AUDIENCE DE CONGÉ ACCORDÉE PAR NAPOLÉON (1810). SO.X
AUDIENCE DE CONGE ACCORDEE PAR NAPOLÉON A METTERNICH, Alix TUILERIES.
( iNote56, p. 236, t. I.) 175. Notes de Metternich. Paris, le 24 septembre 1810.
175. L'Empereur m'a chargé de porter de sa part à l'Empereur mon Maître les assurances les plus positives de son amitié et de son plus constant attachement. « Que l'Empereur , me dit-il, se persuade bien que je ne veux que son bonheur et sa prospérité. Qu'il écarte de lui toute idée d'empiétement de ma part sur sa Monarchie. Elle doit s'agrandir, et promptement, par notre alliance. Assurez-le que tout ce qu'on pourrait lui dire de contraire est faux. Je le préfère de beaucoup à aucun de mes propres frères sur le trône de l'Autriche; je ne vois plus aucun sujet de brouille entre nous. »
J'ai touché alors de nouveau à l'article III du traité secret de Vienne*.
«Je vous ai prévenu. Sire, lui dis -je, que je ne quitterais pas Paris sans avoir obtenu de Votre Majesté la révocation de cet article, odieux par sa seule existence et inutile quant au fond. Votre Majesté a abondé dans mon sens le jour oiî je Lui en ai parlé la première fois. Elle a reconnu que, dès que nous serions décidés à Lui faire la guerre, nous ne nous arrêterions pas à cette stipulation, et que, pour le temps de paix, elle était aussi inutile que dégradante. Elle a reconnu qu'Elle n'avait fait insérer l'article rédigé comme il l'est actuellement, que dans un moment d'humeur contre le Gouvernement autrichien ; c'est vous-même, Sire, qui m'avez dit que sa première rédaction eût offert des moyens de contrôle à la France, tandis que d'après sa rédaction actuelle il n'offre plus que de
* L'article III du traité .secret limite l'effectif de l'armée autrichienne à cent cinquante mille hommes.
(Note de l'Éditeur.)
394 RECUEIL DE DOCrMENTS (1773-1815).
l'humiliation en pure perte. Je vous demande donc maintenant l'exécution de la promesse que vous m'avez faite que vous l'annuleriez. » Je demandai à l'Empereur s'il désirait que j'adressasse une note à Champagny sur cet objet , à laquelle il répondrait dans le sens convenu , ou bien s'il voulait faire entrer dans la lettre dont il me chargerait pour l'Empereur mon Maître, une phrase qui atteindrait le même but.
« Je préfère ce dernier mode , m'a répondu l'Empereur ; je ne me souviens pas trop de la rédaction de l'article secret. »
J'avais prévu 1 objection, et je m'étais muni d'une copie. L'Empereur la lut et me dit :
«La chose est facile; j'écrirai à votre Maître que, étant informé par vous de son désir de voir annulé l'article en question, et ayant appris ainsi la satisfaction qu'en éprouverait l'Empereur , je vous chargerais de lui faire connaître mon empressement à lui donner cette nouvelle preuve d'amitié et de confiance. Etes- vous d accord avec moi sur cette phrase?»
Je me déclarai satisfait et demandai à l'Empereur quand je pourrais compter sur cette lettre. Sa Majesté me répondit qu'elle me l'enverrait dans la soirée.
Le lendemain, l'Empereur partit pour Fontainebleau. Je vis le ministre des relations extérieures, qui me dit être chargé par Sa Majesté de me faire des excuses de ne pas m'avoir envové la lettre qu'Elle m'avait promise , mais qu'EIle en ferait une de ses premières occupations à Fontainebleau. Le duc de Cadore ajouta qu'il restait exprès un jour de plus à Paris, pour pouvoir me la remettre lui-même.
Un courrier expédié par l'ambassadeur, le jour même de mon départ de Paris , me remit la lettre qui renfermait celle que j'attendais de l'Empereur Napoléon.
PROPOSITIONS D ALLIANCE DE SCHUWALOW (1810). 395" PROPOSITIONS d'alliance DE SCHUWALOW.
(Note 58, p. 236, t. I.)
176. Metternich à l'Empereur François (Rapport), Vienne, le 31 octobre
176. Le comte de Schuwalow s'est rendu chez moi ce matin et m'a fait les premières ouvertures relativement à la proposition de négociation sur laquelle mon père a eu récemment rhonneur de faire un rapport provisoire à Votre Majesté pendant mon voyage en Styrie.
Je le fis parler, et, après un long entretien, je finis par être pleinement confirmé dans la conviction qui s'était déjà formée dans mon esprit, savoir que la proposition d'alliance faite par Schuwalow n'avait d'autre but que d'amener une alliance défensive entre les deux Cours.
Après de longues circonlocutions et des protestations sans nombre à propos de l'union si désirable de nos Souverains et des dangers d'un avenir plein d'incertitude, le général me dit combien l'Empereur Alexandre souhaitait vivement de prévenir ces périls par un aveu sincère des vues des deux Cours: par ce moyen, ajouta-t-il, il serait très-facile de régler plus d'un point sur lequel nous pouvons encore négocier.
Je répondis au comte de Schuwalow que l'Empereur Alexandre ne pouvait douter des sentiments de Votre Majesté; que Vos principes étaient trop connus et trop éprouvés pour permettre jamais de supposer qu'il Vous fût possible de Vous en écarter; que je pouvais ramener les désirs de Votre Majesté, qui sont parfaitement d'accord avec Votre intérêt et avec celui de l'Europe tout entière, à un point de vue unique, qui est le maintien de la paix. Par conséquent, ajoutai-je, je n'hésitais pas à lui donner, à lui comte de Schuwalow, pour tranquilliser son Cabinet, la même assurance que l'Empereur Napoléon avait donnée au prince Alexis Kourakin, ministre de l'intérieur en Russie, lors de son audience de congé, et qu'il avait renouvelée récemment au frère de ce dernier, ambassadeur
39t> RECUEIL DE DOCUMENTS (i:73-1815).
de Russie à Paris, savoir qu'entre Votre Majesté et la France il n'existait ni alliance défensive ni alliance offensive, mais simplement des liens de famille; que, dans le présent, ces rapports avaient eu déjà les suites les plus heureuses, et que, dans l'avenir, ils assuraient la tranquillité de l'Autriche ; qu'ainsi ils rendaient superflue toute alliance politique et promettaient à Votre Majesté les bienfaits d'une indépendance réelle, en tant qu'on peut espérer être indépendant dans l'état actuel de 1 Europe, contre lequel Votre Majesté a lutté si long^temps.
Le comte de Schu^valovv me fit observer qu'entre nos deux Cours il y avait encore à régler des questions sur lesquelles il importait de s entendre ; il cita les désaccords auxquels avait donné lieu jusqu'ici la réunion des Principautés. Il parla delà médiation entre la Russie et la Porte comme d'une idée qui semblait régner chez nous plus qu'en Russie; mais il la présenta comme une conséquence possible de l'accord qui se ferait entre nous sur notre intérêt général, qui était bien plus considérable.
Je répondis que certainement Votre Majesté devait souhaiter de voir se conclure bientôt la paix avec la Porte, vu que tout mouvement pouvant amener des complications incalculables compromettait en général les intérêts de Votre Majesté, et que toute modification survenant dans l'état actuel des possessions de la Porte, et particulièrement le maintien des Principautés entre les mains de la Russie , était en contradiction directe avec ces intérêts mêmes. Quant à la médiation proprement dite , je savais très-positivement que Votre Majesté n'y attachait aucune importance, attendu que la médiation, si elle n'est pas armée, n'est, à vrai dire, qu'une chimère ; si toutefois l'intervention amicale de A'^otre Majesté entre les deux puissances pouvait avoir pour effet d'amener la paix, Elle s'interposerait avec le plus grand plaisir. Mais, ajoutai -je, nous ne pouvons espérer voir la guerre finir de sitôt, tant que les Principautés seront occupées par la Russie. Je dis un mot du retour de ces provinces sous la domination, ou du moins sous l'apparence de la domination de la Turquie.
PROPOSITIONS DALLIANCE DE SCHUWALOW (1810). .'591
Le comte de Schuwalow m'affirma que jamais l'Empereur Alexandre ne renoncerait à incorporer les Principautés à son Empire, mais que, par suite d'une entente commune, nous pourrions nous assurer, même pour l'avenir, de grands avantages dans ces provinces. A ce propos, il toucha la question de la proposition d'un échange de la petite Valachie contre quelques parties de la Pologne, proposition qui avait été faite depuis peu, mais qui, pour des raisons à lui inconnues, n'avait pas été acceptée.
Comme il n'y avait pas moyen de lui faire abandonner cette idée, je lui dis que je ne pouvais pas bien m'expliquer où sa Cour voulait en venir. Il ne me semblait pas qu'une complication politique immédiate fût à prévoir; relativement à notre désir commun de prévenir une difficulté de ce genre, il n'était pas besoin d'une entente particulière; toute négociation, et particulièrement toute convention formelle devait s'appuyer sur une base; or, dans le cas présent, il nous serait difficile de concevoir quel pourrait être ce point d'appui, attendu que la conduite tenue dans les derniers temps par la Russie nous avait, à tous les points de vue, ôté entièrement le moyen de calculer et de connaître les vues de son Cabinet. Aussi nous serions heureux de recevoir toute communication pouvant nous édifier à cet égard ; il ne dépendait pas de Votre Majesté de prendre l'initiative ; il me paraissait démontré qu'un traité reposant uniquement sur des sentiments qui, d'un côté comme de l'autre, ne pouvaient être mis en doute, serait forcément compromettant.
Le comte de Schuwalow m'assura que si nous renouvelions l'ancienne alliance, jamais la France n'en saurait rien; pour me garantir le silence de la Russie, il engagea la parole du Czar.
« Comment, demandai-je au comte, conciliez-vous l'idée d'une alliance avec l'Autriche avec les rapports que vous avez actuellement avec la France? Votre alliance avec Napoléon a-t-elle cessé d'exister? »
Le comte de Schuwalow dit que les rapports de la Russie avec la France étaient toujours les mêmes, que toutefois l'ai-
liance du Gzar avec cette puissance ne se rapportait qu'au cas où nous serions les agresseurs ; comme cette éventualité n'était pas au nombre des choses probables, on pouvait très-facilement concilier avec la stipulation susdite la conclusion d'un traité qui nous assurerait un secours mutuel dans le cas où lun ou l'autre des contractants serait attaqué par la France. Du moins, il était très-important de pouvoir calculer et déterminer d'avance le rôle que chaque parti jouerait dans ce cas.
Je fis remarquer au comte de Schuwalow que notre situation était bien différente de celle de la Russie; je lui montrai que la Russie était unie à la France par des liens politiques très-réels , tandis que , conformément aux assurances que je venais de lui donner, nous étions entièrement libres de liens de ce genre, liberté dont Votre Majesté sentait tout le prix. Votre Majesté n'avait aucun projet de conquête; la Russie pouvait en puiser l'assurance dans la modération si bien connue de Votre Majesté et dans la conviction dont Elle est pénétrée, qu'à des époques où il est si difficile de 5e conserver soi-même, des tentatives de conquête mènent rarement à un but sérieux.
Le comte de Schu^valow, après m'avoir fait observer que j'éludais la question de l'alliance, en revint à celle des Principautés, et essaya de me montrer clairement l'intérêt qu'avaient pour nous des stipulations en notre faveur.
Je crois. Sire, que le rapport que j'ai l'honneur de Vous adresser ne Vous laissera aucun doute sur ce fait, que toutes ces offres de négociation n'ont d'autre but que de mettre la Russie à couvert.
Menacé par un allié à qui l'Empereur Alexandre a sacrifié toutes ses considérations personnelles et tous ses principes, ce prince veut s'assurer le secours de Votre Majesté pour le jour du danger, qui est proche. Engagée dans une lutte qui est en contradiction flagrante avec l'intérêt politique de Votre Majesté, la Russie n'en persiste pas moins dans les projets de conquête qu'elle nourrit à l'égard de la Porte; bien plus, l'Autriche doit être, pour cette puissance, comme un rempart