A VIENNE
(du 24 SEPTEMBRE 1851 A LA FIN DU MOIS DE MAI 1853.)
1705. Arrivée à Vienne. — A la villa du Rennweg. — Visites. — Bruit de remboursement des prêts sur gage. — La vie à Vienne. — L'Archiduc Maximilien d'Esté. — Souhait de bienvenue de Diepenbrock. — La princesse x\mélie de Suède. — Visite de Sa Majesté l'Empereur. — Audience du prince et ensuite de la princesse chez l'Archiduchesse Sophie. — L'Archiduc Albert. — Kossuth à Londres. — Articles de Florencourt. — Visite du f^rand-duc Constantin. — L'Archiduchesse Marie. — Le prince de Windischgraetz. — Audience de la princesse chez l'Impératrice mère. — Mésintelligence entre Palmerston et Félix Schwarzenberg. — Visite de l'Archiduc Louis. — Le coup d'Etat à Paris. — Concert à la Cour. — Nouvelle organisation. — L'arbre de Noël. — La nouvelle année. — Bal chez Félix Schwarzenberg. — Impressions éprouvées en revoyant la chancellerie d'Etat.
— Bal à la Cour. — Bal chez Liechtenstein. — Les affaires de Hongrie. — Fatigue de Schwarzenberg. — Propos de Westmoreland sur Félix Schwarzenberg. — Mort de Marmont. — Beau trait de l'Empereur. — Fête donnée en l'honneur des grands-ducs. — Amélioration des rapports avec l'Angleterre. — Fête à la villa. — Mort de Félix Schwarzenberg. — Visite de l'Empereur chez le prince. — Buol ministre des affaires étrangères. — Visite de l'Archiduc Jean. — Arrivée de l'Empereur Nicolas. — Visite de ce Monarque à la villa. — Entretien avec Nesseirode. — Revue passée par les Empereurs. — Dîner à la Cour. — Entretien avec l'Empereur INicolas. — Détails sur son séjour à Vienne. — Accueil fait à l'Empereur François-Joseph en Hongrie. — Le livre de Schœnhals. — Tombeau d'Eugène Zichy. — M. Cheney. — La princesse Bagration. — Betour de l'Empeleur de la Hongrie. — lîoger Aldenburg. — Visites de hauts personnages.
— La Révolte des Grecs, par Prokesch. — Mort de Wellington. — L'ordre de succession au trône de la dynastie napoléonienne. — Mort de Dietrichstein. — Stackelberg. — Stockhausen. — Sedlnitzky. — Mort d'Apponyi. — Enthousiasme pour Louis-INapoléon. — Funérailles de Wellington. — Manœuvres en l'honneur du grand- duc héritier. — Thé chez l'Archiduchesse Sophie. — Nouveaux chevaliers de l'Ordre de la Toison d'or. — M. de Bougoulet. — Mort de la princesse Henriette Odescalchi.
— L'Empereur Fran(;ois-Jose[)h à Berlin. — Fin de l'année. — Commencement de l'année 1852. — Nomination de Prokesch à la présidence de la Diète de Francfort. — Lettre du Roi Léopoid. — Mort de l'Archiduc l'.égnier. — Le prince de Croy. — Protection accordée au Monténégro. — Émeute à Milan. — Velléité de Rubeck de donner sa devin. 8
114 RECUEIL DE DOCUMENTS (l8-i8-185<«).
mission. — Attentat dirigé contre l'Empereur François-Joseph. — Projet de l'éplise votive. — Députation hongroise. — Le général Wimpffen. — Stratford Redcliffe. — Le prince Richard nommé chambellan. — Situation troublée en Hongrie et en Italie. — Intrigues des réfugiés. — Prière adressée par le Sultan au prince. — Ida Hahn-Hahn. — Quatre-vingtième anniversaire de la naissance du prince. — Visite du Roi de Prusse.
1705. Le 24 septembre, à sept heures du matin, nous nous embarquâmes à Linz, accompagnés par le gouverneur, les officiers de la garnison et nos amis. Je me sentis très-émue à l'idée que nous ne quitterions ce bateau qu'à Vienne. Beaucoup de nos connaissances s'étaient embarquées avec nous. Le temps était splendide, et notre voyap;e a été très-heureux.
A quatre heures et demie du soir nous étions à Nussdorf.
La rive du Danube était couverte de monde. Je puis à peine décrire ce qui se passa en moi à ce moment-là. Je remerciai Dieu du fond du cœur d'avoir, après tant de jours de tristesse et de souci, ramené mon bon et vénérable Clément auprès des siens, et, d'autre part, je ressentais une grande amertume contre les hommes criminels qui, après nous avoir séparés pendant trois ans et demi de tout ce que nous n'aurions jamais dû quitter, avaient fait tant de mal à notre chère patrie.
La première personne qui vint nous saluer sur le bateau, ce fut le directeur de la Société de navigation à vapeur. Sur le rivage, Paul Esterhazy se jeta dans nos bras en sanglotant, puis vint ma sœur Henriette avec son fils; enfin nous fûmes salués par une foule d'anciens serviteurs et amis qu'il me fut impossible de reconnaître tous.
L'attitude calme et digne de mon mari commanda le respect même à ceux qui étaient venus peut-être avec de mauvaises intentions; il faut que je dise qu'en général le public observa une bonne attitude.
Clément monta dans la première voiture avec sa pauvre fille Léontine, qui venait d'être si cruellement éprouvée. Je pris place dans la seconde voiture avec ma sœur Henriette; Mélanie nous suivait avec Pauline Sàndor dans la troisième. Nous retrouvâmes la villa telle que nous l'avions laissée ; les ileurs semblaient saluer notre retour. Ma belle-sœur Pauline
JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l85l). 115
(duchesse de Wurtemberg), le nonce et Andlau nous y attendaient avec nos vieux serviteurs et quelques autres personnes, parmi lesquelles j'aperçus Niebauer : bien que ce dernier ne se fût pas conduit d'une manière fort correcte pendant la révolution, ainsi que je l'ai dit en son temps, il fut en cette circon« stance plus empressé que les autres fonctionnaires de la chancellerie d'Etat à venir nous souhaiter la bienvenue.
Le soir, vint le vieux Szécsen, grand maître de la maison de TArchiduchesse Sophie, pour dire à Clément que Son Altesse Impériale regrettait de ne pouvoir le voir immédiatement, puisqu'Elle était obligée d'aller pour quelques jours à Ischl, mais qu'Elle espérait revenir bientôt.
Le 25, est venu Félix Schwarzenberg. Il a parlé très-longuement et très-affectueusement à mon mari; il s'est également montré très-aimable envers moi.
Dans les premiers jours qui ont suivi notre arrivée, nous avons été tellement accablés de visites qu'il me serait impossible de les énumérer toutes. Les ministres sont tous venus nous voir, à 1 exception des deux Krauss; Bach a été l'un des premiers à venir; les Archiducs présents à Vienne, c'est-àdire les Archiducs Charles-Louis, Guillaume et Régnier, nous ont également honorés de leur visite.
Il paraît qu'on a dit dans le public : « A présent qu'il est de retour, tout va mieux aller. » Certains journalistes s'en sont offusqués; ils ont inventé une histoire qui nous a attiré des désagréments. On répandit tout à coup le bruit que nous rembourserions tous les prêts sur gage au-dessous de quarante florins; il en résulta que de grands attroupements se formèrent autour de notre maison, ce qui obligea la police d'intervenir.
Il ne m'a pas fallu plus de huit jours pour voir ce qu'est devenue la vie de Vienne et pour découvrir toute sorte d'intrigues. Aussi je passe mon temps à prier le Ciel de m'accorder la charité et l'humilité nécessaires.
Les premières personnes embarrassées que j aie vues étaient celles qui, je le savais, iraient répéter partout mes paroles; aussi ai-je été très-circonspecte dans mes discours.
116 BECUEIL DE DOCUMENTS (18J8-1858).
Pourtant je n'ai pu m'empêcher de faire une remarque, c'est que la couronne que portait aujourd'hui le jeune Empereur était plus lourde que celle que mon mari l'avait destiné à porter sans révolution.
L'excellent Archiduc Maximilien d'Esté, ce vieillard qui jusqu'à présent n'avait pu se décider à revenir à Vienne, est venu exprès pour voir mon mari et a eu avec lui un long entretien. Il est, comme de raison, outré de tout ce qui s'est passé.
Félix Schwarzenberg vient souvent passer la soirée avec nous. Il cause longuement avec Clément et lui témoigne beaucoup d'égards.
Octobre.
Clément a reçu une lettre très-aimable du cardinal Diepenbrock, l'évéque de Breslau *.
La princesse Amélie de Suède est venue de Hacking pour
* La lettre de bienvenue du cardinal, datée de Jobannisberg en Silésie, le 29 septembre 1851, est ainsi conçue : « Sous l'influence du souvenir fidèle et reconnaissant de la bienveillance et de la confiance dont Votre Altesse m'a honoré jadis, j'éprouve le besoin de lui offrir mes plus sincères félicitations au sujet de son retour à Vienne, qui, d'après les nouvelles publiées, s'est effectué heureusement. Dans VAuto Sacramentale de Calderon, que j'ai traduit autrefois (« La vie n'est qu'un songe », dansl'u x\nthologie spirituelle i que j'ai publiée en 1829, chez Seidel, à Sulzbacb), Adam, succombant aux perfides séductions de l'enfer, repousse loin de lui sa raison personnifiée; c'est là l'origine de sa perte, de même que l'origine de son salut provient de ce qu'il reprend la faculté dont il n'avait plus voulu, qu'iV revient à la raison et, par suite, au salut. L'analogie est frappante. Puisse-t-elle se réaliser pleinement pour la prospérité durable de l'Autriche !
« Votre Altesse n'a peut-être pas appris qu'en 1848 la populace de Breslau a voulu forcer l'entrée de ma maison, parce qu'on avait répandu le bruit que le prince de Metternich était descendu chez moi. Malheureusement je n'ai pas eu l'honneur de recevoir Votre Altesse; mais je regarde le seul fait d'avoir mérité ce soupçon comme un titre de gloire.
« Je prie Dieu d'accorder encore à Votre Altesse, avec de longues années de vie, de repos et de santé, la satisfaction bien méritée de voir reconnaître et apprécier toujours davantage l'action puissante et salutaire que, pendant un demi-siècle, vous avez exercée sur les destinées de l'Autriche...
« DIEPE^BROCK. X
(Note de l'ÊJiteur.)
JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (lS5l). HT
me rendre visite. Elle m'a raconté des anecdotes fort piquantes du temps de la révolution.
Le 2 de ce mois, l'Empereur est revenu de la Galicie. Le 3, à dix heures du matin, pendant que j'étais à la messe, on m'informa que Sa Majesté était déjà chez mon mari. J'allai dans mon cabinet, où je les trouvai engagés tous deux dans une conversation sérieuse. L'Empereur a fort bonne mine; il a une tournure charmante, d'ailleurs l'air sérieux. Il m'a accueillie d'une manière très-aimable, en me disant qu'il était heureux de revoir Clément à Vienne après les horribles temps que nous avions traversés. Bientôt après je quittai la chambre; l'entretien de l'Empereur et de Clément dura plus de deux heures. L'Empereur parla de tout et fît entrevoir à Clément qu'il lui demanderait conseil sur bien des choses. Comme les portes étaient fermées et que je me trouvais dans la seconde pièce, je pus seulement reconnaître que l'entretien était trèsanimé et que les deux interlocuteurs parlaient avec une ardeur égale. Je passai tout le temps à prier le Ciel d'éclairer notre jeune Souverain et de lui faire reconnaître que la sagesse et l'expérience d'un homme tel que Clément peuvent être d'un grand secours pour notre pauvre Monarchie.
Louis Liechtenstein est venu exprès de Feldsberg pour nous voir.
Le 4, l'Archiduc François-Charles est venu chez Clément, et Szécsen a informé mon mari que l'Archiduchesse Sophie l'attendait le lendemain au palais. Je priai Szécsen d'obtenir également une audience pour moi, bien que je m'attende à rencontrer des difficultés en ce qui me concerne.
Le 5, Clément se rendit au palais et trouva l'Archiduchesse très-émue de sa visite. Elle lui parla franchement et €n termes affectueux de tout ce que la famille impériale avait souffert depuis son absence.
Le 6, je fus à mon tour appelée à Schœnbrunn. J'avoue sans détour que cette visite m'a coûté; car, d'après des propos qui m'étaient revenus de différents côtés, j'avais lieu de supposer que je rencontrerais de la froideur, et même |)is. A peine étais-je entrée que l'Archiduchesse se jeta à mon cou. Ce
mouvement dissipait toutes mes appréhensions. Cette manifestation toute spontanée impliquait l'oubli de tout ce qu'on pouvait avoir rapporté sur mon compte. Aussi trouvai-je le courage de laisser déborder mon cœur; sincèrement émue, je pris la parole et je dis : « Quoi que Votre Altesse Impériale ait pu apprendre sur mon attitude, soyez assurée que jamais et nulle part je n'ai rien dit de déplacé, cela est contraire à mes sentiments : mon dévouement à la famille impériale, que personne ne révoque en doute, en est un sûr garant. Mais ce que j'ai toujours repoussé avec énergie, ce que mon devoir me commande de combattre, c'est le reproche fait à mon mari d'être cause de la triste situation dans laquelle le Gouvernement s'est trouvé pendant ces dernières années. La femme du chancelier d'État n'est pas seule à ressentir l'injustice d'un pareil reproche; le sentiment qu'elle éprouve est partagé par tous ceux qui envisagent la situation sans prévention et sans partialité. Un second reproche consiste à dire que le prince a été surpris par la révolution, tandis qu'il l'avait toujours prédite depuis quinze ans et que tous les papiers de la chancellerie d'État prouvent qu'il a travaillé sans cesse à conjurer le danger. La paix générale si heureusement conservée jusqu'alors n'avait plus qu'à traverser une période de courte durée. Passé ce terme, l'Autriche devait avoir un Souverain auquel on aurait pu remettre la Monarchie intacte, une monarchie qui n'eût été déchirée par aucune révolution et dont on pouvait développer et affermir les institutions séculaires. Pour arriver à ce résultat, il ne fallait plus que quelques mois! Malheureusement, ainsi qu'il le redoutait depuis longtemps, la paix a été troublée plus tôt, en dépit de tous ses efforts. Aujourd'hui, un nouveau rayon d'espérance éclaire le monde ; qui aurait lieu plus que Votre Altesse Impériale, l'heureuse mère de celui que vous avez élevé vous-même pour le Trône, comme cela était nécessaire pour le bonheur de ses sujets, qui aurait plus lieu, dis-je, de se trouver satisfait de la renaissance de la Monarchie et de rapporter à soi les bénédictions de tous? »
A partir de ce moment, notre conversation roula sur tous les thèmes possibles; l'Archiduchesse en revenait toujours à ce
qu'elle avait souffert ; elle parlait des guerres, de l'Impératrice Marie-Anne; elle rappelait aussi, en termes pleins d'affection, la joie qu'elle avait éprouvée à voir Clément en si bonne santé.
Notre entretien avait duré plus de deux heures, et quand nous nous séparâmes, nous étions on ne peut mieux ensemble.
L'Archiduc Albert est venu chez nous; il nous a parlé de sa nomination en Hongrie. 11 regrette sa mission et dit qu'il ne l'a acceptée que parce qu'il est placé sous les ordres immédiats de 1 Empereur, car, ajouta-t-il, il ne voulait pas avoir affaire aux ministres. Il avait décliné les instructions de Bach. II est certain que dans cette grave affaire les ministres jouent un jeu perfide, et qu'ils veulent amener la ruine totale de la Hongrie.
Parmi les conservateurs hongrois qui sont réunis ici, se trouvent malheureusement un certain nombre de faux frères qui répètent tout ce que disent les conservateurs, et, quand cela ne suffit pas, vont jusqu'à inventer des propos pour exciter les partis l'un contre Tautre. Je sais que mon nom lui-même a été cité. Mais j'ai déclaré hautement, de manière que cela soit redit forcément aux ministres, que je ne me mêle de rien, que je désire qu'on me laisse en repos et qu'on ne me prête pas des paroles que je n'ai pas dites.
On parle beaucoup de l'enthousiasme avec lequel Kossuth a été reçu à Londres. Antoine Szécsen avait engagé le prince Esteihazy à publier un article contre lui. Esterhazy s'est adressé à Clément, qui a corrigé son article. J'estime qu'il aurait mieux fait de ne pas écrire du tout.
Un catholique converti, nommé Florencourt, a été envoyé à Vienne par un journal catholique d'Allemagne pour la rédaction de la correspondance, et chaudement recommandé à Clément. Grande fut notre surprise quand nous lûmes une série d'articles de lui qui étaient dirigés contre mon mari, qui attaquaient ses convictions religieuses et traînaient dans la boue son attitude lorsqu'il était ministre. Félix Schwarzenberg est venu exprès chez mon mari pour lui déclarer que le Gouvernement n'était pour rien dans ces publications Du reste, je
dois dire que ces articles ont soulevé riudignation générale, sans nuire le moins du monde à mon mari, qui a prouvé largement qu'il est bien au-dessus de pareilles misères.
Le -4, le Grand-Duc Constantin est venu nous voir, sur Tordre formel de l'Empereur de Russie.
Le 5, je suis allée chez les Meyendorff pour voir la Grande- Duchesse. Tous deux ont été très-aimables et très-affectueux pour nous. Pendant que j'étais là, Charles de Liechtenstein est venu de la part de l'Empereur chez les Meyendorff pour déclarer que, comme il comptait recevoir à Venise le Grand- Duc de Russie, il se chargerait des frais du voyage et du séjour du prince. Meyendorff voulut élever des objections, mais on lui répondit que si l'Empereur ou quelqu'un de sa famille venait en Russie, on en ferait tout autant; qu'il n'était donc question que d'une loi de réciprocité.
L'Archiduchesse Marie, qui avait passé l'été à Bade, est venue nous voir un matin. Elle a été affectueuse, bonne, aimable et spirituelle comme toujours.
Le prince de Windischgraetz est arrivé; il vient nous voir tous les jours. Je le trouve plus mesuré dans ses appréciations que je ne m'y attendais. Clément s'est donné beaucoup de peine pour amener un rapprochement entre lui et son beaufrère Félix Schwarzenberg, mais ses efforts ont échoué.
A peine l'Impératrice mère était-elle arrivée de Salzbourg, qu'elle m'a fait venir. Je l'ai trouvée émue et en même temps très-gracieuse pour moi. Elle pense beaucoup à Clément, et elle est indignée des traitements dont il a été l'objet.
Pendant trois jours nous avons eu de nombreuses visites, à l'occasion de la fête de mon mari, qui tombait le 23.
Bien que Kossuth ait quitté Londres, Palmerston a reçu plusieurs députations; à ce propos il s'est dit bien des paroles blessantes pour notre Gouvernement, ce qui a amené une nouvelle tension entre Palmerston et Félix Schwarzenberg. Ils s'entendent tous deux très-bien à la polémique ; mais l'irritation leur fait souvent dépasser les limites imposées par la diplomatie. Quand un pareil langage est nécessaire, il faut, .selon moi, laisser la parole au canon.
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Ma belle-sœur, Pauline de Wurtemberg, vient d'atteindre sa quatre-vingtième année. Elle porte admirablement son âge.
Décembre.
A peine était-il de retour d'ischi que le vieil Archiduc Louis est venu chez Clément; il a passé trois heures avec lui. Il lui a dit entre autres choses qu'il avait reconnu trop tard combien mon mari avait eu raison dans toutes ses prévisions, et combien lui, l'Archiduc, avait eu tort de ne pas suivre ses conseils.
Le 2, sont venus coup sur coup des télégrammes de Paris, annonçant le coup d'Etat. Le secret avait été merveilleusement gardé.
Le 10, il y a eu à la Cour un concert auquel j'avais été invitée. C'était la première fois que je rentrais au palais. On ne s'approche de la Cour que ])endant les cercles, qui ont duré si longtemps que je me suis sentie très-fatiguée. Félix Schwarzenberg est venu à moi pour me témoigner tout haut la joie que lui causait le succès du prince Napoléon. Je lui répondis que jamais je ne pourrais me réjouir des succès remportés par une puissance inconnue, à quoi il répliqua qu'il préférait tout aux « ganaches » d'autrefois. Au même moment, quelqu'un s'approcha de nous et s écria avec peu de tact : « Ah! ah! maintenant on nous imite en France. " Beaucoup de gens sont comme frappés de cécité. En général, cette soirée a été très-pénible pour moi. La pauvre Autriche a, plus que jamais, besoin de grâces surnaturelles. Le bon Dieu nous a accordé bien des faveurs, mais il faut encore bien le prier de continuer.
Kùbeck a communiqué à Clément ses projets de réforme pour 1 avenir et lui a demandé ses conseils. Clément travaillait depuis trois semaines à un mémoire, lorsqu'il apprit que les conférences seraient terminées le 31 décembre, et que dès le lendemain paraîtrait la proclamation qui renfermait la nouvelle organisation. Toute sa peine était donc perdue.
Cette fois-ci, notre arbre de Noël a été très-brillant; la fête n'a été attristée que par l'absence de Puchard et de Paul. Il y
avait beaucoup de convives au dîner donné en l'honneur de ma fête, le 31 ; je dois dire qu'on s'est généralement empressé de venir, comme autrefois à la chancellerie d'État, passer la soirée dans notre salon, et que peu de personnes de notre société ont manqué d'y paraître.
Plus les années se succèdent, plus cette succession fait naître des pensées tristes. Cette impression augmente ave« l'âge dans des proportions effrayantes, et, bien que je me retrouve sous mon toit, cette année nouvelle m'a fait une impression dont je ne puis me délivrer qu'à grand'peine, en courbant humblement la tète sous la volonté de la Providence.
Janvier 1852.
G est par une prière de reconnaissance adressée à la Providence divine que je commence cette année, car je me vois au milieu des miens, sous mon toit, armée d'une force suffisante pour supporter avec résignation ce que ce séjour a de pénible et pour me réjouir du bien existant. Je regarde tout cela comme un miracle ; que Dieu continue de nous protéger!
Le 2, Clément a terminé son travail *, dans lequel il propose comme base un plan bien arrêté, ce qui manque au projet qui vient d'être promulgué. En général, je trouve que les affaires intérieures aussi bien que les affaires étrangères sont traitées avec trop de légèreté.
Le 4, on annonça un bal chez Félix Schwarzenberg. J'avais résolu d'y laisser aller ma fille Mélanie sous le chaperonnage de ma sœur Odescalchi; mais Clément et Léontine ont trouvé que c'eût été de ma part un manque de dignité que d'éviter la chancellerie d'Etat, et m'ont conseillé d'y aller moi-même. J'avoue qu'une fois ma résolution prise, le premier moment me parut bien pénible ; je n'osais presque pas penser à l'impression que j'éprouverais entre ces murs qui avaient été témoins des instants les plus heureux de ma vie, et que j'avais quittés avec un sentiment de mépris et de dégoût. Quand vint
* Voir dans l'Appendice : « Sur les bases promulguées par l'Empereur le ?>l décembre 1851. » (Note de l'Éditeur.)
le moment, le Ciel eut pitié de moi : je pus, grâce à lui, croire que cette maison m'était tout à fait étrangère, et j'avoue que j'allai avec une certaine fierté retrouver ce monde au milieu duquel j'avais joué le rôle le plus honorable. lime sembla que l'Autriche devait plutôt baisser les yeux devant moi, car ce n'était pas moi qui avais lieu de rougir. Bien que les Viennois n'aient pas l'habitude de se livrer à certains sentiments, mon entrée fit sensation. Les honnêtes gens me seirèrent la main avec émotion, beaucoup d'autres se trouvèrent dans un tel embarras qu'ils évitèrent de leur mieux mon voisinage.
Félix Schwarzenberg m'a reçue avec une politesse marquée. On avait invité tout ce que nous appelons la seconde société, dont les coryphées féminins se faisaient remarquer par des toilettes par trop recherchées. On ne voyait pas trace de fusion avec la première société. L'Empereur a dansé quelques valses.
Lorsque l'Archiduchesse Sophie m'aperçut, elle vint à moi en s'écriant : « Gomment, Mélanie, vous êtes venue! Vous êtes vraiment admirable! » Je lui répondis que Clément luimême avait désiré me voir venir, et que je trouvais son désii' tout naturel. Si j'avais perdu mon maii, l'entrée de cette maison n'aurait plus été possible pour moi ; mais aujourd'hui je ne pouvais que remercier le Ciel de la protection visible qu'il lui accordait après tout ce que Clément avait souffert. Du reste, je croyais que nous pouvions tous nous étonner de nou^ retrouver là. vSi je pouvais regretter quelque chose, ce serait de n'avoir pas moi-même le bonheur et l'honneur envié de recevoir chez moi Sa Majesté l'Empereur et toute la Cour.
Le 7, il y avait bal à la Cour; j'ai cru également devoir y aller. L'Archiduchesse m'a reçue avec une extrême amabilité, et l'Empereur aussi nj'a comblée de prévenances.
Le 27, il y a eu chez Liechtenstein un bal féerique ; j'y suis allée par affection pour notre ami. L'Empereur a été particulièrement aimable à mon égard, et s'est tellement occupé de moi que le public en a été frappé.
Le 28, tout Vienne est venu me complimenter à l'occasion de l'anniversaire de ma naissance. Félix Schwarzenberg est également venu me voir. Je lui ai trouvé mauvaise mine. Les
124 r.ECUElL DE DOCUMENTS (1848-1858).
affaires de Hongrie semblent Tinquiéter beaucoup. Il en a longuement parlé avec Clément et a prié mon mari de lui remettre un mémoire écrit sur cette gçave question. Je crains que cela ne serve à rien. Du reste, Clément ne peut se livrer à un travail approfondi, parce qu'on le laisse dans l'ignorance absolue de ce que notre administration intérieure a déjà fait ou compte faire, si toutefois elle suit un plan, ce dont je doute.
Février.
Le 2, Recbberg a informé mon mari que Schwarzenberg éprouvait le besoin de se reposer, qu'il se proposait de prendre un congé de quelques semaines, et qu'il s'apprêtait à faire un voyage, sans dire oii il comptait aller.
Le 3, Recliberg vint nous raconter que Scbwarzenberg renonce à son congé, et qu'il s'est décidé à faire venir de Dresde l'oculiste Schmalz. Il est certain que Félix se trouve dans un état qui menace fort sa propre existence et celle de l'Empire. A mon avis, il est sous le coup d'un double danger, ou celui de tomber en enfance comme Stadion, ou celui d être enlevé par une mort subite. On raconte dans son entourage qu'il ne peut plus travailler seul. La lecture lui est impossible, et souvent ses lunettes, renforcées d'une loupe, ne suffisent pas pour lui permettre de déchiffrer une dépêche. Il se fait tout lire, ne fait plus d'observations, et l'on prétend même que parfois il n'entend plus. Cela est bien inquiétant pour le présent et pour l'avenir! Qui pourra lui succéder? Voilà ce qu'on se demande si l'on songe combien les hommes sont rares dans le temps actuel.
Mars.
Depuis longtemps Westmoreland se plaignait de ce que Schwarzenberg traite les affaires d'une manière trop roide, ce qui crée sans cesse des obstacles à la conduite des négociations. Les communications échangées depuis la désagréable histoire de Haynau n'ont abouti à rien, parce que des deux côtés on n'a visé qu'à se dire des paroles blessantes, en lais-
sant, du reste, aller les choses. Depuis le changement de ministère qui a eu lieu à Londres, la situation ne s'est pas modifiée, et Ton a rendu vraiment intolérable la position des tories, qui étaient tout portés à la conciliation. Beauvale vient d'écrire à Clément pour le prier d'inviter sérieusement Schwarzenberg à se montrer plus conciliant et à ne pas mettre, par sa mauvaise humeur, la bonne cause elle-même en question. En même temps, Westmoreland a montré à mon mari trois lettres de Londres, parmi lesquelles s'en trouve une adressée par la Reine à son demi-frère Leiningen. La Reine y dit qu'il n'y a plus moyen de vivre avec Félix, et qu'on le regarde à bon droit comme le Palmerston de l'Autriche.
Le 3, Clément a fait venir Félix chez lui et lui a communiqué toutes ces lettres. Schwarzenberg fut effrayé; il avoua qu'il avait mis son nom au bas de certaines dépêches qu'il n'avait pas lues, accorda qu il devait changer de langage, et promit de se montrer plus conciliant, parce qu'il voyait que la position du nouveau Gouvernement anglais ne serait pas rendue plus facile si, de notre côté, on persistait dans l'attitude hostile d'autrefois et si on lui créait sans cesse de nouvelles difficultés.
Bientôt Westmoreland reçut de Londres des nouvelles plus satisfaisantes. Il a exprimé à Clément sa profonde reconnaissance pour la part active qu'il avait prise à l'amélioration des rapports entre les deux puissances.
La santé de Félix Schwarzenberg devient de jour en jour plus mauvaise.
Le 6, on nous informa de Venise que le maréchal Marmont était mort le 2.
On raconte que dernièrement, comme l'Empereur passait à Vérone la revue de ses troupes, il remarqua que le cheval de Radetzky, habitué à être toujours en avant, ne voulait pas rester au second rang et qu'il s'impatientait; pour couper court à l'incident, il changea de monture avec le feld-maréchal. Il paraît qu'il la fait avec un naturel et une bonne grâce qui ont provoqué cliez les troupes une nouvelle explosiou d'enthousiasme.
La première fête qui sera donnée en l'honneur des Grands- Ducs de Russie, arrivés tout récemment ici, est annoncée pour le 13 mars. C'est une date de mauvais augure. J'allai le cœur serré à cette soirée, où l'on a joué des comédies françaises. J'ai profité d'un moment favorable pour prier notre Empereur de ne plus s'exposer à d'aussi grands dangers que ceux qu'il venait de courir dans sa traversée de Venise à Trieste. L'Empereur avait quitté Venise par mer, malgré la tempête; son vaisseau courut de grands risques et fut jeté sur la côte d'Istrie, pendant que deux autres navires qui l'accompagnaient s'étaient entièrement perdus *.
Le 15, les jeunes Grands-Ducs sont venus nous apporter, de la part de l'Empereur de Russie, l'expression de sa fidèle amitié. Us étaient tous les deux en uniforme autrichien. Notre Empereur avait donné au Grand-Duc Michel un régiment d'infanterie et au Grand-Duc Nicolas un régiment de hussards.
Les rapports avec l'Angleterre prennent réellement une meilleure tournure. Le duc de Wellington n'a pas manqué de remercier Clément de ses bons offices.
Le 23, nous avons donné, nous aussi, une' petite fête en l'honneur des Grands-Ducs. Les Archiducs Charles-Louis et Guillaume nous ont honorés de leur présence. Alexandre Bauniann a fort diverti la société, de sorte que tout s'est passé pour le mieux.
On vient de nommer Rechberg président d'une commission de la presse; cela ne me paraît pas être de son domaine. La Gazette de la Croix a été saisie à cause d'un article contre Schwarzenberg, arlicle dans lequel on se réjouit avec une impudence inouïe de sa fin prochaine.
Avril.
Le 5, après le dîner, Monténégro est entré tout à coup d'un air très-effrayé, nous annonçant que Félix Schwarzenberg venait de mourir tout à fait inopinément. Sa sœur Mathilde devait dîner avec lui chez Eléonore Schwarzenberg. Dans la
* Comme on l'a su plus tard , il n'y en eut qu'un de perdu ; c'était un bateau à vapeur de la flotte, la Marianne. (Note de l'Éditeur.)
journée il avait assisté à un conseil des ministres, qu'il avait quitté à quatre heures et demie, en disant qu'il était obligé d'aller s'habiller et qu'il reviendrait ensuite pour la signature. Louise Schœnburg était venue le chercher, lui et Mathilde. Après que les deux sœurs eurent attendu au delà de l'heure fixée, Mathilde alla voir pourquoi son frère ne venait pas. Elle le trouva sans connaissance, couché sur son lit, comme cela lui était arrivé, du reste, plus d'une fois. Elle fit dire à la princesse de Schœnburg de partir sans elle, parce que son Irère se sentait souffrant. Pendant qu'on dînait chez Eléonore Schwarzenberg sans se douter de ce qui se passait, on se donnait à la chancellerie d'État toutes les peines imaginables pour rappeler le pauvre Félix à la vie. Il avait été frappé d'apoplexie pendant qu'il se lavait les mains, et on l'avait porté, déjà inanimé, dans sa chambre à coucher, qui avait autrefois servi de cabinet de toilette à mon mari.
L'Empereur, immédiatement informé de l'événement, courut s'agenouiller et prier près de son lit. Il paraissait très-ému. Le même soir, il fit appeler le comte de BuoI par dépêche télégraphique, et chargea le baron Werner de l'intérim des affaires étrangères.
La pauvre Mathilde n'a pas quitté le corps de son frère. Elle était convaincue qu'il reviendrait à lui, et elle l'a laissé pendant vingt-quatre heures dans son lit, en entassant sur lui des couvertures pour le réchauffer; il en résulta une décomposition si rapide, que le bruit se répandit dans le public qu'il avait été empoisonné.
Le 7, les obsèques ont été célébrées à Saint-Michel; l'Empereur y assistait. Le même soir, j'allai à la chancellerie d'État porter à Mathilde une lettre de condoléance de mon mari.
Les Hongrois se réjouissent de la mort de Schwarzenberg comme de celle de leur plus grand ennemi, pendant que les bureaucrates et les radicaux tremblent pour leur avenir. En ce qui me concerne, je regrette sa perte, surtout par j)eur de ce qui pourra arriver *.
Le Roi des Belges écrivit au prince de .Metternicli une lettre sur la mort de
Le dimanche de Pâques, l'Empereur est venu tout à coup chez Clément. Mon mari dit au Monarque ce qu'il pensait des affaires intérieures, et se remit à lui conseiller vivement de fixer un plan bien défini. Les dernières publications, lui dit-il, étaient restées sans résultat. L'Empereur le reconnut, et répéta à mon mari qu'il le consulterait pour toutes les décisions importantes à prendre.
Buol est arrivé ; le 12, il a reçu les fonctionnaires de la chancellerie d'Etat. Il est venu aussitôt chez Clément et lui a montré une parfaite déférence.
Je suis allée voir Mathilde Schwarzenberg et l'ai trouvée étonnamment bien portante et armée d'une grande force morale. Elle m'a dit que depuis deux ans elle s'attendait à un dénoùment pareil, que les affaires avaient été trop fatigantes pour son frère, et qu'il avait dit lui-même qu'il mourrait infail-
ïjchwarzenber{;; cette leitre est datée de Laeken, le 5 mai 1852. Nous en extrayons ce qui suit : « ...La mort inopinée du prince de Schwarzenberg a privé l'Empereur d'un serviteur qui, à l'heure des grands dangers, est resté fidèlement et courageusement à côté de son maître. Puisse tout marcher bien et régulièrement! Puisse la voix de Votre Altesse, la voix du grand homme d'Etat qui a donné tant de preuves de son dévouement, puisse cette voix bienfaisante et salutaire êlie encore écoutée longtemps !
a Dans l'Europe occidentale, on a cru voir non sans inquiétude une trop grande intimité avec le nouveau Souverain de la France. On a exagéré la chose, et l'on n'a pas assez réfléchi qu'un des ennemis les plus dan;;ereux de l'Autriche a été la Piévolution, que cette révolution a eu son siège en Italie et surtout en Suisse, et que, dès lors, une entente avec Louis-Najioléon était chose naturelle, etc. »
Le prince de Metternich répondit de Vienne, le 25 mai 1852 : « ...L'impression que la mort du prince de Schwarzenberg a produite sur Votre Majesté est tout à fait celle qui répond aux circonstances. Sa disparition de la scène équivaut à un coup sensible. Le prince possédait de grandes qualités; il avait aussi des défauts; dans certaines situations, les fautes elles-mêmes aident au triomj>he du bien. C'était un homme tout dévoué à la vérité pratique, mais il était roide dans sa manière d'agir. Dans les questions dont la solution lui était imposée par un héritage d'absurdités, cette forme prenait le caractère de \n force, et ce caractère présentait un avantage particulier dans I Empire, où la douceur forme, pour ainsi dire, un trait habituel de 1 autorité. Dans les choses, la mort du prince de Schwarzenberg ne change rien ; dans le choix des formes, elles peuvent plutôt gagner que perdre.
ic Que Votre Majesté se rassure sur le sort de cet Empire ; il saura se tirer des difficultés avec lesquelles les temps l'ont mis aux prises. Le danger est ailleurs. » (^ISote de l'Editeur.)
liblement à la tâche. Les hommes ne sont plus ce qu'ils étaient, si l'on song^e que pendant cinquante ans Clément a mené une vie bien plus dure sans jamais s'en plaindre.
Mimi Meyendorff m'informe que l'Empereur Nicolas viendra ici le 8 mai. Notre Empereur l'avait prié de lui fournir l'occasion de le rencontrer quelque part. L'Empereur Nicolas a répondu immédiatement qu'il viendrait à Vienne. Je me réjouis d'avoir l'occasion de le revoir.
Le général Edouard Clam-Gallas est venu me voir; c'est un ami d'une fidélité touchante et d'un dévouement à toute épreuve.
Mai.
Le 5, Clément a reçu l'Archiduc Jean, et, pendant qu'ils étaient ensemble, j'ai eu la visite du duc de Brunsv^^ick. L'Â.rchidiic Jean a dit à mon mari des choses charmantes. Il a voulu me voir également, et m'a prodigué les protestations d'affection, de respect et de dévouement pour mon mari.
Le 7, Meyendorff est allé à la rencontre de son Empereur jusqu'à Oderberg. Dans la nuit, notre Souverain s'est rendu à Prerau. Il m'a fallu passer la journée au lit, parce que j'avais la fièvre.
Le 8, l'Empereur Nicolas est arrivé; il a été reçu à la gare par le personnel de l'ambassade et par tous les Russes qui se trouvaient ici. Le même soir, nous avons eu la visite de son aide de camp Oserow.
Le matin du 9, Mimi Meyendorff nous a fait dire de vouloir bien attendre l'Empereur, qui est, en effet, venu chez nous à midi. II nous a témoigné une affection vraiment touchante et a beaucoup parlé de notre Empereur, qu'il aimait, disait-il, comme son propre fils.
Bientôt après l'Empereur est venue la Grande-Duchesse Constantin, au moment même où le comte de Nesselrode était chez Clément. Je l'ai trouvée très-aimable, et j'ai constaté que sa santé s'était améliorée. Clément a été très-content de son entretien avec Nesselrode. Malheureusement, il m'a fallu me recoucher dans l'après-midi, S cause de ma fièvre. Cela ne m'a
TlIt. p
pas empêchée de recevoir le comte Orloff. D'après tout ce que j'ai entendu dire, on païaît être assez bien disposé en Russie pour le président de la République française.
Le 10, je me suis levée et j'ai reçu le baron de Lieven, qui avait assisté à la grande revue passée par les Souverains. Notre Empereur est venu le premier sur le champ de manœuvre; il a adressé aux généraux une allocution sérieuse, puis il a reçu l'Archiduchesse Sophie, qui était venue en voiture avec la Grande-Duchesse Constantin. Au bout de quelques minutes, l'Empereur Nicolas, entouré d'un nombreux état-major, s'approcha au petit galop. Notre Empereur alla au-devant de lui, le sabre hors du fourreau, le salua et le conduisit devant les troupes. On dit que ce moment-là a été superbe. Les deux Empereurs, chacun dans son genre, formaient, paraît-il, un admirable tableau.
Nos enfants ont vu de la chancellerie d'Etat le retour des deux Empereurs sur la Bellaria. Notre Souverain mit le premier pied à terre et présenta la main à l'Empereur Nicolas, comme s'il voulait l'aider à descendre. Ce dernier se jeta à son cou et l'embrassa avec effusion. Moi qui ai vu l'Empereur Nicolas traiter l'Empereur François avec la vénération qu'on a pour un père, je suis heureuse de voir qu'il est animé d'une affection toute paternelle à l'égard de notre Souverain.
Il y a eu à la Cour un dîner de cent cinquante couverts; il n'y avait là que des militaires et les trois ministres, BuoI, Bach et Kûbeck. L'Empereur Nicolas s'approcha de Kûbeck, lui tendit la main et lui dit qu'il connaissait les grandes qualités et le parfait dévouement qu'il apportait au service de notre Empereur. Le soir, au théâtre, l'Empereur Nicolas a été fort bien accueilli par le public.
Le 11, après avoir assisté à un exercice à feu, l'Empereur Nicolas est venu chez nous. Il a parlé bien plus ouvertement que la première fois, et nous a raconté son entrevue avec Bach, auquel il avait dit qu'il ne doutait pas de son empressement à bien servir son maître, mais qu'il lui conseillait, s'il voulait remplir consciencieusement son devoir, de demander à notre Empereur la permission'de visiter les provinces dont il
était chargé d'assurer le bien-être et qu'il ne connaissait pas suffisamment, à ce qu'il semblait à TEmpereur de Russie.
Après un long entretien que Clément a eu avec l'Empereur Nicolas, ce dernier nous a priés de continuer à le regarder comme un de nos amis les plus dévoués. Il a quitté Vienne le 11, à minuit.
Le 12, le comte de Nesselrode a dîné chez nous, pendant que j'étais encore malade et couchée.
L'Empereur Nicolas a conféré aux frères de l'Empereur et au baron de Kûbeck la décoration de l'Ordre de Saint-André.
Meyendorff nous a raconté bien des détails intéressants sur le séjour de son Empereur. Il a donné six mille florins aux pau? vres de Vienne. Il est allé pour quelques heures à Prague et avait dit à ses intimes qu'il y allait pour voir son vieux camarade retiré des affaires (l'Empereur Ferdinand). Il a également parlé de moi en termes chaleureux, m'appelant la fidèle compagne de Clément.
Le 22, nous allâmes occuper la villa. Je me sens bien malade, et il faut que je songe à me soigner. On vient d'essayer sur moi un traitement par l'électricité qui m'énerve beaucoup.
Le 5 juin, notre Empereur doit faire une tournée en Hongrie. Dieu veuille que ce voyage soit favorable aux intérêts de ce pauvre pays!
Juin.
Ma sœur Emilie Széchényi écrit de Pesth que l'Empereur a reçu dans cette ville un accueil enthousiaste.
Nous lisons avec intérêt l'ouvrage de Schœnhals sur la campagne d'Italie. Ce livre trouve beaucoup d'ennemis, parmi lesquels il faut compter le nonce et tout ce qui est du parti catholique, parce que Schœnhals attaque ouvertement la conduite du Pape Pie IX, en quoi il n'a pas tout à fait tort, selon moi.
Juillet.
En passant par Kâloz, notre Empereur a demandé où était le caveau dans lequel on avait mis les restes d'Eugène Zichy.
Il s'y est ainêté, a prié sur la tombe, a fait venir Edmond Zichv et lui a dit qu'il avait l'intention de faire élever une chapelle à l'endroit où son frère Eugène avait été exécuté. Attention touchante, qui a fait du bien à toute la famille.
M. Gheney est venu nous voir. Il a passé quinze jours à Vienne, et il a dîné tous les jours chez nous. C'est un brave homme, mais il n'est pas précisément très-amusant.
Pendant que je faisais avec Clément une promenade en voiture au Prater, afin de faire prendre l'air à mon mari, l'Archiduchesse Sophie et la Reine de Saxe sont venues chez nous. Caroline (Zichy) et Hermine, qui étaient restées à la maison, se sont chargées de recevoir en notre absence les augustes visiteuses.
Nous avons reçu aussi la visite de la princesse Bagration, qui a passé six semaines à Vienne et qui est venue presque journellement chez nous. Ses toilettes et son équipage sont d'une originalité inouïe.
Août.
Le 14, à cinq heures de l'après-midi, l'Empereur est revenu de Presbourg par le chemin de fer. Beaucoup de magnats, le primat en tête, l'avaient accompagné. Il était, dit-on, de la meilleure humeur du monde et était très-content de son voyage. On avait élevé en son honneur un arc de triomphe au rond-point du Prater, à l'endroit même où se dressait, en 1848, la fameuse barricade qui a coûté tant de sang. L'Empereur monta sur une estrade qu'on avait dressée là; il y fit venir près de lui le primat et les magnats, afin de prendre congé d'eux; il dit au primat, en hongrois, qu'il avait trouvé en Hongrie beaucoup d'hommes et autant de cœurs. Ces paroles ont provoqué chez les Hongrois un enthousiasme sans bornes.
Le 27, est arrivé Roger (d'Aldenburg), qui vient passer quelques mois chez nous. Il avait été très-malade; mais je lui ai trouvé meilleure mine, Dieu merci.
Septembre.
Le grand camp près de Pesth, où l'on avait invité beaucoup
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de princes et de généraux étrangers de tous les pays, nous a valu aussi quelques visites.
Le 18, nous avons eu à dîner les deux princes de Bade, le duc de Parme et le baron de Lieven. Ce dernier est venu plusieurs fois avec sa femme passer la soirée avec nous. Le prince royal de Saxe est également venu nous voir; c'était la première fois que je le voyais; il a un extérieur on ne peut plus agréable.
Prokesch est venu de Berlin; depuis 1848, c'était la première fois que nous nous revoyions. Je suis profondément touchée de son fidèle dévouement à mon mari et de son affection, qui ne s'est jamais démentie. Il a apporté à Clément son ouvrage historique sur la révolte des Grecs, qui vient d'être imprimé. Ce livre, qui est fait avec beaucoup d'esprit, ne peut pas encore être livré à la publicité, attendu qu'il contient sur la Russie des révélations qu'on ne peut pas communiquer au public du vivant des personnages intéressés. Clément et Buol ont insisté auprès de Prokesch pour le décider à remettre la publication de ce livre*.
Le 14, le duc de Wellington est mort subitement. Il voulait aller à Douvres saluer lady Westmoreland ; mais en se levant le malin, comme d'ordinaire, il a été pris d'une sorte de convulsion, ce qui, du reste, lui était arrivé assez souvent dans les dernières années. Clanwilliam, qui était chez lui et qui se trouvait seul avec le fils du duc, Charles Wellesley, fît informer immédiatement lady Westmoreland de l'indisposition du duc. Elle accourut aussitôt, mais elle le trouva mort. Toute l'Angleterre est en deuil.
Octobre.
Le 1", j'ai eu de nouveau la fièvre, et je suis restée couchée. Nesselrode est venu nous voir à son retour de Saint-Péters-
* Le prince de Metternich a écrit de sa propre main, dans le premier volume de ret onvra{;e, la note suivante : « L'ouvrage du baron de Prokesch est saisi et ne sera mi-; en circulation nue dans plusieurs années. Cet exemplaire est donc ;i {garder jusque-là dans les archives de la famille comme /Jjecf secrète. » L'ouvra|;e a été publié depuis. (iVo/e Je i Editeur.)
bourg. Il garde une jeunesse d'esprit remarquable. Il paraît toujours heureux de retrouver son vieux collègue et ami. Il a discuté avec Clément la question de Tavénement éventuel de Napoléon au trône. Selon le traité de Vienne, la famille de Napoléon est pour toujours exclue du trône. Il a été décidé que les puissances ne s'immisceraient pas dans les affaires intérieures de la France, attendu que le titre de président ou d'empereur leur était indifférent, mais qu'elles tiendraient la main à la fidèle exécution des traités de 1815 en ce qui concernait les questions de frontières.
Le 8, nous avons pris nos quartiers d'hiver. Le 15, nous avons été très-surpris d'apprendre la mort subite de Maurice de Dietrichstein, le fils.
Lord et lady Westmoreland, les Jersey, lord et lady Elyonl dîné chez nous; on a beaucoup parlé de la mort de Dietrichstein. Il voulait passer l'hiver à Naples, attendu qu'il se sentait malade de la poitrine; il paraît avoir laissé une grande fortune. Roger et Hermine sont allés à l'enterrement.
Le général Stackelberg, le nouvel attaché militaire russe, nous a présenté sa femme, qui est très-belle.
Le corps diplomatique s'est enrichi d'un nouveau membre : c est le baron de Stockhausen, ministre plénipotentiaire de Hanovre, qui est un homme très-agréable. Du reste, nous voyons peu de diplomates. Seul, le ministre plénipotentiaire d'Espagne, d'Ayllon, vient souvent nous voir et est toujours le bienvenu. Clément aime à causer avec lui.
Le vieux Sedlnitzky a acheté une maison ici et s'est fixé à Vienne. Il vient quelquefois le matin chez nous. La société viennoise ne le gâte pas sous le rapport des attentions.
Le 20, nous avons appris la mort de l'ambassadeur comte Apponyi. Il a été frappé d'apoplexie en allant se coucher.
L'enthousiasme pour Louis-Napoléon semble grandir en France ; il fait semblant de se faire prier pour accepter la couronne impériale, ce qui, dans tous les cas, le conduira plus sûrement au but. Toute cette histoire est loin de m'être agréable.
La famille Windischgraetz a été plongée dans une profonde
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douleur par Ja mort de la charmante jeune princesse Alfred, née Lobkowitz.
Le 24, Buol est venu chez Clément pour l'informer que l'Empereur avait approuvé une résolution de l'Ordre de Malte, d'après laquelle le chef de la famille de Metternich sera à perpétuité chevalier honoraire.
En Angleterre, toute la nation est occupée à préparer à son grand général des funérailles dignes de lui. On désire dans le pays que les Souverains qui lui ont donné le titre de feld-maréchal s'y fassent représenter. La Russie, la Prusse et l'Espagne se sont empressées d'y consentir. Notre Empereur est le seul qu'on n'ait pu décider à envoyer un officier autrichien en Angleterre. La raison qu'il donne est celle-ci : aucun uniforme autrichien ne peut se montrer à Londres avant que l'Autriche ait ohtenu satisfaction pour l'insulte de Haynau. Il est regrettable que la rigueur de ce procédé atteigne un homme qui, pendant toute sa vie, a travaillé à la bonne entente entre l'Autriche et l'Angleterre.
La mort de Lâszlo Kârolyi a fait sur sa grand'mère, la pauvre vieille princesse de Kaunitz, une impression tellement profonde que, depuis l'événement, elle a tout à fait perdu la mémoire, et que son esprit va tous les jours s'affaiblissant, au grand regret de ses amis.
Clément a reçu une lettre fort triste de la veuve d'Apponyi.
Le 28, nous avons perdu notre vieu.\ valet de chambre Raymond, qui était dans la maison depuis quarante-six ans. La mort de ce vieux serviteur m'a fort affligée.
Novembre.
Le 6, nous avons appris la mort du duc de Leuchtenberg.
Le frère de la duchesse de Cambridge, le prince Georges de Hesse, est venu nous voir.
Le 11, le Grand-Duc héritier de Russie est anivé ici avec sa sœur, sa femme et son beau-frère.
Le 12, il y a eu en leur honneur une grande manoeuvre sur le glacis, ensuite on a chassé le sanglier dans le parc de Lainz.
La princesse Soltikow, grande maîtresse de la Gésarewna et vieille amie de mon mari, est venue nous voir dans la même matinée.
Dans l'après-midi, à cinq heures, je me rendis chez les Grandes-Duchesses; j'ai trouvé la Grande-Duchesse héritière un peu changée, tandis que la Grande-Duchesse Olga est encore très-belle.
Le 14 au matin, notre Empereur, ainsi que tous les Russes actuellement à Vienne, ont accompagné à la gare les Grands- Ducs qui partaient.
Nous avons donné en l'honneur du prince Georges de Hesse un dîner auquel nous avions invité Paul Esterhazy, Dracheiifels, Schachten, Rechberg et Liitzow,
Le 18, j'ai été à un thé chez l'Archiduchesse Sophie. Il n'y avait là que l'Empereur, son frère Charles-Louis, Kœnneritz et moi.
Le 23, jour de la fête de mon mari, nous avons eu un grand diner, auquel tous nos amis étaient invités. Dans les soirées du 22 et du 23, nous avons eu un très-grand nombre de visites.
Pilgram a apporté à Clément la liste des nouvelles nominations dans l'Ordre de la Toison d'or.
Charles Liechtenstein, Fritz Fûrstenberg et Charles Lanckoroncki ont été décorés de la Toison en qualité de grands officiers de la Cour. Puis viennent sur la liste les princes Trauttmansdorff, Salm, Batthyanyi et Charles Schwarzenberg, enfin Wratislaw, Wimpffen et Ficquelmont.
Le 28, ma belle-sœur de Wurtemberg a célébré le quatrevingt-unième anniversaire de sa naissance. Pauline Sandor a arrangé pour la circonstance une comédie dont Lothaire a écrit et dit le prologue.
Décembre.
Ce triste mois a débuté par une maladie de ma mère, qui est restée alitée pendant quelques semaines; comme on ne me permet pas de monter les escaliers, j'ai été séparée d'elle pendant tout ce temps.
Un Français, M. de Bougoulet, est arrivé ici pour recueillir
les matériaux d'une histoire de la révolution de 1848. Il se fait passer pour légitimiste, et il a dit en confidence à Clément que la famille d'Orléans voulait se rapprocher de Henri V, afin, comme il dit, de faire acte de soumission sans condition.
Le 12 au soir, pendant que Roger était assis près de mon lit et me faisait la lecture, le nonce est venu apporter à mon mari la triste nouvelle que ma sœur Henriette était morte à deux heures de l'après-midi. Clément n'a pas voulu gâter ma nuit et ne m'a fait part de ce malheur que le lendemain matin.
Le 13, Caroline est venue de Hirtenberg; elle m'a raconté tous les détails.
le 15, l'enterrement a eu lieu à Hirtenberg; toute la famille y assistait. Que Dieu daigne recevoir avec miséricorde cette belle âme!
Le 20, les Redern sont arrivés ici; ils nous ont parlé du séjour de notre Empereur à Berlin. Il avait passé quelque? jours dans cette ville sans que personne pût s'expliquer le motif de son voyage. On dit qu'il a fait une excellente impression; notamment, le public berlinois a été enchanté de lui.
Ce qui m'est le plus pénible après le malheur qui m'a frappée, ce sont les visites de condoléance. La princesse Amélie de Suède, la princesse Charles de Liechtenstein, la baronne Pereira et beaucoup d'autres sont venues chez moi, ce qui m'agite et fait encore empirer mon état nerveux. Malgré toutes les épreuves par lesquelles j'ai passé, je n'ai pu me résoudre à priver les enfants de leur arbre de Noël; cette petite fête a eu lieu le 24 au soir.
Je termine cette année en remerciant le Ciel de tout le bien qu'elle m'a apporté.
Je dépose mes souffrances et mes épreuves au pied de la sainte Croix.
Janvier 1853.
Gomme toujours, c'est en invoquant le nom de la sainte Trinité que je commence cette année qui se présente à moi .sous de soml)res couleurs. Pour ce qui me concerne, je me soumets à la volonté de Dieu; je recommande tout particulié-
rement à sa miséricorde tous ceux qu'il m'est donné d'aimer.
Le seul dîner officiel du 1" a été celui du prince Charles de Liechtenstein (grand maître de la maison de lEmpereur). BuoI y a dîné également; on prétend qu'il n'a pas pu y avoir de dîner à la chancellerie d'État, à cause de l'ambassadeur de Turquie, parce qu'on n'est pas en bons termes avec la Porte,
Prokesch a été nommé président de la Diète à Francfort. Il a avoué à Clément que ce choix n'était pas heureux, attendu qu'il ne se sentait pas compétent.
On dit que dans les derniers temps les femmes des généraux Hess et Jellachich ont été admises à l'honneur de paraître à la Cour.
Le Roi des Belges a écrit à mon mari une lettre dans laquelle il se montre très-inquiet au sujet de ses voisins*.
Louis-Napoléon a été reconnu comme Empereur par tous les Souverains. L'Empereur Nicolas seul s'est refusé à lui donner le titre de « cher frère » ; il se borne à le nommer son « cher ami « , ce qui déplaît, dit-on, au nouvel Empereur.
Le 8, il y a eu bal à la Cour; Pauline Sândor a été présentée.
Hiibner est très-effrayé de la mauvaise humeur que Louis- Napoléon ressent depuis que la Russie se tient sur la réserve. Il est certain que le nouvel Empereur et ses ministres tiennent un langage très-agressif.
Toutes les fêtes de la Cour sont suspendues à cause de la mort de l'Archiduc Régnier.
Le jeune prince de Croy arrive de Berlin; il parle beaucoup du succès que notre Empereur a eu dans celte ville. Il prétend que l'armée prussienne est enthousiasmée de l'Empereur François-Joseph.
L'horizon politique se couvre de nuages menaçants.
Nous nous érigeons tout à coup en zélés protecteurs des bandits monténégrins, ce qui nous coûte beaucoup d'argent et nous oblige à mettre des troupes nombreuses sur pied.
* Voir dans l'Appendice • « L'impeiium redivivum et la situation générale. » [Note de l'Éditeur.)
.TOURNAT. DE LA miXCESSE MÉLANIE (l853l. 130
Février.
Nos troupes se rapprochent de plus en plus de la frontière turque, ce dont les journaux de Bacli sont enchantés. Ils portent aux nues notre déploiement de forces, sans que personne ait l'idée de voir là-dessous ce vieux jeu révolutionnaire qui tend à nous faire aller vers l'est.
A Milan, il y a eu de nouveau une émeute qu'on n'avait pas prévue et contre laquelle on n'avait pas pris de mesures. Il Y a eu beaucoup de soldats tués dans les casernes et dans les rues. Ces excès ont été plus sérieux qu'on ne l'avait cru et ont mis le public dans une grande agitation. On dit que l'Empereur est trés-irrité contre les autorités de là-bas. Le mouvement, du reste, paraît se généraliser, et l'on rencontre aussi à Vienne de ces visages barbus et de ces chapeaux incroyables qu'on n'aperçoit qu'en temps de révolution.
Depuis quinze jours je suis très-faible, et je passe mon temps entre le lit et la chaise longue.
L'Impératrice mère est venue nous voir; elle a été trèsbienveillante.
Après un long intervalle, Kûbeck estrcA'enu chez mon mari et a passé plusieurs heures avec lui. Il voit tout en noir, une grande responsabilité pèse sur lui; aussi voudrait-il bien donner sa démission ; Clément fait ce qu'il peut pour l'en empêcher.
De Paris également il arrive de mauvaises nouvelles. La fureur de Napoléon contre la Russie augmente; il en résulte que tous les révolutionnaires de l'Europe se rapprochent de lui et en conçoivent de nouvelles espérances. Mazzini et Kossuth ont lancé à Londres des proclamations incroyables.
Hiibner fait son possible pour déterminer le nouvel Empereur à accentuer sa rupture avec la Révolution.
Le 18, pendant que je m'occupais avec mon frère Emmanuel de détails concernant la succession de ma sœur, on nous apporta la nouvelle qu'un attentat venait d'être commis contre notre Empereur. Ce dernier a été blessé assez grièvement et a perdu beaucoup de sang; pourtant il est allé à pied jus-
qu'au palais de l'Archiduc Albert," où les chirurgiens furent appelés. On a dit que son premier mot a été qu'il était heureux de partager le sort de ses pauvres soldats de Milan. Bientôt après il rentra en voiture au palais et se rendit chez sa mère, qui supporta cette rude épreuve avec beaucoup de courage. Presque tout Vienne était accouru au palais et se pressait alentour. Clément lui-même, qui d'ordinaire ne sort jamais, se rendit chez le comte de Buol à la chancellerie d'État, où tout le corps diplomatique était déjà réuni. Depuis la révolution, il n'avait plus mis les pieds dans cette maison ; aussi tout le monde a-t-il été très-ému de voir apparaître ce vénérable vieillard dans un pareil moment.
Gomme l'auteur de l'attentat était Hongrois, une nombreuse députation est venue dès le 19 pour protester contre ce crime au nom de tous les comitats. Malgré cela , on est plus injuste que jamais envers la Hongrie.
Cinq jours après l'attentat, l'Empereur, qui ne s'est pas assez ménagé et qui n'a pas cessé de s'occuper des affaires de l'Etat, a été pris d'une congestion assez violente. Les médecins en ont perdu la tête, et, le 13, ils ont déclaré que l'Empereur était en danger. On ne saurait se faire une idée de l'épouvantable confusion qui régna alors. La machine gouvernementale s'arrêta, parce que tous ceux qui avaient une part de responsabilité furent paralysés par l'inquiétude et préférèrent laisser aller les choses.
Toutes les puissances ont fait féliciter l'Empereur d'avoir échappé au danger, La plupart des envoyés étrangers sont venus chez nous.
Le 25, Libenyi, l'auteur de l'attentat, a été exécuté. On dit que l'Archiduchesse Sophie a prié pour lui. Elle a donné au comte 0'Donnell,qui accompagnait l'Empereur lorsque Tatlentat a eu lieu, une bague de turquoises contenant des cheveux de l'Empereur,
Mars.
Parmi les nombreux témoignages de fidélité qui ont été prodigués dans cette circonstance , la proposition de l'Archiduc Ferdinand- Maximilien mérite une mention parlicuUère : il a
demandé qu'on fît construire une église votive. C'est là certainement une belle pensée.
Les députations hongroises , qui continuent de se succéder, sont reçues par l'Archiduc François-Charles. La députation de je ne sais quelle ville hongroise s'est rendue chez Bach, qui a répondu eu hongrois à son allocution, ce qui a paru très-ridicule aux assistants.
Le 12, l'Empereur est allé assister à une messe d'actions de grâces à l'église Saint-Etienne. Le soir, Sa Majesté est allée au théâtre de la Burg, où Elle a été accueillie par des acclamations enthousiastes.
Dans la nuit du 13 au 14, sont morts Haynau et l'archevêque de Vienne.
Le nonce a été promu au cardinalat; si sa nomination entraînait son rappel, nous en serions fort peines.
Le général Wimpffen est venu tout à coup à Vienne, pour demander à l'Empereur en personne des instructions au sujet de l'horrible question monténégrine, qui aura certainement de fâcheuses conséquences. En sa qualité de chef de la marine, il a reçu l'ordre d envoyer notre flotte sur les côtes de la Turquie, où elle s'est trouvée en face de la flotte ottomane, qui est infiniment plus forte. Wimpffen est venu demander si, dans le cas où la guerre éclaterait, il devait faire retirer nos vaisseaux ou bien les laisser détruire par les Turcs. Comme la mission de Leiningen a eu du succès (mission qui nous coûtera encore beaucoup dans l'avenir), notre flotte a été sauvée comme par miracle. 11 paraît que nous avons dû accepter le triste rôle de protecteurs des Monténégrins.
Eu allant à Gonslantinople, Stratford-Canning, aujourd'hui lord Redcliffe, est venu voir mon mari; bien qu'il lui ait tenu un langage très-modéré, Clément croit qu'il fera tout son possible à Consfantinople pour eml)rouiller la situation *.
Le 24, Richard est venu de Paris.
Buol est venu voir Clément et lui a dit que l'Empereur dé-
* A propos de cet entretien avec Strntford de Redcliffe, le prince de Metternich écrivait an comte de Biiol, le 26 mars : « Lord Stratford de Heddiffe est venu me voir hier. Je connais ses qualités et ses défauts pour avoir
sirait voir Richard, qu'il l'aimait beaucoup et qu'il voulait le faire avancer dans sa carrière. L'Empereur a nommé Richard chambellan et s'est exprimé sur son compte de la manière la plus affectueuse et la plus touchante,
La confusion générale augmente aussi bien en Hongrie qu'en Italie et dans le reste de la Monarchie. L'influence de Rach est en train de grandir, celle de Kûbeck est en baisse.
Rechberg a été envoyé par l'Empereur à Vérone pour demandera Radetzkydes explications sur certains faits. Il paraît que le chef de l'armée se permet des séquestrations et d'autres actes de violence qu'on n'approuve pas ici.
Le baron de Rourqueney est arrivé ici comme nouvel envoyé de France.
Rauscher a été nommé archevêque de Vienne.
Avril.
Tout Vienne s'occupe du vol de diamants commis chez la princesse Clary.
Le Piémont commence à prendre franchement et sans détour
été longtemps en contact avec lui; aussi me trouvé-je, vis-à-vis de lui, dans une forte position.
a jNous avions commencé par parler des nouvelles du jour, lorsque lord Stratford me pria de lui dire ce que je pensais de la complication des affaires du Levant. Je lai exprimai mon étonnement de voir l'homme au courant de la question interroger l'homme séparé du monde. Mon interlocuteur protesta contre la qualification dont je m'étais servi à son égard : — 11 y a des situations, dit-il, on la vue est arrêtée par les brouillards.
i< — Cela ne me paraît pas être le cas, lui dis-je, dans les questions d'Orient. Pour celles-là il n'y a qu'une solution, car les Puissances ne peuvent choisir qu'entre la sagesse et la folie; la première conduit à la conservation, la seconde à la rupture de la paix européenne. Je me permets de comjiter sur la sagesse des Puissances, et repousse par conséquent l'éventualité de la guerre. Si j'avais un conseil à donner aux Puissances, ce serait celui d'armer les flottes qui cinglent vers le Levant de pompes à feu au lieu de canons, et de maintenir la convention signée entre elles en 1840 comme le point fixe (ruelles se sont obligées à respecter dans l'intérêt de leur salut.
u Lord Stralford me dit que c'était aussi là l'expression de sa conviction intime. — Faites donc le métier de pompier, telles ont été mes dernières paroles, mais ne vous trompez pas à l'égard du liquide dont vous ferez tisane. " {Note de tËditeur,')
JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l853). li.3
le parti de tous les révolutionnaires de Milan. Il a rappelé de Vienne son envoyé Revel.
En attendant, Rechberg ne peut toujours pas se mettre en route pour Vérone, parce qu'on le renvoie sans cesse de Bach chez Buol et de BuoI chez Bach.
Le 9, Richard a prêté serment comme chambellan de l'Empereur. Traun a été envoyé à sa place à Paris. On dit que Richard est destiné à aller à Londres ; mais il n'y a encore rien de décidé à cet égard.
L'archevêque de Milan, qui est ici, craint qu'il ne survienne des complications dans la Lombardie.
Clarendon propose d'envoyer à Londres un agent de la police qui s'entendrait avec la police anglaise pour surveiller les agissements de Mazzini et de Kossuth. Buol n'a pas voulu y consentir, disant qu'il ne pouvait communiquera personne les renseignements qu'il possédait sur les intrigues desréfugiés. Je m'explique la chose par le fait que nous ne savons rien du tout.
Richard a été reçu par l'Empereur, qui a été très-bon et très-affectueux pour lui, et qui lui a fait beaucoup de questions sur l'Empereur et sur l'Impératrice des Français.
Kiibeck se plaint que le Conseil de l'Empire soit complètement mis à l'écart et ne sache rien de ce qui se passe.
Personne ne sait rien de la véritable mission de Rechberg, qui doit organiser dans la Lombardie un nouveau gouvernement civil et militaire.
L'ambassadeur de Turquie est venu voir Clément, et lui a apporté , sur l'ordre du Sultan , une lettre dans laquelle il est prié de vouloir bien s'occuper des affaires d'Orient *.
Les princes monténégrins qui sont ici sont traités tout à fait en souverains, ce qui n'était jamais arrivé jusqu'à présent.
Mai.
Paul est arrivé de Florence. J'avais obtenu pour lui un congé de quinze jours pour qu'il pût assister à la célébration de l'anni-
* Voir dans rAi)peiiclice : « Une juière tlii Sultan." [Xofe de l'Éditeur.)
144 RECUEIL DE DOCUMEIXTS (1848-1858).
versaire de la naissance de son père. Paul ne nous cache pas que la perspective de devenir lieutenant en premier ne le dédommage pas de la perte du séjour de Florence.
Tja marquise Pallavicini vient de donner le jour à son premier fds, dont la naissance était attendue impatiemment.
La comtesse de Hahn-Hahn , que nous avions vue ici jadis lorsqu'elle courait le monde d'une façon tant soit peu inconvenante avec un homme qu'elle aimait, est allée à Jérusalem après la mort de son amant; elle a embrassé la religion catholique, et elle écrit aujourd'hui des livres qui sont fort admirés des enthousiastes romantiques et catholiques. Elle s'est mise à la tête de la confrérie des Dames du Bon-Pasteur, qui a pour tâche de ramener au bercail les âmes égarées. Comme de raison, l'atmosphère sentimentale, romantique et religieuse au milieu de laquelle elle vit, lui a amené tous les songe-creux de Vienne. Toutes nos têtes à Tévent, les membres du cercle catholique, se sont jetés dans les bras de la nouvelle convertie; on m'a vanté à moi-même ses hautes vertus, que je ne révoque pas en doute, mais qui me touchent peu. Un beau matin, ma mère est venue m'annoncer que Félicie Esterhazy, qui prétendait avoir entendu dire que je désirais voir la comtesse de Hahn-Hahn, voulait me l'amener à l'heure qui me conviendrait. Je répondis à ma mère que je n'avais jamais eu ce désir, que je n'avais nulle envie de voir la comtesse Ida de Hahn-Hahn, et qu'on ne devait plus me parler de cette dame. Vingt-quatre heures après, Félicie Esterhazy m'écrivit ellemême pour m'informer que la comtesse de Hahn-Haha voulait me faire l'honneur de venir de sa personne chez moi , chose qu'elle ne faisait que pour la Cour, attendu qu'elle recevait chez elle toutes les autres personnes qu'elle désirait voir. Je répondis catégoriquement que je n'avais jamais désiré voir la comtesse, et que si, au contraire, la comtesse de Hahn-Hahn avait l'intention de venir chez moi, elle saurait bien me trouver toute seule, sans l'intervention d'autres personnes, vu que nous nous connaissions déjà. Quelques heures après, je reçus une lettre de la comtesse elle-même, dans laquelle elle me disait que quelques membres du Cercle catholique lui avaient
JOURNAL DE LA PRINCESSE MELANTE (l853), 14:,
affirmé que je désirais la voir. Je lui répondis avec la même ténacité que je n'étais pas en rapport avec le Cercle catholique, que je n'avais pu, par conséquent, exprimer ce désir, et que je ne voulais pas abuser de ses précieux moments pour une simple visite ; mais que, si elle avait à me parler, elle me trouverait à une heure que je lui indiquais. La duchesse de Sagan était chez moi lorsque cette nouvelle colonne de l'Église fit son apparition. Je laissai la duchesse avec mon mari, et je reçus la comtesse, qui me pria simplement de vouloir bien quêter pour les Sœurs du Bon-Pasteur, Je ne pus refuser de prendre part à cette œuvre de bienfaisance; mais il en résulta que je me trouvai assez souvent en contact avec la comtesse de Hahn- Hahn, et j'avoue qu'elle m'inspire peu de confiance.
Le 11, le Roi des Belges est arrivé ici. Il me parait certain qu'il est venu pour apprendre à connaître l'Archiduchesse Marie, fille du Palatin, sur laquelle il a jeté les yeux pour son fils.
Le 13, je suis allée, sur les instances réitérées de ma fille Mélanie, au théâtre du Kaerntnerthor, pour entendre le nouvel opéra de Rigoletto.
Le 14;, Roger est arrivé. Le même soir, il y avait foule chez nous pour la célébration du quatre-vingtième anniversaire de la naissance de mon mari. Le même soir, Kœnneritz est venu nous apporter les compliments du Roi de Saxe, envoyés par le télégraphe.
Le 15, nous avons eu également beaucoup de visites. L'Impératrice mère est venue la première; ensuite sont venus le prince Wasa, le prince royal de Saxe; et tout à coup est entré l'Empereur. Plus tard, le Roi des Belges est venu en uniforme autrichien avec le duc de Brabant. Je suis heureuse d'ajouter que tout le monde s'est empressé d'avoir pour nous, à l'occasion de cet anniversaire , toutes les attentions imaginables. Nous avons eu un grand dîner, pendant lequel j'ai longuement parlé avec François Zichy de son cousin Joseph, qui manifeste l'intention de demander la main de ma fille Mélanie. Clément ne veut pas encore prendre une décision.
Le 18, on a annoncé le prochain mariage du duc de BrabanI avec l'Archiduchesse Marie.
vin. 10
15<î RECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).
Le 19, le Roi de Prusse est arrivé. Le soir, il y a eu théâtre « paré » .
Le 21 , il y a eu un grand dîner à la Cour ; et le soir, un carrousel a eu lieu dans le manège de la Cour; puis l'aide de camp pénéral comte de Slolberg est venu nous annoncer pour le lendemain la visite de son Roi.
Le 22, nous avons attendu toute la journée notre auguste visiteur; enfin, à six heures du soir, le Roi est venu en uniforme de hussard. Il est resté longtemps et a été très-aimable. Le 26, il a quitté Vienne *.
1706. — Lettre du prince de Metternich au baron Charles de Hiifjel, datée de Vienne, le 27 mars 1854.
1706. J'ai reçu hier votre lettre du 21 mars; j'y trouve l'expression fidèle de vos sentiments; j'espère que , de votre côté, vous aurez reconnu, dans le silence que j'ai gardé depuis le jour où ce coup terrible m'a frappé, une preuve de mon anéantissement et non de mon oubh. Je n'ai pas besoin de vous rappeler, à vous et aux amis véritables de celle qui fut la compagne de ma vie, quel trésor de qualités du cœur et de l'esprit, quelle force de caractère, quel dévouement à la
• Au mois de juin, il ne se trouve plus que quelques notes qui n'ont absolument qu'un intérêt Je famille; encore ont-elles été écrites sous la dictée par une main étrangère. Ensuite, la grave maladie à laquelle la princesse Mélanie succomba le 3 mars 1854, empirant toujours, semble l'avoir empêchée de continuer son Journal, que le lecteur regrettera peut-être de voir se terminer ici. Ainsi la plus dure des épreuves ne fut pas épargnée au vénérable vieillard : il devait voir mourir la compagne fidèle et dévouée de sa vie, celle qui avait partagé ses soucis lorsqu'il était à l'apogée de sa grandeur et qui, pendant les tristes jours de l'exil, était restée à ses côtés comme un ange consolateur. Ce coup le frappa cruellement, c'est ce que montre une lettre au baron de Hiigel, que nous allons reproduire. C'est un souvenir donné à celle qui n'est plus; nous n'avons rien à ajouter à ces quelques lignes, car la plus profonde douleur est celle dont la brièveté fait toute l'éloquence.
(Note de l'Editeur.)
vérité et à la justice, étaient le partage de celle que je pleure. Je ne parle pas de moi, car à quoi bon en parler? — La fin de celle qui a été si longtemps et si durement éprouvée porte tout le caractère de sa noble vie. Jamais une plainte n'est sortie de ses lèvres, jamais le moindre regret de quitter sitôt la vie, jamais la moindre appréhension de Tavenir n'a ébranlé sa force morale. Si elle n'avait demandé elle-même les consolations de la religion et si elle n'avait tout ordonné avec le plus grand calme, on aurait pu croire qu'elle se faisait illusion sur son état. Mais il n'en était pas ainsi. Elle voulait seulement épargner aux siens de cruelles inquiétudes; elle a prouvé jusqu'à son dernier soupir qu'elle s'oubliait elle-même pourne vivre que pour les autres. Le dernier moment de sa vie a été comme la fin d'une lumière qui s'éteint doucement, comme le sommeil d'un enfant, comme le tranquille départ pour une éternelle patrie. Elle était déjà dans le sein du Seigneur, et elle semblait encore vivre au milieu de nous!...
Bénissez la mémoire de l'amie qui n'est plus de ce monde, et comptez-vous désormais au nombre de mes amis éprouvés. Je ne m'entends pas à faire des phrases; la douleur qu'on éprouve soi-même ne regarde pas les autres, et ce n'est qu'avec des cœurs qui battent à l'unisson du vôtre qu'on peut se rencontrer. Je vous compte parmi ceux-là. Remerciez votre femme de la part qu'elle a prise à mon malheur. Celle qui n'est plus l'avait toujours trouvée très-sympathique et lui a toujours rendu pleine justice. On ne pouvait avoir une confiance plus absolue dans le jugement de quelqu'un que dans la droiture et la franchise de l'amie de la vérité que nous avons perdue*.
• Nous nous sommes écarté de la division du Journal par années, que nous avions suivie d'abord, en remplaçant la succession chronoloj'icpie par celle des résidences. Ce n'étaient pas seulement les cliangements de séjour au]L(|ueIs le prince a dû se résigner après son départ de Vii^nne qui nous imposaient cette dérogation à l'ordre priinitiT; les matériaux à introduire dans rouvra{;e trouvaient ainsi une suite et un classement plus convenables. Ces mêmes considérations ont dû nous guider dans le cliapiire suivant, qui contient la correspondance entretenue par le prince avec sa fille I.éonliue, comtesse Sândor. [Note de l'Éditeur.)
148 BECUEII. DE DOCUMENTS (I848-1S58).
COUPS d'oeif, Rétrospectifs et événements du jour.