‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 95 sur 121 · LE TRONE DE SUÈDE · texte numérisé non relu

LE TRONE DE SUÈDE

de vue qui me sont désagréables : il compromet mes relations avec la Russie, et il met de nouveau un particulier sur un trône, ce qui fait du tort aux Couronnes.

<< La question du changement de religion n'est pas indifférente non plus, et j'en juge par l'effet que cette nouvelle a produit sur l'Impératrice. Elle s'est écriée : «Comment! le « scélérat quitte son Dieu pour une couronne? Jamais aucun « des miens ne se fût prêté à cela. » J'avais offert la couronne au Vice-Roi d'Italie, qui l'a refusée net. »

Moi : « Votre Majesté me parlant avec tant de confiance de ces faits, je ne Lui cacherai pas, avec la même franchise, que je partage toutes Ses considérations et que j'y ajoute celle que l'exemple d'un maréchal montant sur un trône doit nécessairement influer en mal sur ses collègues. Votre Majesté se verra sous peu dans le cas d'en faire fusiller un pour calmer chef les autres leurs idées de grandeur.

« Je suis on ne peut pas plus d'accord sur l'inconvénient de multiplier les particuliers sur les trônes, et il me paraît que Votre Majesté devrait attacher une valeur réelle à rester le seul. »

Napoléon: «Vous avez raison; cette considération, qui m'est personnelle à moi et à mon nom, m'a fait regretter souvent d'avoir placé Murât sur le trône de Naples. Il y a des parents, des cousins, des cousines; tout cela ne vaut rien. Je devais le nommer vice-ioi, et en général ne pas même donner de trônes à mes frères ; mais on ne devienl sage qu'à la longue. Moi, je suis monté sur un trône que j'ai recréé, je ne suis pas entré dans l'héritage d'un autre ; j'ai pris ce qui n'a[)partenait à personne ; je devais m'arrêter là et ne nommer que des gouverneurs généraux et des vice-rois. Vous n'avez d'ailleui's qu'à considérer la conduite du Roi de Hollande pour vous convaincre que les parents sont souvent loin d'être des amis.

« Quant aux maréchaux, vous avez d'autant plus raison que déjà il y en a qui ont rêvé grandeur et indépendance.

« Mais je veux vous prouver que je suis resté parfaitement neutre dans la question suédoise. »

L'Empereur sonna son secrétaire de cabinet, et se fît apporter toute la correspondance avec le Roi Charles XIII.

L'Empereur, après m'avoir fait lecture de ces pièces, me dit que la Russie avait joué un bien sot rôle en n'influant pas sur le choix du prince de Suède. « Je ne demandais pas mieux, continua-t-il , que de voir élire le prince d'Augustenbourg ; je n'eusse jamais accédé au choix du prince d'Oldenbourg; mais le Cabinet russe devait en agir de même , par des motifs pareils , vis-à-vis du maréchal Bernadotte. » Et voilà ce que ion gagne au bénéfice du temps de M, de Romanzow ! INIes nouvelles de Stockholm portent que les Russes n'ont rien fait du tout, se fiant tout bonnement à leur étoile.

« — Connaissez- vous beaucoup Bernadotte, me demanda I Empereur, et qu'en pensez -vous ? »

Moi : « Je ne le connais que par de simples rapports de société , et je ne puis par conséquent me permettre de jugement sur son compte. »

Napoléon : « C'est une tête ; moi, du moins , je l'ai toujours jugé et trouvé tel ; mais je lui prévois bien des difficultés à se soutenir. La nation attend tout de lui ; c'est le bon Dieu auquel elle demande du pain; mais je ne lui vois aucun talent pour régner : il est bon militaire, voilà tout. Au reste, je suis enchanté d'en être quitte, et je ne demandais pas mieux que de le voir éloigné de France ; c'est un de ces anciens jacobins avec la tète à l'envers, comme ils l'ont tous, et ce n'est pas ainsi que l'on se soutient sur un trône. Si vous le revoyez, sondez-le un peu , et vous en aurez la même opinion que moi; dans tous les cas, je n'ai pu me refuser à la chose, ne fût-ce que parce qu'un maréchal français sur le trône de Gustave- Adolphe est un des plus jolis tours joués à TAngleterre. »

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