuses expériences faites dans toutes les négociations avec les gouvernements révolutionnaires français, — et lequel le fut jamais plus que cekii du moment? — il m'est
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tout à fait prouvé que ces mêmes conditions, quelque pénibles qu'elles me paraissent à soumettre à la haute ratification de Sa Majesté Impériale , ne seraient plus à obtenir demain. Je ne doute pas que plus Votre Excellence rapprochera les différentes données de mes rapports d'aujourd'hui, plus elle se convaincra elle-même de cette triste vérité*.
Metternich à Stadion, Paris, le 12 novembre 1807.
98. J'ai l'honneur de mettre aux pieds de Sa Majesté Impériale le résultat définitif de la négociation qu'Elle a daigné me confier
L'échange des ratifications a eu lieu dans les formes accoutumées, et c'est à cette occasion que ]M. de CliampagnY nie dit être chargé par l'Empereur de me témoigner «qu'il voyait avec plaisir naître une ère nouvelle pour nos relations avec lui; que Sa Majesté avait expressément ajouté qu Elle reconnaissait pleinement l'esprit de conciliation que j'avais mis personnellement dans l'épineuse négociation dont je sortais, mais qu'Elle voyait avec satisfaction qu'un succès sans doute très-heureux pour la tranquillité générale avait couronné mes soins » .
Il serait superflu d'ajouter des réflexions à la présente dépêche. Les faits parlent d'eux-mêmes**.
Une seule et importante remarque me paraît ne pas devoir être omise , parce qu'elle doit nécessairement servir de base à notre marche politique présente et future vis-à-vis de ce Cabinet. Nous nous trouvons pour la première /ois dans une situation arrondie et parfaitement définie vis-à-vis de la France : aucune
* Suivent les Remarques sur les articles de la convention signée à Fontainebleau le 10 octobre 1807. Nous les laissons de côté parce qu'elles tiendraient trop de place, et que le lecteur en connaît la substance par ce qui précède.
[Note de l'Editeur.)
** Il est aussi question, dans la dépêche, de la reconnaissance des Rois de Hollande, de Westphalie et de Naples par l'Autriche, ainsi que des instructions que notre ambassadeur, le comte de Starhemberg, avait reçues relativement à la médiation entre l'Angleterre et la France, ce qui avait fait dire à Napoléon « qu'il regardait tous ses différends avec l'Autriche comme entièrement terminés « . [Note de l'Éditeur.)
128 RECUEIL DE DOCUMENTS (niS-lSlS).
question de fond n'est ouverte ; il est constaté que Napoléon n'a plus rien à nous demander; que nos rapports avec lui ne peuvent plus être qu'amicaux et tranquilles. On a émis le vœu d'une alliance ; il est de notre dignité d'attendre qu'on vienne à nous si on veut de cette dernière , et que nous rappelions avec fermeté les propres paroles de l'Empereur à la première occasion où il nous chercherait noise.
Cette occasion se présentera, elle peut se présenter bientôt; il est même dans la marche essentielle de la politique française de la faire naître.