LA GUERRE DE NAPOLÉON AVEC LE PORTUGAL
prévint qu'il avait une communication entièrement confidentielle à me faire. «Vous voyez, commença-t-il, où tendent maintenant les vues de FAngleterre. Elle a nouvellement adopté pour base, le Roi même vient de proclamer des principes incompatibles avec Texistencede l'ordre social en Europe. L'Empereur est décidé à s'opposer de toutes ses forces au succès de scènes telles que celles qui viennent de se passer en Danemark; il ne peut plus se contenter de demi-mesures. L'Angleterre a refusé la médiation de la Russie. Je ne puis pas entrer dans assez de détails pour vous prouver combien les propositions que j'ai été cliargé de faire l'année dernière à lord Lauderdale renfermaient d'abnégation de la part de l'Empereur, combien elles étaient peu analogues à la hauteur de sa position. L'Angleterre refuse la paix quand on la lui offre ; il faut donc la forcer à la faire.
«Il ne reste que trois puissances en Europe : la France, la Russie et l' Autriche. Il est digne de vous de contribuer directement à l'œuvre salutaire que se propose l'Empereur. Vous éprouvez depuis longtemps que votre pavillon n'est pas plus respecté que les autres; mais le Roi vient de déclarer qu'il ne reconnaîtra plus de neutralité; il déclare ne s'être emparé de la flotte danoise que pour l'empêcher de protéger et de couvrir le commerce des neutres ; il prend en sus le spécieux prétexte de la soustraire à la France, tandis que l'Empereur n'a jamais songé à s'en servir. La Russie va faire cause commune avec nous. L'Italie entière obéit à l'impulsion de la France ; il ne reste donc que vous pour fermer tout accès au continent. J'ai cru devoir proposer à Sa Majesté la forme confidentielle que j'observe vis-à-vis de vous aujourd'hui. Vous aurez de cette manière la chance de l'initiative dans des mesures d'un commun intérêt. Cette communication restera entre nous. M. d'Andréossy même n'en est point prévenu.»
M. de Champagny ayant interrompu ici cette espèce de discours, au moins dix fois plus long que je n'ai cru devoir le noter, je pris la parole pour l'assurer que, dans la forme qu'il me disait avoir choisie pour me transmettre cette communication, je reconnaissais avec plaisir une attention particulière.
— «Mais quel est le but auquel vous voulez arriver? Vous ne disconvie ndi-ez pas que nos relations avec l'Angleterre ne sont assurément pas de nature à devoir vous alarmer ; nos ports mêmes lui sont encore fermés, tandis que nous les avons ouverts aux Russes. »
« — Voilà bien, reprit M. de Ghampagny, une mesure qui porte sur un fait ; mais le commerce ? «
« — Quant au commerce, dis-je au ministre en l'interrompant, vous rendriez un service réel à nos douanes si vous dénonciez un entrepôt de marchandises anglaises ; je vous réponds dans ce cas de leur saisie. »
« — ■ Je sais , continua-t-il , que vos lois sont tout à fait prohibitives, mais c'est justement pour cela que vous souffrirez moins des mesures rigoureuses qu'il s'agit de prendre. Vous êtes plus que nulle autre puissance une monarchie continentale; aussi étes-vous plus que nulle autre intéressés à y voir rétablir la paix et la tranquillité : elle est impossible sans la paix maritime. L Empereur se verra forcé à laisser jusqu'à sa conclusion ses armées à peu près sur tous les points qu'elles occupent maintenant; il ne désire rien plus que de les faire rentrer; vous ne pouvez, de votre côté, qu'attendre ce moment avec ardeur pour réduire également votre système militaire ; il faut donc contribuer à l'amener. L'Empereur désire que vous fassiez déclarer que, si l'Angleterre ne rend pas la flotte danoise et ne révoque pas les principes énoncés dans la dernière déclaration, vous rappellerez votre ministre de Londres, et que vous renverrez à la même époque, par exemple au 1" décembre, le ministre anglais de Vienne. »
« — Je ne puis, lui dis-jc, que prendre od rcfcrendiim le vœu que me fait témoigner l'Empereur Napoléon ; mais sans même me permettre de réflexions sur le fond de la question, avez-vous bien calculé les pertes que vous essuierez par la suppression totale de notre navigation ? Nous seuls faisons le cabotage, notre pavillon approvisionne vos côtes et celles du royaume d'Italie; que gagncrez-vous donc en nous proposant d'ajouter à des mesures qui sont déjà loin assurément de porter l'empreinte de relations amicales?» — «Nous y perdons
LA GUEllRE DE NAPOLÉON AVEC LE PORTIGAL (1807). 133
plus que vous, répondit M. de Champagny. Personne ne souffre davantage de l'état actuel des choses et de celui qui momentanément doit encore avoir lieu ; mais nous forcerons l'Angleterre à la paix, et nous y arriverons. »
« — La Russie vous secondera-t-elle dans ces mesures? » demandai-je à M. de Champagny.
« — Nous croyons être sûrs que oui; l'Empereur Alexandre adoptera toutes les mesures de Napoléon pour arriver au but que nous tous désirons également. Expédiez un courrier à Vienne avec la communication que je viens de vous faire, notis aurons la réponse à la même époque où vous recevrez des nouvelles relatives à la convention. Je dois, au reste, vous prévenir que si la réponse était négative, l'Empereur vous ferait faire la même déclaration d'une manière officielle. »
Voilà tous les traits principaux d'une conversation qui ne s'écarta jamais des formes les plus confidentielles et les plus amicales. Je crus devoir saisir cette occasion pour toucher, pour la première fois depuis la remise de la dépêche ostensible, la corde de l'alliance.
Je dis à M. de Champagny que la forme confidentielle que dans celte occasion il avait adoptée, m'autorisait à m'expliquer de même vis-à-vis de lui. «D'où vient que vous nous demandez de sortir d'un état de guerre tacite (car la fermeture des ports ne saurait être regardée sans doute d'une manière différente) , pour nous déclarer contre l'AngleteiTC d'une manière tout à fait prononcée, tandis que quand nous vous proposons d'appuyer nos relations d'amitié et de bonne intelligence actuelle sur des bases également plus décidées, vous ne nous donnez aucune réponse? Il y a longtemps que je ne vous ai parlé de notre rapprochement plus intime, parce que c'était sans doute à vous de répondre à la dernière communication que je fus autorisé à vous faire dans le sens et sous les formes mêmes que vous désirez ; mais la circonstance me mène droit à cette question. »
M. de Champagny s'embrouilla dans une phrase qui ne renfermait pas de réponse à la question directe que je lui adressais ; il finit par me dire : « Mais, justement, en liant votre
cause à la nôtre, en rapprochant nos intérêts par le fait, une union intime pourrait s'ensuivre. »
(( — Mais je suis étonné, lui dis-je, qu'avec Tune des propositions ridée de Fautre ne vous soit point venue. »
Même réponse ambiguë, de laquelle je ne recueillis que la question : « Que désirez-vous donc au fond? »
K — Nous désirons, lui dis-je, voir cesser d'un côté de trop funestes préjugés, et d'un autre, renaître un état de sécurité qui ne peut reposer que sur des bases convenues et explicites. »
« — Mais une garantie de vos possessions pourrait vous être donnée, me dit INI. de Champagny ; vous savez que l'Empereur n'a aucune vue sur vous, soyez-en bien convaincu. »
Rien n'est plus frappant, et en même temps plus pénible pour le négociateur chargé de traiter avec M. de Champagny, que l'extrême différence qu'il met entre le rôle étudié et la réponse improvisée. Il débite le premier avec un véritable flux de paroles ; on ne tire de lui la seconde qu en phrases détachées qui ne vous offrent aucun moyen de rapprochement. Il est par suite toujours infiniment facile de s'apercevoir où s'ai'réte la leçon du jour.
Toute réflexion sur la communication que renferme le présent rapport me paraît rendue superflue par le fait positif que Napoléon, dépassant toute mesure, bien au delà même de tous les calculs, a fait comprendre qu'il accompagnerait la demande officielle qu'il nous adresse maintenant sous des formes confidentielles, par une déclaration de guerre en cas de refus. Je puis garantir cette assertion.
Il s'est publiquement vanté d'avoir trois cent mille Russes à ses ordres; je ne crois pas à la vérité de ce fait, que M. de Champagny se serait sans doute empressé de me confirmer positivement si la certitude en existait réellement. INIa question paraît l'avoir pris au déj)ourvu ; il est revenu plusieurs fois sur cet article et ne s'est jamais servi que des phrases : «je crois, — j'ai tout lieu de croire, — nous n'avons point de doute » , etc.
Mais que ce soit ou non, — cela n'altère en rien la question