‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 56 sur 121 · RETOTR DE NAPOLÉON D ESPAGNE · texte numérisé non relu

RETOTR DE NAPOLÉON D ESPAGNE

gleterre depuis les nouvelles de la probabilité d'une régence. Il a retardé indéPuiiment son départ, convaincu, à ce qu'il a dit, qu'il ne ferait pas trois postes sans être rappelé à Paris. Quel faux calcul !

Metternich à Stadion. Paris, le 25 janvier 1809.

151. L'Empereur est arrivé ici avant-hier. Son voyage a été très-prompt. II n'a mis que six jours pour parcourir la distance de Valladolid à Paris ; il a fait à cheval la route de la première de ces villes à Burgos.

J'ai eu l'honneur de prévenir Votre Excellence qu'une grande masse de rapports du général Andréossy, du maréchal Davoust, de la quantité d'agents qui depuis plus de deux ans ne font qu alarmer l'Europe sur notre compte, paraissaient depuis quelque temps trouver plus de crédit chez l'Empereur. Ces inquiétudes ont augmenté depuis le voyage du Pioi de Prusse à Saint-Pétersbourg, la trêve avec la Suède, depuis surtout que nombre de rapports de l'Allemagne parlent d'arrangements entre les puissances du Nord.

... iNI. de Piomanzow vint me trouver avant-hier. Je lui fis un résumé de notre situation politique, que je crois devoir placer ici sous les yeux de Votre Excellence , pour la mettre complètement au fait de mon langage.

« L'Autriche, lui dis-je, est la puissance la plus centrale de l'Europe. La France et la Russie, après avoir été brouillées , se sont alliées. Quel est le motif de cette alliance? Tend-elle à assurer la paix à l'Europe ? Elle manquera toujours ce but si elle n'admet pas l'Autriche à son concert. Une alliance entre les trois Cours impériales, une alliance entre l'Autriche et la Russie, ou entre l'Autriche et la France, peut assurer le repos du continent. L'alliance entre la France et la Russie, à l'exclusion des masses intermédiaires, est contraire au repos de l'I'^urope, parce que les règles de la plus simple prudence doivent tenir ces mêmes puissances intermédiaires sur un qui-vive éternel. Paix et inquiétude sont deux idées entièrement opposées.

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u Or la France et la Russie ont contracté une alliance séparée; 1 Autriche a été repoussée de tous côtés; on s'est borné à lui dire : « Tenez-vous tranquille si vous voulez qu'on vous a laisse tranquille. » II ne lui reste donc qu'à se créer des moyens de détense également indépendants de tout le monde, qu à s'appuyer enfin sur ses propres forces. L Empereur des l'^rançais tourna ses regards à cette époque vers l'Espagne; je mesuis,aux mois de juin et de juillet derniers, rendu personnellement garant, sinon des intentions pacifiques de ce Prince envers non», du moins de la certitude que nous n'aurions pas la guerre à cette époque. A Vienne, on a ajouté foi à mes paroles, malgré les clameurs de tous les généraux et agents français. Yous-méme, Monsieur le comte, avez cru à cette époque à la guerre. Les événements d'Espagne attirèrent depuis au delà des Pvrénées à peu près toutes les forces de la France. L'Autiiche n'en resta pas moins calme; quels gages de plus pouvait-elle fournir des véritables intentions de son Souverain?

« Napoléon annonce maintenant que les affaires d Espagne sont finies. Il regarde ce Royaume comme soumis. Il saisit ce même moment pour nous accabler d'injures. Il fait précéder son retour à Paris par des diatribes dirigées contre nous, par des appels à nos provinces de ne pas servir la cause de leur Maître. Il revient, et toute la France, toute la Confédération disent qu il va se porter contre nous. Ce n'est donc que sur la garantie du ministre des affaires étrangères de Russie que je puis rassurer ma Cour sur le résultat des intentions de Napoléon, que je puis de nouveau lutter contre l'opinion générale, accréditée et soutenue par les agents français eux-mêmes. »

M. de Roman/.ow me dit (ju il lui serait sans doute difficile de se rendre garant des intentions de Napoléon ; fjue personne ne pouvait les garantir, mais que lui, Romanzow, ne croyait pas à ses vues guerrières; il ajouta que nous nous étions d'ailleurs bien attiré nous-mêmes ces nouvelles sorties par le refus de reconnaître les Rois.

Je me ])ornai à lui répliquer (jue le mot de refus me parais-

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sait tout à fait impropre. Il le reprit effectivement, et revint à des instances sur l'atténuation qu'il me suppliait de donner aux articles de journaux. Je lui ré[)lifpiai qu'il ne m'était pas possible d'atténuer l'effet que probablement produiraient, et sur ma Cour et sur nos peuples, les articles de ces feuilles; que cet effet, dans un moment où le salut même de l'Empire se rtouvait enjeu, ne pouvait guère être influencé par un serviteur à rétran(jer; que tout ce que je pouvais prendre sur moi, serait de les soumettre à la propre évaluation de Sa Majesté Impériale.

L'Empereur nous reçut hier eu audience diplomatique. M. le prince de Kourakin * remit ses lettres de créance avant laudience générale. Sa Majesté fit ses deux tournées comme de coutume. Tout le Corps diplomatique s'attendait à une scène entre lui et moi. Je prévoyais le contraire, et je ne me suis pas trompé. L'Empereur n'amusa pas lés curieux; il me dit quelques lieux communs lors de la première tournée, il ne m'adressa pas la parole à la seconde. Je n'ai partagé cette défaveur qu'avec le ministre de Prusse.

Tels sont les faits. Je ne les accompagne d'aucun raisonnement; ils parlent d'eux-mêmes; ils servent à éclaircir de quel côté sont les intentions pacifiques : ils font plus, ils précisent cette question.

MeUernicli à Stadion. Paris, le 2 féviier 1809.

132. Le jour même du départ de mon courrier, il y eut le soir cercle à la tlour. L'Empereur, qui ordinairement me traite avec infiniment de prévenance, ne s'approcha pas de moi dans tout le cours de la soirée et affecta de ne pas m'adresser la parole. Il se borna à dire quelques mots à madame de Metlerniclî.

Sur ces entrefaites, les feuilles publiques se turent complètement. On répandit dans le public des notions tres-tranquillisantes sur les relations entre les deux Cours. Ces notions s'ac-

* Ambassadeur de Russie à Paris. (xYo/e Je V Editeur.)

266 RECUEIL DE DOCUMENTS (m3-1815).

créditèrent assez généralement, et influèrent favorablement sur les fonds.

L'Jîmpereur se rendit dimanche dernier 29 jinvier à un bal chez la Reine de Hol'ande. Les seuls étrangers dont il permit Tinvitation furent MM. de Romanzow, Kourakin, le prince Wolkonsky et >a femme.

Sa Maje.ité prit les deux premiers dans une pièce attenante. Là, dans une conversation qui dura près de trois heures, l'Empereur se prononça absolument contre nous, et sur la nécessité où il était de prendre un parti sérieux. 11 cita deux faits particuliers arrivés tout récemment à Trieste et sur Tlsonzo *, et ajouta qu'il était dans la nécessité de donner un grand soufflet à 1 Autriche ; que cette puissance était entièrement pourrie, qu'elle n'avait pas une tête, etc. M. le prince de Kourakin ayant fait observer que les dispositions qu'il avait connues de l'Autriche avaient toujours été pacitiques, l'Empereur parla de nos armements, ridicuHsa beaucoup nos moyens militaires, et établit en thèse leur nullité complète; il ajouta qu'on ne faisait pas la guerre avec des soldats tout nus.

M. de Romanzow, qui dans le cours de cette conversation n'objecta rien, sortit tres-convaincu rjue le pai'ti de l'Empereur était entièrement pris, et que la guerre était désormais inévitable.

Ces détails, que je crois tenir de source sûre, me paraissent, ainsi que tous les faits que je puis rassembler, de nature à devoir être présentés sans nul commentaire, sans nul fard, à la haute pénélralion de Sa Majesté Impériale. Dans un moment aussi critique que le pi éscnt, le serviteur zéié est celui qui s'abstient de tout raisonnement et qui ne se charge pas de commentaires sur un sujet dont dépend souvent le sort de sa patrie, celui de 1 Eiu'ope entière. Si les agents français chez nous et à l'élranger avaient agi conime moi, la paix entre nos deux Empires n'aurait pas pu être troublée.

La guerre sera le triomphe de leur conduite, triste triomphe pour des ministres de paix.

* Voir la note 28, page 22-3, i. 1. (i\ote de t Éditeur.)

RKTOlIll DE NAPOLÉON D'ESPAGNE (1809). 267

Tout ce que nous voyons tend manifestement vers la guerre. Le calme apparent du moment est le précurseur de la tempête. La garde impériale arrive ici en poste depuis les Pyrénées. Les corps qui sont en Dauphiné ont ordre de s'arrêter; on parle de mouvements de troupes en Allemagne.

Nous savons depuis peu que plusieurs maréchaux sont

mandés d'Espagne. Je puis indiquer comme positif le retour très-prochain du duc de Danzig. Le maréchal Davoust est également attendu ici au premier jour.

Tout ce qui peut se faire dans les Etats de la Confédération (ce que Votre Excellence est infiniment plus à portée de surveiller que moi) doit servir à éclaircir plus que je ne le puis la véritable position des questions du moment. 11 n'est sans doute que trop permis de toujours calculer la marche de Napoléon sur une même échelle ; il y a maintenant une telle identité avec celle qu'il suivit avant les campagnes de 1805 et de 1806', que le rapprochement des suites de cette marche semble en ressortir très-naturellement.

Mais quelle différence entre la position de TAutriche et de la Prusse dans ces deux années, et celle qui paraît devoir placer maintenant la France en opposition avec nous ! L'Autriche, dans le calme le plus parfait, isolée par les puissances ellesmêmes, qui semblent mnintenant lui faire un crime de ce qu'elle se repose avec dignité surses propres moyens de défense, l'Autriche, dis-je, ne peut sans contredit être taxée d'amener la guerre : — ne pas se livrer pieds et poings liés, ne pas s'exposer à succomber au premier souffle, ne saurait être un crime. Et telle est notre position, notre attitude si inquiétante pour une puissance qui publie qu'elle a cinq fois plus de forces à sa disj)Osition que nous. Si la guerre se fait, ce ne sera pas nous qui l'aurons voulu, on ne saurait trop le répéter.

268 HEC.LEIL UE DOCUMENTS (m3-1815".

DISGRACE 1) i: T A L L E \ K A N 0 . (Note 35, p. 227, t. I.)

133. .Mettcniich îi Stadion (E. D.), Paris, le 2 février 1809.

155. La nomination d'un nouveau grand chambellan est un éve'nement d'un très-haut intérêt pour tout observateur de ce qui se fait à Paris. Voici la marche de cette affaire, telle que j'ai pu l'apprendre.

Samedi dernier, le 28, M. de Talleyrand se trouva chez 1 Empereur avec l'archichancelier et le ministre de la marine. Jj Empereur fit une sortie très-vive contre un parti qu'il prétendait e.\ister, à la tète duquel il désigna MM. de Talleyrand et Fouché, et dont le but serait d'entraver la marche de son (Gouvernement. Il aurait dit que l'on calomniait ses ministres, qu'on voulait lui en donner d'autres, qu il déclarait aimer beaucoup INI. de Champagnv, et (ju il le ferait aussi puissant que M. de Tailevrand; qu'il aimait également les ministres de la justice et des finances ; qu'il savait que si le hasard de la guerre l'eût fait périr en Espagne, on eût tenté d enlever le trône à son frère. Il passa de là à quelques discussions politiques, et se prononça surtout contre la paix de Presbourg, qu'il qualifia d mfâmccl (Weavre de corruption.

(Quelques moments après, le maréchal Duroc s*e présenta chez M. de Talleyrand et lui redemanda sa clef. La nomination de M. de Montesquiou fut déclarée au lever du lendemain dimanche. 11 s'y attendait aussi peu que le public, qui, par ce fiut, jugea que M. de Talleyrand devait se tiouver dans une sorte de di>grâce. La tournure (|ue Sa Majesté fit donner dans \e Moniteur àw 30 janvier à la nomination du nouveau grand chambellan amortit en partie les bruits qui circulaient dans le pidjlic.

11 paraît, en général, ijuc 1 luiipereur, depuis son retour, est iriité contre une quantité d individus marcpjanls et occupant des places plus ou moujs influentes. On annonce comme tie:5-piobabIe que le général Savary sera nonnné au gouver-

MISSION DE r.OMANZOW A PARIS (1809). 2«;t

nement de Paris au premier jour. Celte place donnant une grande étendue de pouvoir à celui qui l'occupe, et le général Savary étant connu pour un des hommes dans lesquels l'Empereur place le plus de confiance, qu'en toute occasion il a chargé des commissions les plus secrètes et les plus difficiles, le public en tire la conclusion que Sa Majesté veut créer une contre-police générale, afin de surveiller le parti qu'il a l'air de supposer exister contre lui*.

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