BRUXELLES
(du 11 OCTOBRE 1849 AU 31 MAI 1851.)
1703. Difficulté de trouver à se lojjer. — Impression produite par les exécutions faites en Ilonfjrie. — Arrivée des enfants. — Réception chez la Reine des Bel{îes. — Arrangements intérieurs. — Situation morale du prince de Metternich. — Les Orhjines de la révolution autrichienne. — Symptôme et siège du mal. — Le prince Emile de Hesse. — Les noces d'argent de l'Arcliiducliesse Sophie. — Arrivée du grand-duc héritier et de la grandeduchesse héritière de Mecklembourg-Strélitz. — Questions du comte de Mailâth. — Appréhensions de Radetzky. — Dîner à la Cour. — Mort de Woyna. — Suicide de Lato Wrbna. — Le prince de Ligne. — Van Praet.
— Souvenirs d'Angleterre. — Twiss. — La presse. — Kiibeck et Schœnhals à Francfort. — Lettre de rim[(ératrice Caroline-Augusta. — Idées de germanisation en Hongrie. — Le Roi de Hanovre est nommé feld-maréchal autrichien. — Les affaires d'Allemagne. — Aphorismes sur la Hongrie. — Chanteurs styriens. — Révélations de Palmer. — Une dépêche russe. — Tristes communications sur la situation en Autriche. — Mort du comte Henri de Romltelles. — Liberté de l'Eglise. — Première communion de Lothaire. — Jarcke et Endlicher. — Mort du prince ^Maurice de Hollande.
— Pians de Ranzoni. — Chreptowitch et sa femme. — Mort du duc de Cambridge. — Le Roi de Bavière à Bruxelles. — Thiers. — Guizot. — La grande-duchesse Hélène à Ems. — Voyage à Ems. — Mort de Louis-Philippe.— Le général Haynau. — Retour de Richard. — Accueil qu'on lui a fait à la Cour. — MontalemJ)erl. — Pachta. — Lebzeltern. — Chnn(;ement de demeure. — Mort de la Reine des lielges. — Radowitz. — Levée du séquestre. — Fête du prince. — Le consul Racharacht. — Le Parlement autrichien. — Grands mots à l'ordre du jour. — Le comte de Mertsdorff- Pouilly. — Vllistoire de Ferdinand 11, de Hurter. — Brochure de Szécsen. — Nouveaux accès de vertige. — M. Lebeau. — Communications
de M. Sniytbe. — Santé chancelante de la princesse Mélanie. — Zaremba.
— Le prince reçu parle Roi. — Lettre mélancoli(jue de Kiibeck. — Projets de retour en Autriche. — Lettre du comte de Ghambord à Berryer. — Difficultés à Dresde. — Babarczy. — Opinion de Hartig sur la situation intérieurç de l'Autriche. — Sérieuses pensées de retour. — Kamni-Elfendi. — Propos de l'Archiduchesse Sophie. — Demande au sujet du retour à Vienne.
— Lettre de Humbolilt. — Héponse de Schwarzenbirg au sujet du retour.
— Flahault. — Le prince et la princesse de Prusse. — Donoso Cortès. — Mission du professeur Lebermuth, — Cadeau de l'Empereur d'Autriche à la Reine Victoria. — Anniversaire de la naissance du prince — Entrevue avec la duchesse de Cambiidge. — Sandor dans une maison de santé à Prague. — M. de Beust. — Audience de congé chez le Roi.
1703. Le 11 octobre et les jours suivants se passèrent sans que, parmi les trente à quarante maisons que j'ai vues, j'en eusse trouvé une convenable. Deux d'entre elles auraient été assez bien, du moins suffisamment grandes et faciles à chauffer; mais le propriétaire paraissait en vouloir aux restes de notre fortune et demandait 25,000 francs pour un de ses immeubles. Enfin je me décidai pour une petite maison située boulevard de l'Observatoire, n° 11 , qui appartient au violoniste Bériot. En casant Richard ailleurs, en convertissant une salle de spectacle en salle à manger et en faisant de la scène mon oratoire, j'espère réussir à nous loger dans une maison qui n'a que huit fenêtres par étage.
Les premiers jours de notre arrivée ont été fort pénibles : nous attendions les enfants, qui étaient arrivés à Douvres par une tempête tellement épouvantable que le bateau de la poste lui-même n'a pu sortir du port. Léontine, Herminie, Mélanie et Pauline ont dû attendre pendant cinq jours, qui ont été pour nous un temps de mortelles inquiétudes.
La nouvelle de l'exécution de Louis Balthyanyi, qui a eu lieu sans qu'on indiquât les motifs de la peine, a fort agité Clément. Les journaux étaient furieux, et malheureusement ils semblent avoir raison. Plus de cinquante exécutions ont eu lieu dans la malheureuse Hongrie, et personne, nous aussi peu que le public, n'a su pourquoi l'on s'en était pris à A plutôt qu'à B ou à G. Jamais une mesure aussi rigoureuse n'a été prise avec un sang-froid pareil, jamais on n'a enveloppé d'un pareil mystère les véritables causes qui l'ont provoquée. De
semblables rigueurs, qu'on ne peut malheureusement pas éviter, deviennent facilement intolérables par la manière dont on y procède.
Le 18, les enfants sont enfin arrivés; mais le 21, il a fallu malheureusement se séparer de Léontine et de sa fille Pauline. Clément en a ressenti un grand chagrin, et il a pleuré à chaudes larmes. Le soir du même jour, ma mère est arrivée. Je le répète, les émotions agréables me font plus de mal que les émotions douloureuses, peut-être parce que je me suis déshabituée des premières.
Clément est allé trouver le Roi à Laeken, et Schulenburg a été assez aimable pour l'accompagner.
Quelques jours après, j'ai été reçue par la Reine; elle m'a montré une politesse et une cordialité qui m'ont touchée profondément, d'autant plus que je sens que sa conduite à mon égard est dictée par la générosité*. La pauvre femme n'a pas l'air d'être très-heureuse. En parlant de mon mari, elle a dit: « Le prince ne doit pas se sentir trop malheureux, parce qu'il a conscience d'avoir accompli son devoir. » Elle semblait vouloir me dire par là : « Juste comme mon père. » Comparaison que malheureusement je n'ai pas pu admettre dans mon for intérieur.
Novembre.
Nous, c'est-à-dire mon mari, moi, Herminie, Mélanie, les deux garçons, leur abbé et les domestiques, nous nous sommes installés dans la maison de Rériot. Comme je l'ai dit, la salle de spectacle nous sert de chapelle, et l'espace réservé aux spectateurs forme notre salle à manger. Celle-ci, ainsi que le salon, n'a point de fenêtres; ces deux pièces reçoivent le jour par en haut. Néanmoins, notre installation est commode et plutôt agréable, de sorte que je suis loin de me plaindre. Nous pourrions être bien plus mal. Maman est près de moi; malheureusement elle n'est passons le même toit que
* Louise, Reine des Belges, était fille de Louis-Pliilippe, Roi des Franrais.
{[^ote de r Éditeur.)
Il RECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).
nous, mais elle se trouve du moins dans mon voisinage, ce qui me fait grand plaisir.
Du reste, je ne demande rien, je n'attends rien, et, en fin de compte, je remercie Dieu tous les jours du sort qu'il nous a fait, et qui est glorieux au plus haut degré. Plus sont douloureuses les épreuves que nous avons traversées, plus sont grands les sacrifices que l'ingratitude nous a imposés, plus aussi notre position morale est élevée. L'Europe rend pleine justice aux mérites du prince de Metternich ; elle apprécie ses hautes capacités ainsi que la manière dont il les a employées dans l'intérêt de la Monarchie et de sa gloire; sa patrie seule méconnaît les services qu'il lui a rendus, et ce n'est pas sur nous que retombera le blâme de l'histoire. Nous sommes exilés, loin de tout ce qui paraît nécessaire pour prolonger la vie d'un vieillard comme mon mari, loin de sa famille, de sa maison et des collaborateurs qu'il avait choisis pour le soutenir pendant toute sa carrière; nous sommes pauvres et obligés d'y regarder de très-près pour ne pas être jetés dans des embarras domestiques; mais plus nous souffrons, plus notre gloire est grande; aussi l'on admire aujourd'hui Clément plus que jamais. Il en résulte* que je n'ai jamais été plus fière de lui et que je n ai jamais si bien apprécié ses mérites, auxquels on n'a jamais rendu pleinement justice dans notre pays. L'histoire dira ce qu'il a été, elle sera impartiale et lui assignera la place qui lui est due.
Nous avons lu la brochure intitulée : les Origines de la révolution autrichienne ; il nous est impossible de deviner quel est l'homme qui a pu connaître la vérité assez exactement pour écrire ainsi. C'est un travail estimable, consciencieux, fait avec calme; c'est l'avant-coureur de bien d'autres travaux qui paraîtront au fur et à mesure, et je suis convaincue que la vérité se fera jour tôt ou tard. Mais qu'en résultera-t-il? Le mal est fait, il est irréparable; les fautes commises par les Gouvernements sont ineffaçables, et elles trouvent leur châtiment dans les conséquences qu'elles ont entraînées. Aujourd'hui, on cherche à faire disparaître partout les symptômes des maladies, et Ton oublie le siège du mal qui menace de
mort la société tout entière. Les révolutions sont des symptômes; partout elles proviennent de surprises. Les Gouvernements qui en ont été les victimes s'occupent aujourd'hui de créer des institutions qui rendent le mal incurable et qui mettent le sceau à leur ruine définitive ; car, ainsi que je l'ai dit, la révolution n'est pas le mal lui-même, elle n'en est que le symptôme; quant au mal, c'est la propagande socialiste, le nivellement de la société.
Le prince Emile de Hesse, qui a été maltraité dans son pays, vit actuellement ici ; il est venu nous voir.
A Vienne, on a célébré les noces d'argent de l'Archiduchesse Sophie. Ses sœurs sont toutes venues assister à cette fête, et notre Empereur a fait à la Reine de Prusse l'accueil le plus distingué. Il a fait cadeau à sa mère d'un prie-Dieu avec de beaux tableaux; l'Archiduc Ferdinand-Maximilien lui a donné un livre d'heures où sont retracés, d'après ses indications, les moments les plus heureux de la vie de l'Archiduchesse; il s'est trouvé vingt-cinq sujets à traiter! Le hasard a voulu que les sœurs de l'Archiduchesse eussent la même idée : elles ont choisi le même objet, et il ne s'est pas trouvé une seule répétition. Où rencontrer une vie dans laquelle on puisse découvrir facilement cinquante moments heureux? L'Archiduc a donné à sa femme un très-beau bracelet composé de pierres précieuses qui figurent ses enfants. L'Empereur est figuré par un beau diamant.
La fête de mon mari, qui est tombée le 23, s'est encore passée fort tristement. Toutefois, nous avons été agréablement surpris par l'arrivée du Grand-Duc héritier et de la Grande- Duchesse héritière de Mecklembourg-Strélitz, qui sont arrivés de Kew en passant par Bruxelles, pour aller à Hanovre et ensuite chez eux. Ils m'ont apporté les portraits du duc de Cambridge et du prince héritier de Mecklembourg ; j'ai été très-heureuse de les avoir pour ma collection.
Ma sœur Henriette nous a écrit au nom du comte de Mailàth, qui, dans son histoire de l'Autriche, veut publier un passage sur les journées de mars et sur notre départ de Vienne. Il a posé certaines questions qui malheureusement, depuis la
première jusqu'à la dernière, sont inspirées par des suppositions complètement erronées.
M. Glienev, que nous avions beaucoup vu en Angleterre, arrive à l'instant d'Italie et apporte à mon mari une lettre du maréchal Radetzky*, qui paraît, lui aussi, fort découragé par bien des choses qui se passent chez nous.
Mon neveu Victor Odescalchi a été nommé lieutenant au régiment des dragons de Toscane. Cette nomination me contrarie beaucoup, parce que je ne puis plus retenir mon fils Paul, et qu'elle lui a tout à fait tourné la tête.
Nous avons été invités, Richard, Herminie, Mélanie et moi, à un grand dîner qui avait lieu à la Cour. Le Roi m'a donné le bras; il m'a parlé longuement et de tout.
Janvier 1850.
Au début de cette année, je ne demande au Ciel que la patience nécessaire et la plus complète résignation à la volonté divine. Du reste, cette année commence réellement d'une manière fort triste. A mon réveil, on m'a annoncé que Woyna (ministre plénipotentiaire d'Autriche) était mort dans la nuit, à deux heures. Après avoir communié dans la chapelle avec Paul, j'ai déjeuné avec les miens; ensuite j'ai reçu Szécsen,
* Le feld-maiéchal Radetzky écrit de Vérone, à la date du 4 décembre 1849 : « C'est avec un vif sentiment de joie et avec une res|)ectueuse reconnaissance que j'ai reçu des mains de M. Edouard Cheney votre bonne lettre, qui m'est si précieuse.
« Malheureusement le parti subversif a encore tant de ramifications dans ce pays qu'il est impossible de prévenir certaines explosions.
« En outre, les Gouvernements voisins n'ont pas assez de fermeté de caractère pour qu'on puisse compter sur eux. La réduction de l'armée est actuellement une mesure intempestive; on veut, suivant une habitude invétérée, ménaf[er les finances.
« J'espère pourtant me tirer d'affaire avec les restes dont je dispose encore, et pouvoir ainsi attendre tranquillement les événements (jue l'avenir nous réserve.
u Puisse le Ciel tenir Votre Altesse loin de toute affaire désanréable ; puisse-t-il vous bénir comme le souhaite avec autant d'ardeur que de sincérité le fidèle et dévoué serviteur de Votre Altesse! Radetzky. »
(^Note de l'Editeur.)
qui est venu de Londres avec un paquet renfermant une épingle avec deux coccinelles en émail. Clément m'a donné cette épingle en me disant qu'elle me porterait bonheur. Dieu veuille qu'il ait dit vrai, du moins en tout ce qui se rapporte à lui!
J'ai quitté notre monde pour aller chez les Woyna, oià j'ai trouvé la veuve et l'enfant priant près du mort. Le soir, nous avons appris la mort de Lato Wrhna, qui s'est suicidé. Le prince de Ligne a eu avec Clément un entretien de deux heures sur les affaires d'Italie. Il a fait un assez long séjour à Gaëte, il connaît le Saint-Père et parle d'une façon trèssensée.
Van Praet (ministre de la maison du Roi) nous accahle de politesses.
On nous a envoyé d'Angleterre beaucoup de souvenirs à l'occasion du nouvel an. On éprouve beaucoup de consolation à se dire qu'on est estimé et aimé sur la terre étrangère, tout en étant oublié et méconnu dans son pays. Nous avons laissé en Angleterre des amis véritables, et nous sommes en voie de nous en faire de nouveaux ici.
Tvs'iss (autrefois avocat de la couronne en Angleterre) est également arrivé. Ses visites font plaisir à Clément, qui, en général, aime les gens qui répandent dans le public de bons principes et des choses salutaires; or, Twiss fait partie de ces gens-là.
Je suis étonnée, comme doivent l'être toutes les personnes qui réfléchissent, du changement en bien qui s'est opéré dans la presse pendant notre séjour en Angleterre. Le Times et les différentes publications mensuelles [Reviews) sont aujourd'hui les plus zélés défenseurs de l'Autriche après avoir été ses ennemis les plus acharnés. Ce sont aujourd'hui les "seules feuilles rédigées convenablement, car les nôtres ne valent la peine d'être lues que lorsqu'elles traduisent des articles étrangers, et non quand elles publient des articles de leur cru.
Kùheck et Schœnhals ont été envoyés à Francfort à la place de l'administrateur de l'Fmpire. C'est une nouvelle combinaison ou plutôt une nouvelle confusion, qui ne mènera à rien.
78 HECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).
Du reste, Kiibeck a écrit à mon mari une lettre qui respire le respect autant que le dévouement. Clément s'est mis en relation directe avec lui *.
L'Impératrice mère (Garoline-Augusta) a écrit à Clément une bonne et affectueuse lettre en réponse à une autre qu'il lui avait adressée à l'occasion du nouvel an **.
En Hongrie, les affaires vont de mal en pis; on paraît vouloir germaniser ce pays, ce qui est une absurdité. Dieu du ciel! où sont les hommes d'État capables de s'élever bien au-dessus des questions, qui les traitent largement, qui savent arrêter le mal et être justes tout en faisant le bien? Pauvre Clément, il souffre beaucoup. Il voit celte Monarchie pour laquelle il a si longtemps combattu et souffert, qui a été si ingrate envers lui, mais qu'il ne cessera jamais d'aimer jusqu'à son dernier soupir, il la voit livrée à des illusions qu'il aurait tant voulu lui épargner!
ivielmansegge a dîné avec nous. Il dit que son Souverain (le Roi de Hanovre) est ravi d'avoir été nommé feld-marécha! par l'Empereur. Il est Autrichien de cœur.
Février.
Le 14, Rechberg est arrivé de Francfort. Il n'en sait pas plus long sur les affaires d'Allemagne que sur les nôtres, ce qui prouve que la politique est très-hésitante. Chez nous, on
* V^olr dans l'Appendice : « Mission de Kiibeck à Francfort. »
{Note de iÉditeur.)
** L'Impératrice écrit de Salzbourg, le 5 janvier 1850 : «Très-cher Prince, vOfj lignes éveillent dans mon cœur des sentiments bien divers, un profond cliagrin tempéré par une joie bien vive, puisque cela me prouve que vous n'êtes pas aussi souffrant qu'on s'est plu à le dire.
« Je vous remercie de tout mon cœur pour vos vœux de nouvelle année. Puisse cette année qui commence vous apporter à vous et aux vôtres la consolation et la joie !
i> Dans tous les cas, l'histoire sera plus juste envers vous que ne l'est une partie de vos contemporains.
H J'embrasse en pensée votre pauvre chère femme ainsi que sa mère, et vous prie, cher Prince, de ne jamais douter de ma sincère amitié.
« Caboline-Augusta. »
{JSole de l'Éditeur.)
e-it absolutiste dans une question, constitutionnel dans une autre, radical dans la troisième et presque toujours dans la question la plus vitale, absurde dans toutes.
Les aphorismes sur la Hongrie, écrits par le prince de Metternich en 1844, viennent de paraître dans le Lloyd de Vienne *.
C'est Dessewffyqui les a publiés. Je suis convaincue que les vérités frappantes qu'ils contiennent sont gênantes pour le Gouvernement. 11 est certain que, depuis sa glorieuse révolution, l'Autriche n'a jamais entendu parler un langage plus net, formuler des jugements plus sensés, exprimer des idées plus pratiques et plus véritablement constitutionnelles. Léontine écrit que la publication de ces aphorismes a produit une sensation extraordinaire à Vienne. Je crois me rappeler — et j'en rougis — que lorsque ce travail parut en 1844, on dit que le prince de Metternich perdait son temps à écrire des choses inutiles. Faut-il après cela s'étonner que les choses en soient venues au point où nous les voyons? On semble ne se laisser diriger chez nous que par l'impulsion du moment; on fait constamment des essais; s'ils réussissent, c'est bien; s'ils échouent, c'est bien encore. Ce qu'on a dit hier, on le rétracte aujourd hui. On est aussi peu embarrassé de faire avorter une affaire que de prendre des mesures quelconques qui n'ont pas le sens commun. Les ambassadeurs et les ministres plénipotentiaires ne s'attachent point à suivre leurs instructions; on les laisse agir sans les diriger, et l'on se fâche quand ils n'agissent pas. A Francfort, personne ne sait ce qui doit être fait, et c'est naturellement la Prusse qui en a tout le profit. Dieu veuille éclairer et protéger notre bon Empereur!
J'ai fdit chanter chez moi des chanteurs styriens qui sont de passage; cela m'a rappelé notre pays, mais m'a rendue triste.
Un Anglais qui a tout l'air d'un aventurier, et que nous avions revu en Angleterre après qu'il nous avait ennuyés jadis de ses révélations, a demandé une audience à mon mari. Il a rappelé à Clément qu'un certain Palmer (un nom dem-
♦ Voir t. VIF, II» 1V92, p. 52. {Noie de l'Éditeur.)
prunt) lui avait communiqué en 1847 tous les plans des révolulionnaires. Il venait d'être envoyé une seconde fois par le même Palmer, qui ne voulait pas faire connaître son nom, pour faire au prince des révélations confidentielles sur les plans actuels, que cet individu connaît bien en sa qualité de membre de toutes les sociétés secrètes, et qui sont bien plus vastes que ne l'étaient ceux de 1847.
Clément l'a adressé à Neumann (en ce temps-là ministre plénipotentiaire d'Autricbe à Bruxelles).
Nous avons reçu de Vienne la nouvelle de l'arrivée procbaine de ma sœur Szécbényi. Léontine s'est également décidée à venir ici au mois de juin prochain, et à passer une année aveo nous ; ces nouvelles nous promettent un avenir plus agréable.
Mars.
Une admirable dépêche de l'Empereur de Russie relativement à l'affaire grecque fait grande sensation en ce moment. Quel ttiomphe pour l'Empereur, qui a su garder le droit de parler ainsi! Quelle honte qu'il n'y ait plus, parmi tous les Souverains, que lui qui ose tenir un pareil langage* !
* Il est probable que la princesse veut parler de la dépêche du 19 février 1850, adressée par le Cabinet russe au baron Brunnow, son ambassadeur à Londres, pièce dans laquelle l'Empereur exprime en termes très-nets l'étonnement que lui cause le caractère exclusif et cavalier des agissements de l'Angleterre à l'égard de la Grèce, pour faire valoir ses droits réels ou supposés. Cette pièce a été publiée en son temps et a été vivement commentée dans un sens très-défavorable à l'Anj^leterre.
On voit par une lettre adressée à Koller, à Londres, ce que pensait Je prince de Metternirh des mesures de rigueur prises par Palmerston contre la Gièce. Dans cette lettre, on lit ce qui suit : « Ce que je pense de la pièce anglo-franco-grecque qui se joue en ce moment sous la forme d'un mélodrame, je n'ai pas besoin de vous le dire pour que vous le sachiez. Descendez en vous-même, et votre conscience vous dira quel est mon jugement. Si jamais événement a été fait pour réveiller dans la masse du public le sentiment du droit, qui heureusement n'est pas encore éteint, c'est bien le scandale d'aujourd'hui. J'ai demandé à Vienne si le cas en question ne serait pas de nature à fournir un point d'appui aux rapports internationaux au moyen d'une déclaration des puissances « sur la manière de régler des différends comme celui qui « existe entre l'Angleterre et la Grèce » . Si les agissements de Palmerston restent impunis, il en résultera une présomption en faveur des sujets de la Couronne
JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l850). 8!
11 arrive de tristes nouvelles sur la situation à Vienne. Le nonce écrit à Clément des lettres empreintes d'une tristesse profonde. On évite de prendre aucune mesure pour ne pas encourir le soupçon d'être réactionnaire. Un Anglais qui est de passage ici fait un tableau semblable de la Hongrie et de la Transylvanie. Les commissaires allemands germanisent le pays, les anciens conservateurs sont honnis et mis de côté, etc., etc.
Avril.
Clément et moi nous avons fait nos Pâques le 3 avril, jour de la fête de Richard.
Henri de Bombelles a succombé à une phthisie galopante; il est mort en Styrie, où il avait acheté une petite terre. II a rendu le dernier soupir dans son fauteuil, admirant encore le magnifique pays qu'il avait choisi dans les derniers temps pour
d'Ani;leterre, présomption qui offrirait journellement matière à des dissentiments de tout {ipnre entre les puissances. Au nom de quel droit le Trésor liellénique a-t-il à payer à don PaciUco des dommages-intérêts pour ses papiers portugais qui ont disparu? Sans doute au nom du droit qu'a tout Anglais de réclamer un dédommagement pour tout incendie dont il est victime à l'étranger. Quand une fois la loi a consacré une absurdité, celle-ci renverse toutes les barrières. En dernier ressort, les prétentinns de Palmerston aboutiraient à faire repousser les Anglais des frontières des Etats étrangers.
" Les traits d'imagination et de génie ne sont nulle part moins à leur place que sur le terrain du droit des gens. Les lois écvitrs parlent peu de ce droit-là; ce seul fait prouve que les choses s'entendent d'elles-mêmes. Le droit des gens a cela de commun avec les lois qui régissent la création. Les lois de l'attraction et de la répulsion, de la force centripète et de la force centrifuge, qui produisent l'écjuilibre, ne sont inscrites, que je sache, dans aucune charte formelle, et c'est pour cela qu'elles ne sont exposées ni à être déchirées ni à tomber en désuétude. Les tentatives faites par Palmerston pour introduire dans le droit international des lègies nouvelles dictées par ses ca|irices, ne réussiront pas mieux que s'il dirigeait son entreprise contre les forces de la nature. Le [)remier secrétaire d'Etat aura beau dépenser son {{énie, déployer toutes les ressources de l'esprit aventuieux qui le distingue et s'appuyer sur les avocats de la Couronne d'Angleterre, il ne parviendra pas à dianger un iota au droit des gens; au contraire, ses efforts ne serviront qu'à l'affermir! La possibilité qu'une position comme celle de lord Palmerston ait pu être prise dans un pays comme l'Angleterre et qu'elle ait pu être maintenue plu» d'un jour, je dirais presque plus d'une heure, cette possibiiit»^, dis-jc, est un ':ymptàme du temp<!. » (Note de l'Éditeur.)
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son séjour, et jouissant de cette verdure si fraîche et si riante. A ses derniers instants, il parlait de l'Empereur, de ses vœux, de son dévouement au Souverain. Nous perdons en lui un ami d'une fidélité inaltérable; ils sont bien rares, ceux-là! Bref, cette mort inattendue a été pour Clément comme pour moi un coup bien douloureux.
Lanp-enau nous a apporté une lettre du prince de Windischgraetz, dans laquelle il expose longuement et avec un calme parfait les événements accomplis. Il parait qu'il a soumis à i'Empereur un travail où il appelle l'attention du Souverain sur les fautes commises et sur les dangers qu'elles entraînent à leur suite. Ce qu'il dit est excellent, mais ne servira à rien. On lui fera, comme à beaucoup d'autres, le reproche d'indiquer la maladie sans faire connaître de remède. Les moyens de guérir la maladie du siècle sont fort peu nombreux, et il est presque impossible de les indiquer.
Mai.
A Vienne, on a accordé la liberté de l'Eglise catholique; oa dit que l'Empereur a pris cette décision en opposition avec ses ministres, sauf Léon Thun, qui avait soulevé la question. Je regrette vivement que mon mari n'ait jamais réussi à obtenir ce résultat, d'abord parce que j'aurais vivement souhaité que sa signature figurât au bas d'un acte pareil, en second lieu parce qu'une mesure aussi heureuse ne devrait pas se rattacher à la révolution, même en apparence *.
Lothaire a fait sa première communion le 15 mai. Clément, <jui atteignait ce jour-là sa soixante-dix-septième année, et nous tous, nous avons communié avec lui. Je ne puis dire quelle impression j'ai éprouvée en voyant le Seigneur descendre à la fois vers cet enfant qui entre dans la vie et vers son vénérable père dont l'âge est si avancé. Puissent les bénédictions du Ciel se répandre sur tous deux ainsi que sur mon fils Paul, qui porte loin de moi l'habit qui doit le conduire à la gloire ou à
* Voir dans l'Appendice : « La liberté de l'Eglise en Autriche, n
(^Nute de l'Editeur.)
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la mort! Le duc et la duchesse d'Arenberg sont venus en personne apporter un énorme bouquet à mon pauvre mari, qui était triste et pensif.
Nous avons été très-étonnés de voir un beau jour arriver Jarcke, qui depuis la révolution n'avait pas donné signe de vie à mon mari. Il est dégoûté de la liberté, même de la liberté de la presse, et il trouve que le monde est bien malade.
Pendant la journée qu'il a passée avec nous, il nous a raconté beaucoup de choses qui nous ont à la fois intéressés et étonnés. Il voyait, avant et après la révolution, le professeur Endiicher, et il était souvent en opposition avec lui. Quelques jours avant le 13 mars, il rencontra Endiicher, qui lui parla et lui dit ces paroles mémorables : « Nous savons détruire, mais, à parler franchement, il faut que d'autres reconstruisent. »
Juin.
Nous avons reçu des lettres de ma sœur Emilie et du nonce, qui nous conseillent tous deux de passer Tété à Kœnigswart et l'hiver à Prague. Ce qui me paraît singulier là dedans, c'est qu'il m'est déjà venu de différents côtés des avis du même genre.
Nous avons dîné hier (3 juin) chez Neumann avec M. Van Praet, qui m'a répété la même chose et qui m'a dit : « Croyezvous donc rester définitivement ici? On nous dit toujours que l'hiver prochain vous serez à Prague. »
Nous avons appris la mort du petit prince de Hollande. La Reine aimait cet enfant d'une affection toute particulière. Il s'appelait Maurice, ressemblait beaucoup à sa mère, et étail extraordinairement tendre et affectueux à son égard. Il était âgé de sept à huit ans. J'ai écrit aussitôt à la pauvre Reine, qui n'a pas tardé à me répondre et qui m'a priée de lui envoyer un petit crucifix. Elle avait donné le sien à son enfant et le lui avait laissé jusque dans le tombeau. Naturellement j'ai fait faire le crucifix tout de suite et le lui ai envoyé par retour du courrier.
Léoutine est arrivée; elle nous a dit que les ministres ne
sonc^ent pas encore à lever le séquestre dont nos biens sont frappés. Elle dit que Ranzoni ne parle que de vendre tout, et qu'il ne songe qu'à cela, afin d'assurer notre existence.
Ranzoni est arrivé le 22 ; il nous a développé ses projets pour la vente, et, en réalité, d'après ce qu'il dit, il ne resterait plus rien à la famille. G4ément a suivi son système habituel. II a laissé Ranzoni exposer ses idées, puis, après avoir fait semblant d'adhérer à ses propositions, il lui a demandé s'il y avait un amateur pour les deux maisons du Rennweg. Ranzoni répondit que l'architecle Romano en avait offert 800,000 florins. Clément lui répliqua qu'il pensait que l'offre devrait lui être faite par écrit. Puis il demanda à Ranzoni ce qu'il comptait faire du capital. Il répondit : « Payer les dettes, qui s'élèvent à 200,000 florins. « — « Et que fera-t-on des 600,000 florins restants? » Ranzoni dit qu'on devrait avec cette somme acheter des actions de la Banque. — Cette opération paraît (rés-chanceuse dans un moment où la Banque est sur le point de faire faillite. Notre homme d'affaires le reconnut sans difficulté. 11 en était de même d'une proposition d'achat pour nos statues qui se trouvent dans la villa du Rennweg, proposition qui venait d'un Juif nommé Roth, qui est établi à Paris. M. Garlier, préfet de police en France, appela l'attention de mon mari sur ce Rotb, ce qui frappa aussi Ranzoni et diminua chez lui l'envie de vendre. Je déclarai de mon côté que tout ce qui nous avait été donné par des Souverains ne pourrait, dans aucun cas, être vendu de notre vivant, opinion à laquelle Ranzoni se rangea également. Ce qui m'afflige profondément chaque fois que je vois soulever une question de ce genre, c'est de voir que tous les objets auxquels nous sommes attachés et que nous avons laissés en Autriche, pourraient être perdus pour nous.
La chaleur est accablante, et l'air ne pénètre pas dans nos chambres. H y a des moments oîi j'ai de véritables accès de désespoir quand je songe combien ce manque d'air, de fraîcheur et de verdure doit nuire à la santé de mon mari.
Chreptowitch, le gendre du comte de Nesselrode, a passé vingt-quatre heures ici en allant à Kissingen, où il va retrouver
son beau-père, Tami fidèle entre tous. Nous avons longuement parlé d'une foule de choses, et cette conversation m'a fait du bien. Chreptowitch a été bien bon, bien affectueux pour nous. Il avait les larmes aux yeux en parlant de l'attachement que nous garde son Empereur, et, en nommant Nesselrode, il a dit avec une émotion encore plus forte : « De tous les coups du sort qui ont frappé mon beau-père, le plus sensible et le plus douloureux a été celui qui a atteint son ami, l'homme qu'il honore et qu'il admire depuis de si longues années. »
Juillet,
La comtesse Chreptowitch, fille du comte de Nesselrode, est venue nous voir avec la princesse de Lieven; elle a été avec nous d'une amabilité touchante. Elle a parlé dans les termes les plus vifs de l'amitié de son père pour mon mari.
Nous avons reçu la triste nouvelle de la mort du duc de Cambridge. Cette perte est immense pour nous. C'est un ami de moins, et l'on n'en a pas trop. Nous avons écrit à la duchesse douairière*, qui a répondu à mon mari une lettre aussi bonne qu'affectueuse. Comme ils sont tous malheureux!
Le fils du célèbre avocat Berryer est venu assez souvent voir mon mari. 11 parle de la France en termes extrêmement intéressants.
Les lettres que Richard nous écrit de la Bohème sont bonnes. Il s'occupe avec ardeur des affaires de son père, et il a été parfaitement reçu en Bohême. Depuis le paysan jusqu'au premier fonctionnaire de 1 État, tout le monde a témoigné un grand respect et un vif attachement à Clément.
Le 28, le Roi de Bavière est arrivé à Bruxelles, et il est venu chez nous le 29. Il a passé trois heures avec Clément, et lui a parlé des affaires d'Allemagne, Il nous dit qu'on lui avait conseillé de ne pas se compromettre en venant ici, mais qu'il avait répondu qu'il n'avait pas peur des gens méprisables qui
* Le prince do Metternicli écrivit ce qui suit : « La nouvelle de la perte irréparable (|ue Votre Alti-sse Royale, Votre au<;uste famille, tous ceux (jui Vous honorent et qui Vous aiment, el la foule de ceux qui reconnaissaient
lui reprocheraient d'avoir rempli son devoir envers un homme qu'il avait toujours vénéré, et qu'il tenait à lui demander l'appui de ses conseils et de ses lumières. Il a été parfait sous tous les rapports, et il semble être tout à fait fidèle à ses principes *.
Le 31, Clément a reçu un billet de M. Thiers, qui lui annonçait son arrivée à Bruxelles dans l'unique but de le voir et de lui parler. Il le prie de lui indiquer son heure. Souvent on se demande si l'on rêve ou si l'on est fou.
Août.
Mon mari a passé la matinée (du 1") avec M. Thiers, qui Ta consulté un peu tardivement au sujet de son Histoire du Consulat et de l'Empire. Ce livre contient déjà tant d'erreurs que les conseils me paraissent inutiles. M. Thiers a trouvé à la Cour un accueil des plus empressés. On a donné en son honneur, à Laeken, un grand dîner auquel il est arrivé trop tard et dans une tenue qui n'était pas correcte. Il avait une cravate noire et un pantalon gris; tout le monde a été choqué de cette
dans celui qui n'est plus leur bienfaiteur, ont faite dans la personne de Monseigneur le duc, me force à prendre la plume pour vous exprimer, à Vous, Madame, et aux vôtres, la part Lien vive que je prends à ce triste événement. Ma femme ne se sent pas aujourd'hui la force de dire à Votre Altesse Royale à quel point elle s'associe à Votre douleur; cela ne lui sera possible que plus tard. S'il m'était permis de parler de moi-même en ce qui concerne le coup qui a frappé si cruellement Votre Altesse Royale, je dirais qu'il porte sur les souvenirs et sur les sentiments les plus cLers de ma vie. Ma liaison avec le duc, qui était plus jeune que moi d'un an et qui vient de me précéder dans le repos éternel, remonte à 1793; elle embrasse une période de cinquantesept ans, pendant laquelle nos idées et nos sentiments se sont toujours rencontrés dans la voie du droit et du bien réalisable.
« Chercher à consoler Votre Altesse Royale, ce serait une entreprise vaine. La consolation ne peut se trouver que dans la force morale et dans l'action du temps. Ni l'une ni l'autre ne vous feront défaut.
« Daignez, Madame, agréer ces quelques mots comme l'expression de la part bien vive que les miens et moi nous prenons à ce douloureux événement, et permettez-moi d'y joindre l'assurance de mes sentiments bien respectueux et bien dévoués. » {Note de l'Éditeur.)
* Voir dans l'Appendice : » Entrevue de Metternich avec le roi Maximilien de Bavière. » {^JSote de l'Editeur.')
JOUFxNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (1850). S7
infraction à l'étiquette. Néanmoins, la Reine a accepté sou bras ■ on a été très- poli à son égard, parce qu'il est partisan de la duchesse d'Orléans et du comte de Paris, qui sont vivement soutenus par la Cour belge, M. Thiers est venu chez nous, heureusement en compagnie de M. Deschamps. L'entretien a été intéressant. Mon mari a beaucoup parlé de ses souvenirs du temps de Napoléon.
Pendant le séjour du comte de Ghambordà Wiesbade, nous avons reçu la visite d'une foule de légitimistes, qui venaient tous voir mon mari à leur passage. M. Guizot n'est pas allé voir Henri V. Mais en revenant de Schlangenbad, où il avait été chez la princesse de Lieven, il a parlé avec Clément des affaires de son pays dans les teimes les plus corrects. Le marquis de Pastoret a dîné chez nous avec son gendre, le comte de Rougé.
Richard écrit de Vienne qu'on a été très-bon pour lui dans cette ville, et il ajoute : « Bien des choses vont plus mal, mais il y en a aussi qui vont mieux que nous ne le croyons. »
La grande-duchesse Hélène (veuve du grand-duc Michel, belle-sœur de l'Empereur de Russie) m'a fait écrire par la princesse Lwoff que le mariage de sa fille, la grande-duchesse Catherine, avec le prince Georges de Mecklembourg, est chose arrêtée. Elle m'a fait savoir combien elle regrettait d'être en Allemagne sans nous voir. En conséquence, nous avons décidé d'aller tout aussitôt à Ems ; nous sommes partis le 20, à sept heures du matin, Mélanie, mon frère Louis et moi. Clément s'est levé exprès pour nous dire adieu. Il souffrait de nous voir partir, et je dois dire qu'à peine en route, je trouvai que ce voyage était une véritable folie.
Nous passâmes la nuit à Coblentz, à !'« Hôtel du Rhin ». M. Mes, le maître de l'hôtel, parut heureux de nous revoir. II se plaint beaucoup des événements ; ce qu'il redoute le plus, et ce qu'il regarde comme certain, c'est l'explosion d'une guerre entre l'Autriche et la Prusse. En arrivant à Coblentz, j'apj^ris que la princesse de Prusse habitait le château royal dans cette ville. A une heure nous étions en voiture et nous partions pour Ems, où nous devions trouver nos grandes-duchesses.
88 RECUEIL DE DOCUMENTS (l8-i8-1858).
Nous fûmes accueillis par de grandes démonstrations de joie. Bientôt après la grande-duchesse me présenta son frère, le prince Paul de Wurtemberg, qui a élé très-aimable pour moi. La grande-duchesse a bonne mine; elle est toujours belle et a toujours le même désir de plaire. Ensuite le duc de Nassau est venu me dire qu'il était venu à ma rencontre jusqu'à Coblentz, mais qu'il m'avait manquée. La grande-duchesse nous a proposé de demeurer dans sa maison et de prendre nos repas chez elle.
Le 22, la grande -duchesse Catherine nous a invités à déjeuner. Quand nous fûmes sortis de table, la grande-duchesse Hélène me fit appeler pour me demander en passant ce que mon mari pensait des événements du jour; c'est une question à laquelle il est difficile de répondre en si peu de temps. Son entourage prussien avait réussi à lui inspirer des soupçons au sujet de la pureté des intentions de l'Autriche; aussi n'ai-je pas tardé à reconnaître qu'elle penchait vers la politique prussienne.
Nous quittâmes Ems pour retourner en Belgique; partout nous fûmes l'objet de politesses et d'attentions qui nous montrent que notre nom n'est pas aussi détesté qu'on veut le faire croire.
Le lendemain, nous arrivâmes à Bruxelles, heureux de nous retrouver réunis.
Nous avons reçu la visite de quantité de légitimistes qui revenaient de Wiesbade, et qui tous sont enchantés du comte de Chambord. La princesse de Lieven, le duc de Noailles, M. Delessert et Berryer ont tous passé par ici, au moment oii la nouvelle de la mort de Louis-Philippe s'est répandue dans la ville.
Ces messieurs se sont réunis chez mon mari pour discuter l'attitude à tenir par eux à l'occasion de la mort du Roi, événement qu'ils regardent comme un malheur dans les circonstances actuelles. Ils espèrent que Louis-Philippe aura laissé des ordres très-précis relativement à l'attitude à observer par les orléanistes. On dit que le Roi est mort en bon chrétien.
JOURNAL DE I.A PRINCESSE MÉLANIE (l850). 89
Le 27, le général Haynau a dîné chez nous; ensuite il est parti pour l'Angleterre, où nous ne pouvons guère lui prédire un accueil favorable. Il est vieux et laid, et porte une moustache plus longue que tout ce qu'on ajamais vu dans ce genre. Il parle mal le français et ne sait pas un mot d'anglais; je crois qu'il faut le connaître pour lui pardonner la singularité de son extérieur.
Le 29, Richard est revenu de son long voyage. Il a été bien reçu, mais les impressions qu'il rapporte sont fort tristes. Il a vu assez souvent l'Empereur, qui l'a traité en ancien camarade. Les jeunes Archiducs ont été pleins de prévenance pour lui. L'Archiduchesse Sophie a chargé Richard d'une lettre ; elle a été extrêmement gracieuse à son égard. Elle l'a prié de dire à son père qu'on avait fait déjà quelques pas dans la voie du mieux, mais qu'il restait encore beaucoup à faire, et qu'il serait bientôt aussi heureux que surpris de ce qui se ferait encore.
Richard a été trois fois chez l'Empereur et encore plus souvent chez l'Archiduchesse Sophie. Sa visite à la chancellerie d'Etat a été une épreuve presque au-dessus de ses forces; depuis le concierge jusqu'au premier et jusqu'au dernier de tous ceux qui font partie de cette maison, il a été accueilli par des larmes d émotion. La population elle-même s'est montrée bonne. Une foule nombreuse entourait sa voiture lors de son départ. Félix Schwarzenberg l'envoie à l'ambassade de Paris comme attaché. Tous les représentants étrangers, le nonce en tête, ont été très-affectueux pour lui et se sont efforcés de lui donner des preuves de leur dévouement à son père.
A Salzliourg, l'Impératrice mère a été parfaite; elle a manifesté le désir de voir Clément écrire la biographie de l'Empereur François, disant que telle était son unique pensée; à Inspruck surtout, l'Impératrice Marie-Anne l'a comblé d'attentions gracieuses.
Septenilire.
Le comte de Montalembert a passé un jour ici pour voir mon mari.
Nous avons eu, pendant plusieurs jours, la visite du vieux Pachta de Milan, qui était venu ici pour présenter ses respects à Clément.
L'arrivée de Lebzeltern a jeté un peu de gaieté dans notre cercle. Cet aimable vieillard, plus âgé que Clément, a gardé une jeunesse et une verdeur incroyables. Il faisait la joie de> enfants, et il a beaucoup amusé mon nt^ari, auquel il garde toujours un grand attachement.
Octoljre.
La famille Bériot nous ayant dénoncé notre bail, j'ai dû chercher une autre maison. Enfin, après des peines infinies, j'ai réussi à trouver la maison Arenberg, près du Sablon. Elle est située au nord, est triste; mais que faire? Du reste, nous payerons un loyer peu élevé, et le quartier n'est pas malsain.
La Reine est morte le 14, à Ostende, après de longues souffrances. Sa fin a été celle d'une sainte. L'enterrement a eu lieu le 15.
Le 17, nous avons pu entrer dans notre maison du Sablon.
Novembre.
Lord Strangford, qui a rencontré M. de Radowitz en chemin de fer, entre Hanovre et Bruxelles, et quiv a fait accidentellement sa connaissance, a raconté que celui-ci lui avait parlé de Clément dans les termes les plus élogieux, et qu'il avait dit que, s'il passait par Bruxelles, il ne manquerait pas de lui faire visite. Néanmoins, il n'a pas paru chez nous lorsqu'il a traversé cette ville en se rendant à Londres,
Sândor est arrivé le 21 ; il nous a apporté des lettres de Félix Schwarzenberg, dans lesquelles celui-ci nous dit qu'on a levé l'indigne séquestre dont nos biens étaient frappés*.
* La lettre du prince de Schwarzenberg au prince de Metternicb, datée de Vienne, le 17 novembre 1850, est ainsi conçue : « Je suis très-teureux de pouvoir enfin annoncer à Votre Altesse que le séquestre mis en 1848 sur toutes ses propriétés vient enfin d'être levé.
" L'injustice de cette mesure, qui avait été prise dans les premiers jours
Nous voilà enfin délivrés d'une situation fort désagréable au point de vue économique. Nous avons trouvé des créanciers honnêtes et désintéressés dont nous pouvons maintenant rembourser ou du moins assurer les créances.
Neumann a été trop malade pour venir chez Clément le 2"^ (jour de la fête du prince). Le comte et la comtesse de Stiirmer, le comte et la comtesse Van der Straten et Aldenburg, qui était venu exprès de Paris, ont dîné chez nous. Thalberg est venu égayer la soirée par son talent.
Décembre.
Le 3, Richard nous a quittés pour aller commencer sa carrière diplomatique.
Un nouveau consul russe, du nom de Bacharacht, qui a été longtemps consul à Hambourg, est arrivé ici. Il est venu chez Clément et lui a dit qu'il n'avait pas reçu d'instructions du
(le la révolution, était depuis longtemps reconnue par le ministère actuel; mais comme généralement, et surtout à une époque comme la nôtre, le retour de l'injustice au droit est bien |>Ius long et plus dilficile que le chemin inverse, on n'est arrivé que maintenant à réparer le mal qui avait été fait en (luelques minutes dans des jours d'irritation violente dans les couches inférieures et de stupide faiblesse dans les régions élevées. Pour parvenir par des voies tout à fait légales au résultat à obtenir, on a formé une commission composée des ministères de la justice, des finances et de l'intérieur, afin d'examiner tous les comptes et les actes qui y sont relatifs. Après quelques mois d'un travail consciencieux, entrepris sous la présidence du comte de Wilczek, le protocole fut envoyé à qui de droit, et la commission fit son rapport, lequel concluait ainsi : On ne pouvait réclamer à Votre Altesse aucune somme, quelle qu'elle fût; on pourrait laisser encore hypothéqué le montant de quelques articles de compte, évalués par la commission à ^ ingt et un raille florins, jusqu'à ce que le fondé de pouvoir de Votre Altesse eût donné a cet égard des éclaircissements précis; mais on n'avait pas de raisons pour lairca ce sujet une proposition spéciale; on proposait, au contraire, la levée immédiate et entière du séquestre. C'est dans ce sens que la question a été résolue dans un conseil de cabinet tenu, le 12 de ce mois, sous la juésideiue de l'Empereur. En même temps j'ai à informer Votre Altesse (|ue Sa Majesté a ordonne de vous accorder la jouissance immédiate de la pension de retraite la plus élevée qui existe actuellement. Cette pension ne s'élève qu'au chiffre de huit mille (loiins; quoi qu'il en soit, par suite de cette disposition, on satisfait a un principe important et trop longtemps méconnu... »
(Note lie r Éditeur.)
92 RECUEIL DE DOCUMENTS (l848-1858).
comte de Nesselrode, mais que celui-ci lui avait dit qu'il n'avait qu'à s'en tenir à ce que lui conseillerait le prince de Metternich.
Une chose qui fait sensation chez nous, c'est la création d'un conseil de l'Empire, institution que Clément avait déjà conseillée depuis longtemps. Mais ce qui frappe encore bien plus, c'est que le baron de Kùbeck ait été mis à la tète de ce conseil et qu'il ait été chargé de le composer.
Ma sœur Odescalchi m'écrit qu'elle a eu un entretien avec l'Archiduchesse Sophie, qui lui a parlé des grandes qualités de mon mari avec les larmes aux yeux, et qui lui a dit entre autres choses : «Le prince de Metternich est si bon, il est resté si fidèle et si dévoué à l'Autriche, et il n'a pas le moindre sentiment d'envie. » Oui, ce portrait est noble et vrai ! En effet, Clément n'a pu éprouver que la reconnaissance la plus profonde envers Dieu, qui lui a épargné la nécessité de prendre part à la responsabilité des faits accomplis. Devrait-il envier par hasard l'épouvantable situation financière ou bien les ministres responsables? Serait-ce la centralisation ou bien l'administration de la Hongrie, qui est tombée au rang d'une province, ou celle de ritalie? Sont-ce les impôts, arrivés à un chiffre énorme, ou même le jury? Serait-ce peut-être le conseil municipal? Est-ce le grand mot : liberté de l'Église, qui aurait de quoi rendre fier? Mon Dieu, oij est cette liberté? Où sont les Jésuites? Qu'est devenue l'instruction religieuse? Les grands mots sont actuellement à l'ordre du jour, mais ils ne sauraient exciter l'envie de ceux qui ont accompli de grandes choses.
On dit que l'on consulte Kûbeck sur Torganisation des finances, ce qui me paraît fort à souhaiter.
Nous avons passé la journée du 31 en famille. Mes chambres ont été remplies de fleurs, et, malgré tout ce qui me manque, cette journée a été bonne, j'en remercie le Ciel de tout mon cœur. A minuit, j'ai été avec Mélanie dans notre petite chapelle pour appeler sur nous la miséricorde divine. J'ai remercié Dieu de toute mon âme pour les heureux moments qu'il nous a accordés pendant Tannée 1850, et que nous ne nous croyions guère en droit d'espérer.
JOURNAL UE LA PRINCESSE MÉLANIE (l851). 9»
Janvier 1851.
Que le bon Dieu nous assiste! qu'il nous guide, nous prote'ge et nous accorde la grâce de n'agir que pour sa plus grande gloire!
On dit que le comte de Mensdorff-Pouilly sera envoyé à Saint-Pétersbourg pour remplacer Buol-Schauensteln; ce cboix me paraît heureux. Clément aurait voulu l'y voir comme envoyé militaire sous les ordres d'un ambassadeur. Mensdorff est un homme distingué, un excellent officier, et l'on ferait fort bien de l'envoyer à Saint-Pétersbourg, où il plaira à tous les égards.
Hurter a fait remettre à Clément son ouvrage sur le règne de l'Empereur Ferdinand II, avec une dédicace très-touchante et qui respire le plus pur dévouement.
Le comte Antoine Szécsen a écrit une brochure que Clément trouve excellente, mais à laquelle je ne comprends pas un mot.
Le 7, Clément a été souffrant. Il a été pris d'un de ces accès de vertige dont il a déjà souffert plusieurs fois; son indisposition nous a été fort pénible; nous en avons été d'autant plus affectés que le Roi voulait le voir le lendemain, et que c'est déjà la seconde ou la troisième fois que cela arrive. Heureusement il a été complètement rétabli au bout de vingt-quatre heures.
M. Lebeau, autrefois ministre, l'un des plus enragés révolutionnaires de 1830 et de 1831, vient aujourd'hui très-fréquemment chez mon mari; il vient de faire à la Ch;mibre un discours très-énergique en faveur de l'armée et contre le ministère.
M. Smythe, fds de lord Strangford, est arrivé de Vienne ; il y a vu assez souvent le prince de Schwarzenberg et lui a entendu dire que tout ce qui subsiste encore de bien en Autriche, c'est au prince de Metternich qu'on le doit.
Je n'ai pas pu conduire Mélanie au bal du Vauxhali. J'étais trop souffrante pour sortir. Je sens que ma santé commence à devenir chancelante ; mes forces m'abandonnent ; de là de fré-
quents accès de mélancolie et des chagrins que je mets aux pieds de Celui qui est mort pour nous sur la croix.
Zaremba, notre secrétaire de légation à Bruxelles, vient m'aider tous les jours à mettre en ordre les papiers de mon mari. J'ai trouvé dans le nombre tous les billets que je lui écrivais tous les jours avant notre mariage. La lecture de ces lignes m'a rendue toute mélancolique. Du reste, je ne puis que remercier Dieu pour les grâces qu'il nous a accordées pendant les vingt années que nous avons passées ensemble.
Février.
Clément a été reçu par le Roi, qui a causé avec lui de toutes les affaires pendantes.
Kùbeck a écrit à mon mari une longue lettre pleine de mélancolie. Ses prévisions en ce qui concerne l'avenir de notre monarchie ne sont pas précisément couleur de rose ; les finances notamment semblent aller de mal en pis*.
Sândor nous a quittés le 15. Ses nerfs sont dans un état épouvantable; jamais je n'ai vu un homme changé comme lui. Notre vie monotone et ennuyeuse lui a paru fort agréable ; pareil à un enfant qui s'attache à sa mère, il ne pouvait quitter Léontine. Sa mémoire semble s'affaiblir. Il était profondément triste en nous quittant. Je trouve que sa situation est trèsgrave, attendu qu'elle provient de sa dernière chute de cheval. Je crains qu'il n'ait éprouvé une épouvantable commotion cérébrale.
Clément commence à se fatiguer de la vie à l'étranger, et reconnaît de jour en jour davantage qu'il faut songer au retour. Il aime à faire des projets pour le nouvel arrangement de la maison du Rennweg. Tout cela m'agite, parce que Clément n'aime pas à parler de ses vues, que le temps se passe, et que je ne puis pas prendre des mesures en vue de ce changement de séjour.
* Voir dans l'Appendice ; « Dn Conseil de l'Empire en Autriche. »
[Note de l'Éditeur.)
JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l85l). 95
Mars.
Paul a été invité à un bal par le bon prince de Liechtenstein. Il a d'abord hésité à s'y présenter en uniforme de cadet, vu que l'Empereur devait y venir. Il y est allé néanmoins et s'est beaucoup amusé, en dépit de ses bottes cirées et non vernies. L'Archiduchesse Marie a été particulièrement aimable à son égard et a dansé avec lui.
Le comte de Chambord a publié une lettre à Berryer, dans laquelle il dit : « Essayez de moi, je serai traitable et ferai ce que vous voudrez, w J'aimerais mieux qu'il ne promît rien, qu'il se montrât par des actes et qu'il gouvernât d'une main ferme, avec sévérité, mais aussi avec justice. On dit qu'en France il n'y a plus d'orléanistes, excepté M. Thiers; j'estime que pour ce dernier la famille d'Orléans n'est, pour ainsi dire, qu'une enseigne derrière laquelle il cache son ambition personnelle.
En France , les seuls qui aient des chances de succès sont ceux qui sont au gouvernail. Blacas croit que les rouges prendront le dessus pour quelque temps ; les légitimistes ne paraissent pas craindre de passer sur un pont aussi dangereux pour arriver à leur but.
Les difficultés de Dresde (survenues à l'occasion des conférences) proviennent de l'idée dangereuse de faire entrer toutes nos provinces dans la Confédération germanique. Ce qui conduit à ce projet, c'est le triste et fragile système de centralisation; c'est là certainement une grave erreur.
Le comte de Hompesch est venu remettre à Clément une lettre de Babarczy, qui lui exprime en quelque sorte au nom de toute l'armée son admiration et sa sympathie. Hompesch nous prie de revenir. Il dit : « Vous ne trouverez en Autriche que des amis, et l'on vous témoignera dans toutes les classes de la société et de toutes les manières possibles l'attachement qu'on éprouve pour vous. »
Kous avons reçu une lettre de Hartig, qu'il a écrite sous le coup d'une grande agitation. Il prétend qu'on ne fait rien,
qu'on ne songe pas à l'avenir, et qu'on se préoccupe trop peu des finances.
Clément pense sérieusement au retour. Il dit qu'il faut s'établir à soixante-quinze ans à l'endroit où l'on veut mourir. L'idée de se retrouver dans sa propre maison lui est agréable ; cependant il ne veut rien faire sans avoir d'abord consulté le prince de Schwarzenberg et l'Empereur sur l'opportunité de son retour. Il reste ce qu'il a toujours été, bon, délicat et généreux.
Kamni-Effendi, qui a été envoyé par le Sultan pour visiter toutes les maisons d'éducation militaire de l'Europe, nous a été présenté par Stiirmer et a dîné cbez nous. C'est un bomme agréable et intelligent, très-dévoué, comme le sont tous les vrais musulmans, à son pays et à tous les hommes qui ont travaillé, comme Clément, à assurer l'intégrité de l'Empire ottoman.
Sandor a beaucoup parlé à Vienne de notre retour. Il y a des voix pour et contre. L'Arcbiduchesse Sopbie en a parlé à ma sœur Emilie; elle a dit qu'elle regarderait le retour du prince comme un bonheur, s'il voulait s'y décider, et elle a ajouté ces paroles : « // est si sage et si modéré, qu'il ne dira certainement jamais rien qu'il ne doive dire. » On dirait presque qu'elle est moins rassurée sur mon compte.
Clément a remis au courrier Leiden une lettre pour Félix Schwarzenberg, dans laquelle il parle de son projet de revenir à Vienne et le prie d'en conférer avec l'Empereur et de lui faire savoir si son retour ne gênerait en rien le Gouvernement impérial *.
Avril.
Peu à peu de singuliers symptômes se font jour à travers les épais nuages qui nous environnent. Depuis près de trois ans, Alexandre de HumboIdt,qui avait toujours entretenu avec nous les relations les plus amicales, n'avait plus donné signe de vie
Voir dans l'Appendice : u Le Pictour de Metteinicli à Vienne. »
{ISote de l'Éditeur.)
TOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l85l). 97
à Clément, lorsque est arrivée tout à coup une lettre très-affectueuse et très-sentimentale, qui contenait l'expression de l'admiration que tous les cœurs honnêtes ressentent pour la politique de rhomme d'Etat si odieusement méconnu *. Cela me paraît d'autant plus curieux dans le moment où, en dépit de tous les efforts contraires, la diète germanique de Francfort renaît de ses cendres après tant de bavardages inutiles et dangereux.
Ces jours-ci, j'ai eu de nouveau des inquiétudes au sujet de Tétat de mon mari ; il a eu encore quelques crampes.
Je suis allée rendre visite à la comtesse de Nassau, veuve du Roi Guillaume des Pays-Bas; j'ai trouvé en elle une femme du monde de beaucoup d'intelligence et de cœur. Sans lui ressembler, elle rappelle beaucoup par sa manière d'être la princesse de Lieven.
Le 10, Clément a reçu la réponse de Schwarzenberg à sa
* Le prince de Metternich répondit à cette lettre, le 20 avril : « J'ai reçu le 1*'' de ce mois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 7 mars...
M La |)remière partie du troisième volume du Cosmos m'est parvenue simultanément avec l'avis que vous avez bien voulu me faire de son envoi. Vous ne sauriez mettre en doute l'intérêt que j'attache à une œuvre que vous seul avez pu entreprendre avec une chance assurée de succès, et dont vous n'avez pas eu hesoin pour fixer votre place parmi nos contemporains. C'est à vous qu'est échu le soin de tracer à la po>térité les limites que les sciences naturelles ont atteintes à la fin de la première moitié du dix-neuvième siècle, limites que franchiront ces sciences par suite des forces mêmes qui leur ont servi d'impulsion et de guide pour les atteindre.
« Rendez {[races au sort, mon cher baron, de la carrière dans laquelle il vous a engagé et dans laquelle il vous a si merveilleusement soutenu. Vous me rendez compte de vos habitudes, continuez-les et accordez-leur la valeur d'une seconde nature. Je suis pour ma part le régime que je vous recommande; c'est le travail qui soutient les vieux ouvriers. Si dans ma position il y a quelque chose de changé, la différence ne porte pas sur mes habitudes d'historien; de faiseur je me suis retiré dans les rangs des observateurs. A mon grand déplaisir, l'horizon sur lequel portent mes regards ne m'offre rien qui soit propre à reposer ma vue. Vos impressions ne diffèrent pas et elles ne pourraient à cet égard différer des miennes. Il me suffit, pour ne pas le mettre en doute, de m'en remettre à votre lettre.
u Veuillez, mon cher baron, mettre aux pieds du lloi l'hnmuiage de ma reconnaissance pour le souvenir qu'il vous a chargé de m'exprimer en son nom, et recevoir vous-même l'assurance de mon ancien et immuable dévouement. » (j\otc de l'Editeur.) VIII. 7
lettre *. La missive officielle dit que l'Empereur, plein de reconnaissance pour un homme qui, dans les temps les plus difficiles, a rendu de si grands services à la Monarchie, serait très-heureux de faire personnellement connaître ses sentiments au prince de Metternich; que, du reste, tous les honnêtes gens éprouvaient ces sentiments, etc. Sur cette lettre l'Empereur a écrit de sa main les mots suivants : « Approuvé sans réserve. » Dans une deuxième lettre, confidentielle celle-là, le prince de Schwarzenberg entre dans des détails plus précis; il dit qu'il y a bien des changements à faire, changements qui seront certainement attribués à l'influence de mon mari. Cette lettre est franchement affectueuse pour Clément, sans flatterie toutefois, ce que j'aime mieux, attendu que je préfère un langage ouvert, même un peu sec, à certaines démonstrations dont la sincérité m'inspire des doutes. J'espère qu après la réception de cette lettre Clément prendra un parti, et qu'on pourra se préparer à effectuer tranquillement ce changement de séjour.
Flahault est venu nous voir; il a très-bonne mine. Il parle tout d'un coup en termes très-corrects de la question française ; il va même jusqu'à prétendre que la fusion des d'Orîéans avec le comte de Chambord est une absurdité ; qu'il a dit au Roi Louis-Philippe lui-même qu'il ne restait qu'à faire loyalement et sincèrement amende honorable, et qu'on devait reconnaître qu'on s'était trompé en songeant à mettre un terme à la Révolution en élevant le trône de Juillet. Flahault défend, du reste, le président Louis-Napoléon, qu'on suspectait à tort; mais il ne croit guère aux chances du bonapartisme et dit que la seule garantie de repos, c'est la reconnaissance du droit légitime, tel que l'établissent les traditions et l'histoire. La vérité finira pourtant par percer; quand et comment? Voilà la question.
Le prince et la princesse de Prusse sont venus à Bruxelles pour rendre visite au Roi. On dit que le Prince n'est pas pré-
* Voir dans l'Appendice, comme plus haut : « Le Retour de Metternich à Vienne. » (Note de ["Éditeur.)
cisément bien disposé en faveur de l'Autriche, et qu'il ne fait nullement mystère de ses sentiments.
Le marquis de Valdegamas (Donoso Cortès) est venu exprès à Bruxelles, le 29, pour voir Clément. Il a passé deux heures avec lui et est parti immédiatement pour Paris.
Le 30, Clément a longuement causé avec le comte Raczynski, ministre plénipotentiaire de Prusse à Paris, qui est, dit-il, le plus honnête homme de la terre.
Un certain professeur Lebermuth, qui vient de Paris, m'a raconté de singulières histoires : il dit qu'il est envoyé par Guizot, Mole et Veuillot; que ces trois messieurs, après avoir fait beaucoup de mal par leurs théories fausses, désirent ardemment rétablir ce qu ils ont tant travaillé à détruire. Ils ont fondé un journal dans lequel ils veulent de nouveau affirmer et soutenir aux yeux du monde les vérités qu'ils ont été les premiers à combattre. M. Lebermuth, qui me fait l'effet d'être un Juif converti, se dit chargé de prier mon mari d adresser quelques articles au journal en question. Je lui répondis que M. de Metternich ne s'occupait pas de travaux: littéraires de ce genre, sur quoi il se lança dans un panégyrique sentimental et passionné du catholicisme. « Ne seiait-ce pas, dit-il, l'œuvre la plus belle du monde de réunir tous les pays dans la même foi? Elle serait bien facile à réaliser, c'est ce que prouve l'exemple de l'Angleterre, qui revient décidément à la religion catholique. « Je lui répondis que je ne me laissais pas facilement prendre à de vaines paroles, que notre Sauveur avait dit que les portes de l'enfer ne prévaudraient point contre son Église, mais que celle-ci aurait toujours des luttes à soutenir jusqu'à la fin du monde; que, par conséquent, je ne pouvais pas croire que les belles paroles de quelques révolutionnaires convertis et intimidés feraient jamais mentir les prophéties de l'Écriture sainte. Mon auditeur, qui est enthousiaste, mais un peu borné, me répondit : « Mais voilà une nouvelle manière de poser la question. » Il me semble, au contraire, que c'est la manière la plus ancienne. II ajouta que la révolution elle-même n'intimiderait pas ceux rjui voulaient rétablir le catholicisme en Angleterre; je lui.
affirmai là-dessus que les vrais catholiques, c'est-à-dire ceux qui s'en tiennent aux préceptes de l'Evangile, ne se croyaient pas en droit de faire une révolution, car la révolution est aussi criminelle quand elle prend le crucifix en main, que lorsqu'elle se fait précéder d'un autre étendard que l'on regarde comme moins puissant. Je lui fis observer que la révolution belge n'était en aucune façon plus respectable que la révolution française, espagnole ou n'importe quelle autre; que si la Belgique ne s'était pas soulevée contre l'Autriche sous l'Empereur Joseph en s'armant du prétexte de la religion, elle serait restée sous la domination de souverains catholiques; qu'on avait réuni les Belges à la Hollande pour leur donner une plus grande puissance ; mais que, du moment qu'ils voulaient trouver leur voie tout seuls, ils seraient probablement annexés un jour par la France, ce qui sera le résultat final de leur folle conduite. Mon professeur a été fort étonné de la manière un peu rude dont j'appelais la chose par son nom, mais il a reconnu que jamais il ne l'avait envisagée sous ce point de vue.
Mai.
A l'occasion de l'Exposition universelle, notre Empereur a fait cadeau à la Reine d'Angleterre d'une belle bibliothèque faite par le célèbre ébéniste viennois Leistler; elle contenait un choix des œuvres littéraires de l'Allemagne, ainsi que huit beaux albums avec tous les costumes et différentes vues des pays formant la Monarchie autrichienne.
Ranzoni est enfin arrivé le 13. J'espère maintenant que notre retour va être décidé. Clément veut aller au Johannisbei^ dans les premiers jours de juin, et c'est là seulement qu'il se prononcera sur la question du retour à Vienne.
Le 15 (anniversaire de la naissance du prince), nous avons commencé par faire nos dévotions, afin d'appeler la bénédiction du Ciel sur Clément, pour que la fin de ses jours, du moins, s'écoule tranquillement et sans ennuis. Les Stiirmersont venus de bpn matin apporter des fleurs à Clément; mon mari a donné à la comtesse sa médaille enchâssée dans un bracelet,
ce qui lui a fait grand plaisir. Les Arenberg ont apporté un bouquet monstre. Hiibner était venu exprès de Paris pour la fête ; il a dîné avec nous. Le soir, nous avons eu beaucoup de visiteurs qui venaient apporter leurs félicitations.
Léontine nous a quittés le 18; elle avait le cœur gros. Heureusement Clément a pris cette séparation d'une manière moins tragique que je ne le craignais.
La duchesse de Cambridge m'avait écrit que, le 18, elle passerait à Malines; je suis partie de Bruxelles pour aller dans cette ville. J'ai vu la duchesse et la princesse Mary; elles nous demandèrent si nous allions sur les bords du Rhin; sur notre réponse affirmative, elles se décidèrent à poursuivre leur voyage jusqu'à Cologne. La duchesse a été bonne et aimable comme toujours.
Richard nous a quittés le 21 pour aller à Paris.
Le 23, nous avons reçu de Dresde une lettre de Léontine, qui nous apprend la triste nouvelle que Kœnneritz est venu à sa rencontre jusqu'à cette ville pour la préparer à apprendre l'état de son mari, contre lequel il avait fallu prendre des mesures de précaution. Quelle nouvelle et profonde douleur!
Sàndor a été conduit à Prague, dans une maison de santé. Léontine s'est arrêtée quelque temps dans cette ville pour discuter avec les médecins les dispositions à prendre. Clément est fort triste. Ce nouveau malheur qui frappe sa fille lui cause un profond chagrin.
J'ai été très-heureuse de voir arriver le ministre des affaires étrangères de Saxe, M. de Beust, attendu qu'il est bien informé et qu'il a beaucoup intéressé Clément.
Juin.
On parle de jour en jour davantage de notre départ pour le Johannisberg. Je m'en réjouis et m'en tourmente en même temps.
Clément a eu une audience de congé chez le Roi, qui lui a parlé à cœur ouvert. Mon mari lui a conseillé de niontrer un peu plus d'énergie, et surtout de ne pas avoir l'air de négliger
son armée. Cet entretien paraît avoir porté de bons fruits, car peu de temps après il y a eu des nominations importantes dans Tarmée,
Nous avons commencé à emballer; nous avons divisé nos effets en trois parties, destinées, Tune à aller au Johannisberg, la seconde à être envoyée à Vienne, et la troisième à être vendue.
RETOUR, (m: 9 JUIN AT] 23 SEPTEMBRE 1851.)
1704. Départ de Bruxelles. — A Liège, Aix-la-Chapelle, Bonn, Goblentz, Bingen, OEstrich-Winkel. — Arrivée au Johannisberg. — Visite de la Reine de Hollande à Wiesbade. — Dîner chez la duchesse douairière de Nassau. — Diverses visites au Johannisberg. — Le baron Josika. — M. de Bismarck. — Visite de trois notabilités catholiques. — Chez la grande-duchesse Marie de Leuchtenberg à Francfort. — Le prince de Prusse. — Un enfant renversé par une voiture. — Visite du Roi Frédéric-Guillaume IV au Johannisberg. — M. Travers Tvriss. — Propos de Bruck. — Le Roi de Wurtemberg désire avoir un entretien avec le prince. — Départ du Johannisberg. — Accueil fait par la Cour à Stuttgard. — Séjour dans cette ville. — Continuation du voyage par Ulm jusqu'à Donauvpœrth. — Coucher à Ratisbonne. — Voyage sur le Danube jusqu'à Linz.
1704. Le 9, nous quittâmes Bruxelles, et, bien que nous n'eussions pas dit que notre départ était définitif, on nous témoigna généralement le regret le plus touchant de nous voir partir.
Nous avons passé la première nuit à Liège ; le médecin de Bruxelles, Rieckens, nous accompagnait, et le Roi avait mis à notre disposition un excellent wagon de chemin de fer.
Le 10, nous trouvâmes à Aix-la-Chapelle Leiden*, qui nous accompagna jusqu'à Cologne, où ses voitures nous attendaient. En entrant dans une de ces voitures, nous fûmes poursuivis par les cris d'un homme de mine suspecte qui répétait sans cesse : Est-ce lui? est-ce lui? etc. Un instant j'eus peur que
* Notable négociant de vin à Cologne, dont le frère était courrier de Cabinet en Autriche. (Note de l'Éditeur.)
JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (1851). lOi
d'autres individus ne se joignissent à ce misérable ; mais il resta seul à crier.
Nous arrivâmes très-heureusement à Bonn, où l'on nous fit un accueil on ne peut plus affectueux.
Le 11, par un beau temps, nous prîmes le bateau à vapeur. Tout le monde à bord parut nous accueillir avec prévenance.
A Coblentz, le conseiller lieil vint se joindre à nous; à Bingen, nous trouvâmes M. de Menshengen et les Ingelheim, la mère et la fille. Ces rencontres m'ont profondément touchée ; il faut que je dise que les larmes que j'ai répandues ont paru toucher également les autres voyageurs. Nos voitures ainsi que nos bagages ont été débarqués à Geisenheim; quant à nous, nous avons quitté le bateau à OEatrich-Winkel.
Je n'essayerai pas de décrire les sentiments qui se sont emparés de moi à l'aspect de ladmirable vue du Johannisberg ; je croyais bien ne jamais revoir ce château, et jamais le spectacle qu'il présente ne m'a paru aussi merveilleux. Le gouvernement ducal avait commandé des gendarmes pour proléger notre débarquement et pour tenir la foule éloignée ; de même il y avait au château un gendarme chargé d'assurer notre sécurité. Nous avons passé la première soirée avec Leiden.
Le 12, le baron et la baronne de Menshengen sont venus nous voir.
Gomme la Reine de Hollande avait écrit à Bruxelles qu elle serait à Wiesbade le 12, nous avons avancé notre arrivée d un jour afin de pouvoir la voir encore. Je suis donc allée ce jour-là à Wiesbade, oii la Reine m'a reçue immédiatement. A peine y étais-je que la ducbesse de Cambridge vint avec sa fille Mary. Je fis encore une visite à la duchesse douairière de Nassau, et je rentrai au Johannisberg au moment où ma mère, Lothaire et le reste de notre famille y arrivaient.
Le 13, je fus invitée à dîner par la duchesse douairière. Je me rendis à cette invitation, elje renconlraichez la duchesse la Heine de Hollande, le duc de Nassau et sa jeune femme, que j'ai trouvée très-jolie, la princesse Hélène, fille aînée de la
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duchesse douairière, et sa sœur, la petite princesse Sophie. Je ne revins qu'à huit heures du soir, et je trouvai en rentrant des nouvelles un peu meilleures de Sdndor. Pendant mon absence, le ministre de Nassau, Winzingerode, avait été chez Clément.
Dès le 14, nous reçûmes la visite du comte de Thun, notre envoyé à la Diète ; il a toujours eu les meilleurs sentiments à l'égard de Clément et lui avait écrit à Londres et à Bruxelles des lettres très-aimables. Il venait lui donner un témoignage de son profond respect et de son dévouement.
Tous les envoyés à la Diète sont venus successivement; je parlerai plus tard des plus marquants d'entre eux, attendu qu'ils ne sont pas tous également intéressants.
Dès le lendemain de notre arrivée, nous avons reçu la visite du général Mertens et du général Schmerling, frère de l'exministre autrichien, qui, du reste, professe pour mon mari le respect le plus absolu. En général, la garnison de Mayence s'est montrée pleine de prévenance pour nous.
Le 15, le duc de Nassau est venu nous voir. Il a été on ne peut plus aimable et bienveillant.
Le baron Maurice de Gagern, frère du célèbre Gagern, qui est directeur de ce district et que je ne connaissais pas, est également venu nous voir; comme il est, de fait, le premier fonctionnaire ici, il a pu nous rendre de réels services. Clément, ayant appris par lui que sa mère, la femme du vieux Gagern, était morte, écrivit au veuf une lettre de condoléance, que le vieux Gagern fit publier dans tous les journaux.
La duchesse de Cambridge et la princesse Mary ont passé quatre jours au Johannisberg. Elle a vécu de notre vie, a fait des visites, et nous a même aidés à amuser les étrangers.
Le général de Rochow, qui a rétabli les rapports de la Prusse avec la Diète fédérale, et qui est resté sincèrement dévoué à mon mari, est aussi venu nous voir, à notre grande joie. Le général Schak, qui commande les troupes prussiermes à Mayence, l'accompagnait. Tous deux, en parlant des discussions qui divisaient l'Autriche et la Prusse, ont dit que cette situation était anormale, et qu'elle devait s'améliorer. Le mi-
JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l85l). 105
nistre hessois Dahviyk est également venu souvent chez nous ; il aime à entendre parler Clément.
Le 21, la duchesse de Cambridge nous a quittés.
Le 25, le baron Josika est venu avec le jeune Hartig, chargé d'affaires à Cassel. Cette visite de Josika a été remarquée à Vienne et même un peu critiquée. On croyait qu'il voulait nous empêcher de retourner à Vienne, et qu'il s'exprimerait d'une manière très-défavorable sur le Gouvernement impérial. Pendant les huit jours qu'il a passés ici, nous n'avons pas entendu sortir de sa bouche un seul mot regrettable, pas un mot pouvant justifier tout ce qu'on pense chez nous sur son compte. Il souffre de voir qu'on méconnaît la situation de la Hongrie; il en souffre aussi bien dans l'intérêt de la Couronne que dans celui du pays, mais il ne dit de personne un mot méchant, n'a aucune appréhension au sujet du retour à Vienne du prince de Metternich, qu'il regarde, au contraire, comme un sage et utile médiateur. Son langage m'a étonnée, mais pourtant satisfaite.
J'ai vu également avec plaisir le prince Gortschakoff, qui est venu de Francfort pour nous voir.
Juillet.
Le 2, nous avons reçu la visite de lord et de lady Cowley.
Le vieux général Khevenhûller a passé la journée du 18 avec nous.
Charles de Buol est venu deux fois ici.
La duchesse Pauline de Nassau et son frère le prince Frédéric de Wurtemberg ont dîné chez nous. Nous voyons également assez souvent le comte Duchâtel.
Août.
L'envoyé de Prusse, M. de Bismarck, qui remplacera le général de Rochow à la Diète, a passé une journée avec nous. 11 a eu une longue conversation avec Clément, et il paraît avoir les meilleurs principes politiques. Dès le premier mo-
ment il a beaucoup intéressé mon mari. Je Tai trouvé agréable et extrêmement spirituel.
Le 7, nous avons reçu la visite du comte Specht, du professeur Miiller et du poëte Redwilz, trois notabilités catholiques. Le jeune poëte a Tair de se regarder comme une des colonnes du catholicisme. J'avoue que souvent je suis effrayée en voyant tant de gens qui s'érigent en champions de la foi, de cette foi qui se défend si merveilleusement toute seule et qui souvent est défendue d'une manière si pitoyable.
J'ai appris avec plaisir que mon fils Paul a reçu un brevet d'officier.
Le 9, j'ai appris que la grande-duchesse Marie de Leuchtenberg désirait me voir à Francfort. Le duc de Nassau, qui voulait voir le prince de Prusse, dont l'arrivée à Francfort devait coïncider avec la sienne, m'a proposé de faire ce petit voyage avec lui.
Le 10, je quittai le Johannisberg après la messe du dimanche, pour aller à Biebrich, où le couple ducal me reçut très-affectueusement. Nous allâmes dans la voiture du duc à Gastel, et de là en chemin de fer à Francfort, où les Menshengen nous conduisirent à l'hôtel. Le prince Gortschakoff est venu aussitôt me dire que la grande-duchesse m'attendait ; je me suis donc rendue à 1' « Hôtel de Russie » , en compagnie du comte Wolkonsky, grand maître de la maison de la grandeduchesse. Elle me reçut de la manière la plus affectueuse, parla en termes touchants de son père, et je sentis que ses paroles sortaient du coeur. Nous déjeunâmes avec le duc de Nassau; ensuite vint le prince de Prusse, qui se jeta au cou de la grande-duchesse et ne me remarqua qu'ensuite. Il me regarda fixement pendant quelques instants, puis il me donna la main en disant : « Ah! chère princesse, qu'il y a longtemps que je ne vous ai vue! Il y a bien trois années entières; le prince se porte bien, je l'espère? »
Après cette visite, Anselme Rothschild me força de venir déjeuner chez lui; puis je retrouvai à la gare le duc de Nassau, et je retournai avec lui à Biebrich, où j'allai voir encore une fois la duchesse.
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De retour au Johanuisberç, j'y trouvai Valentin Esterhazv, Hiibner et le général russe Brrç; ce dernierne m'a paru nullement changé et toujours également aimable.
Ces jours-ci est arrivée une histoire désagréable qui nous a donné beaucoup d'inquiétude et d'ennui. Un soir, en revenant en voiture de Scblangenbad, les enfants renversèrent sans s'en douter une enfant qui fut blessée au bras et à la jambe. Je me rendis aussitôt chez la victime de cet accident, et je vis la pauvre fille, qui appartient à une famille assez aisée. Elle avait trois doigts de la main gauche particulièrement endommagés. Quelques démocrates de Winkel voulurent profiter de cette fâcheuse aventure pour nous susciter des désagréments. Un journal obscur du pays se distingua surtout par sa violence haineuse; c'était une feuille dont le rédacteur, un Juif nommé Etienne, prétendait que c'était mon fils Lotbaire qui avait écrasé l'enfant, tandis que la voiture était conduite par un postillon. Je laissai le soin de l'enquête à l'autorité communale, pendant que j'allais moi-même visiter tous les jours la malade. Je tricotai pour elle une petite jupe, lui fis faire une robe et lui donnai finalement un couvert en argent. Son père était un démocrate tellement renforcé qu'il me laissa pendant des semaines venir dans sa maison sans m'honorer de sa présence. Je raconterai plus tard à quel propos il se mit à être plus poli envers moi.
Je m'abstiendrai de nommer toutes les personnes qui viennent nous voir journellement, afin d'éviter une nomenclature inutile.
Parmi les envoyés de la Diète de Francfort qui sont venus rendre visite à Clément, celui-ci a reçu avec plaisir le docteur Strauss, qui est un homme très-distingué; lui et Linde,envové de Liechtenstein, comptent parmi les membres les plus intelligents du corps diplomatique de Francfort.
Le vieux Scbulenburg a passé trois ou quatre jours chez nous; il est bien affaibli et bien cassé.
Le prince Emile de Hesse est resté vingt-quatre heures avec nous. C'est un de nos amis les plus fidèles.
Le 17 au matin, pendant que nous déjeunions, est venu un
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courrier prussien envoyé par le Roi. Ce Prince voulait profiter de sa présence à Stolzenfels pour visiter Mayence et Francfort; il a écrit à Clément qu'il ne pouvait pas se décider à passer au pied du Johannisberg sans venir serrer la main à Clément *. Il était annoncé pour deux heures.
Nous étions dans un grand embarras à cause des équipages. Par bonheur, nos voisins, les Ingelheim, nous ont prêté les leurs. Je suis allée avec Richard à Geisenheim pour attendre le Roi, qui est arrivé à trois heures. Son bateau était magnifiquement pavoisé et rempli d'officiers de toutes les armes. Il débaraua. accompagné du vieux général de Stolberg, notre
* Lettre du Roi Frédéric-Guillaume IV au prince de Metternich, datée de Cologne, le 17 août 1851 (apportée par un courrier prussien envoyé de Stolzenfels) : « Mon très-cher prince, charpie fois que vous résidiez dans votre beau vignoble au bord du Hhin et que je venais dans cet admirable pays, nous nous promenions ensemble sur le Rhin. Aujourd'hui, je viens vous demander si vous me permettez de monter jusque chez vous. Pourrai-je venir baiser la main à la princesse, qui a montré un si noble caractère?
« Demain, s'il plaît à Dieu, nous passerons devant le Rhingau, mon frère Guillaume et moi. Ce sera vers quatre heures de l'après-midi. Nous dînerons sur le bateau et nous souperonsà Mayence. Si, comme je le crains presque, cette heure n'est pas « une heure trop indue », je compte aborder à Winkel. Malheureusement il faudra que je sois bientôt revenu à cette station, pour aller encore à Biebrich faire ma cour à la nouvelle duchesse et pour ne pas déranger le sommeil de Mayence. Je vous envoie un messager par lequel je vous prie de me transmettre un oui ou un non.
" Que je puisse voir ou non Votre Altesse, je remercie Dieu d'avoir fait en sorte que vous vous trouviez en Allemagne, que vous soyez au Johannisberg, et que les affaires aillent autrement en Allemagne qu'il y a trois ans, alors que vous n'étiez pas là. Je vous embrasse de tout cœur et prie Votre Altesse de croire à mon fidèle attachement. FrÉdÉric-Gdillaume. »
Réponse du prince de Metternich, datée du Johannisberg, le 18 août 1851 : Il Votre Majesté daignera me permettre de vous envoyer mon fils au point le plus convenable pour un débarquement au pied du Johannisberg, et de vous faire dire par lui le oui demandé. Je n'ai pas besoin d'affirmer que je suis on ne peut plus heureux du motif de cet envoi.
" Sire, il a passé beaucoup d'eau sous les ponts du Ilhin depuis le jour on Votre Majesté a daigné me débarquer à OEstrich. Le château de Stolzenfels est encore ferme sur sa base, et les flots ont été impuissants à emporter le Johannisberg; je bénis le jour où je serai à même de pouvoir, dans cette dernière résidence, déposer personnellement aux pieds de Votre Majesté l'hommage des sentiments inaltérables que je vous ai voués et que je n ai pas besoin d'affirmer. Metternich. »
(Note de l'Éditeur.)
fidèle et véritable ami, du général Neumann et d'un aide de camp nommé Manteuffel, ce qui fit dire par erreur que le ministre Manteuffel avait accompagné le Roi au Johannisberg. Le Roi embrassa mon mari avec une effusion touchante. Ils ont pu causer pendant quelque temps en téte-à-léte sur la terrasse ; mais il est survenu uue pluie qui les a forcés de revenir sur leurs pas; ils sont entrés dans le salon où nous étions tous réunis. Le Roi a fait des allusions aux discussions qu'avait provoquées sa visite; il a parlé aussi de sa querelle avec l'Autriche et s'est montré passablement irrité contre Félix Schwarzenberg, que malheureusement on s'accorde à regarder comme trop tranchant. Il répéta à plusieurs reprises les mots suivants : « J'ai rompu avec la Révolution, je tiens à ce qu'on le sache. » Ayant vu apparaître un bel arc-en-ciel, il s'écria tout à coup : « Vous le voyez, le ciel sourit à notre entrevue. »
Nous avons offert au Roi une bouteille de notre meilleur vin, et, comme c'était l'anniversaire de la naissance de notre Empereur, il a bu à la santé de ce Prince.
A quatre heures, je ramenai le Roi à OEstrich, où son bateau l'attendait. Le prince de Prusse était resté sur le bateau, sous prétexte d'indisposition. Quand notre hôte fut parti, je m'arrêtai encore à Winkel, chez ma petite invalide. Cette visite, que je fis dans la toilette que j'avais mise pour recevoir le Roi, flatta tellement l'amour-propre du père ultra-démocrate, que depuis ce temps il m'a toujours fait bon accueil. Ce trait peint la faiblesse humaine dans toute sa nudité.
La visite du Roi a fait plaisir à Clément. Il y a eu dans le pays autant de personnes contentes que de mécontents.
Le 27, nous avons reçu la visite de la grande-duchesse Stéphanie de Bade ; elle a dîné au Johannisberg avec les Ingellieim.
Le 29, nous avons appris que notre Empereur avait supprimé la garde nationale.
Septembre.
Notre ami d'Angleterre, M. Travers Tvviss, nous a quittés, le 9, après avoir fait un séjour prolongé chez nous. Dans les
110 IIECLEIL DE DOCUMENTS (1848-11158).
premiers jours du mois, nous avons reçu la visite du prince Frédéric de Prusse, notre voisin du Rheinstein, puis celle des comtes de Redern et de Stolberg.
A la grande joie de ma fille Méianie, le duc de Nassau lui a fait cadeau d'un fort beau cheval de selle. Il avait accompagné son présent d'une très-jolie lettre qui prouve qu'il est foncièrement bon et aimable.
Le 6, l'ex-ministre Bruck est arrivé ici; il a longuement parlé à Clément des affaires d'Autriche. Il dit que Félix de Schwarzenberg a la meilleure volonté du monde, mais qu'il a trop peu l'habitude de l'administration, tandis que Bach est vu de mauvais œil par tous les partis. Aujourd'hui que Bruck est éloigné des affaires, il nous répète souvent que tous les honnêtes gens désirent notre retour, et qu'on espère à Vienne que les ministres viendront chercher chez Clément les lumières qui leur manquent. Il dit du mal de Krauss comme ministre des finances. Le vieux Hartig écrit à Clément dans le même sens.
Clément m'a dit qu'il était très-embarrassé pour fixer le jour de son départ, parce que le Roi de Wurtemberg tenait absolument à le rencontrer. Ce Prince lui a fait dire parle terrible Klindworth, son conseiller intime, que si Clément s'avisait de vouloir éviter Stuttgard, lui, le Roi, saurait bien le trouver ailleurs.
Enfin l'on a conclu un emprunt à Vienne pour relever nos finances. Clément regarde cette mesure comme manquée, parce qu'à ses yeux elle est incomplète et, partant, inutile.
Clément, à qui la pensée de quitter ce cher séjour est trèspénible, remet son voyage d'un jour à l'autre.
Enfin nous avons quitté le Johannisberg le 16, à sept heures du matin, et nous nous sommes rendus à OEstrich, où les Ingelheim nous attendaient. Nous nous sommes embarqués avec eux, mon frère Louis, Aldenburg, Richard et le docteur Rieckens. Nous ne sommes arrivés à Mannheim qu'à neuf heures du soir. Les voitures de la grande-duchesse Stéphanie nous conduisirent au château, où la grande-duchesse et sa fille, la princesse de Wasa, nous firent l'accueil le plus aimable.
Nous avons eu un excellent gîte, et Clément a dormi à mer-
JOURNAL DE LA PRINCESSE MELANIE »S5l). 111
veille. Le lendemain, les deux princesses nous ont conduits à la gare, où nos autres compagnons de voyage nous attendaient. Nous avions commandé un train spécial pour Heidelberg, d'où nous partîmes en poste pour continuer notre voyage. A Heidelberg nous trouvâmes une lettre nous annonçant qu'un train spécial, commandé par le Roi de Wurtemberg, nous attendait à Heilbronn. Nous arrivàme> dans cette ville à six heures du soir, et nous pûmes monter immédiatement dans le train.
A Stuttgard, nous trouvâmes un équipage de la Cour qu'on avait mis à notre disposition. Clément, Mélanie et moi nous fûmes conduits au palais royal, où Ton nous donna le bel appartement du prince Pierre d'Oldenbourg. Après le souper, auquel assista également notre ministre plénipotentiaire Handel, le Roi et la Reine entrèrent dans les salons. Tous deux ont été d'une amabilité extraordinaire. Le prince Frédéric est venu au thé. Un domestique belge que j'avais emmené, ne pouvait assez s'extasier sur les splendeurs qui nous entouraient. Ces honneurs nous devenaient presque à charge.
Le matin du 18, Clément voulut aller avec moi chez la Reine, mais il en fut détourné par le Roi lui-même, qui vint le voir. Il me fallut donc aller seule chez la Reine. Mon entretien avec elle dura près de deux heures. Elle parla longuement des jours difficiles que nous venions de traverser, et fit ressortir combien il était nécessaire de s'unir partout contre le mal commun. J'allai ensuite chez la princesse Frédéric, fille du Roi, après quoi je rendis encore visite à la princesse Guillaume de Wurtemberg, née Leuchtenberg, que je n'avais jamais vue. Handel vint m'y trouver pour me dire qu'il était temps de partir.
Nous étions à déjeuner quand la Reine et la princesse Frédéric sont venues nous faire leurs adieux.
Le train spécial commandé par le Roi nous conduisit à Ulm ; Handel était avec nous. Nous allions nous coucher lorsque la grande-duchesse Sophie de Bade*i se précipita dans notre chambre d'hôtel. Elle fut très-émue en revoyant mon mari, et je dois dire qu'elle se montra bonne et affectueuse au possible.
Richard nous avait quittés à Stuttgard pour aller à Paris en passant par Strasbourg.
I.e 19, nous quittâmes Ulm dans notre berline de voyage, et, à six heures du soir, nous arrivâmes en poste à Donauwœrth. Nous y trouvâmes Valentin Esterhazy (ministre plénipotentiaire à Munich) et M. Zwierzina (secrétaire de légation autrichien), qui a toujours été sincèrement dévoué à mon mari. Ils nous annoncèrent la visite de M. Von der Pfordten, que le Roi de Bavière avait envoyé saluer mon mari. Nous dînâmes avec lui, et Clément passa la soirée à causer avec le ministre bavarois.
Nous quittâmes Donauwœrth le 20, par un temps fort pluvieux. Esterhazy avait emporté un fauteuil afin que Clément pût être assis plus commodément sur le bateau à vapeur. C'était une attention aussi touchante qu'affectueuse.
A cinq heures de l'après-midi, nous arrivâmes très-heureusement à Ratisbonne, où nous attendaient la princesse Thérèse Esterhazy et les deux princesses de Taxis. Nous nous couchâmes de bonne heure, et, le 21, à cinq heures du matin, nous nous embarquâmes. Nous dînions sur le bateau à vapeur à cinq heures du soir, lorsque mon fils Paul vint tomber dans mes bras. Il était arrivé depuis quelques heures avec Flore Wrbna à Aschach, où ils montèrent dans notre bateau. La vue de l'uniforme blanc de Paul, de cet uniforme du régiment qu'avait commandé mon défunt frère Victor, me fît venir les larmes aux yeux. Je ne fus pas moins touchée de l'arrivée de la fidèle Flore, qui s'était exposée à de grandes fatigues pour venir nous surprendre.
A Linz nous attendait une foule nombreuse, parmi laquelle il y avait beaucoup d'officiers. Après être descendus à l'hôtel, nous reçûmes la visite du frère du ministre de l'intérieur Bach, qui est gouverneur de la province. Julie Hunyady et sa fille, Thérèse Jablonowska, ainsi que beaucoup de généraux et d'officiers, sont venus nous féliciter.
Le 23, je me rendis à la messe avec Flore; puis j'allai visiter une fabrique de tapis, dont le propriétaire est un fidèle ami de mon mari, et dont l'accueil cordial m'a extrêmement touchée.
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La famille Zaremba, Joseph Fûrsienberg et sa femme, bref toutes les personnes de Linz qui sont de notre société, sont venues nous voir.