ÉPOQUE DE LKNTRKE AU SERVICE DE L ÉTAT
une erreur qui ne peut être considérée que comme la consé- (juence d'une première faute. La ligue des princes, formée contre la constitution elle-même sous des dehors parfaitement constitutionnels, fondée par la Prusse (1785) en vue de faciliter Texécution des projets d'asservissement qu'elle nourrissait depuis des années, renfermait le germe de tous les maux qui débordèrent sur toutes les parties de l'Empire.
Les principes sur lesquels s'appuyait cette ligue, organisée soi-disant dans le but de maintenir et de fortifier la constitution impériale, avaient été soigneusement dissimulés par le ( abinet prussien sous un réseau de concessions qui flattaient l'intérêt particulier de chaque contractant; aussi fallait-il un œil exerfcé pour découvrir les atteintes dont la constitution était infailUbleinent menacée et pour pénétrer les desseins cachés de la Prusse, desseins qui s'affermissaient en toute occasion et qui ne tendaient à rien moins qu'à donner à celte puissance la haute main dans la direction de toutes les affaires de l'I^^mpire, et finalement à subordonner les destinées et l'existence d'une grande partie de l'Allemagne aux projets d'agrandissement de la Prusse, suivant que les circonstances lui permettraient de les réaliser.
En 1792, cette Cour jeta le masque : la conduite ([u'elle tint alors et depuis en Franconie et pendant toute la durée de la guerre soutenue par l'Empire trahit son jeu ; les stipulations du traité de Bâle et surtout l'article séparé de cette paix, (jui n'est plus un secret pour personne, ne pouvaient plus laisser subsister l'ombre d'un doute sur Thostilité de la Prusse à l'égard de la constitution de l'Empire. Si les Etats avaient été moins aveuglés, s'ils avaient envisagé plus froidement l'avenir qui les attendait, ils auraient renoncé à toute espérance de trouver dans les Prussiens des protecteurs désintéressés : mais, grâce à sa politique astucieuse, le Cabinet de Berlin sut compromettre avec lui tant d'États particuliers; il connaissait si l»ien le côté faible des principaux Etats protestants, (|u'il })ut se permettre de se remettre, en 1790, à la tête de la partie la |)lus considérable de l'Empire d'Allemagne, pour rompre en visière aux sérieux devoirs qui liaient entre eux les Etats de
12 RECUEIL DE DOCL'MENTS (nTS-lSlô).
rEmpire, et pour prêcher une véritable scission dans le corps germanique.
Si Nous avons parlé de la ligue des princes, c'est surtout parce qu elle persiste encore, malgré les circonstances actuelles (|ui la justifient si peu, à garder une influence notable sur la politique des Cours.
Depuis le partage définitif de la Pologne, depuis que la liaison électorale a dû, par suite de ce fait, renoncer à la couronne héréditaire, la politique de la Saxe se borne aux^affaires intérieures. Par suite de la position géographi([ue de lÉlectorat et de la situation rpii en était résultée pour lui, la Cour de Dresde avait une attitude contrainte, elle tremblait sans cesse de donner au Cabinet voisin quelque sujet de plainte.- Sa conduite trahissait en tout un mianque absolu d'indépendance. Depuis que la Saxe avait accédé sans condition à la neutralité de la Prusse, linfluence du Cabinet de Berlin sur elle était illimitée.
Aiijourd hui 1 espérance de voir assuré le repos de rAIlemagne du Nord disparaît par lentrée de la Prusse dans la coalition des puissances septentrionales. Mais quand même cette partie du corps germanicjue, calculant les avantages que lui A'audrait nécessairement le monopole du commerce du Nord sous pavillon neutre, réussirait à éviter de prendre une part active à la guerre, le re})Os intérieur des cercles de TEmpire (|ui se trouvent dans cette région n en serait pas moins fort compromis par les vues de la Prusse siu' le Hanovre et sur d autres parties de la Basse-Saxe, vues que le Cabinet de Berlin ne craint plus d afficher aujourd'hui, au grand chagrin du prince électeur et de son ministère. L'iiu|uiétude de la Cour de Dresde ne peut être égalée que par le vif regret d'avoir favorisé par une coopération active la réalisation des projets d'asservissement de ce dangereux voisin.
C. Conduite à tenir par Notre minixtre plénipotentiaire a la Cour de la Saxe électorale .
Parmi les questions qui forment de véritables sujets de négociation entre Nous et la Cour électorale, se place en pre-
ÉPOQUE DE LENTRKE AU SERVICE DE L ÉTAT (iSOl-lSO.l). 13
mière lij^ne la paix Je Lunéville, conclue en Notre nom et en celui de lEmpire ; ce traité mérite toute Notre attention.
Le rapport parvenu à la Diète, et adressé aux électeurs ainsi qu'aux princes les plus considérables avant la signature de l'acte, présentait un tableau saisissant des circonstances douloureuses qui hâtèrent la conclusion de la paix au nom de l'Empire avant même que ses différents membres eussent donné leur assentiment. Notre conduite patriotique et la réserve du droit d'intervention accordé par la constitution aux États en matière de paix commune, furent accueillies alors avec la plus vive reconnaissance par les Etats qui avaient été mis les premiers au courant de la situation, et depuis par la Diète tout entière.
Les principes que Nous avons mis en avant dans cette négociation prouvent une fois de plus, et cela d'une manière irréfutable, combien Nous avons à cœur, même dans les circonstances les plus défavorables, de maintenir dans la limite du possil)le la constitution de l'iMnpire et de protéger tous ses membres.
Agissant comme chef de l'Empire, autorisé par l'exemple des traités signés en 1714 à llastadt et à Bade, Nous avons accepté provisoirement au nom de l'Empire les dures conditions que les événements militaires ont imposées aux vaincus; mais, ces conditions ne sont pas plus onéreuses rpie les sacri- • fiées consentis en 1798 et en 1790, au congrès de Kastadt, par la députation de l'Empire chargée de négocier la paix ; même Nous avions cherché à rendre ces derniers moins cruels, autant que les circonstances Nous le permettaient.
En se reportant au traité de Bâle signé parla Prusse en 1795, en comparant la paix de Lunéville avec la paix particulière que chaque Etat de l'Empire, copiant la Prusse, a signée en dépit de la constitution, tout esprit impartial reconnaîtra q.ue Nous étions animé de sentiments bien différents, et que Nous voulions éviter jusqu'à l'apparence d'un procédé inconstitutionnel.
Toutefois, ce qui précède ne saurait s'appli(juer aux malveillants dont les intérêts seraient compromis par l'applica-
tion sérieuse des principes que Nous avons affirmés. Aussi la Cour de Prusse, dont les actes inconstitutionnels ont dépassé toute mesure dans le cours des six: dernières années, ne reculera-t-elle désormais devant aucun moyen pour réaliser ses projets, qui sont nettement indiqués dans les articles séparés de la paix de Baie; elle mettra tout en œuvre pour étendre à toute l'Allemagne le protectorat qu'elle a exercé depuis cette époque sur rAIIemagne du Nord. On verra la politique prussienne recourir à ses ruses habituelles, à ces ruses que Ton ne connaît que trop, pour Nous rendre hostiles les principaux Etats de 1 Empire qui antérieurement déjà ont été dociles aux instigations du Cabinet de Berlin, pour leur faire combattre Nos bonnes intentions et pour leur faire parler un langage qui amènera le Roi de Prusse à se présenter comme un médiateur appelé par tous les vœux, sans qu'il ait l'air de se mettre en avant. L'occasion d'employer ce procédé est fournie par les négociations que l'Empire doit poursuivre pour arriver à la j)aix générale, et dont il faudrait, par toutes ces raisons, charger une députation de l'Empire aussi peu nombreuse que possible.
Le principal point de vue sous le(|uel il faut envisager toute négociation avec le Cabinet de Dresde, est et reste celui-ci : c'est qu'il importe d'écarter autant que cela peut se faire, ou au moins de diminuer l'influence de la Cour de Prusse. A cette heure où l'existence de lEmpire tout entier est enjeu, il ne faut négliger aucune occasion de rendre le prince électeur et le ministère attentifs à cette grande vérité, que l'existence politique de la Saxe est inséparable de celle de l'Empire, et que celle-ci ne peut être sauvée au moment décisif que par le sacrifice de tous les intérêts particuliers et par l'union la plus étroite entre les membres de l'Empire et son chef.
La situation de Dresde et la présence du nombreux corps diplomatique qui se trouve ordinairement dans cette ville en font, même en temps ordinaire, vui poste excellent pour observer les Cours étrangères et particulièrement la («our de Prusse. Gela est vrai surtout à Iheure actuelle. Le Cabinet de Berlin, qui, à Berlin même, met le plus grand soin à cacher sa marche
ÉPOQUE DE L'ENTRÉE ALI SERVICE DE L'ÉTAT (l80 1- 1 80:{). 15
politique à tout ministre étranger, et notamment à renvoyé d'Autriche, y réussit plus difficilement dans une Cour qu'il tient à dominer par tous les moyens et sur laquelle il veut peser de tout le poids de sa supériorité. Le fait que Notre ministre à Dresde a été souvent dans le cas de connaître les vues de la Prusse, principalement en ce qui touche les affeires de l'Empire, plus tôt et plus exactement que le ministre accrédité à Berlin lui-même, suffira pour engager Notre envoyé à donner toute son attention à la politique de cette Cour et à la suivre dans ses voies les plus cachées.
La situation tendue qui existe en ce moment entre Nous et la Russie a coupé court à toute communication directe avec Saint-Pétersbourg. Dresde est donc le point le plus rapproché où un de Nos envoyés puisse se rencontrer avec des chargés d'affaires russes; indépendamment de cela, le grand nombre de sujets russes, appartenant pour la plupart aux premières familles, qui se trouvent dans cette ville, facilite à Notre représentant le moyen de se renseigner sur cet Empire fermé presque entièrement au reste de l'Europe, et d'apprendre des nouvelles qui peuvent être d'une grande importance pour Nous. Il importe toutefois de faire parmi ces nouvelles un choix convenable , attendu qu'elles proviennent la plupart du temps de gens bien informés, il est vrai, mais en général mécontents, qui ne voient pas ou qui ne veulent pas voir les choses sous leur véritable jour.
Dans une des Cours les plus importantes de l'Empire, la présence du chargé d'affaires français pourra donner lieu à plus d'une observation intéressante, et permettra de pénétrer les vues de la France relativement aux questions qui touchent au corps germanique. La surveillance de ce représentant peut donner encore d autres résultats importants dans des questions qui intéressent l'intérieur de Notre Monarchie, notamment en ce qui concerne l'insouciance avec laquelle le gouvernement de la Saxe voit se propager cet esprit de vertige tout nouveau qui fait de grands progrès dans la majeure partie des États protestants d'Allemagne. Le voisinage de l'Électorat et de Nos Etats, joint à la présence continuelle d'un agent français à
16 RECLEIL DE DOCUMENTS (1773-1815).
Dresde pendant les dernières années, a pernus à ce dernier d'étudier nos institutions militaires, et lui a facilité le moyen d'enrôler des amis et des partisans jusquau cœur de la Monarchie. Quant aux moyens de parvenir à son but, le chargé d affaires français était puissamment secondé par la complaisance des nombreux Polonais qiii se trouvaient à Dresde : stimulés par la promesse que leur a faite le (îouvernement français de reconstituer un Etat polonais, dans lequel les principaux rôles leur ont déjà été distribués d avance, ils acceptent toutes sortes de missions et sont les espions les plus actifs. Le prince électeur, obéissant à 1 influence de ses principes religieux et à son attachement sans bornes pour la nation polonaise, permet à tous les individus de cette nation, même aux plus décriés, d'entrer dans ses Etats et d y séjourner.
Toutefois, l'action révolutionnaire de l'agent français n'est pas limitée à cette partie de l'Empire; depuis qu'Alquier a quitté Munich, les nombreux clubs secrets qui sont répandus en Allemagne font partie de la sphère d'action de l'agent de Dresde.
Il serait superflu de rappeler à Notre représentant qu il doit observer avec un soin scrupuleux tout ce qui pourrait se rapporter à ce point, qui intéresse de si près le repos de Nos États.
Le voisinage de 1 Électorat de Saxe met fréquemment Notre envoyé dans le cas d'avoir à entamer des négociations qui ont pour objet les affaires intérieures de Nos provinces ou les intérêts j)aiti(iiliers de Nos sujets. Chaque fois qu'il se présentera une question de ce genre, il recevra des instructions spéciales.
Enfin il expédiera un rapport par semaine, et davantage si les circonstances 1 exigent : de plus, à la fin de chaque année, il rédigera un rapport général (|ui contiendra une revue aussi exacte (jue possible de l'état intérieur, de la statistique, de la situation ])oliti<jue, financière el militaire de la Saxe.
ÉPOQl E DE LENTRÉE AU SERVICE DE L ÉTAT (1801-1803). 17