‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 31 sur 121 · INTENTIONS BELLIQUEUSES UE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

INTENTIONS BELLIQUEUSES UE NAPOLÉON

nous en particulier la conviction que la paix avec Napoléon n'en est pas une, et que nous ne pouvons nous sauver que par la plus prudente activité et par le plus constant emploi de nos puissants niovens.

PREMIERS INDICES DES INTENTIONS BELLIQUEUSES DE NAPOLEON CONTRE l' AUTRICHE.

' (Note 28, p. 223, t. I.)

108. Metternich à Stadioii (E. D.), P;ins,le23 juin 1808. — 109. Metteniich à Stadion (E. D.), Paris, le l''' juillet 1808.

108. Votre Excellence m'envoie des rapports de nos commandants militaires qui se trouvent à portée de surveiller de près les manœuvres de Tannée française. Les propos des officiers de celle-ci s'accordent avec des bruits répandus dans l'Europe entière ; une force imposante se trouve placée sur une de nos frontières, munie de tout l'attirail nécessaire pour la franchir. A Paris et en Allemagne, il n'est bruit que de la prochaine guerre avec TAutriche ; les motifs souvent les plus saugrenus sont allégués pour cette guerre : ce sont tantôt nos prétendus armements, tantôt des prières qu'on aurait faites chez nous pour le salut de l'Église et de son Chef visible, tantôt une garantie qu'on nous aurait demandée de notre neutralité dans le cas d'une rupture entre la France et la Russie. D'autres disent que l'Empereur des Français ne veut plus souffrir notre titre impérial, que nous voulons faire la guerre avec les Turcs et partager leurs dépouilles avec la Russie, ou bien que nous venons de conclure avec la Porte un traité contre la France. Je fais ici un court résumé des bruits qui circulent, j'en présente une carte d'échantillons ; chaque jour détruit ceux de la veille, mais ne contredit que les motifs de la guerre; il n'est bruit que de guerre, et nul ne contredit ce bruit-là.

Une responsabilité immense reposerait sur la tête de l'homme qui prendrait sur lui de défendre la cause des inten-

tions pacifiques de Napoléon. Votre Excellence connaît ma façon de penser tout entière ; Sa Majesté Impériale a daigné l'apprécier plusieurs fois; il n'y a sans doute aucune partialité en moi pour un homme que je crois depuis longtemps avoir mieux jugé que beaucoup de mes contemporains. La haute confiance de notre auguste Maître et celle de Votre Excellence m'autorisent donc bien directement à suppléer autant que possible, par un raisonnement que je baserai sur des faits, au manque de données positives sur la grande question : Napoléon veut-il 7îOiis faire la guerre dès à présent, ou non ?

Toutes les démonstrations parlent pour l'affirmative. Notre situation est différente de celle qu'elle était avant les résultats de la dernière guerre avec la Prusse ; nous ne passons plus par les intermédiaires qui, autrefois, devaient nécessairement précéder l'ouverture d'une campagne. Napoléon n'a point de préparatifs à faire ; il a deux cent mille hommes devant notre front, dans nos deux flancs, dans notre dos. Il n'a pas besoin de faire passer le Rhin à de nouveaux coips pour tomber sur nous ; il peut entrer en Galicie avant que nous sachions à Vienne qu'il nous fait la guerre ; il aurait envahi une grande partie de la Monarchie autrichienne, que cet événement ne ferait pas plus de sensation et de bruit qu'il v a cinq ou six ans l'arrivée d'un escadron français dans le margraviat de Bade : telle est la situation de l'Europe, telle est la nôtre en particulier.

Nous ne pouvons donc plus nous arrêter aux possibilités , il faut nous borner au simple calcul des prohabilités. Napoléon médite notre destruction; il la médite parce que notre existence est incompatible, quant aux principes et quant à l'étendue de notre territoire, avec une suprématie universelle à Ia<|uelle s'opposent en ce moment trois puissances, la Russie, l'Autriche, et l'Espagne du parti des Rourbons. Les deux premières présentent jusqu'à présent des masses inertes, la dernière succombera sous le poids de la puissance française. Napoléon fera-t-il la guerre à l'Autriche avant d'avoir soumis l'I'spagne au point de pouvoir y abandonner à ses propres

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forces le Roi qu'il vient de proclamer? Nous fera-t-il la guerre sans être sûr du parti que prendrait en cette occasion la Russie ? Il me pai'ait que c'est à ces deux points que doit s'arrêter tout notre calcul.

Les différents rapports que j'ai joints à ma précédente dépêche ont dû prouver à Votre Excellence que la soumission de la presqvi'île coûtera de grands efforts. Il parait que le soulèvement quasi général n'était point prévu par Napoléon ; nous ne l'avons jamais vu entrer en campagne sans de fortes réserves; il n'en a pas dans cette occasion. Ne nous flattons pas que le dévouement de la nation espagnole la sauvera de sa cliute ; elle succombera , comme tous les efforts isolés ; mais enfin il existe une véritable résistance ; elle parait susceptible d'organisation et nécessiter des movens de vigueur; de plus, la saison avance.

Si Napoléon croit sa présence nécessaire pour soumettre un peuple révolté, à plus forte raison nous rendra-t-il assez justice pour ne pas confier le sort d'une entreprise telle que lanéantissement de la iNIonarcbie autrichienne à un autre qu'à lui-même. Les affaires d'Espagne ne nous dispenseront pas, à moins de chances extraordinaires, de combattre pour notre existence. Mais je ne crois pas que Napoléon tente l'aventure avant d'en avoir fini d'un côté entièrement opposé, et qu'il s'expose à voir avorter un plan conçu depuis longtemps, et au succès duquel le sort d'un de ses frères et l'espèce de prestige qui accompagne jusqu'à présent toutes ses entreprises sont intimement liés. Rien n'offre moins de bases à un calcul de probabilités qu'une insurrection; elle peut se prolonger indéfiniment, elle peut cesser du jour au lendemain ; mais nous sommes à la moitié de l'année, et je ne crois pas que ce soit cette époque qu'il choisirait de préférence pour l'ouverture d'une campagne qui, quoique dirigée vers le Midi, peut amener des complications dans le Nord.

Votre Excellence fait observer très-judicieusement le danger qu'il y aurait à agiter officiellement des questions qui jusqu'à présent n'ont point été abordées. C'est ce même calcul qui m'eût toujours empêché de le faire, à moins d'ordres

ne RECUEIL DE DOCUMENTS (1773-1815).

exprès, si l'Empereur était même à Paris. Il ne m'a pas moins paru très-important de tenter une démarche qui, sans pouvoir nous compromettre, servirait à éciaircir un peu les questions. Je me suis, après mûre délibération, décidé à la suivante, qui, très-franche et très-loyale, devait nécessairement mettre dans rembarras la partie adverse, position toujours favorable à la cause que l'on plaide.

Il circule des bruits qui se succèdent avec une activité qui prouve des machinations directes. Que Napoléon les fasse répandre ou qu'il les tolère, l'induction qu'il est permis de tirer du fait et le résultat sont les mêmes ; ces bruits ne lui sont pas étrangers. Je suis allé trouver le ministre de la police. Je lui ai dit que depuis lonjjtemps j'avais été tenté de lui parler de ces propos, mais que je savais trop mépriser de simples contes pour avoir jamais pu m'y résoudre. « Il n'en est plus de même aujourd'hui, continuai-je ; je viens de recevoir des nouvelles de Vienne, qui me prouvent que ces mêmes bruits y sont répandus ; mes lettres d'Allemagne les renferment également, et il y a une concordance telle dans ces contes, qui, pris isolément, présentent trop de non-sens pour pouvoir être inventés en accord parfait aux quatre coins de l'Europe, que j'y vois nécessairement le produit d'une machination. Je ne vais pas à la recherche de la source, elle m'est égale; mais il faut que vous veniez à mon secours pour combattre ces bruits. IjCs intentions pacifiques de ma Cour sont connues; personnellement, vous connaissez ma façon de penser : il ne s'agit pas de vous prouver que nous ne songeons pas à la guerre, personne même ne le dit, mais de rassurer le public autrichien, français et allemand, sur vos intentions à notre égard. Il est des époques où on ne saurait se taire sans devenir complice de ceux qui parlent ; je n ai depuis quelque temps aucune plainte à ])orter contre vos journaux, mais mettez-moi à même de m'en louer. Faites-y insérer un article qui prouve à tous les lecteurs (jue nos relations sont parfaites, démentez directement les intentions qu'on vous prête et que vous souffrez qu'on vous prête. Je me suis en toute occasion prononcé ici en ministre de paix ; fournissez-moi une bonne arme pour

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justifier, même vis-à-vis de ma Cour, Topinion <|ue je lui ai toujours énoncée sur la sincérité des intentions de TEmpereur à notre égard. »

« — Je connais tous les propos, me dit Fouclié, j'en ignore la source ; mais tous mes rapports à l'Empereur lui ont constamment porté Tassurance <]ue vous ne perdiez pas une occasion de les démentir et de les déclarer complètement Faux. Vous concevez que je ne puis aborder la question politique. L Empereur veut-il vous faire la guerre, ou non? Il ne me le dira j)as, et je n'ai pas le droit de le lui demander; si vous voulez connaître mon opinion personnelle, je vous dirai que je ne crois pas ni qu'il veuille ni qu'il doive vous la faire. Je ferai insérer dès demain dans un journal un article dans le sens que vous désirez; vous concevez que je ne puis pas dire tout ce que je voudrais, mais je dirai le fait. Je déteste les bruits de ce genre. L'Empereur les répand-il? II les souffre, il n'y a pas de doute, car il dépendrait assurément de lui de les faire cesser dans un moment. Veut-il retremper la nation, distraire ses regards d'un point qui n'a pas son assentiment? Veut-il vous en imposer? Craint-il que vous saisissiez ce moment pour vous déclarer contre lui? Croit-il que vous ne reconnaîtrez pas les changements qu'il opère en Espagne, par suite de vos droits sur cette couronne? Je l'ignore; mais je suis trop prononcé dans mon vœu pour la paix pour ne pas saisir avec plaisir une occasion de servir cette cause. Tous les militaires, officiers, généraux, maréchaux, sont pour la guerre. Depuis que ces derniers sont ducs, ils voudraient être archiducs, et ainsi de suite. Je trouve que la guerre avec vous ne serait pas seulement, comme toute guerre, un malheur : elle aurait le caractère particulier de jeter l'univers dans le vague ; car où se trouveraient les bornes de ce fléau ? Quand on vous aura fait la guerre, il restera la ilussie et puis la Chine. iMifin, je déteste la guerre et les bruits dont vous vous plai- {jnez, car ils finissent toujours, tôt ou tard, par y conduire; nul ne sait mieux que moi comment cet enchaînement se fait : tous les militaires veulent la guerre et ramassent le bruit ; il n'y a pas un malheureux faiseur de projets qui ne

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porte à l'Empereur le sien ; tous les agents et espions à l'étranger, qui tous sont des coquins, font leurs rapports dans ce sens, pour faire leur cour; T Empereur finit par y croire. Vous aurez demain votre article tel qu'il me sera possible de le faire.» Il ne me fut j)as difficile d'abonder dans le sens du ministre. Je lui fis observer que si l'Empereur souffrait ces bruits dans Tintention de nous tenir en écbec, il se trompait absolument. On nous gagne avec de la confiance, et on nous indispose par le contraire. « Que veulent dire, par exemple, continuai-je, des manoeuvres de troupes telles que celles qui viennent de placer votre armée de Silésie sur notre frontière dans la position la plus menaçante? Poui'quoi souffre-t-on que cbaque officier de cette même armée sème le bruit que sous peu il francbira cette frontière? L'Empereur François n'est animé que d'un seul désir, celui de la paix et de la meilleure barmonie entre les deux Cours; il n'a cessé d en donner des preuves, et ce vœu est basé sur les véritables intérêts de son Empire. Napoléon et tous ses alentours alarmistes ne sauraient le suspecter. Il y aurait de notre part de la démence à provoquer une guerre avec la France ; il y aurait de la lâcheté à ne pas repousser son attaque avec une extrême vigueur. Calculez notre politique d'après ce point de vue, et vous saurez tout le secret de notre politique. » Foucbé m'interrompit pour me demander si la nouvelle que je venais de lui dire d'un mouvement de l'armée française se trouvait dans une feuille publique; qu'alors il la démentirait. «Non, lui dis-je , tous les rapports de nos frontières l'apportent, et elle a eu pour résultat une baisse subite dans les papiers de l'État, qui ne peut nous être indilférente; nous défendons la même cause, pourf|uoi influer défavorablement sur notre crédit?» Fouché me dit qu'il lerait dès le lendemain mettre sur le compte de l'afjiotage la baisse des papiers publics ; il s'explifjua à ce propos très-franchement sur le comj)te de la publication de la mort du Roi d'Angleterre* par le minislie des relations extérieures,

On avait rcjjaiidii à dessein la fausse nouvelle de la mort du l«oi d'Angleterre; ce prince mourut en 1820. (Note de l'Ldilcur.)

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