‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 29 sur 121 · LA GUERRE DE NAPOLÉON AVEC LE PORTUGAL · texte numérisé non relu

LA GUERRE DE NAPOLÉON AVEC LE PORTUGAL

du moment. Il s'est fait iiti changement total dans les formes de Napoléon depuis peu; il parait croire avoir atteint le point oii la modération ne lui offrirait plus qu'une gêne inutile. La paix de Tilsit et Texti^ême faildesse de TEmpereur Alexandre devaient le faire arriver là. Sûr d'avoir paralysé le Cabinet de Saint-Pétersbourg pour un certain laps de temps que TEmpereur des Français calcule mieux qu'aucun autre, il n'a besoin que de maintenir ses anciens et futurs ennemis dans une attitude passive. Il n'a jamais perdu de temps, il en perdra tout aussi peu dans l'intervalle, et Alexandre reviendra de ses illusions quand Napoléon, depuis longtemps, ne lui laissera plus que des regrets à partager avec le reste de l'Europe, prête à se fondre dans un immense creuset.

Nous sommes de toutes les puissances continentales celle f|ui est la plus directement et la plus immédiatement menacée. L'antique et vénérable réunion de tant de peuples lieureux sous le sceptre tutélaire de l'auguste Maison d'Autricbe ne soutiendra pas le premier choc, un choc dirigé par la fougue d'un homme qui mieux que nous connaît nos côtés vulnérables, qui bien plus qu'on ne croit a médité les moyens les plus directs pour notre destruction, qui, le jour où il rentrerait en lice ouverte avec nous, n'aurait plus d'autre but que d'anéantir son dernier et malheureusement trop faible contre-poids.

Mais le sort, la durée d'un Empire peuvent-ils dépendre de la frêle existence d'un seul individu? On n'est que trop en droit de se faire cette question quand les moyens d'éviter un funeste conflit sont aussi problématiques.

Le sont-ils dans le cas présent? Ce dernier ne nous offre-t-il pas quelques chances précieuses pour rasseoir sur des bases momentanément inébranlables notre existence entière et intacte? Serait-il possible d'éluder une demande qui, par son extrême inutilité sous tous les points de vue politiques, ne semble mise en avant que pour fouinir des prétextes d'embarras et de brouillerie, si le contre-coup qu'elle ne peut manquer d'exercer de la manière la plus funeste sur le commerce français ne lui donnait pas le caractère d'un acte de rage pure

et aveugle ? Ce sont là autant de questions que je ne me permets pas d'aborder. Leur solution est réservée à la haute sagesse de Sa Majesté Impériale ; mais il est de mon devoir le plus rigoureux de Lui soumettre ma conviction intime que dans cette occasion, plus que dans nulle autre, la fougue de Napoléon ne connaîtra plus de bornes, et que sa soif de domination universelle ne saurait être mieux secondée que par une mesure insuffisante de notre part.

ARRIVÉE DE l'aMRASSA0E€R RUSSE TOLSTOÏ A PARIS, ET RAPPORTS DE LA FRAÎ^CE AVEC LA RUSSIE.

(Note 25, p. 223, t. I.) 100. Metternicli à Stadion (E. D.), Paris, le 12 novembre 1807.

100. M. le comte de Tolstoy est arrivé à Paris le 1" novembre, accompagné de M. de Nesselrode, conseiller d'ambassade, dune demi-douzaine d'attachés et d'un aide de camp .

... Il me serait difficile de peindre à Votre Excellence la simplicité et la franchise parfaite avec lesquelles il s'est expliqué vis-à-vis de moi. Il me répéta ce qu il m'avait fait dire par le comte de Nesselrode, que ses instructions lui prescrivaient de s'en tenir entièrement à moi. Il ajouta pouvoir me dire tout à fait conjidentiellement que F Empereur son maître se souvenait avec plaisir de m'avoir connu personnellement dans des moments où de grands espoirs avaient lié les deux Empires; que la position de la Russie et de l'Autriche n'avait fait qu'empirer depuis, mais que nous étions heureusement encore debout, et qu il comptait sur l'amitié que je témoignerais ici à son ambassadeur.

Je dis au comte de Tolstoy : " Nous n avons tous et ne pouvons avoir qu'un but, celui de conserver notre intégrité au milieu du bouleversement général. L'Europe, ou plutôt quelques parcelles de rancienne I^urope, se trouve placée d'un

côté ; — r Empereur Napoléon de l'autre. Il vous caressera aujourd'hui pour tomber sur vous demain, il en fera autant de nous ; nous aurons tous deux éternellement à lutter contre ses projets subversifs et envahisseurs ; la lutte a longtemps été ouverte et n'a malheureusement été que trop mal menée ; iiotre position réciproque exige maintenant qu'elle se borne à la défense des principes qui formeront toujours la base de votre existence et de la nôtre. Nous avons deux écueils également dangereux à éviter, celui d une brouillerie ou celui de ses fausses caresses : nous nagerons entre les deux écueils si nous sommes sages et amis. »

« — Je suis parfaitement de votre avis, me dit le comte de Tolstoy; croyez que ma Cour voit absolument de même, malgré des apparences tout à fait trompeuses. Je ne sais ce que ces gens veulent faire de moi, mais ils sont fous s'ils croient (jue je serai leur dupe. » — « Ayez l'air de l'être et ne le soyez pas, interrompis-je ; soyons amis et communiquons-nous des notions qui, prises isolément, ne mènent souvent qu'à de fausses conjectures, mais qui, rapprochées, nous conduiront droit à des vérités qu'on voudra justement nous cacher. »

Il me prévint que l'Empereur lui avait dit la veille que tous ses différends avec l'Autriche étaient aplanis; qu'il avait signé une convention qui avait coupé court à tout, et qu'il ferait sur-le-champ évacuer Braunau. — 11 ajouta, me dit le comte (le Tolstoy : « L'Empereur d'Autriche s'est prêté avec une grâce parfaite aux mesures équitables que je lui avais proposées relativement à l'Angleterre, et je m'en vais donner les facilités nécessaires à un courrier que le comte de Metternich va envoyer à Londres. »

« — Eh bien, que ferez-vous vis-à-vis de l'Angleterre?» lui demandai-je. — « Il faut bien, me répondit-il, que nous en passions également parla, et vous avez très-bien fait de suivre la marche que vous tenez. »

Il me demanda des détails sur notre nouvelle frontière en Italie, et sur le terme de lévacuation de Braunau. — Je lui dis ne voir aucune difficulté à lui donner connaissance de la convention du 10, d'autant plus qu'il y avait un article qui

regardait le passage des troupes russes de Cattaro. « C'est, selon toute apparence, ajoutai-je, un bouquet qu'on a voulu vous donner ici. On se serait empressé de vous accorder cette demande à A ienne, si elle y était parvenue par votre ambassadeur. Je vous avoue que cette conviction a seule pu me porter à la faire entrer dans notre convention d'ici, à laquelle elle devait être étrangère. » — «Aous avez raison, me répondit l'ambassadeur, l'Empei'eur n'a eu rien de plus pressé que de m'en prévenir, et tout à fait dans le sens que vous supposez. Je vais vous faire une singulière question, ajouta-t-il, mais il faut que nous parlions fiancbement. Avez-vous des articles secrets dans votre convention ?» — « Je sviis sûr qu'on veut vous le faire croire, interrompis-je, et je vous prouverai facilement le contraire en vous montrant lexemplaire même de la convention que je vais échanger, le seul que j'aie ici. » « — Non, me répondit-il, on ne me Fa pas dit explicitement, mais on a fait tout ce qu'on a pu pour me le faire sous-entendre. » — «Eh bien, lui dis-je, voilà les étrennes de votre ambassade à Paris, et vous en verrez bien d'autres. »

Voulant le sonder sur le degré de confiance qu'il me montrerait par rapport à la Turquie, je lui dis que j'avais appris ici de source sûre que le sort de ce pays allait être mis sur le tapis. "Vous allez donc faire ici votre paix avec la Porte? » lui demandai-je. — «Oui, me répondit-il; mais c'est de toutes les négociations la plus facile, parce que nous ne voulons rien. Je désirerais que vous eussiez pu voir les mines étonnées de ces messieurs quand je leur ai dit, de la manière la plus ronde et la plus simple, que nous ne demandions aucune cession à la Porte. Je sais que l'on croit également chez vous que nous voulons acquérir la INIoldavie et la Valachie ; je vous jure qu'il n'en est rien : et qu'en ferions-nous? » Je lui lis remarquer que le temps présent me paraissait effectivement devoir j)rovoquer de préférence des mesures conservatrices, et que nulle lésion d'un tiers ne me paraissait possible sans un nouvel agrandissement de la France ; il se rangea complètement à mon avis, et me pria d'assurer positivement ma Cour que la Russie ne prétendait à aucun agrandissement aux dépens de la

Turquie, el de détruire des données fausses qui auraient pu prendre racine chez nous.

Je ne me permets pas de juger sur ces apparences le fond de la politique russe ; mais je me sais gré d'avoir fixé il y a longtemps mon opinion sur l'exagération extrême des relations d 'amitié étroite entre les cabinets de Saint-Pétersbourg et des Tuileries, qu'il entrait dans la politique française d'accréditer généralement. Mes rapports font foi de cette vérité ; je n'ai plus de doute maintenant qu'elle gagnera chaque jour en évidence.

Notre rôle me paraît fixé, et la haute sagesse de Sa Majesté Impériale a préparé tous les moyens pour suivre une ligne de conduite infaillible, parce qu'elle est tracée par 1 ensemble même des circonstances générales et de notre position individuelle. Nous avions à redouter plus que toute autre conjoncture . le rapprochement complet entre nos deux puissances voisines. Ce danger est éloigné; nous pouvons, avec plus de vraisemblance, nous trouver exposés dans quelque temps à une nouvelle levée de boucliers de la part de la Russie, et aux embarras qui nécessairement en résulteront pour nous; mais nous aurons gagné une, peut-être deux années; notre existence, notre intégrité se trouveront entre temps conservées , et s il est impossible de vivre autrement qu'au jour le jour, nous n'en avons pas moins plus de chances qu'aucune autre puissance de l'Europe d'arriver intacts au grand jour qui mettra fin à un état essentiellement précaire, parce qu'il est hors de la nature et de la civilisation.

BRUTS RELATIFS AU DIVORCE DE NAPOLEON ET A SON MARIAGE AVEC VNE GRANDE-DUCHESSE.

(Note 25, p. 223, t. I.)

101. MetternichàStadion (E. D.), Paris, le 30 novembre 1807. — 102. Melternich à Stadion (E.D.), Paris, le G décembre 1807.

101. J'ai eu riionneur cVentretenir Votre Excellence, dans plusieurs de mes précédents rapports, des bruits depuis longtemps répandus du prochain divorce de l'Empereur. Après avoir circulé sourdement, ils forment, depuis prés de deux mois, le sujet de discussions publiques et générales. Il en est de ces bruits comme de tous ceux qui ne sont pas détruits dans leur germe : ils j)ortent sur un fond de vérité, et seraient étouffés très-vite, s'ils n'étaient directement tolérés. Mais quoique la certitude du fait existe, on est loin d'en connaître les détails. Des recherches suivies, et des relations avec quelques personnes liées avec l'Impératrice, m'ont procuré quelques données tout à fait secrètes, que je n'hésite pas à garantir comme certaines.

L'Empereur, depuis son retour de l'armée, avait eu vis-à-vis de son épouse un maintien froid et souvent embarrassé. Il n'habitait plus la même pièce qu elle, et beaucoup de ses allures journalières avaient pris un pli différent de celui qu'elles avaient toujours eu. Les bruits de la répudiation de 1 Impératrice commencèrent à cette époque à prendre un caractère plus sérieux; parvenus à la connaissance de cette princesse, elle se borna à attendre qu ils lui fussent confirmés d'une manière directe, sans faire paraître à l'Empereur la moindre in(|uiétu(le.

Le ministre de la police se rendit un jour chez elle à Fontainebleau, et, après un court préambule, il lui dit que le bien public , que la consolidation surtout de la dynastie actuelle exigeant que l'Empereur eût des enfants, elle devrait bien adresser des vœux au Sénat afin (|u il se réunît à elle pour appuyer près de son époux la demande du plus pénible sacri-

BRIITS RELATIFS AU DIVORCK DK NAPOLÉON (1807). lU

tice pour son cœur. L'Impératrice, préparée à la question, demanda avec le plus grand san{j-froid à Fouché si la démarche qu'il venait de faire lui avait été ordonnée par l'Empereur. « Non, lui répondit-il , je parle à Votre Majesté comme ministre chargé de la surveillance générale, comme particulier , comme sujet attaché à la gloire de sa patrie. »

« — Je ne vous dois donc nul compte, interrompit l'Impératrice; je regarde mon lien avec l'Empereur comme écrit dans le livre des plus hautes destinées. Je ne m'expliquerai jamais que vis-à-vis de lui-même, et ne ferai jamais que ce qu il ordonnera. »

Plusieurs jours se passèrent sans qu'il fût question de rien entre le couple impérial, quand tout à coup l'Empereur vint de nouveau partager l'appartement de son épouse , et saisit un moment propice pour lui demander raison de la tristesse qu'il lui voyait depuis quelque temps. L'Impératrice alors lui conta l'entretien qu'elle avait eu avec Fouché. L'Empereur confirma que jamais il n'avait chargé son ministre de pareille commission. Il ajouta qu'elle devait le connaître assez pour être sûre qu'il n'avait hesoin de nul intermédiaire pour s'entendre avec elle ; il lui fit promettre (^ju'elle lui rapporterait tout ce qu'elle apprendrait sur la suite de cette affaire.

Fouché, peu de temps après, réitéra la même demande à l'Impératrice dans une longue lettre qu'on dit être un chefd'œuvre d'éloquence et de force de raisonnement. Elle alla la porter sur-le-champ à l'Empereur, qui la reçut très-froidement, et qui, après beaucoup de plaintes et de reproches sur sa susceptibilité, et ce qu'il appela sa jalousie, lui répéta ce qu il lui avait dit précédemment. Il lui promit qu'il laverait la tête à Fouché, et les courtisans prétendent effectivement s'être aperçus du froid qu'aurait témoigné l'Empereur à son ministre.

Sa Majesté partit pour l'Italie. Le public s'occupa toujours, avec plus d'apparence de certitude , de bruits que personne ne démentit, quand, le 23 de ce mois, le commissaire du (touverncment près la Banque de France réunit les négociants présents à la Bourse, pour leur dire ({U il était chargé par le

ministre de la police de démentir formellement le bruit de divorce répandu depuis quelque temps dans le public.

Le simple récit de ce qui s'est passé dans 1 intérieur de la famille, son rapprochement avec le rôle que joue Fouché , suffit pour prouver qu'il est effectivement question de la chose. Aucun ministre n'ose faire ici ce que ne lui ordonne pas l'Empereur; aucun d'eux surtout ne risquerait la récidive. Il est donc clair que Napoléon ne veut pas avoir l'air d'avoir donné des ordres.

jNIais si ce fait me paraît pi'ouvé , s'il est pleinement confirmé par la confidence que plusieurs sénateurs ont faite d'un prochain sénatus- consulte pour supplier le Chef de l'Etat, au nom de la nation, d'assurer sa succession en ligne directe; s'il l'est même par l'inquiétude et les larmes de l'Impératrice (ju'elle ne cache pas devant ses confidentes intimes, il n'est que plus urgent de connaître la princesse sur laquelle tombera le choix de l'Empereur. Le public la nomme depuis longtemps, mes derniers rapports la désignent également. Le comte de Tolstoy m'a assuré, de son côté, d'une manière si positive qu'il ignorait absolument la demande que Napoléon aurait faite d'une Grande -Duchesse, qu'il est très-difficile de rien préjuger sur l'état véritable de cette négociation.

Il me paraît clair qu'il a été question de cette alliance entre les deux Souverains lors des conférences de Tilsit ; chercher à déterminer le mode plus ou moins direct, plus ou moins prononcé , de la proposition de l'Empereur des Français est impossil)le ; il ne me serait pas moins difficile de décider la manière dont Alexandre y a répondu , si je ne connaissais le caractère do ce prince, et si je ne trouvais dans la marche de l'affaire des faits à l'appui de mes suppositions. Je crois donc que l'Empereur de Russie , trop peu décidé pour ôter sur-lechamp tout espoir à Napoléon, n'a nullement préjugé la question; qu'à peine sauvé de la gêne du tête-à-tête, il a espéré se tirer d'affaire par des biais , et que des considérations d'amour-propre l'ont effectivement empêché de rien dire à son ambassadeur.

Je sais, de manière à quasi n'en pouvoir douter, que le

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