ARRIVÉE DE METTERNICH A PARIS (1810). 'M
répondit TEmpereur ; jetais difficile à déloger de Vienne, mais vous auriez fait une meilleure paix ; vous m'avez envoyé de bien faibles négociateurs. "
L'Empereur me dit qu'il venait de recevoir des nouvelles de Saint-Pétersbourg qui lui prouvaient que son mariage y produisait une très-forte sensation. Je l'assurai que je n'en avais jamais douté, mais que je n'étais pas sans inquiétude sur les résultats de la position nouvelle des questions. Le comble de nos vœux est la paix et la tranquillité ; il ne peut donc pas entrer dans nos vues que la Russie se compromette. — « Qu'entendez-vous par se compromettre? » me demanda 1 Empereur. — « La Russie n agit que par la peur, lui dis-je ; elle craint la France, elle va craindre nos rapports avec cette dernière puissance, et d'inquiétude en inquiétude elle va se remuer. » Il entra de là dans beaucoup de détails sur ses rappelas avec la Russie, qui tous me confirment ce que je n'ai que trop de raison de craindre, que les choses en sont venues à un point où il faudra toute la sagesse et tout le calme de la marche politique de Votre Majesté Impériale pour éloigner une brouille. L'Empereur saisit cette occasion pour me parler du dernier séjour que fit ici M. de Romanzow*; il s'expliqua fortement sur le compte de ce ministre, qu'il taxe de manquer de jugement et de caractère, et de ne jamais sacrifier qu'à des chimères. Si je ne connaissais l'Empereur, j'aurais pu être étonné de lui entendre soutenir la thèse, si souvent défendue par moi et attaquée par lui, que c'est à la conduite faible du ministre russe que nous avons dû la dernière guerre.
L'Empereur me parla de la Prusse dans des termes très-[)eu ménagés. « Quel pays et quel gouvernement! » s'écria-t-il. — « S'ils sont à plaindre, lui dis-je, c'est sans contredit l'Empereur des Français seul qui peut les sauver ou les accal)ler; le premier me paraîtrait infiniment plus conforme aux intérêts de l'Europe entière et plus digne de Votre Majesté. » — «Mais à qui voulez-vous que l'on parle dans ce malheureux pays? il n'y a ni Souverain, ni peuple, ni ministère, ni argent. Je ne
* Voir Mission de Romanzow (n°^ 134-136). (Noie de l'Editeur.)
veux pas écraser la Prusse, mais elle doit remplir les engagements qu'elle a pris. »
J'entamai la question de la négociation avec l'Angleterre : je savais que des pourparlers fréquents avaient lieu entre les deux gouvernements, je le dis à l'Empereur. Sa Majesté n'en disconvint pas, mais me témoigna sa conviction que la paix ne serait possible qu'autant que lord Granville se trouverait à la tête du ministère britannique. Il croit lord Wellesley peu propre à suivre une négociation, parce que les intérêts de l'Espagne et du Portugal sont devenus sa propre cause, et pour ainsi dire celle du nom de Wellesley. Je soumis à l'Empereur ridée s'il ne serait pas dans l'ordre naturel des choses que 1 intervention de l'Autriche, la seule puissance de premier ordre entièrement étrangère à toutes les questions de législation maritime, et par conséquent la seule essentiellement neutre, fût réclamée dans une occasion aussi importante pour le salut du monde entier. L'Empereur n'objecta rien à mon idée, qu'il admit même comme tout à fait naturelle ; « mais, ajouta-t-il, il ne faut pas songer à une négociation dans ce moment. Les ministres sont ti*op occupés de leurs propres affaires, et à se soutenir contre les attaques du parlement, pour qu'avant quelques semaines, avant la fin de la session actuelle, il soit possible d'entamer sérieusement et avec quelque espoir fondé de réussite, une négociation quelconque. Nous en causerons alors, France et Autriche. »
Voilà, Sire, les lignes principales d'un tableau que j ai d'autant moins cru devoir achever, que la négociation que j'entame maintenant avec le ministre des affaires étrangères peut seule édaircir les questions, et les placer dans leur véritable jour.
La nuance principale qui m'a frappé dans le cours de mon long entretien, nuance qu'il n'est possible à personne qu'à moi d'apprécier dans son entier par les rapprochements que je suis à même de faire avec des époques antérieures, est celle du sentiment momentanément très-prononcé chez Napoléon que notre existence, loin d'être incompatible avec la sienne, doit lui servir d'égide.