LOND H ES
1712. La traversée. — Arrivée à Londres. — 1713. Impressions. — Le Times. — Richard et Lothaire. — \T\%. Lliotzky. — Comlort. — 1715. Installation et manière de vivre à Londres. — Le duc de \Vel!in<;ton. — Hospitalité. — La vie parlementaire. — Les voitures à un cheval. — 1716. Anniversaire de naissance. — Ordre du jour. — Navire chinois. — Rose Hill.
— 1717. Pamphlets viennois. — 1718. Le 15 mai. — La vie à Londres. — La situation en Angleterre. — Les paratonnerres. — Si fractus illabalur orbis... — Trafic. — 1719. Pro domo . — La jiosition de Vienne. — Ordre et liberté. — L'été à Londres. — 1720. La force dans le droit. — 1721. Stations thermales en Angleterre. — Le docteur d'Oxford. — 1722. Mort de la princesse Eléonore de Windischgraetz <à Prague. — Paris et la France. — Le marquis de Westminster. — 1723, L'insurrection de juin à Paris. — Le « système de Metternich ». — La République en France. — L'esprit d'imitation en Allemagne. — 1724. La situation à Paris. — Lamartine.— 1725. L'iùat modèle. — La décentralisation. — La circulation sur la Tamise. — Lâszlô Kârolvi. — 1726. Le chaos. — L'ordre public. — La Reine douairière de Grande-Bretagne. — La famille d'Orléans. — La vallée de Josaphat. — 1727. Anniversaire. — Le maréchal Radetzky et la victoire de Gustozza. — Anecdotes de Paris. — 1728. Dénoûment prochain de la crise. — 1729. Le Spectateur de Londres. — La saison morte. — 1730. Prédictions. — Clôture du Parlement. — Louis Blanc.
— Imbéciles et coquins. — 1731. Le principe de l'utile dans l'industrie anglaise. — La brasserie Barclay et Perkins. — Windsor et l'aristocratie anglaise.
Londres, le 20 avril.
1712. Notre voyage de la Haye à Londres s'est effectué comme je te l'ai écrit avant-hier. Nous avons quitté la Haye hier; en trois quarts d'heure nous sommes arrivés à lîotterdam; nous nous sommes embarf|ués à onze heures du matin, et nous avons débarqué à Blackwall, qui est une sorte de faTi-
bourg, c'est-à-dire qui serait situé aux portes de Londres, si Londres avait des portes. De là nous sommes arrivés à Hanover square, partie en chemin de fer, partie en voiture, en trois quarts d heure environ. Sans un accident qui pouvait avoir des suites fâcheuses, nous serions arrivés deux heures plus tôt. A la pointe du jour, quand nous étions déjà entrés dans la Tamise, qui est aussi animée, grâce aux navires qui entrent et qui sortent, que l'est le Graben à Vienne quand Vienne n'est pas en révolution, un brick marchand fit une fausse manœuvre et heurta notre bateau à vapeur; nous [)erdtmes notre gouvernail et subîmes encore d'autres avaries; mais comme nous étions les plus forts, nous fîmes à notre agresseur encore plus de mal que nous n'en avions reçu. Il fallut réparer le dommage de notre mieux, et le reste du voyage se fit sans encombre. La traversée de la mer du Nord s'accomplit à merveille; la mer était à peine agitée, de sorte que Marie seule et mon chasseur lui payèrent leur tribut. I^Iélanie avait peur du mal de mer, mais ses craintes n'ont pas été justifiées, et le reste de la société, y compris une vingtaine de bœufs, soixante à quatre-vingts veaux et une cinquantaine de moutons, s'est comporté à merveille. Tout bateau à vapeur venant de Hollande amène des troupeaux entiers de passagers de ce genre, ce qui ne rend pas précisément pour les voyageurs bipèdes la traversée plus agréable .
Mes vieux amis de Londres ont tous été mis en émoi par mon arrivée. Dans les derniers temps, chaque fois qu'un bateau à vapeur de Rotterdam était arrivé, le duc de Wellington allait à Brunswick hôtel pour s'informer si je n'étais pas venu. J'irai voir tous mes amis sans me mêler à la société, et je me retirerai à la campagne pour mener la vie d'un far mer.
22 avril.
1715. Je ne suis ici que depuis vingt-quatre heures, et il me semble que les trente-quatre ans que je suis resté sans mettre les pieds sur le sol anglais se sont écoulés aussi rapidement que trente-quatre jours.
EVENEMENTS Dl' JOUR (lSi8). 15rv
Ce qui fait, ce qui a toujours fait la force de ce grand pays, c'est l'inébranlable conviction qu'il a de la valeur du droit, de l'ordre et de la liberté qui, pour pouvoir exister re'ellement, doit reposer sur ces bases. J'y retrouve mes vieux amis et cette hospitalité qui est non pas un vain mot, mais une qualité oarticulière de celte nation. Si Ton n'était pas ennuyé par les articles de journaux qui s'attachent aux étrangers assez malheureux pour attirer sur eux l'attention publique, on ne pourrait nulle part vivre plus confortablement que dans ce beau pays. Richard envoie à Mélanie le compte rendu de nos faits et gestes qui a paru dans le Times d'hier et d'aujourd'hui. Tout ce que dit le journal est exact, sauf le nom de Richard, erreur qui a fait que ceux de nos amis qui connaissaient Lothaire, se sont tous récriés sur la rapidité extraordinaire avec laquelle il grandit. Mes dernières visites à Londres remontant à quarante-cinq et à trente-quatre ans de date, je puis me rendre compte de l'extension prise par cette ville. Son accroissement dépasse tout ce qu'on peut imaginer; il en est de même de tout ce que Londres a créé. A la place des champs d'il y a un demi-siècle sont aujourd'hui des rues qui s'étendent à perte de vue, des places magnifiques; on y voit s'agiter plus de deux millions de personnes qui circulent dans un espace qu'on appelle une ville, il est vrai, mais qui, en réalité, est un royaume.
Je suis encore à chercher une maison de campagne qui puisse nous abriter pendant les trois mois que je compte passer dans ce pays. J'en trouverai bien une, car ici l'on trouve tout ce qu'on peut désirer.
!>■'■ mai.
1714. Dans le Journal des Débats du 29 avril, je trouve un article emprunté au Morning Herald, qui parle du tour joué par un certain Lhotzky. Comme cet événement (qui, du reste, n'en est pas un) pourrait vous effrayer, vous et mes amis, je vais vous raconter la chose.
L'homme qui porte ce nom est le fds d'un ancien conseiller aulique, qui était un homme considéré. Il y a plus de vingt ans,
je crois, rindividu en question, qui est natif de Prague, si je ne me trompe, est venu à Vienne; il se faisait passer pour un botaniste passionné pour la science et animé du désir d'explorer, dans l'intérêt de celle-ci, des régions encore peu connues. Il arrivait avec de bonnes recommandations; je le reçus, et je l'aidai à réaliser ses projets. L'Empereur, moi et d'autres amateurs de botanique, nous lui procurâmes les moyens de faire un voyage en Californie, si j'ai bonne souvenance. Il devait, en échange, nous envoyer des graines de plantes encore inconnues à Vienne. Mon homme se rendit à Londres et de là en Amérique, mais jamais il n'envoya rien, tout en demandant toujours de l'argent. Les souscripteurs finirent par perdre patience et n'entendirent plus jamais reparler de lui.
Charles Hiigel le rencontra en Australie et lui vint en aide. Il avait eu toutes sortes d'aventures, et, en soutirant à notre ami vingt livres sterling, il justifia la réputation dont il jouissait dans cette lointaine partie du monde.
Il y a environ deux ans je reçus de Lhotzky, qui se trouvait alors à Londres, une lettre avec un opuscule qu'il avait fait imprimer, et dont le sujet était la création d'une religion nouvelle. Ce projet coïncidait avec le mouvement de la secte des catholiques allemands, et n'était qu'une simple variante. Il envoya son écrit au Pape et à tous les Souverains, mais aucun n'eut envie de quitter le christianisme pour le Ihoizkyisme. Il ne réussit pas, ici non plus, à faire des prosélytes. Chacun resta fidèle à ses anciennes croyances , et le novateur, ainsi que son innovation, firent misérablement banqueroute.
A peine étions-nous arrivés que Lhotzky vint chez Hiigel pour lui demander de lui prêter vingt livres sterling sur une prétendue succession qu'il disait lui revenir. Moi-même je n'eus pas affaire à lui ; il se contenta de m'adresser, pour la vingtième fois peut-être, le programme de sa nouvelle religion. A la porte de l'hôtel que nous habitons, il fut éconduit, sur quoi il brisa une vitre. Les gens de la maison et des passants s'emparèrent de sa personne et le conduisirent au bureau de police le plus voisin. Le reste se trouve dans le journal. Lhotzky est un escroc qui fait le fou, ou bien un fou qui veut
F.VF.ISEMF.NT.S Dl" .T O tl P, (|848). 157
commeltie des escroqueries ; je laisse Ja question iude'cise. Ce qui est certain, c'est que j'aime mieux le trouver parmi mes adversaires que parmi mes amis, qui sont des hommes intelligents et honorables. Je te raconte ces détails pour que tu te tranquillises et que tu puisses dire à d'autres le fin mot de l'histoire. Tout cela n'est qu'une canaillerie, et le monde serait plus heureux qu'il ne l'est en réalité s'il n'avait à se préoccuper que de tours pareils.
Te dire que nous nous portons tous bien et que notre vie est des plus confortables, ce serait te répéter ce que tu sais déjà. Je comptais sur le comfort que je trouverais ici, celui qui consiste dans un repos complet, et j'ai trouvé ce que j'espérais. Toutefois mon attente a été dépassée. Si j'avais passé ma vie à Londres, et si j'étais Anglais, je ne pourrais pas me voir entouré à Londres de plus d'amis, de plus de confiance et comblé d'attentions plus délicates. Je me trouve ici dans l'élément dans lequel seul je puis respirer librement, dans une atmosphère où prédomine le simple bon sens, et cet élément est, par la force des choses, l'élément historique, et, par conséquent, le mien.
1715. Demain nous serons installés chez nous. Mélanie a visité environ trente maisons à louer : les unes sont de véritables palais, les autres sont petites comme des ruches. Nous en avons trouvé une qui non-seulement répond à nos besoins, mais qui est encore fort jolie et disposée de telle sorte que je ne voudrais jamais en habiter une autre. Elle est située Eaton square et appartient à lord Denbigh , ce qui ne te dira pas grand'chose; mais ce qui t'intéressera davantage, c'est d'apprendre qu'elle se trouve dans le quartier le plus sain de Londres, à quelques pas de Hyde-Park et de l'habitation du duc de Wellington, tout près d'une maison que le comte de Flabault a louée pour l'été. Du reste, c'est la comtesse qui la découverte et qui a fout arrangé. Je me trouve à la fois dans Londres et hors de la brumeuse cité, et au milieu de mes connaissances. Le duc de Wellington vient tous les matins passe^.
158 RECTEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).
quelques heures chez nous; si j'avais encore les devoirs d'une situation officielle à remplir, je ne saurais pas comment les concilier avec les nombreuses visites d'amis anciens et nouveaux qui se réunissent dans notre petit salon. On a mis à ma disposition des châteaux entiers et des maisons de campagne; ici l'on pousse l'hospitalité jusqu'aux dernières limites; on y laisse parler le cœur et éclater la sympathie. En ce qui me concerne, cette dernière se manifeste à un de(jré qui dépasse de beaucoup mon attente, bien que je connaisse de vieille date les habitudes de ce peuple. J'ai donc bien fait d'apparaître ici le front haut.
J'ai renoncé à passer hors de Londres le temps que je voulais consacrer à l'Angleterre, car j'aurais été bien seul. Toute la société est réunie à Londres pendant ce qu'on appelle la «saison» ; d'ici on peut faire des excursions avec une extrême facilité. Si je voulais, je pourrais voir beaucoup de monde chez moi le soir; mais je n'y tiens pas, et je préfère un cercle moins nombreux. Ma journée se passe en occupations aussi agréables que variées; je travaille pendant quelques heures à mon bureau, je reçois des visites, et les heures s'écoulent vite pendant que je cause avec des hommes qui me recherchent dans ma solitude et qui échangent leurs idées avec moi.
L'Angleterre forme à elle seule tout un monde, et les réfugiés les plus marquants des autres pays se rencontrent ici. Je ne manque donc pas de distractions. Pour visiter les curiosités dont la ville abonde, il suffit de flâner dans les rues. Tu sais que ce genre de promenade répond à mes goûts; les rues de Londres produisent toujours sur moi une impression qui peut se résumer dans la question suivante : « N'y a-t-il en réalité que du désordre dans le monde? » Quand on voit l'ordre et ses heureux effets, cette active circulation, les innombrables produits de l'industrie, les trésors de tout genre entassés partout, on pourrait facilement s'abuser sur ce qui est malheureusement une vérité. Ma manière de voir est, du reste, si bien partagée par tous ceux qui ne se livrent pas à une pareille illusion, que je n'ai pas à en rougir.
Richard a passé la plus grande partie de la journée d'hier à
ÉVÉNEMENTS DU JOUR (iSiS). 159
la Chambre des communes, et il m'a rendu compte d'une séance intéressante. Comme de nos jours la vie parlementaire domine tous les rapports sociaux et individuels, il est bon de l'étudier dans le grand pays et sous le Gouvernement qui ne la laisse pas dégénérer en jonglerie et en appât dangereux.
Un progrès qui jusqu'à présent n'a pu s'introduire à Vienne, je ne sais pour quelle raison, ce sont les voitures à un cheval. A Londres, sur dix voitures, il y en a au moins huit de cette espèce. Ce sont des broughams de toutes les formes, à deux et à quatre places, des voitures de maître et des fiacres, toutes faites en vue du comfort. Tous les chevaux de selle devenus impropres au service sont finalement employés à trainer ces voitures, qui fourmillent dans les rues.
15 mai.
1716. Je ne puis laisser passer la journée sans te dire quelques paroles qui sortent du fond de mon cœur. Il a fallu que Tordre public fût troublé comme il l'a été pour que j'eusse à passer le J5 mai loin de toi, ma chère enfant, et loin des amis qu'une vieille habitude avait réunis autour de moi pour me présenter des vœux dont 1 ardeur ne saurait être diminuée par la distance.
Nous sommes installés très-confortablement dans une jolie maison que je voudrais pouvoir dire mienne, parce qu'elle contient tout ce qu'il me faut, à commencer par le soleil, contre lequel nous avons à nous défendre de tous les côtés, ce qui arrive rarement à Londres. Nous menons une vie extrêmement régulière. A neuf heures, je me mets au bureau ; à onze heures, nous déjeunons; vu ma sobriété naturelle, je me contente de deux tasses de thé; les autres personnes de la maison prennent des aliments un peu plus solides. A partir de une heure viennent des visites de tout genre, les unes chez Mélanie, les autres chez moi. Elles forment une collection d'échantillons complète du monde que l'on appelle Londres; la seule exception consiste en ce que je n'ai pas encore été dans le cas de recevoir une seule visite de nègre, car toutes les nuances
morales se rencontrent chez moi, sans qu'il en résulte des froissements. Gomme de raison, le principal contingent est fourni par mes vieux amis, et leur commerce nous transporte dans un monde qui ne vit plus que dans l'histoire.
Le duc de Wellington est venu hier pour nous dire qu'un vaisseau chinois était arrivé dans le port de Londres. Il n'apporte pas autre chose que lui-même; un spéculateur l'a acheté en Chine et amené ici pour le faire voir. Le capital consacré à cette spéculation s'élève à vingt mille livres sterling ou deux cent mille florins; il est hors de doute que l'individu fera une bonne affaire. Si je n'avais pas l'intention d'aller recevoir les miens * à leur arrivée à la gare de Douvres, je serais allé aujourd'hui voir ce bateau en compagnie du duc, afin de ne pas me trouver confondu avec la foule de curieux qui accourra. J'avoue que je n'ai jamais eu l'idée de la possibilité de jouir d'un pareil coup d'œil; il est clair qu'autrefois il aurait fallu l'impossible pour me faire monter dans un navire chinois à Londres! Dans ce meilleur des mondes, tout est possible, et si cette vérité ne m'était pas connue depuis si longtemps, l'année 1848 l'aurait rendue évidente pour moi.
Nous dînons à l'heure de Londres, c'est-à-dire à sept heures et demie. A partir de neuf heures arrivent des visites; alors la soirée ressemble à celles que je passais à la maison avant de me condamner au whist pour échapper aux conférences; elle s'écoule en causeries. Comme mon coin — car je ne prétends pas avoir un salon — est le seul qui soit ouvert aux gens qui veulent causer, il remplit le but que je m'étais proposé, et qui consiste à changer aussi peu que possible mes habitudes antédiluviennes.
Nous avons déjeuné hier dans une jolie maison de campagne de lord Londonderry, située sur les bords de la Tamise, à trois milles d'ici. Elle est petite, mais très-confortablement arrangée, bien qu'elle soit loin de valoir celle que la maladie du temps m'a forcé d'abandonner. Beaucoup d'amis communs étaient venus, et si ma villa et son jardin surpassent de beaucoup
* La princesse Mélanie, fille du prince, le prince Richard et Charles
lliij.,.|. (Note de l'Éditeur.)
ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l8i8). 161
Rose Hill, la Tamise avec ses embarcations et l'incrovable mouvement qui y règne ont un Inen autre prix qu'un canal sans but et qui ne conduit nulle part, pas même à ma villa. Près de Rose Hill, la Tamise, au moment de la marée montante, a deux fois la largeur du bras du Danube qui sépare la ville de la Leopoldstadt. Deux milles plus loin, cette petite rivière porte des vaisseaux de ligne de toutes les (fraudeurs, et elle est couverte de navires marchands venant de toutes les contrées du monde.
21 mai.
1717. Parmi les imprimés que j'ai reçus dernièrement de Vienne et qui sont tous du genre le plus abject, j'ai trouvé une biographie de moi, écrite par un ]M. d'Alvensleben (que je ne connais pas personnellement); elle n'occupe pas un rang tout à fait méprisable parmi les pamphlets; seulement, elle est extrêmement superficielle. La raison qui m'en fait parler, c'est que j'y ai trouvé une anecdote relative à une audience que j'aurais accordée à un certain Straube, et dont les détails figurent dans le Journal des théâtres. Gomme tout ce récit est nécessairement faux, je voudrais voir la feuille dans laquelle M. d'Alvensleben a puisé sa courte citation. La chose n'a aucune importance et n'a pour moi qu'un intérêt de curiosité. Les mensonges du jour ne sont que des symptômes, les pamphlets et les journaux qui répandent l'erreur ne méritent que le mépris. Je suis occupé de tout autre chose que de pareilles sornettes. D'autre part, je tiens à recevoir toutes les infamies de ce genre. Envoie-les-moi, et fais-moi adresser par tes connaissances tout ce qu'on publiera sur mon compte. Le dernier mot n'est pas encore dit; c'est moi qui le dirai!
Nous menons toujours le même genre de vie. Je vis au milieu du grand monde sans être obligé de le rechercher; il vient à moi, et je remercie Dieu de m'avoir permis de quitter la scène pour me mêler aux spectateurs; c'est un rôle bien plus facile à jouer et qui répond bien mieux à mon âge et aux goûts de toute ma vie. S'il s'est opéré un changement dans mon existence, il se réduit, au fond, à ce qu'après avoir été penvni. 11
dant plus d'un demi-siècle l'homme du lendemain, je suis aujourd'hui l'homme de la veille. Ma'\s, dans les deux systèmes, là journée courante n'occupe qu'une très-petite place.
1718. La Révolution semble avoir visé à rattacher ses fêtes à la mienne; le 15 mai a été célébré par elle à Paris, à Vienne et à Naples. Je crois qu'elle s'est fait du tort en se montrant dans sa nudité. La pudeur lui siérait mieux. Les faiseurs de révolutions (c'est un art qui est tombé au ranjj de métier) sont généralement des gens peu susceptibles de pudeur, et ils ont évidemment tort. S'ils me consultaient, je leur conseillerais d'être plus prudents; ils n'en font rien, et je m'en lave les mains. C'est la faiblesse des gouvernants qui amène le désordre, et c'est le désordre qui venge l'ordre. Moi qui suis un des défenseurs de Tordre social et moral, je me reconnais le droit de me consoler des fautes commises par ses adversaires. C'est là précisément ce qui me commande d'éviter, quant à moi, d'en commettre.
Dans ma position actuelle, placé sur un observatoire dont l'horizon embrasse le monde , et joignant aux loisirs nécessaires pour bien observer l'autorité que donne la constance dans la manière d'agir, je n'ai aucune raison de me plaindre de ma situation personnelle. C'est le monde que je plains. Si j'étais accessible à la faiblesse de la vanité, qui est la pire de toutes les faiblesses, j'y trouverais un aliment dans les outrages que me prodiguent les adversaires de la cause de l'ordre, ainsi que dans les hommages dont m'honorent les partisans de cette même cause. Sur le vaste champ qui s'ouvre devant moi, je reçois tous les jours des preuves touchantes de cette dernière vérité. Tu es à même de te convaincre de la réalité des outrages. Le pour et le contre éclaircissent complètement une situation , et je puis, à cet égard, m'en rapporter aux événements de tous les jours. Partout où l'on va ici, on se trouve dans ce qui s'appellerait ailleurs une Joule. Il arrive presque constamment que je suis reconnu, et alors on m'entoure, on me suit;
et un orateur quelconque s'approche de moi pour m'adresser une allocution qui renferme toujours des témoignages de sympathie et des hommages personnels, auxquels je ne puis répondre que par ces quelques mots : « / thank you sincerely*. » Neuf fois sur dix je ne connais pas mes amis; mais ce qui est certain, c'est que ce ne sont ni des libéraux de l'Université de Vienne, ni des Polonais ou des chartistes anglais. Les Polonais sont aujourd'hui très-bas dans l'opinion du pays. Tu en trouveras la preuve dans l'article du Times ci-joint. Il est curieux que plusieurs des dames qui y sont nommées viennent ordinairement dans mon salon et accablent Mélanie de visites. Il faut vivre dans ce pays, qui ne ressemble à aucun autre sous le rapport physique ni sous aucun autre, pour comprendre des choses qui sont habituelles ici, mais qui, transplantées ailleurs, tourneraient aussitôt en caricature. Sans doute, au milieu de l'agitation maladive du temps, ce pays est également exposé à de grands dangers; toutefois, les moyens de résistance constituent une différence notable. Ces moyens sont immenses, parce qu'ils ont leur racine dans l'esprit public. J'insère ici une anecdote qui s'adapte à ce que je viens de dire.
Hier soir, de nombreux visiteurs étaient réunis dans mon salon; parmi eux se trouvaient le duc de Wellington, lord Brougham, lord Lyndhurst, sans compter d'autres personnalités marquantes, plusieurs dames, parmi lesquelles étaient la comtesse de Flahault, la princesse Grassaikovich et quelques ladies fashionables. A onze heures, Charles Hiigel et Richard, qui revenaient de dîner en ville, vinrent nous dire qu'en rentrant ils avaient rencontré une grande foule de peuple qui marchait en rang et qui remplissait Oxford street. Ils avaient demandé aux agents de police que l'on trouve postés partout, ce que signifiait cette manifestation : «Ce sont des chartistes, leur répondit-on, qui disent ([u'ils veulent se rendre au Parlement et au palais de la Reine pour remettre une pétition ayant pour objet la mise en liberté de Mitchell, qui a été condamné, à Dublin, à quatorze ans de déportation. » Lorsqu'on prononça
* Je vous remercie sincèrement. (Noie de l'Editeur.)
dans le salon le mot de « chartistes» , il y eut un éclat de rire. J'envoyai un de mes gens à l'hôtel du Parlement, pourvoir ce qui s'y passait. Au bout d'une demi-heure, il revint, disant qu'il n'avait pas rencontré un seul chartiste, mais qu'il avait trouvé environ cent hommes de la police, qui lui dirent qu'ils avaient arrêté le cortège, en déclarant qu'ils emmèneraient les manifestants en prison dans le cas où ils continueraient leur promenade. Là-dessus, la foule se dispersa instantanément! Les journaux rapportent des détails plus circonstanciés sur cette promenade, qui doit se renouveler. Ici le ciel n'a pas la même physionomie qu'à Vienne et à Berlin. La foudre peut également tomber ici, mais il y a des paratonnerres. Tant qu'ils seront debout, la foudre ne consumera rien. Où trouver des paratonnerres sur le continent?
Cette lettre est devenue tout à fait sérieuse. C'est que je lai écrite aussi pour les deux amies d'Ischl *. Rappelle-leur la conversation de Troppau. Elles verront que je suis resté le même ; affirme à Thérèse que la devise : « Si fi^actus illahatur orhis , imnavidum ferient ruinœ », peut s'appliquer à moi, aujourd'hui comme alors. Je crois que les vingt-sept années écoulées depuis lors ne peuvent pas me démentir. Que dirait Gentz aujourd'hui? Rien, car si la goutte ne l'avait enlevé, il serait mort de peur. Je ne cours pas le danger de mourir de cette maladie-là.
Nous avons visité hier la jonque chinoise qui est à l'ancre dans les East-India Docks. Elle présente un singulier aspect, et prouve clairement qu'en Chine l'art de construire des navires est encore dans l'enfance, et que les Clu'nois ne font rien comme les autres hommes. Ce qui excite mon admiration, c'est le courage du capitaine anglais qui a doublé le cap de Bonne- Espérance avec un bâtiment qui ne semble guère solide. C'est un tour de force! Pourtant, le capitaine assure que le navire se laisse parfaitement gouverner. Du reste, il ressemble aux anciens vaisseaux romains et grecs qui sont figurés sur des bas-relièfs ou sur les vieilles gravures. La cabine du pont ren-
* La comtesse Flore Wrbna et la princesse Thérèse Jabionowska.
{Note de l'Éditeur.)
ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l848). 165
ferme une chapelle où trône le dieu de la mer, affreuse idole devant laquelle les matelots chinois, au nombre de sept, font brûler jour et nuit de petites bougies parfumées. En rentrant chez nous, nous avons visité un immense magasin d'étoffes, de chàles, de produits indiens et chinois, qui se vendent à des prix sensiblement réduits. On trouve là, pour cent cinquante à cent soixante- dix florins, des cachemires qui en valent huit cents à neuf cents. On pourrait acheter dans ce magasin, pour trois mille florins, une corbeille qui, en tout autre temps, en coûterait vingt mille. Il n'en est pas de même toutefois pour ce qui se vend dans les autres boutiques. En considérant le trafic qui se fait ici, on est tenté de croire que toute la terre est riche. Le peuple montre même nettement qu'il entend rester riche. Tout le monde ne partage pas ce goût sur le continent; cependant il faut espérer qu'il finira par triompher, même à Vienne, et que les habitants de cette ville arriveront à reconnaître que les charivaris doivent, au bout du compte, céder au besoin de vivre sans eux. Partout on se trouve mieux que dans le chaos de la Révolution. J'ai passé ma jeunesse au milieu de ces fâcheux orages, et je trouve qu'il est dur d'y retomber dans mes vieux jours.
7 juin.
1719. Nous avons reçu aujourd'hui tes lettres du 30 mai. Tu as quitté Vienne au bon moment.
llien de ce qui constitue l'histoire du jour ne me surprend. Chaque heure convaincra davantage le monde que la Révolution — car ce qui se passe, c'est la Révolution pure — était prête à se montrer au grand jour dans notre Empire, dès que l'impulsion aurait été donnée. Je le savais, d'autres ne le croyaient pas. Mis en demeure d'opter entre les deux seules directions possibles, c'est-à-dire d'ouvrir l'antre de la Révolution ou d'en tenir les portes fermées, ma conscience n'hésita pas un instant. Je contribuai, dans la limite de mes moyens, à faire adopter le second de ces partis. Mes efforts furent inutiles; je me retirai donc devant une puissance supérieure. Je ne sais pas souffler le froid et le chaud ou agir contre ma con-
science. J'ai cédé la place à d'autres qui s'entendent ou qui croient s'entendre mieux que moi à assurer le repos des peuples, l'unité de l'Empire, le bien public. Ni ces hommes ni moi nous n'avons le droit de porter un jugement sur l'opportunité de la voie suivie; ce droit appartient à l'histoire, cette puissance souveraine qui prononce sans appel. Ce qui m'appartient, c'est le parfait repos de la conscience, qui est le plus grand de tous les biens.
L'avenir est inscrit dans le livre scellé de sept sceaux, dans lequel le regard de l'homme ne saurait pénétrer. L'homme n'a qu'un don de prévision restreint, qui l'expose à des mécomptes fort pénibles quand il consulte ses passions et qu'il essaye d'évaluer, d'après la mesure que celles-ci lui présentent , ce qui est soumis à de tout autres règles. Une de ces règles est celle-ci : le mal engendre le mal ; celui qui sème le vent récolte la tempête; on reconnaît l'arbre à ses fruits. Il y a de nos jours des sages qui nient ces vérités ou qui, s'ils consentent à les admettre, se croient bien au-dessus de banalités pareilles. Dieu m'a départi quelque chose qui m'empêche de m'associer à ces sages; je n'ai jamais su et je ne saurai jamais entrer dans leurs rangs.
De lamentables illusions planent comme un nuage épais sur la pauvre ville de Vienne. Elle se croit dans une position semblable à celle que Paris occupe en France; elle croit pouvoir faire la loi à l'Empire. C'est une grossière erreur. Vienne n'est que l'enveloppe d'un noyau qui constitue l'être; elle n'est que la première ville de la plus petite province de l'Empire , et ne devient la capitale de celui-ci que si l'Empereur reste Empereur et qu'il y réside avec le gouvernement de l'Empire. Pour qu'elle le soit, il faut donc qu'il y ait un Empire et un Empereur, C'est le souverain seul qui a le droit et le pouvoir de commander, et non pas la ville de Vienne ou les cluhs qu'elle recèle aujourd'hui pour son malheur, de quelque nom qu'il leur plaise de s'affubler. Je me permets de croire que plus d'un utopiste du mois de mars dernier est déjà devenu un sage. Je crois pouvoir admettre que plus d'un des sages du 13 mars, qui m'affirmaient que mon maintien en fonction était le seul
obstacle h la conservation du repos public, et qui avaient le covirage de répondre de l'ordre sur leur tête, que plus d'un, dis-je, doute aujourd'bui de la valeur de son affirmation d'alors. J'admets tout cela, et j'accorde, de plus, que ces hommes ont agi avec d'excellentes intentions. Malheureusement il ne me serait pas possible de méconnaître en même temps que la mort est la conséquence naturelle de ce que ces hommes ont fait ; ils étaient de bonne foi , mais ils manquaient totalement de bon sens pratique.
Je me trouve actuellement dans un poste d'observation qui présente un double intérêt : c'est le seul point que la perturbation générale ne menace pas d'une destruction prochaine, et en même temps j'y trouve réunis tous les éléments qui constituent la liberté basée sur Vordre, c'est-à-dire la seule liberté possible, celle qui est l'exact contre-pied du libéralisme qui pèse sur le continent. Tu as vu par ma dernière lettre que nous avons été au beau milieu du mouvement chartistc, c'està-dire du mouvement démocratique, qui plaît tant à V Université de Vienne. Comme à Londres tout est gigantesque, ce mouvement aussi est colossal, si l'on considère le nombre des manifestants. Il y a trente à cinquante mille personnes qui entreprennent des promenades nocturnes. Les défenseurs de l'ordre présentent également des chiffres respectables; une troupe d'agents de police et cent mille constables, armés d'une massue de dix-huit pouces de longueur, attendent résolument les promeneurs. Dix policemen suffisent pour faire battre en retraite cinq à six mille radicaux. Depuis deux jours on arrête leurs chefs; la ville elle-même est parfaitement tranquille. A Paris également on discute une loi contre les rassemblements. .Si elle passe, on se l'appropriera peut-être à Vienne, car tout ce qui vient de Paris plaît à nos civilisateurs. Mais cela n'empêche pas la pauvre ville de Vienue d'avoir essuyé des coups dont elle ne se relèvera pas dans un demi-siècle. Comme je ne verrai pas l'année 1900, je ne retrouverai pas la Vienne d'autrefois.
Ma vie se passe ici comme à Vienne , avec cette agréable différence que je suis délivré d'un fardeau qui écrase un
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homme consciencieux chargé d'une responsabilité sans être pourvu des moyens d'action qu'elle exigerait. Je ne suis donc malheureux que par suite du malheur général. Mon avenir ne m'inspire aucune inquiétude ; il n'en est pas de même de celui de mes enfants; je m'associe aux souffrances de tous, et, comme je ne puis les adoucir, il faut que je tâche de les oublier.
Nous sommes au milieu de l'été. Le temps est clair et la chaleur est modérée, comme elle l'est toujours en Angleterre. Notre demeure ressemble à une maison de campagne; nos fenêtres donnent sur une place aussi grande que les deux tiers de la ville de Vienne. Nous sommes à quelques pas de Hyde-Park et de Green-Park, qui touche au parc Saint-James. Il y a ici des fleurs en quantité; on a de gros bouquets pour six pence (quinze kreutzers) ; on peut donc se Jleurir à peu de frais, comme disent les bouquetières de Paris, et, de plus, les fleurs sont d'une beauté ravissante.
13 juin.
1720. En voyant la date de cette lettre, je remarque qu'elle termine la première partie de la période qui , d'après certains programmes, doit fonder le bonheur de notre Empire. C'est le printemps de l'année et celui de la Révolution , qui vont de pair et qui ne tarderont pas à faire place à l'été. Qu'est-ce que celui-ci amènera? Je l'attendrai tranquillement dans la maison d'Eaton square, qui n'a qu'un défaut à mes yeux, c'est de n'être pas à moi.
Vienne n'est pas encore arrivée à la dernière crise; il faudra qu'elle en traverse beaucoup avant de parvenir à une situation supportable. Les pertes que les révolutions causent aux pays et encore plus aux villes, dépassent toutes les idées que peuvent s'en faire des gens qui vivent sans songer au lendemain. Vienne a déjà fait cette expérience, et cette ville, autrefois si florissante et maintenant privée des véritables ressources qui forment la vie d'une cité, s'en convaincra de jour en jour davantage. L'ignorance, qui est toujours la mère de l'aveugle-
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ment, a entraîné la paisible population des bords de la Vienne dans des erreurs fort regrettables, et il paraît que la vase que cbarrie cette petite rivière s'est répandue jusque sur la ville. Nous passons également ici des jours agités, et je voudrais que les incapables qui détiennent le pouvoir à Vienne fussent ici pour apprendre comment on fait, dans un pays où règne une liberté complète, pour réprimer la licence, cette négation de la liberté. Le Parlement a approuvé une loi, cette loi a été promulguée, et deux cent mille bourgeois de Londres sont résolus à la soutenir. Dix mille bommes de troupes sont répartis dans les différents quartiers, tout prêts à marcher; tous les constables, la police si adn)irablement organisée, les constables spéciaux, c'est-à-dire tous ceux qui se font inscrire et qui s'engagent par serment à maintenir l'ordre, et dans le nombre se trouvent les plus grands seigneurs, les bommes les plus marquants de toutes les conditions, toute cette masse énorme de gens dévoués à l'ordre et à la loi est plus que suffisante pour tenir en bride les perturbateurs. On en viendra sans doute aux coups; mais, d'autre part, l'irritation est si grande que , si l'occasion s'en j)résente, les radicaux seront écrasés. Ils le sentent, car ma devise : La force dans le droit, est merveilleusement comprise dans ce pays. La force légale bien comprise est une arme d'une puissance extraordinaire; mais le talent consiste à la bien comprendre, et ce talent est malheureusement fort rare.
15 juin.
1721. Il devient de ])lus en plus probable que je ne quitterai pas le soi anglais pour l'échanger contre le sol humide de la Hollande. Dans ce cas, j'irai sans doute me fixer à Brighton. Cette ville offre toutes les ressources de Londres : elle est à sept quarts d'heure d'ici, jouit d'un bon climat, et ne connaît ni la fumée ni les brouillards de Londres. Les appartements y sont charmants et à bien meilleur marché que dans la capitale; tous ceux qui ne sont pas amateurs passionnés du brouillard et qui ne veulent pas de la vie de château (qui, en Angleterre, remplit la saison troide), recherchent la côte méridionale
du royaume. On a, sous ce rapport, le choix entre trois points : Hastings, Torquay et Brighton. Les poitrinaires préfèrent Hastings, les goutteux Torquay, et ceux qui ne sont ni l'un ni l'autre vont à Brighton, Je me déciderai donc pour cette ville neutre. Je ne compte pas m'adonner à la vie de château, car je n'y suis pas disposé physiquement. Je ne voudrais pas non plus avoir affaire aux poitrinaires et aux goutteux; aussi donnerai-je la préférence au juste milieu entre le trop et le trop peu. Etre à Brighton, c'est être à Londres, comme on est à Vienne quand on séjourne à Baden. Tu devines que j'entends parler de Vienne sans harricades. L'avantage que Brighton a sur Baden et même sur Wiener-Neustadt, c'est la vue de l'Océan et l'impossibilité de condamner ce dernier à supporter des barricades.
Nous verrons encore bien des événements d'ici à l'automne. Ce qui arrivera, je n'en sais rien ; mais comme le chaos produit des mouvements désordonnés, comme les éléments se font la guerre dans son sein, et que rien n'y est constant et prévu, des hommes au cœur honnête, à qui le Ciel a départi l'un des plus précieux de ses dons, !a patience, peuvent attendre sans s'émouvoir aucunement ce que l'ayenir nous réserve. Je ne regarde pas comme possible que mes adversaires se trouvent dans une situation aussi favorable.
Du reste, on se trouve ici en situation de satisfaire tous les goûts. Le mien recherche le commerce d'hommes au sens droit et pratique, et je suis entouré d'hommes de ce genre. Je n'ai pas à faire un pas pour me procurer cette jouissance; elle se présente à moi sans que j'aie besoin de la chercher. La vie d'ici est une vie publique; chacun y prend part selon sa fantaisie, et ma part à moi répond à mes goûts et à mon âge. J'ai derrière moi un demi-siècle qui se détache sur le fond de l'bistoire, c'est donc du passé que je m'occupe.
J'ai été invité à fonctionner aujourd'hui comme docteur d'Oxford, et cela à propos d'un compliment de condoléance que l'Université a déposé aux pieds de la Reine , à l'occasion du décès de la princesse Sophie, vieille tante de Sa Majesté, qui est morte il y a quinze jours. Toutes ces choses se font ici
sérieusement, solennellement, et Ton a raison. Les Universités d'Oxford et de Cambridge, et à leur tète les chanceliers, le duc de Wellington et le prince Albert, se sont réunis en costume au palais de la Pieine. En ma qualité de docteur en droit d'Oxford, et d'un des plus anciens, car mon diplôme date de 1814, j'aurais dû être de la députalion. Toujours prêt à remplir un devoir, je déclinai l'invitation qui m'avait été faite , en raison des progrès de notre temps. Figure-toi quel effet aurait produit la lecture d'un article qui m'aurait montré dans le rôle d'un docteur d'Oxford! Comme je ne suis pas assez bien doué pour jouer celui d'un étudiant de Vienne ou de Gratz, j'ai reconnu que je n'étais pas apte à jouer celui de docteur en dehors de ma patrie. Je crois que ma modestie est bien placée.
Les journaux d'aujourd'hui apportent des nouvelles de Prague du 12 juin. Le « progrès » finira nécessairement par amener une guerre de tous contre tous et la perte de l'ordre public, sans lequel il n'y a pas de liberté. Il renaîtra des cendres un ordre de choses qui, abstraction faite de quelques formes, ressemblera à l'ancien. Le corps social ne se meut pas de manière à avancer en ligne droite, il se meut dans un cercle; et quand il atteint un point qu'on peut considérer comme but, on découvre que c'était là le point de départ.
Dieu seul est grand! Les hommes sont très-petits et trèstéméraires , et comme ils sont en même temps très-vaniteux, ils regardent les utopies comme des réalités, et les allures déréglées do l'ignorance comme l'effort du courage de la sagesse.
26 juin.
1722. Les nouvelles de Bohème arrivent presque aussi vite ici qu'elles vous parviendront tard à Ischl. La mort de la pauvre Eléonore*,cettecréatureangélique,est une catastrophe qui fait sur moi une impression toute particulière. Depuis la
* La princesse de Winclis(li{;raetz , qui fut tuée d'un cou|) de feu lors de l'insurrecliou de Prnjjue. Sa mère, la princesse de Sihwar/.enbeqj, péril lors de l'incendie <le i'iiôtel de l'ambassade d'Autriche,:! Paris, en 1810.
[Note de l'Édileuv.)
mort de la mère, mort si épouvantable par les circonstances qui l'accompagnaient, j'ai voué à la fille une affection paternelle. Celle-ci a trouvé un asile chez moi en 1810; elle a été traitée en enfant de la maison et s'est toujours regardée comme telle. Le sort de la famille des Atrides pesait sur elle sans qu'elle le méritât. Je la pleure comme si elle avait été ma fille, et je la plains comme la victime d'un délire qui, usurpant le titre de progrès, bien qu'il n'amène que la mort à sa suite, fait tant de mal aujourd'hui.
C'est de Paris qu'est venu le fléau; là il fait de plus en plus de ravages, et il est arrivé aujourd'hui à son point culminant. Du reste, la France est en train de donner au monde de sérieuses leçons. Elle est ruinée et paralysée dans tous les organes vitaux. Les doctrines les plus en contradiction avec la sagesse des siècles se sont fait jour dans ce pays; pour en montrer la laideur dans toute sa nudité, il a fallu la révolution de Février et l'incapacité des gens qu'elle a portés au pouvoir, ainsi que l'absence complète des conditions qui seules rendent le pouvoir possible. Les doctrines qu'on a adoptées aveuglément comme des articles de foi sur la parole de gens sans honneur et sans principes, détruisent aujourd'hui la fabrique où elles ont été élaborées, et qui a si bien su faire servir à ses intérêts le ajuste milieu « aujourd hui tombé dans l'oubli.
Chercher la liberté sur un autre terrain que celui de l'ordre, et, par contre, chercher l'ordre dans le mépris de la légalité, les réformes dans le bouleversement, le progrés de la nation dans d'autres conditions que celles que Dieu a établies pour la vie sociale des hommes, c'est aller droit à l'absurde, et, quand l'absurde se traduit par des actes, il ne faut plus qu'un pas pour arriver à l'anarchie complète. Voilà mon verdict sur la situation générale, que mes efforts, quelque persévérants qu'ils fussent, n'ont pu épargner à notre belle Monarchie. Puissent d'autres réussir dans la tâche qu'il ne m'a pas été permis d'accomplir! personne ne le désire plus sincèrement que moi. Mais tant que je verrai les étudiants jouer le rôle de souverains et ceux-ci tomber au rang de sujets, mon espoir seia déçu.
ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l848). 173
"Nous vivons tranquilles au milieu d'une agitation qui n'a nullement le caractère du désordre. Je crois que si l'on demandait à chacun de nous si nous nous sentons étrangers ici, nous répondrions tous par un « non » catégorique.
Naturellement, l'Angleterre trouve son profit à tout ce que perdent les pays du continent. Le calme triomphe du désordre, ne fût-ce que par suite des leçons que celui-ci donne tous les jours et à toute heure. C'est le communisme français qui donne le coup de grâce au chartisme, et la Révolution, qui règne sur le continent, déjoue les efforts qu'on fait pour changer les vieilles lois anglaises. La misère générale fait que les capitaux affluent dans un pays où l'argent n'a pas à craindre les voleurs. L'Angleterre, dont toute la situation repose sur l'histoire, présente un aspect qui tient du roman. Je citerai sous ce rapport l'exemple suivant. Le marquis et la marquise de Westminster, qui sont de très-braves gens, ont passé la soirée d'hier chez nous. Le marquis est actuellement le plus riche propriétaire des Trois-Royaumes; ses revenus s'élèvent à plus de trois cent mille livres sterling ou trois millions de florins d'Autriche. Sa fortune a augmenté dans ces incroyables proportions grâce à l'extension de la ville de liOndres. Le quartier que nous habitons était, il n'y a pas plus de vingt ans, une immense prairie, sur laquelle on a bâti peut-être mille maisons et plus. La manière de tirer parti du terrain est tout à fait originale, liC propriétaire le loue à des entrepreneurs de construction, qui bâtissent des maisons dont ils vendent la propriété pour quatre-vingt-dix-neuf ans. Au bout de ce terme, ces maisons, qui doivent toujours être entretenues de manière à ne pas se détériorer dans cet espace de temps, deviennent la propriété pleine et entière de celui auquel appartient le terrain. Il arrive ainsi que des quartiers entiers de Londres, Grosvenor square, Belgrave et Eaton square, appartiennent au marquis de Westminster, et que par le fait du susdit retour, sa fortune se trouve augmentée, dans des délais fixés, d'un nombre considérable de millions. Quand Eaton square sera à lui, cette augmentation sera, d'après les évaluations les plus modérées, de vingt millions. Pour que pareille chose soit pos-
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sible, il faut ce qui manque sur le continent, le respect de la propriété. L'aristocratie a-t-elle quelque chose de commun avec la fortune de l'Angleterre? L'aristocratie financière, oui; l'aristocratie titrée, non! La prairie qui au{jmente aujourd'hui la fortune du marquis d^ Westminster dans les proportions colossales que j'ai dites, appartenait à un pharmacien dont le p-rand-père du marquis a épousé l'héritière. Si le pharmacien avait eu un fds, c'est lui qui posséderait aujourd'hui cette fortune, et je ne crois pas que les législateurs de notre Université comptent les pharmaciens parmi les aristocrates, à moins qu'ils ne désignent sous ce nom tous ceux qui possèdent une propriété transmissible à leurs enfants. « Entendons-nous » , serais-je sans cesse tenté de crier aux réformateurs du jour; mais ils s'en défendent avec acharnement, et ils savent bien pourquoi! Comme toute chose a deux faces, le marquis de Westminster est tourmenté par l'illusion qu'il est pauvre. Il dit que les temps sont durs, et il ne dépense pas la vingtième partie de ses revenus. C'est le meilleur homme du monde; mais il hésitera à s'acheter un gilet, tout en dépensant dix mille livres sterling pour vin tableau.
28 juin.
1723, Tu as appris d'une manière générale ce qui vient de se passera Paris*. Je doute fort que les journaux que vous recevez disent la vérité, toute la vérité, car elle jette un jour effroyable sur la situation dans laquelle le progrès a mis toute l'Europe centrale. La cause de ces terribles événements est dans les doctrines qui ont amené la révolution de Février et auxquelles celle-ci a ouvert la plus large carrière. Jamais on ne prodigue impunément les promesses comme celles que les hommes qui ont mis en scène la révolution de Février, et qui par elle sont arrivés au pouvoir, ont faites aux masses, en contradiction avec toute saine pratique : « La France donnera du travail à tous ceux qui en ont besoin. » C'est là une absurdité, et de telles absurdités sont toujours prises au sérieux. Le tra-
* Soulèvement d'ouvriers à Paris (journées de juin).
{Noie de C Éditeur.)
ÉVÉISEMENTS DU JOUIl (l848). 175
vail est la conséquence naturelle de l'industrie, comme celle-ci résulte du bien-être, comme le crédit naît de Tordre et du repos, qui, eux non plus, ne sont possibles au milieu de l'agitation. Ruiner ceux qui possèdent quelque chose, ce n'est pas venir en aide à ceux qui ne possèdent rien, c'est seulement rendre la misère générale. Ce sont les consommateurs qui font gagner les producteurs, et tous deux vivent de ce dont disposent les premiers. Méconnaître cette vérité, c'est s'insurger contre le bon sens, dont les racines se trouvent dans un tout autre terrain que dans le génie poétique de Lamartine et dans le prétendu humanitarisme de l'école socialiste.
Eh bien! pendant ma longue carrière, j'ai combattu cette belle doctrine, et de nos jours on va criant que cette lutte est la ruine du système que j'ai défendu et appuyé (non comme système, car je suis l'ennemi juré de tous les systèmes, de quelque nom qu'il leur plaise de se parer), et que les hommes du soi-disant progrès croient faire disparaître en lui donnant mon nom! Ces gens-là me font beaucoup d'honneur; c'est à l'histoire qu'il appartiendra de mettre les hommes et les choses à leur place véritable. Si je ne me trompe d'une manière absolue, c'est un travail qui se fait déjà ; ici, du moins, la question est tranchée.
On ne peut pas encore connaître le nombre des victimes de l'émeute de Paris. L'ordre est-il rétabli en France? Certainement non, car, comme toute chose, plus même que toute autre chose, l'ordre a besoin dune base; or, la République ne présente pas de garanties sûres pour le repos du pays. La République une et indivisible de trente millions d'hommes et plus, est une chimère aussi insensée qu'une Monarchie fondée sur des institutions républicaines ou le despotisme sans despote, un canon sans poudre et sans boulets, un culte sans divinité! Il était réservé à l'aimée 1848 de voir des vérités aussi frappantes repoussées par la foule, qui aime à se griser de chimères. Le temps mettra un terme à cette folie ; malheureusement, nous ne vivrons pas jusque-là.
Les leçons données à l'humanité ne sont pas perdues pour ce pays, (\m n'est séparé que par un bras de mer de leur point
de départ. En est-il de même de l'Allemagne? J'ai peur du contraire. Dans ce pays-là, on est tellement porté à imiter ce qui se fait en France, qu'on n'a pas même Tidée de faire une distinction entre ce qui vaut réellement la peine d'être imité et ce qui devrait ôter à tout le monde l'envie de suivre de pareils modèles.
2 juillet.
1724. Je crois t'avoir déjà dit souvent que ce pays ne ressemble à aucun autre. Ceux qui viennent le visiter et qui méritent d'être bien accueillis, sont traités avec une prévenance et une bospitalité qui dépassent même les limites du comfort. L'Anglais qu'on recevra sur le continent avec une politesse assez froide, répondra dans son pays à cet accueil par les offres de service les plus généreuses, qui se traduisent par des faits, ce qui n'est pas toujours le cas ailleurs. La société qui m'entoure se compose d'hommes d'un caractère moral à toute épreuve; le parti auquel ils appartiennent ne brille ni dans les salons ni dans le « tête-à-tête » , mais il joue son rôle dans le Parlement. Comme je n'ai rien à faire dans cette arène, ma vie s'écoule loin du champ de bataille politique, tout en se passant sur le terrain où se décident les questions morales.
J'ai dans le duc de Wellington l'ami le plus fidèle, celui qui ne m'a jamais abandonné ; quand il ne vient pas dans la matinée passer quelques heures chez moi, il arrive à coup sûr le soir pour causer. Tout ce que le duc fait et peut faire dans sa quatre-vingtième année, dépasse la mesure ordinaire des facultés humaines. Il ne se dérobe à aucune affaire et paraît dans tous les salons. Il trouve du temps pour tout, et ses forces physiques suffisent à tout.
Paris est actuellement dans la situation d'une ville mise au pillage et privée de tous les moyens de se relever. Elle pourrait donner au monde un exemple et une leçon, si, dans notre siècle livré aux plus tristes expériences, ces exemples n'avaient pas perdu toute leur valeur. Les hommes du 24 février étouffent dans la fange qu'ils ont soulevée ; à leur tête on aperçoit M. de Lamartine, le héros des gens qu'il a trompés et
ÉVÉNEMENTS D L JOUR (l8i8). 177
dont je ne fais point partie. Dieu m'a doué d'un instinct qui me fait immédiatement découvrir les jongleurs et qui m'éloigne d'eux. Dans le cours des dernières années, cet esprit aventureux a épuisé tous les moyens pour me bien disposer en sa faveur. J'ai été sourd à toutes ses avances. Quand un jour ma vie sera connue dans toute sa vérité, — et ce jour viendra, — on ne me comptera pas parmi ceux qui se sont trompés euxmêmes ou qui se sont laissé tromper par d'autres.
12 juillet.
1725. L'ttat modèle, la France, en est à sa huitième ou dixième révolution, en attendant la neuvième ou la onzième. Il y a des gens à qui plaît celle agitation. Je ne suis point de ceux-là; est-ce faute de goût ou d'intelligence? Je laisserai la question indécise, mais je prétends user du droit le plus imprescriptible de l'homme, du droit d'appréciation.
Les journaux allemands n'apportent pas de détails précis snr la situation en France. Ils ont de bonnes raisons pour cela : ils ne veulent pas effrayer les amis du progrès. La République souffre du même mal dont souffrent les symboles sous lesquels elle est née; elle et ses amis ne peuvent ni vivre ni mourir, et cela par la simple raison que tout cela est mort-né. Les bons bourgeois de la grande ville veulent revenir à un état de repos et sont prêts à se soumettre à tout gouvernement capable de leur assurer ce bienfait. On jette par la fenêtre les héros du 24 février, et personne n'a envie de les ramasser. Le plus embourbé, c'est Lamartine, avec tout son attirail de phrases pompeuses, de pensées boursouflées et creuses, qui ressemblent à des vessies gonflées d'air. Je vois ici des Français de toutes les couleurs ; ils sont unanimes à avoir le sentiment de la mort. Oui, c'est bien la mort qui seule caractérise la situation de la ville de Paris, dont la province ne veut plus accepter les loi^.
La vraie tendance de la France, c'est la décentralisation; il
y a longtemps que je ne me fais plus d'illusions à cet égard. Il
y a bien du temps que j'ai j)rouoncé ce mot, et personne ne
voulait y croire. Aujourd'hui, il est dans toutes les bouches.
vm. 12
Les enquêtes sérieuses qu'on fait aujourd'hui confirmeront infailliblement la vérité de ce que j'ai soutenu également depuis des années. Je vois une fois de plus ceux qui jadis ne voulaient point me croire, me demander aujourd'hui comment j'ai fait pour savoir cela. Je ne puis leur répondre qu'en leur demandant à mon tour : « Mais comment se fait-il que vous ne l'ayez pas su? » La vérité est que la sottise joue un grand rôle dans le monde.
Si Ton se contentait simplement d'observations superficielles, ce qui n'est pas mon fait, on ne s'apercevrait point ici qu'une crise épouvantable s'est produite dans le monde. Tout va son train habituel. Le commerce, les relations sociales, tout suit sans secousse les anciens errements. Un spectacle tout à fait curieux, presque incompréhensible, est celui que présente la circulation sur la Tamise. Trois cents bateaux à vapeur et plus transportent les habitants de cette ville et de ses environs à plusieurs lieues à la ronde dans toutes les directions. Entre London-Bridge et Vauxhall-Bridge se trouvent deux ponts au pied desquels sont construits les débarcadères. Je vais souvent sur l'un ou l'autre de ces ponts. De cinq en cinq minutes des bateaux à vapeur remontent et descendent le fleuve; j'en ai vu déjà arriver douze à la fois, pendant qu'il v en avait autant en vue ou près d'arriver, de sorte que toutes les quelques minutes il y en avait un qui abordait. Tous ces bateaux sont tellement remplis de passagers qu'on y trouve à peine place. Il y a deux classes de bâtiments : ceux qui transportent les voyageurs pour un penny, et ceux qui font le même service pour un demi-penny. Ce sont des omnibus par eau, dont tout le monde se sert, les ladies les plus fashionables et les portefaix. La dépense est certainement abordable pour tout le monde, et le confortable ne laisse rien à désirer. Ces bateaux ont une forme particulière. Ils ont de 60 à 100 pieds de long, sont assez étroits et tellement pointus à l'avant qu'ils fendent l'eau comme avec une lame de couteau et, par suite, avec la rapidité d'une flèche.
Lâszlô Karolyi est arrivé à Portsmoulh ; il revient de son voyage autour du monde. Il est venu nous voir hier, mais il
est retourné immédiatement à son poste. Il a fait son service actif sur le vaisseau de ligne commandé par l'amiral Seymour et a reçu les meilleurs témoignages sur sa conduite et sur ses connaissances; aussi sera-t-il à même d'occuper une place utile dans notre marine.
22 juillet.
1726. La situation commence à s'éclaircir ; mais il faut qu'il se passe bien du temps avant qu'on puisse songer à arriver à un but déterminé. Le chaos reste le chaos et ne peut pas devenir autre chose. Il y règne un péle-méle incroyable : or le travail de cristallisation demande un repos qu'on ne peut entrevoir à bref délai. L'Autriche a longtemps résisté au mouvement; toutefois, quand il s'est produit, il a dû dégénérer en dissolution, non-seulement à cause de l'organisation particulière de l'Empire, mais parce que le passage subit de Tordre au désordre est bien plus sensible que la lente propagation du mal. Où sont aujourd'hui les héros de la réforme ? oii est la réforme elle-même ? Après avoir été pendant toute ma vie l'ami et le défenseur de l'ordre public, qui est un fait, après avoir toujours établi une différence absolue entre les faits et les apparences, je suis préservé aujourd'hui de la douleur de la surprise, qui est un des sentiments les plus désagréables, parce qu'elle dérive de la sottise et qu'elle ne présente aucune base sur laquelle on puisse appuyer un calcul.
Le Gouvernement, entièrement d'accord avec le Parlement, vient de prendre des mesures énergiques pour le maintien de l'ordre en Irlande. Le Gouvernement et le Parlement ont raison ; mais ils ont eu tort de se formaliser quand ils ont vu les gouvernements continentaux prendre les mêmes résolutions en vue d'assurer la prospérité publique. Ce (jui est juste et bien ne peut pas être délimité par des frontières géographiques; la maxime : « Tout pour moi, et rien pour les autres », est fausse dans son principe et n'amène rien de bon dans la pratique.
La vie que je mène me va très-bien. Ni le monde ni moi nous ne perdons quoi que ce soit à cet isolement, qui me per-
met de consacrer à écrire de l'histoire autant d'heures qu'il m'en fallait dépenser autrefois à faire de l'histoire. Je n'ai jamais eu l'hahitude de perdre du temps, et je sais, aujourd'hui encore, utiliser mes loisirs. La matière est riche, et je m'entends à ne pas la gâter...
J'ai été interrompu dans cette causerie par une visite que m'a faite la Reine douairière de Grande-Bretagne, née princesse de Saxe-Meiningen. C'est une excellente femme; je la connais depuis ses jeunes années, et elle a toujours gardé de l'attachement pour moi. Elle s'est fixée près de Glaremont, où demeurent tous ceux des membres de la famille d'Orléans qui se trouvent en Angleterre. Elle nous a raconté des détails fort curieux, qui caractérisent bien cette famille, dont la situation est fort difficile actuellement. Londres ressemble à la vallée de Josaphat; les figures les plus singulières se rencontrent ici, et les mœurs anglaises facilitent tant les rapports qu'on n'en est nullement choqué. Ma maison est une loge de ce grand théâtre où les extrêmes se touchent et où les nuances se confondent.
10 août.
1727. Il y a trente-cinq ans aujourd'hui que j'ai signé à minuit la déclaration de guerre contre Napoléon. S'il me fallait récapituler tous les événements qui remplissent cette longue période, ce qui m'a passé par la tête et par la plume, ce qui est arrivé dans les différents Etats, ce que j'ai fait et vu faire, il me faudrait bien de l'espace. Heureusement, la pensée n'a pas besoin d'espace ; autrement il me faudrait une tête d'un volume tel que la coupole de l'église de Saint-Pierre y tiendrait aisément!
C'est le feld-maréchal Radetzky qui sait encore parler un langage compris de tout le monde et contre lequel les sophistes ne peuvent rien. Dans le lointain, il est difficile de se faire une idée juste de l'impression qu'a produite ici la victoire toute napoléonienne que le vieux maréchal a remportée sur la fantastique Spada d'Italia. Ce grand événement rappelle des souvenirs que l'erreur avait effacés. « Il y a donc encore une
Autriche! » se sont écriés les hommes qui savaient se souvenir. J'ai reçu des félicitations de cinquante côtés : l'histoire semble s'être arrachée à sa léthargie, et tous les journaux, même ceux dont le silence eût été le plus excusable, ne fût-ce que parce qu'en le rompant ils se mettaient en contradiction avec euxmêmes, ont entonné des hymnes de victoire ! Si demain Radetzky abordait à Douvres, on l'amènerait ici en triomphe. Et voilà le train du monde!
Paris se trouve dans une situation extrêmement grave. Voici quelques anecdotes qui ne manquent pas d'intérêt. Un monsieur de Bordeaux vint dans cette ville et alla voir le général Gavaignac. « Eh bien, dit le général, on dit qu'à Bordeaux les républicains ne sont pas en majorité ! — Vous êtes mal renseigné, répliqua l'autre, il n'y en a pas un seul dans cette ville. »
Il y a eu à l'Élysée-Bourbon un bal par souscription au profit des blessés des journées de juin. Plusieurs dames du faubourg Saint-Germain y ont pris part. L'une d'elles fut engagée par un officier de la garde mobile pour une valse. La danse terminée, l'officier la ramena galamment à sa place. « Ce n'est pas la première fois », dit-il, « que j'ai eu l'honneur de vous donner la main ; j ai été domestique chez madame votre tante ! »
23 août.
1728. Je crois que tu reçois le Journal des Débats; tu auras donc lu les premiers résultats de l'enquête faite sur les événements des mois de mai et de juin. Pour juger la situation de la France, il faut que tu lises attentivement le premier-Paris du numéro du 21 août. Il caractérise [parfaitement la situation morale et matérielle de la grande ville, de la capitale et de la ville modèle de la civilisation! Malheureusement il est dans la nature des choses que les copies dégénèrent toujours en exagération des modèles; or, notre temps abonde en preuves de cette vieille vérité.
Ou bien je suis un imbécile, ou bien le monde est fou! Ce n'est pas mon affaire de trancher la question; on ne peut
pas être en même temps jujje et partie; je laisserai donc à riiistoire le soin de la décider, elle a qualité pour cela. Mais ce qui est certain, c'est que, en tant que des gens que je ne regarde pas comme de fortes têtes opposent ma personnalité aux conquêtes du présent, je suis parfaitement tranquille au sujet du verdict que la postérité prononcera sur la sap^esse et sur la folie du dix-neuvième siècle, ainsi que sur la place que je devrai occuper dans les luttes soutenues par ces deux puissances.
Il se passera de grandes choses en France, parce que ce pays, arrivé au terme des expériences, n'a plus qu'un sentiment, un sentiment qui domine dans toutes les couches de la population, c'est-à-dire qu'il aspire à la fin ! Entre le fait et un sentiment, il y a un abîme; le fait, c'est-à-dire la fin, échappe par conséquent aux calculs ; mais toute tendance si nettement affirmée mène nécessairement à des effets, et ces effets ne se borneront pas à des phénomènes secondaires. Le temps est venu où tout sera mis en jeu, et c'est le sort qui décidera entre les partis en lutte. Mais, quel que soit le vainqueur, le contre-coup des événements se fera sentir au delà des frontières de la France. Ce pays est mûr, les autres ne le sont pas.
26 août.
1729. Je t'envoie une liste très-significative des personnages qui se trouvent actuellement en contacta Londres. Dans le nombre, tu en trouveras qui, pour être en même temps en Angleterre et ailleurs, sont obligés d'avoir une double nature, ce qui me surprend d'autant plus que quelques-uns d'entre eux m'ont paru friser la simplicité. La remarque du correspondant du journal que le National (dont je t'envoie un extrait) invoque comme étant la source dont il s'inspire, sur le Spectateur de Londres, est aussi vraie en ce qui concerne la tendance « Guizot-Metternich » de cette feuille*, que les racon-
* Le journal de Londres dont il est question ici citait parmi les personnages présents à Londres •< Klindworth, rédacteur en chef du journal Guizot- Metternich, le Spectateur de Londres » . (^Note de l'Editew.)
ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l848). 183
tars sur la présence de certains personnages à Londres. Si le Spectateur est placé sous le patronage de ces deux noms, il ne faudrait pas être surpris de voir paraître avant peu une feuille vouée à la défense des intérêts religieux, sous les auspices de Nicolas I" et de Pie IX, ou une feuille traitant de questions stratégiques sous les auspices de Radetzky et de Charles- Albert. Et voilà pourtant comme on écrit l'histoire; celle que j'écris ne ressemble pas à celle qu'on crie dans les rues. Ce que j'écris, c'est de l'histoire, et non du roman, et je n'ai besoin du secours de personne pour rester fidèle à la vérité.
La saison morte commence pour la société; il en résulte que notre salon se dépeuple de jour en jour, pendant que notre cellier se remplit de gibier à plume, d'ananas gigantesques, de raisins et d'autres fruits qui ont l'air de venir de la Terre promise; tout cela nous est envoyé de tous les points de ce pays, qui est hospitalier plus que nul autre. L'Anglais qui vous quitte ne veut pas être oublié; c'est une vertu patriarcale. Par contre, il n'oublie pas quand il a reçu un bon accueil sur le continent, et, sous ce rapport, moi qui ai si peu la mémoire des noms propres, je joue tous les jours un rôle assez sot visà-vis des nombreux touristes que j'ai reçus, soit à la ville, soit à la campagne, et qui me rappellent les attentions que j'ai eues pour eux, sans que je réussisse à m'en souvenir, en dépit de tous mes efforts.
En France, il se passe des choses qui prouvent que ce pays est fatigué des bienfaits du progrès illimité. La république y est malade, les forces sont épuisées; placé entre la république rouge et les principes de l'ordre, le pays veut l'ordre; la misère générale a atteint le degré où les peuples cessent de goûter les phrases creuses.
Lis les communications de la commission d'enquête, et tu seras à même de juger de la valeur des phrases sonores quand on les met à l'épreuve. Ces épreuves coûtent cher aux nations, et l'on comprend qu'elles s'en fatiguent. S'il y a sous ce rapport une différence entre ces dernières et moi, elle ne saurait consister que dans les impressions que produisent certaines réformes avant et après leur accomplissement.
l*' septembre.
1730. Notre séjour à Londres tire à sa fin. Pour un temps seulement ou pour toujours? Je l'ignore, parce qu'il m'est impossible de lire dans l'avenir, en tant qu'il s'agit de petites choses, et parmi celles-là je compte toujours celles qui ont trait à des questions particulières; car les hommes ne sont rien à côté des choses, relativement auxquelles je crois posséder un don de prophétie plus étendu. Je crois t'avoir écrit il y a quelque temps déjà que le mois de septembre sera gros d'événements. Tu verras que j'avais raison. Aujourd hui,je vais plus loin, et je prétends que le mois de mars 1849 amènera des événements encore plus considérables.
Londres commence à se vider. Dans quelques jours le Parlement va clore ses séances, et alors il ne restera plus ici que ceux qui sont retenus par leurs affaires, classe de gens qui n'est pas en relation avec nous. Je ne puis assez me louer de la prévenance dont nous sommes l'objet; les rapports sociaux sont extrêmement agréables et cordiaux, et nous n'aurions pas pu nous trouver mieux à Londres si nous étions John Bull en personne. C'est un vrai bonheur pour nous d'avoir pu passer en repos quelques mois pendant lesquels tous les endroits habitables du continent, sauf la Hollande et la Belgique, ont été exposés à de violentes perturbations qui durent encore; aussi je me réjouis de ne m'étre pas trompé dans le choix de ma résidence.
Londres est un kaléidoscope qui change sans cesse. Je le quitte, et je suis remplacé par Louis Blanc et par Gaussidière. Nos figures ne se ressemblent pas, ce qui est précisément le cas des images d'un kaléidoscope. Je crois pouvoir affirmer que ces apôtres de l'humanité ne trouveront pas l'accueil que j'ai reçu dans ce pays. Le peuple anglais a énormément de bon sens; il ne se trompe guère sur les tendances des gens; aussi les héros du socialisme qui viennent de débarquer à Douvres n'auront-ils du succès que dans les clubs des chartistes, qui eux-mêmes ne font pas florès. Comme je resterai ici jusqu'au 8
ÉVÉNEMENTS Df JOUR (l848). 185
OU 10 septembre, afin de laisser le temps d'approprier notre maison de Bri(jliton, je ne serais pas surpris de recevoir la visite de M. Louis Blanc. Tu ne peux guère te figurer quels singuliers touristes m'honorent de leurs hommages! Louis Blanc ne peut pas voyager incognito, il ressemble à un garçon de treize ans. Ce monstre de garçon est un homme d'esprit, fait qui prouve une fois de plus que l'esprit est vm don bien dangereux quand la raison ne lui sert pas de contre-poids. Le monde fourmille d'exemples qui confirment cette vérité, vérité qui toutefois n'exclut pas cette autre, c'est que ce sont les imbéciles qui font le plus de mal, et non les francs coquins. On peut se garder de ces derniers, tandis que les autres pénètrent partout comme les courants d air. J'ai rencontré dans ma vie plus d'imbéciles que de scélérats; c'est un aveu que je fais par égard pour le sentiment moral de mes contemporains.
La situation dans laquelle se trouve Paris dépasse tout ce qu'on pourrait en dire. Les commerçants et les artistes affluent ici; ils cherchent dans ce pays le pain qu'ils ne peuvent plus gagner en France. Les gens d'affaires de Londres réalisent d'énormes bénéfices sur les marchandises qu'ils achètent à Paris et dans les fabriques à des prix dérisoires. Le pays paye cher l'existence de la république ; aussi les partisans de celle-ci sont-ils clair-semés de l'autre côté de la Manche, et ici personne n'en veut.
7 septembre.
1731. Je suis heureux de te savoir satisfaite du manteau que je t'ai envoyé. On trouve à Londres un grand choix de vêtements qui ne laissent rien à désirer, et cela pour deux raisons. La première, c'est qu'il surgit continuellement des articles nouveaux, tandis que, d'un autre côté, le succès de ces produits dépend de leur degré d'utilité pratique. Le climat du pays exige qu'on soit bien couvert; aussi les inventeurs s'évertuent à imaginer des vêtements confortables. On préfère l'utile au gracieux; aussi chaque jour amène-t-il quelque chose de nouveau sur ce terrain. Il en est de même des appartements et de beaucoup d'autres objets; on voit des choses inconcevables,
en ce qui concerne l'aspect extérieur; mais on n'y attache aucune importance, parce qu'on demeure dans les maisons et non pas dehors, et que tout est calculé en vue de ce but.
Il y a quelques jours, nous avons visité un établissement qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer : c'est la brasserie Barclay et Perkins. Voici quelques détails sur cette maison. On y produit non pas des tonnes, mais des fleuves de porter et d'ale. Les chaudières dans lesquelles se font les brassins sont tellement vastes, qu'on a prié un jour Jenny Lind de se faire entendre dans une de ces immenses machines; une cinquantaine de dilettantes prirent place avec la chanteuse dans ce gigantesque salon de cuivre, et l'on assure que le chant y produit un effet superbe.
Dans cette brasserie, il y a toujours pour cent mille hvres sterling d'orge et pour cinquante mille livres sterling de houblon en magasin. Mais le nombre des ouvriers est peu considérable, parce que tout se fait au moyen de machines. Dans les écuries se trouvent cent soixante chevaux, et quels chevaux! Ils sont uniquement destinés à transporter la bière en ville ou jusqu'au port. J'enverrai au musée de Kœnigswart des fers de ces chevaux, qui dépassent de beaucoup la mesure ordinaire. Chacun pèse six livres, et le confortable n'a rien à y voir. La brasserie appartient à huit actionnaires qui se partagent les bénéfices; dans les années ordinaires, le gain s'élève à deux cent mille florins par tête. L'étabHssement a été détruit par un incendie il y a quelques années; le fait ne se reproduira plus, car aujourd'hui tout est construit en pierre et en fer. L'orge attire d'innombrables rats et souris; aussi la maison entretientelle une quantité de chats. D'après un calcul approximatif, — car en Angleterre on calcule tout, — il faut annuellement à ces chats, qu'on peut réellement considérer comme des employés de la fabrique, six mille livres de chair de rats et de souris!
Le Parlement a clos ses séances avant-hier; aujourd'hui, la ville est déserte ; même mon vieil ami le duc de Wellington est parti pour Walmer- Gastle, vieux château situé sur la côte, entre Douvres et Deal, qui appartient au lord waidea (gar-
ÉVÉNEMENTS Dl JOUR (18-48). 187
dien) des Cinq-Ports*. J'irai l'y voir au commencement d'octobre.
Louis Blanc est arrivé pour compléter le kaléidoscope, et, comme je ne puis jamais échapper aux fous, il s'est fait annoncer chez moi. Il a motivé celte démarche par le désir de faire ma connaissance et de m' exposer sa doctrine. Mais j'ai décliné l'honneur d'apprendre à connaître l'homme et ses théories. Je suis trop vieux pour me laisser convertir à n'importe quel système nouveau, et les convertisseurs, à quelque école qu'ils appartiennent, ne peuvent rien me dire que je ne sache déjà. Ce qu'ils ont offert comme étant nouveau, je le connais de longue date, et je l'ai repoussé comme marchandise de pacotille.
Herminie est allée hier avec INIélanie et ses frères visiter les splendeurs de Windsor; ils ont tous été enchantés de leur excursion. Windsor est, en effet, un des plus beaux endroits qu'on puisse voir, et est extraordinairement riche en souvenirs de tout genre. En Angleterre, on a le louable désir de tout conserver. Cet esprit de conservation pénètre toutes les couches de la population anglaise; il s'affirme à propos de toutes les institutions et de toutes les habitudes, et forme la base de ce qu'on appelle Y aristocratie, et qui est tout autre chose qu'on ne croit sur le continent. L'aristocratie anglaise n'est pas la noblesse, elle consiste dans les principes conservateurs et dans l'esprit qui y répond, esprit qui anime toutes les classes. Il n'y a pas un État au monde qui renferme moins de nobles et plus d'aristocrates qui résistent aux niveleurs. En Angleterre, tout le monde est conservateur, et il n'y a qu'une seule secte qui fasse opposition au principe dominant, au principe incarné dans l'esprit national. Les aristocrates les plus accentués sont les country gentlemen, qui n'ont rien de commun avec la noblesse, car tout individu qui a une position indépendante est gentleman. C'est le vocable lui-même qui a donné naissance à l'idée fausse qu'on se fait sur le continent de la noblesse et de l'aristocratie nobiliaire de l'Angleterre. Les titres sont l'équi-
* Comme on le >ait, le Jiic de Welliiij^ton était revêtu de cette dij]nitc.
{Note de l'Éditeur.)
valent de fonctions, et chacun peut, par ses mérites personnels, se frayer un chemin pour y parvenir. II y a là dedans une égalité utile dans ses résultats, une égalité qui élève au lieu d'abaisser comme celle de la misère.
BRIGHTO N,
1732. A Brigliton. — 1733. Les maisons aiifjl.iises. — L'Océan. — 1734. La foi et le savoir. — Le roman et l'iiistoire. — Inventions et découvertes. — Les saisons. — Lichnowsky et Auerswald. — Etienne Szécliényi. — La maison de Habsbourg et l'Autriclie. — 1735. Pai ticuiarités nationales. — Le passé, le présent et l'avenir. — 1736. Les événements d'octobre. — Réflexions sur ces événements. — L'esprit anjjlais et l'esprit français. — 1737. L'anarchie. — La pièce sur la scène du monde. — 1738. L'égalité de la misère. — 1739. Nostradamus. — 1740. Revirement dans l'opinion publique en Anfjleterre. — 1741. Le climat de Brigliton, — La révolution hongroise. — Le bal des Polonais. — Emigrants allemands naufragés à Ramsgate. — 1742. Fête du prince. — 1743 et 1744. Pie IX. — 1745. L'abdication de l'Empereur Ferdinand. — « Les morts vont vite 1 » — Louis-Napoléon. — Fin de l'année. — Pax hominibiis bonœ voluntalis. — La » fraternité ». — Palmerston, Jellachich et Jellinek.
— 1746. A Strathtieldsaye. — 1747. Austria for ever. — 1748. Signatura teniporis. — Encore le » système de Metternich n . — 1749. La nouvelle année.
— Les journaux de Vienne. — Le bonapartisme en France. — 1750. La lecture des journaux. — Kossuth et le terrorisme. — Le caput mortuuni de la Révolution. — Manière de vivre. — Travaux historiques. — 1751. Considérations sur la révolution de Vienne et sur la situation personnelle du prince.
— Influence sur la presse anglaise. — Caricature française. — 1752. Une république sans républicains. — 1753. Les discussions de Francfort. — 1754. La situation de Vienne. — 1755. La manière de vivre anglaise et la contredanse. — Arrivée du comte de Colloredo. — 1756. Le printemps.
— Ledru-Rollin. — 1757. Moyens cosmétiques. — Les révolutions. —
1758. La constitution du 5 mars. — Le courant conservateur à Paris. —
1759. Louis-ÎNapoléon. — Charles-Albert. — L'opinion publique et la presse en Angleterre. — 1769. Sur la retraite du prince. — Radetzky. — Coup d'œil rétrospectif. — 1761. Lord Palmerston. — Le despotisme en France. — 1761. Le libraire Bohn.
Brighton, le 17 septembre.
1732. Brighton est une ville charmante. Elle compte soixante mille habitants, et Ton y trouve plus ou moins tout ce
que Londres offre en fait de comfort. La maison que nous habitons mérite, èi tous les égards, Ja préférence sur celle qui nous abritait à Eaton square, et, quelque grandiose que soit cette partie de Londres, l'immensité de la mer charme le regard d'une tout autre façon. Notre maison est située non pas eu face du port, car Brighton n'en a point, mais en face de la plage, dont elle n'est séparée que par la rue qui forme le Corso. Brighton est au commencement de la saison; il est déjà venu nombre de familles qui, pour des raisons de santé ou pour payer leur tribut à la fasbion, ce tyran de l'Angleterre, échangent l'air lourd de la capitale contre la brise de mer, dont les effets rafraîchissants sont encore augmentés par le soleil, qui brille ici de tout son éclat. C'est vraiment quelque chose de particulier que le brouillard de Londres; ce n'est rju'accidentellement qu'il se dissipe pour quelques instants. A peine a-t-on franchi l'enceinte de la ville, ce qui, à vrai dire, prend beaucoup de temps, qu'on est salué par les rayons d'un soleil éblouissant. Comme il n'y a pas de port ici, les bateaux ne passent devant Brighton qu'à une certaine distance; dans les deux jours que j'ai passés jusqu'à présent en face de la mer, je n'en ai jamais eu en vue moins de vingt-huit et quelquefois trente à quarante. Le canal est une espèce de Corso maritime. Deux fois par semaine, des bateaux à vapeur vont de Brighton à Dieppe et réciproquement. La traversée dure sept heures, et de Dieppe on arrive en quatre heures à Paris; je ne suis donc séparé que par onze heures de voyage du général Cavaignacet des charmes de cette pauvre république malade à la mort. Toutefois, je n'ai nulle envie de profiter de cet avantage. Il y a deux choses possibles : ou bien la France restera pendant quelque temps une république, ou bien elle cessera de l'être; je n'éprouve aucune envie de la revoir sous l'une ou sous l'autre forme. La France est condamnée pour longtemps encore à donner, soit comme république, soit comme monarchie, un exemple salutaire aux adorateurs insensés, aux serviles imitateurs de choses qui existent aussi peu dans la réalite que le «juste milieu » , les « ententes cordiales », le « droitau travail » , et tant d'autres mots creux qui, depuis qu'il y a une
société et tant qu'il y en aura une, ne sont et ne resteront que des mots.
Je donnerais je ne sais quoi pour t'avoir avec moi et pour te faire prendre part aux promenades que nous faisons sur la piaf e, qui s'y prête merveilleusement. Des centaines de promeneurs à pied et de cavaliers l'animent sans cesse, d'autres se servent de ces excellentes petites voitures que j'avais conseillées aux gens d'Ischl. Je dois être rangé parmi les premiers. Quand le vent vient du sud-ouest, les vagues se brisent contre ce rivage avec une violence inouïe, car depuis les Antilles elles ne rencontrent pas un seul obstacle.
La ville s'étend sur vme longueur d'une lieue d'Allemagne; elle est située le long de la côte et tout nouvellement bâtie. Dans le sens de la largeur elle s'élève un peu ; les magasins présentent un cboix très-riche de toutes les marchandises possibles. Au centre se trouve le pavillon chinois que Georges IV a fait construire, pour lequel il a gaspillé des millions, et qui actuellement est abandonné, en attendant qu'il tombe en ruine. La Cour veut vendre les constructions, qui sont tout à fait vides; mais il ne se trouve pas d'acheteur, parce qu'on ne peut rien en faire. Georges IV m'avait invité en 1825 à venir le voir dans ce pavillon, mais je n'avais pas voulu y aller de Paris. En ce temps-là, le pavillon s'élevait au milieu d'un village de pêcheurs. Dans l'espace de vingttrois ans ce village est devenu une ville magnifique ; par contre, le pavillon et celui qui l'a construit ne sont plus. Le monde marche vite!
Notre train de vie est le même qu'à Londres, avec cette différence que nous dînons à sept heures, et que de dix heures jusqu'à minuit nous faisons une partie de whist à trois pence, car nous passons encore les soirées seuls. Plusieurs de nos connaissances ne viendront que le mois prochain.
20 septembre.
1755. Je crois t'avoir déjà signalé la différence qui existe entre l'Angleterre et nos pays sous le rapport de la manière de
ÉVÉNEMENTS DU JOUU (18-48). 191
se loger. Les Anglais s'installent perpendiculairement, nous horizontalement. Tout ce qui se passe dans la vie est ici divisé par étages. Mon cabinet est au rez-de-chaussée. On est habitué aux escaliers, et, comme ils sont commodes, ils ne gênent pas, et cela d'autant moins qu'ils sont toujours décorés et qu'ils servent d'antichambre. Cette distribution me plaît beaucoup; elle présente un double avantage : elle ménage la place, et tout l'appartement est fermé par une seule clef. Dans une maison il n'y a jamais qu'un propriétaire ou qu'un locataire. Comme la porte d'entrée est toujours fermée et ne peut être ouverte que du dedans, jamais un inconnu ne pénètre dans la famille. Ainsi vont de pair l'isolement patriarcal et la sécurité, ce qui, selon moi, compense largement l'inconvénient de monter et de descendre. Tu sais que je m'occupe volontiers d'objets relatifs à la construction et au comfort; aussi je découvre journellement de grands et de petits objets dont je prends note et dont je tirerai parti dès que je serai de nouveau à même d'en user dans mon propre intérieur. La vie se compose de détails, et je tiens à régler ces détails de manière à la rendre confortable. Il y a en Angleterre une foule de choses qui tendent à ce but; elles me frappent, tandis qu'ordinairement elles n'appellent guère l'attention. Les portes, les croisées, les meubles, bref tout ce qui est objet mobilier s'ouvre, se ferme et se déplace comme par enchantement, et ce comfort n'est pas le privilège des riches seuls, il est général.
Après cette longue digression, je puis t'affirmer que nous sommes très-bien ici. Notre appartement est parfait, notre manière de vivre est la plus simple et la plus régulière du monde; le temps est magnifique et nous dédommage d'un été qui a laissé à désirer. La vue de l'Océan fait également une impression bienfaisante. Dans son domaine régnent uniquement les immuables lois de la nature, et il ne se préoccupe pas des tempêtes qui soulèvent la société. Les ouragans qui éclatent dans les rues ne le touchent point, et les nombreux vaisseaux f|ui le sillonnent en tous sens n'en savent rien non plus. Les journaux — et je lis tous ceux qui peuvent m'instruiredes
192 RECLEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).
situations les plus diverses — me parviennent deux heures après leur arrivée à Londres; je les trouve sur mon bureau quand j'y viens le matin. Par suite d'une vieille habitude, je m'entends à les lire ; ils me suffisent donc pour savoir où en est le monde ; tu n'auras aucun doute au sujet de ce que je pense de la situation actuelle.
26 septembre.
1734. Tu me dis que ma prédiction relative au mois de septembre s'est réalisée. Mes prédictions dérivent de calculs qui ont d'autres bases que celles sur lesquelles la plupart des penseurs fondent les leurs. Je pars d'une calme observation des choses de ce monde-ci; quant à celles de l'autre monde, je n'en sais rien, et c'est précisément pour cela qu'elles sont pour moi l'objet d'une foi diamétralement opposée au savoir. Jl n'en est pas de même des phénomènes sociaux; on ne doit pas s'en mêler, ou bien il faut les juger froidement après les avoir étudiés de près, les suivre sans haine et sans prévention, et s'efforcer d'asseoir son jugement sur des observations faites sans parti pris. Le roman n'a sa place que dans la littérature; il n'existe pas dans la marche des choses qui forme \ histoire. Je suis né historien et non romancier, et si je devine, c'est uniquement parce que je sais. Les inventions sont les ennemis jurés de l'élément historique; dans le domaine de celui-ci, il n'y a que les découvertes de possible; mais ce qui n'existe pas ne saurait être découvert, tandis que rien n'est plus facile que les découvertes pour les esprits qui n'ambitionnent pas la gloire d'être inventeurs.
Aussi est-ce de cette manière que j'ai découvert et non inventé que les années ont quatre saisons, dont deux sont actives et deux passives, ou, si l'on aime mieux, que les choses progressent au printemps et en automne, et qu'elles se reposent en été et en hiver. Cela provient de causes naturelles, les seules qui ne perdent jamais leur puissance. Au printemps, la sève monte dans les esprits ainsi que dans les arbres et dans le reste du monde organique. Ils deviennent actifs, soit en bien, soit en mal; dans l'une ou l'autre direction, il naît des produits
liVÉNEMKNTS DT JOUR (l848). 193
qui se fortifient en automne afin de re'sister à l'hiver, la saison morte qui vit de ce qu'on a amassé dans le courant de Tannée. Le progrès qui s'est fait jour au printemps dernier doit être escompté à présent; le quart d'heure de Rabelais est arrivé. Ce sont les jours d'échéance qui amènent la banqueroute et qui tirent les situations au clair. J'estime que la liquidation de septembre prouvera à bien des spéculateurs que leurs calculs étaient faux; je vais plus loin : je crois que pas un seul d'entre eux ne sera entièrement satisfait. Il ne peut y avoir que deux catégories de ces gens-là : l'une doit trouver qu'on a été trop loin, et l'autre verra son attente déçue et ses vœux rester à l'état de lettre morte. Dans tous les cas, la dernière de ces catégories est la plus intelligente; la première est composée d'imbéciles. Je borne mon ambition à ne faire partie ni de la première ni de la seconde.
A Francfort, le progrès a reçu le baptême du sang. D'ordinaire, l'assassinat n'est pas dans les mœurs allemandes. Celui de Lichnowsky et d'Auerswald ne fera pas de bien à la république rouge. Bien que je ne sois pas étonné que Lichnowsky n'ait pas péri d'une mort naturelle, je ne m'attendais pas à cette fin tragique. Son sort forme pendant à celui d'Etienne Széchényi. Tous deux sont des victimes politiques, et il y aura encore plus d'une victime de ce genre. Le monde ne se couvre pas de ruines sans qu'il y ait des hommes écrasés. Tu vois que je reste fidèle à mon point de vue historique!
La Gazette de Cologne du 21 septembre 1848 établit une différence entre la politique de la Maison d'Autriche et celle du peuple allemand.
Trieste est menacé, dit-elle, et toute l'Allemagne se range derrière l'Autriche, mais non derrière la mviison de Habsbourg, non derrière celte Autriche qui a terrassé Metternich!
Quel sens faut-il attacher à ces mots, sinon celui-ci : c'est que je suis la maison de Habsbourg, l'homme sans lequel il n'y a pas d'Autriche, mais seulement des fragments d'un Empire autrichien, de petites parcelles de pays qui ne font que donner son nom à l'ensemble de l'Empire? Qui dit : « l'Autriche qui a terrassé Metternich » , dit dans la suite logique de l'idée :
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K l'Autriche qui s'est terrassée elle-même. » L'individualisation d'une idée ne manque jamais de conduire à cette conclusion fausse qu'une individualité peut être la chose même qu'elle représente; c'est là une erreur radicale, car là où les deux se confondent dans la pratique, il se trouve que la chose ellemême n'existait pas, et qu'on prenait pour une réalité ce qui n'était qu'une simple apparence.
Il ne serait guère possible de condenser plus de vent en moins de mots. En général, les avocassiers du jour ne se doutent pas de l'extrême honneur qu'ils me font.
11 octobre.
1735. Depuis le 1" octobre, Brighton s'est peuplé de figures nouvelles qui, grâce au stoïcisme national, ne s'occupent les unes des autres que lorsqu'elles y sont forcées. Dans ce pays, tout est réglé comme le mouvement d'une horloge; cette régularité s'étend jusqu'aux gestes. On fait chaque chose à heure fixe, on mange desmets déterminés, on rit de certaines choses, et l'on ne fait pas attention à d'autres, quelque intéressantes qu'elles puissent être. De là résulte un calme dont le continent a perdu jusqu'au souvenir, et dont il devrait retrouver le goût dans son propre intérêt. Si les journaux n'annonçaient pas à leurs lecteurs que l'Europe est en feu, on n'en saurait rien dans le Royaume-Uni.
Une pareille situation me plaît énormément, parce qu'elle me procure le loisir de m'occuper de ce qui répond à mes habitudes morales. Je me confirme toujours davantage dans la conviction que mon esprit ne s'est jamais fourvoyé et m'a toujours montré la bonne voie. Je n'ai pas même besoin de chercher des preuves du fait; elles couvrent partout le sol, ainsi que la mauvaise herbe. Ces funestes produits continuent à se multiplier, c est un fait positif; mais je m'en console en répétant le mot de saint Augustin : « Patiens quia œlerna » ; le sens profond de cette parole est confirmé par toutes les phases des révolutions sociales. Même s'ils le voulaient, les destructeurs ne pourraient point s'armer de patience, car la
patience n'est pas compatible avec leur œuvre, et cela par une raison bien simple. Je vais t'apprendre quelque chose qui trouve son application dans la direction d'un ménage aussi bien que dans celle des Empires. Le temps ne se compose que de deux éléments, le passé et Vavenir, auxquels le présent sert simplement de trait d'union. Le présent est une abstraction, car il n'existe que dans la fusion avec le passé. Vivre dans le présent est un fait vrai inatériellement , mais chimérique moralement. Un éclair rend matériellement visible ce que cache l'obscurité, pourtant son action ne va pas plus loin. Il n'y en a pas moins deux classes dans lesquelles se divisent les esprits : les uns, qui sont dans la véritable voie (dans la voie pratique, précisément à cause de cela), tiennent compte du passé et de l'avenir; les autres, dont l'entendement est borné, vivent uniquement pour le présent, c'est-à-dire pour ce qui passe avec eux. Si tu t'appliques à ne pas perdre de vue cette vérité, il te sera facile d'estimer la valeur des hommes, de leurs efforts et de leurs œuvres. Défie-toi de ceux qui n'attachent aucun prix au passé, l'avenir n'appartient point à ceux-là. Mais il ne s'ensuit pas de là que l'avenir appartienne absolument aux esprits autrement faits; cependant ils ont, en tout état de cause, l'avantage que voici : c'est que, si Vavenir leur échappait, ils seraient assurés du passé, tandis qu'aux rêveurs, qui ne vivent que dans le présent, il ne reste rien.
Chaque jour apporte la nouvelle d'un assassinat patriotique. Même le progrés, paraît-il, a son côté faible. La République va mal en France. Sa seconde irruption dans l'État modèle aura de singulières conséquences, qui ne tarderont pas à se faire sentir. « Dieu est grand, et Mahomet est son prophète! » voilà la profession de foi des musulmans. A mes yeux, ils sont heureux, parce qu'ils ont une profession de foi. Je cherche en vain un prophète dans le monde civilisé, je n'en trouve point. Il est probable que la faute en est à moi-même.
17 octobre.
1736. Quels événements * ! Et quelle en sera l'issue? Ils ne me surprennent point par eux-mêmes; cependant, d'autre part, ils n'offrent pas de point de repère qui permette, même aux gens les plus réfléchis , d'entrevoir la tournure que prendront les choses; car c'est de faits qu'il s'agit à présent, non de théories et de phrases !
Rien n'est curieux et attristant à la fois comme le spectacle que présente le continent tout entier, si on le considère du point qui domine tout l'horizon, du point où je me trouve mêlé aux spectateurs. Les acteurs et le public qui occupe une place quelconque sur les planches où se joue la pièce, sont forcément enfermés dans un cercle étroit et absorbés par ce qui se passe dans cet espace restreint. Il n'en est pas de même de ceux dont l'horizon n'est pas diminué par des influences naturelles. Ma vie s'est écoulée sur des champs de bataille, soit des champs de bataille où le canon seul décidait, soit d'autres où ce sont la raison et le droit, ces puissances unes et indivisibles, qui prononcent le verdict. Je connais donc bien les points où il faut se placer quand on peut choisir, pour pouvoir juger la situation des combattants. J'ai bien fait de rechercher le point élevé sur lequel je me trouve, et que je n'ai pas atteint en allant à tâtons. Quand je suis descendu de la scène, je n'ai pas cherché ma place dans les coulisses, et encore moins dans le trou du souffleur. Ou sur les planches, ou au premier rang de la salle; il n'y a pas d'autre place possible pour les acteurs et pour les spectateursqui savent ce qu'ils se doivent à eux-mêmes.
Ne crois pas que je trouverais les loges bien garnies si elles étaient occupées par les badauds, les rêveurs et les paresseux! Ce qui manque à tout mon être , c'est la tendance négative ; les négations me sont antipathiques, ma nature est positive, et rien n'est plus positif que les faits , dont l'ensemble forme [histoire. C'est donc l'histoire qui forme la grande tâche de
* L'insurrection d'octobre à Vienne et ses conséquences.
(Note de l'Editeur.)
ma vie, une tâche que j'ai toujours devant les yeux, comme un homme d'honneur doit toujours envisager un devoir quelconque. La meilleure place pour juger les faits n'est pas la mêlée, mais le point qui domine le champ de hataille; or, c'est incontestahlement le point que j'ai choisi immédiatement. D'ici l'historien peut voir clair dans les situations; d'ici Ton peut les apprécier et les désigner par leur vrai nom.
Il faut vivre dans ce pays et avoir peut-être un passé comme le mien pour se convaincre comhien il renferme d'hommes distingués par leur savoir et par le parti qu'ils en tirent dans la pratique. La différence entre l'esprit anglais et l'esprit français consiste surtout en ce que le premier ne produit pas cette masse de bavardages qui pullulent de l'autre côté du canal. Les Anglais ne bavardent pas, ils discutent les objets, et de la discussion sort toujours un résultat, tandis que le bavardage mène au vide. Il n'y a donc pas de causeries de salon dans le Royaume-Uni; les riens élégants n'ont pas cours ici, on s'occupe de choses, et ce sont les intérêts réels que l'on connaît bien. Le nombre des hommes qui sont dans la bonne voie est, j'en suis intimement convaincu, aussi considérable qu'il est insignifiant dans les autres pays. Je comprends que les oisifs et les esprits superficiels ne trouvent pas la société anglaise attrayante; elle me fait, à moi, l'effet contraire. Nulle part la pensée ne revétune forme plus libre que dans ce pays, et il n'y a aucun danger à cela, car elle obéit à la règle.
18 octobre.
1757. Les journaux d'aujourd'hui — j'en lis beaucoup, et de toutes les couleurs — ne nous apportent pas de lumière sur la situation de notre pauvre Empire. Le mot situation, dont je me suis servi, n'est pas le mot propre, à vrai dire, dan> la bouche d'hommes qui ont le sens droit et qui ne se bercent pas de songes. La situation est nette, et elle a déjà le nom qui lui convient : elle s'appelle Vanarchie.
Ma vie et toutes mes actions prouvent que ma conscience ne peut pas croire la prospérité de la société assurée par une
situation pareille. Chacun finit par avoir la même opinion, et la différence dans la position prise par les individus n'est accusée que par la différence du moment où se font les professions de foi. Les uns savent au commencement de leur carrière quel est le but qu'ils doivent poursuivre pour ne pas se mettre en opposition avec eux-mêmes et en contradiction avec leurs actes; d'autres ne se rendent compte de la direction à suivre qu'après avoir tâtonné, qu'après s'être égarés dans les sentiers de l'erreur, où conduisent les passions. J'appartiens à la première de ces catégories; un demi-siècle est là pour prouver qu'il n'y a aucune outrecuidance dans cette affirmation. Ou je me trompe grossièrement, ou bien une expérience de six mois a suffi à bien des personnes pour se convaincre qu'elles faisaient fausse route. Cependant, tout ce qui captive actuellement le regard n'est que le prologue d'une pièce en beaucoup d'actes qui se dérouleront au fur et à mesure, comme cela se fait au théâtre une fois que la toile s'est levée. Déclarer alors que la pièce ne doit pas être jouée, c'est une absurdité. Elle est jouée jusqu'au bout par les acteurs dont les noms figurent sur l'affiche, ou par les spectateurs qui montent sur la scène pour en être chassés à leur tour, eux, au milieu des applaudissements et des sifflets du public qui remplit la salle. Des hommes intelligents ne voient jamais là dedans le fond de la question ; pour eux, il est dans le fait de savoir si la toile doit se lever ou non, si le public doit se réunir ou non pour assister à la représentation, mais avant tout si la pièce qu'il s'agit d'admettre dans le répertoire ou d'en exclure vaut quelque chose ou non. J'ai l'air de faire une dissertation philosophique, mais je ne fais que laisser parler le sens commun sous la forme la plus simple.
L'assassinat est une arme fort mauvaise; le sang appelle le sang, et il est dans sa nature de salir et non de purifier ce qu'il touche. Que Dieu vienne en aide à la pauvre humanité !
2 novembre.
1758. J'espère que Vienne sera revenue à un état qui, sans
ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l84H). 199
être encore la vie, n'est plus la mort, j'entends la pire des morts, Vanarchie. Dès que Vienne aura repris possession d'elle-même et qu'elle sera délivrée de la bande qui s'est donné rendez-vous dans la pauvre ville, la vraie population respirera. Alors elle reconnaîtra toute la gravité des coups portés à sa prospérité, et l'on peut admettre que la séduction n'aura plus si beau jeu.
Dans tous les cas, des excès auxquels lEurope s'est livrée en l'an de disf^^râce 1848, il restera le plus écrasant des fardeaux, la misère, ce mal dont les suites ébranlent la vie sociale jusque dans ses bases. Si les pays devenus la proie de la Révolution valaient cent avant l'explosion de celle-ci, ils ne valent plus que trente aujourd'hui, et il y en a qui sont tombés même plus bas. C'est l'égalité de la misère, ce triste produit des menées criminelles des uns et de l'aveuglement insensé des autres, qui apure ses comptes. Du reste, quelle que soit la forme sous laquelle se produira la situation réservée à Vienne, cette situation elle-même ne sera pas définitive, car on n'en est encore qu'au prologue qui ouvre les pièces écrites selon les règles de l'art.
Depuis que le monde existe, jamais pareille pièce n'a été jouée, et tant qu'il existera, on n'en verra plus de pareille sur la scène. Une fois seulement la ruse et la sottise en seront venues aux mains sur un champ de bataille aussi étendu. Ne crois pas qu'en somme l'Autriche et l'Allemagne se trouvent dans une plus fâcheuse situation que la France, cette caverne d'où sort le vent qui souflle la mort sur le corps social, l^^esprit a disparu en France comme ailleurs, et s'il y a une différence, elle ne consiste que dans les formes inhérentes à l'habitude du mal. Je regarde de loin et de haut, je ne puis donc pas me tromper.
7 novembre.
1739. Nos nouvelles de Vienne vont jusqu'au 31 octobre. Rien de ce qu'elles m'apprennent des événements accomplis sur le continent ne peut me surprendre; je trouve, au contraire, qu'on ne saurait méconnaître la logique dans la marche
des faits et dans la situation qui en dérive. Si j'avais eu à jouer le rôle d'un Nostradamus, j'aurais consigné dans mes « centuries » des prédictions que les événements n'auraient certainement pas démenties. Je t'envoie ci-joint un article du Morning CAronz'cZe d'aujourd'hui, qui exprime l'opinion publique de l'Angleterre. Radicale il y a quelques mois encore, cette feuille est aujourd'hui conservatrice. Tous les jours amènent des conversions de ce genre.
Dès que je saurai où t'envoyer, non pas des lettres, mais des paquets, je t'adresserai différents produits littéraires très-curieux. Je compte dans le nombre un excellent ouvrage de Louis Reybaud, intitulé : Jérôme Patui^ot à la recherche de la meilleure des républiques. Il dit la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Puis viendront des produits de la presse anglaise qui ont une signification capitale, et qu'au milieu de la confusion qui règne en Allemagne on se gardera bien de porter à la connaissance du public germanique. J'espère que tu comprends assez l'anglais pour lire ce que je recommande à ton attention au lieu des chefs-d'œuvre d'un Eugène Sue, d'une George Sand, d'un Paul de Kock et autres moralistes de cette espèce.
12 novembre.
1740. Je profite d'un moment de loisir pour t'écrire de nouveau après t'avoir envoyé une lettre il y a quelques jours. Tu souriras peut-être en lisant le mot loisir, car, te diras-tu, on ne saurait manquer d'avoir des loisirs à Brighton. Et pourtant tu te trompes; en général, la journée se passe sans que j'aie rempli la moitié de la tâche que je m'étais fixée le matin. Sans doute je n'ai pas à m'occuper des affaires du présent, mais bien de celles du passé, et celui-ci embrasse un espace de temps très-considérable. Je souhaite, dans l'intérêt de l'humanité, que tous ceux qui jouent un rôle dans le grand drame qui se déroule en ce moment sur la scène du monde, jouissent d'une tranquillité d'âme égale à la mienne.
Les principaux organes de la presse anglaise comprennent fort bien la situation. Leur appréciation sur les situations les
plus diverses où s'est trouvé le continent, a subi dans les derniers mois un revirement inouï. On reconnaît ici la ve'rité dans toute son étendue, et tout ce qu'on reconnaît dans le Royaume- Uni se dit tout haut.
Nos nouvelles sur la situation vont jusqu'au 5 novembre. Vienne proprement dite respire sans doute. Toutefois il n'en sera pas de même de ce qui ^e faisait passer pour Vienne. Je ne doute pas que les dommages matériels qui ont été causés par l'emploi de la force ouverte ne soient en réalité bien moins considérables qu'on ne se le figurait.
17 noveniLre.
1741. Je ne connais pas d'endroit meilleur pour la santé que Brighton. L'air y est pur, la température y est extraordinairement douce, et je ne connais pas dans le Nord un point qui réunisse au même degré des conditions aussi favorables pour l'existence qu'on les trouve dans les pays du Midi. On n'a qu'à regarder la végétation pour être fixé à cet égard. A quelques pas de notre maison est situé un jardin où se trouve un arbre magnifique, le magnolia grandiflora; il est aussi beau que celui du jardin de la villa que j'habitais en 1838 sur les bords du lac de Côme, il est même plus vigoureux que celuilà. On peut vivre partout où les plantes de la zone méridionale réussissent en plein air, et si, de plus, le pays est tranquille, cela ne gâte rien.
Le sentiment qui s'appuie sur ce calme se révolte de jour en jour davantage contre la tournure que le progrès fait prendre aux affaires dans lEurope centrale. Les principaux organes de l'opinion publique sont d'accord sur ce point; aussi les membres de l'école du progrès mettent-ils les feuilles anglaises à l'index, après les avoir vantées sous d'autres auspices comme les modèles du régime constitutionnel.
Les opérations marcheront rapidement, je l'espère, en Hongrie. S'il en arrivait autrement, il en résulterait des maux incalculables. Kossuth et consorts sont les types de la Révolution, je veux dire de la révolution ouverte et conséquente, de
celle que je serais tenté d'appeler honnête, si celle dénomination pouvait s'appliquer à la chose.
S'il y avait moins d'imbéciles dans le monde, il y aurait aussi bien moins de coupables. Gomme la Hongrie a été livrée aux imbéciles depuis 1825! Du reste, les États n'ont malheureusement pas de reproches réciproques à se faire à cet égard ; chacun a fourni son contingent de dupes.
Il y a quelques jours, on a donné à Londres un des bals habituels au prolit des Polonais, mais il a fait fiasco. Le but de ces bals n'est, par le fait, qu'un acte de bienfaisance, car le produit ne profite qu'à un nombre restreint de Polonais qui, de même que d'autres étrangers, tombent à la charge de la charité publique. Je souscrirais comme les autres si la couleur de l'œuvre n'était pas suspecte; or, de nos jours, les couleurs jouent un grand rôle dans le monde.
J'ai envoyé aujourd'hui Richard à Ramsgate, port qui se trouve dans le voisinage de l'embouchure de la Tamise. Deux bateaux chargés de plus de cinq cents émigrants, qui allaient de Brème en Amérique, ont fait naufrage sur la côte. Un très-brave homme de Ramsgate s'est adressé à moi en me priant de venir en aide aux malheureux naufragés. Je ne suis pas en mesure de leur prêter un secours matériel considérable; mais comme il s'agit d'Allemands, et qu'un grand malheur commande à la charité d'intervenir, j'ai trouvé à propos de faire prendre sur les lieux mêmes des informations qui me mettront peut-être à même de faire quelque chose.
23 novembre.
1742. La date de cette lettre te prouvera que je pense à vous. Ta dernière lettre m'a montré que vous aussi, vous vous êtes souvenus du 23 novembre. Nos cœurs se sont donc rencontrés, et ce sentiment allège la douleur de la séparation matérielle. Moi qui ai prévu bien des choses dans le cours du monde, j'avoue pourtant que je n'ai jamais songé qu'un jour je célébrerais la fête de mon patron sur la plage de Brighton; il était réservé à l'an de grâce 1848 et à la soixante-quinzième
ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l848). 203
année, non de la fondation de Rome ou de la république romaine une et indivisible, mais de mon entrée dans la vie, de me rendre témoin de tant d'événements! Il n'est pas donné à tous mes contemporains de jouir d'un calme aussi complet après une pareille agitation.
Ricbard est de retour de son excursion à Ramsgate. Tu verras par l'article du Times ci-joint quel a été le résultat de ce petit voyage. La charité se pratique en Angleterre sur une grande échelle; elle est toujours prête et toujours prévoyante. Lorsque ces messieurs arrivèrent à Ramsgate, ils trouvèrent les cent quatre-vingts naufragés réunis dans ce port, logés, soignés, habillés et pourvus de toutes les choses nécessaires pour se rendre en Amérique sur deux bâtiments qu'on a misa leur disposition. Les naufragés ont dit à Richard qu'ils avaient quitté le Holstein et le Schlesv^'ig, leur patrie, afin d'éviter la révolution; ils ne sont donc point partisans du progrès illimité; ce sont plutôt des gens qui n'ont que du bon sens, ce qui n'empêche pas que si un bateau d'un moindre tirant d'eau que le leur ne s'était pas approché par hasard du banc de sable sur lequel ils échouèrent, ils auraient tous péri, car vingt minutes après leur navire était mis en pièces par les vagues. Après avoir échappé à la ruine dans leur pays et s'être sauvés du naufrage, ils ne mourront pas de faim, il faut l'espérer, dans le pays où ils vont chercher du pain et le repos. Le fait d'avoir été obligés de quitter l'Allemagne pour atteindre ce but ne contribuera guère à glorifier le progrès auquel ce grand pays aspire.
4 décemlire.
1743. A Rome, les choses prennent la tournure que j'avais prédite. \jUnione d'Italia que rêvait le pauvre Pape conduit à des traits de bandits, et il y aura encore bien de ces traits-là avant que l'équilibre soit rétabli entre le possible et l'impossible, entre l'histoire et le roman.
Notre vie va toujours du même train paisible. La duchesse de Gloucester et la famille Cambridge ont passé quelques jours à Brighton, et nous avons été la plupart du temps avec
elles. La duchesse de Cambridge veut absolument que Richard et Mélanie aillent la voir à Kev^-, où elle restera jusqu'à l'ouverture du Parlement. Je les y enverrai un de ces jours.
5 décembre.
1744. J'ai été interrompu hier par une visite de lord Aberdeen, quia poussé une pointe jusqu'à Brighton. Il ne s'est rien passé de nouveau entre liier et aujourd'hui. Ce qui est arrivé ailleurs, je ne puis t'en rien dire. J'ignore, par exemple, où se trouve le Pape. Je serais bien étonné si le Saint-Père ne pensait pas quelquefois à moi et s'il ne se rappelait qu'en 1847 je lui ai exprimé ma conviction sur ce point : c'est que, s'il ne s'arrêtait pas dans la voie où il s'était engagé, je ne pourrais pas lui garantir deux ans de séjour dans les États de l'Eglise. Je regrette vivement de ne m'étre pas trompé.
17 décembre.
1745. J'ai vu par ta dernière lettre à Herminie que nous avons été informés ici de l'événement du 2 décembre * plus tôt que vous à Ischl. Quelle que soit la portée de la résolution de l'Empereur Ferdinand, je m'y attendais depuis longtemps; elle ne m'a donc pas surpris. L'impression qu'elle a faite sur le public ne m'a pas surpris davantage, car elle répond tout à fait à la nature des choses. L'Empereur Ferdinand est le représentant d'une époque qui rentre dans le passé; son successeur représente une époque qui n'est pas encore, mais qui sera; reste donc le présent, dont les effets visibles sont : une assemblée nationale constituante à Kremsier, l'état de siège dans la capitale et la guerre civile dans l'Empire. Pour en arriver là, il a fallu neuf mois d'un travail dont les conséquences se feront sentir pendant un siècle.
« Les morts vont vite! » Ce vers de Bùrger contient une
* Abdication de l'Empereur F'erdinand en faveur de son neveu, qui monte sur le trône et prend le nom d'Empereur François-Joseph.
{Note de V Éditeur.)
r.VENEMENTS DU JOLR (1848). 205
vérité que les vivants ne reconnaissent pas assez et qui, si Ton en était pénétré, épargnerait au monde bien des maux. Une des causes qui font que les choses terrestres suivent souvent une marche si peu logique, c'est que les morts se considèrent comme des vivants, tandis que les vivants se comportent fréquemment comme s'ils étaient morts.
Dans le corps social se produit un mouvement ascendant qui a provoqué les écroulements de l'année 1848 ; ceux-ci étaient la conséquence naturelle des contrastes qui naissent de la tendance des corps à trouver l'équilibre et du mouvement de vaet-vient qui en résulte. Une vérité qui ne peut être contestée et qui pourtant est une des plus stériles, c'est que la plupart des hommes qui sont au nombre des destructeurs les plus acharnés ne tardent pas à regretter leur œuvre; tel a été certainement le cas de beaucoup de ceux qui se sont fait remarquer au printemps dernier. Ceux qui regrettent aujourd'hui leurs entreprises sont ceux qui se regardaient comme des édificateurs et qui ont dû bien vite céder la place à des destructeurs nouveaux.
La France présente en ce moment le spectacle le plus curieux. Les millions de voix qui se prononcent en faveur d'un être intelligent, car Louis-Î^apoléon n'est pas autre chose, sont simplement l'expression du sentiment Intime que sans ordre il n'y a j)as de vie sociale, et que sans autorité il n'est point d'ordre possible. Celte vérité s'appelle aujourd'hui Louis Napoléon; quoique vieille comme le monde, elle prend le nom d'une personne, parce qu'on lui a fermé toutes les autres voies. Les choses s'arrangeront-elles comme si elles suivaient leur cours normal? Je ne le crois pas.
L'année tire à sa fin; elle occupera dans l'histoire une place marquante. Elle nous a séparés et détruit bien d'autres choses encore que des existences particulières. Pour ce qui me concerne, je me réjouis du chant des anges, du Pax hominibus bonœ voluntalis, qui dans quelques jours sera entonné pour la 1848* fois par des millions d'hommes dont certainement les quatre-vingt-dix-neuf centièmes ne veulent que la « paix» , que les «hommes de bonne volonté » seuls peuvent assurer, tout en étant toujours prêts à se laisser berner et exploiter par le cen-
tième restant. Je vous souhaite d'heureuses fêtes, dans l'espoir que le chant des anges sera mieux exaucé en l'année 1849 que dans celle qui va finir.
Nous partirons demain lundi pour passer le mardi, le mercredi et le jeudi chez le duc de Wellington, à Strathfieldsaye. Mélanie et Richard sont depuis hier chez la duchesse de Cambridge, à Kew. Nous les retrouverons demain à Londres, et ils viendront avec nous à Strathfieldsaye.
11 ne faut pas que j'oublie de te faire part de la jolie anecdote que voici. Un Français, un « homme de bonne volonté » , a écrit à un de ses amis d'ici : « Je suis tellement fatigué de la fraternité que, si j'avais un frère, je ne pourrais plus l'appeler que mon cousin. »
11 est une autre anecdote qui ne me fait pas précisément honneur; mais je ne puis y penser sans éclater de rire. Si la première est spirituelle, l'autre est bête; mais la franche bêtise a aussi son prix.
11 y a quelques jours, j'ai reçu la visite de lord Palmerston. Nous avons parlé des événements du jour, et, après que nous eûmes discuté une foule de questions, et il n'en manque malheureusement pas aujourd'hui, Palmerston me demanda : « Qu'est-ce donc que Jellachich? »
« — Je ne l'ai jamais vu, lui répondis-je, ce qui n'a rien détonnant, car cette canaille n'a jamais approché de moi, et je n'ai jamais eu l'envie de la rechercher. Tout ce que je sais de l'individu, c'est que c'était un homme de lettres et un Juif. »
Palmerston (sur le point de tomber de sa chaise) : « — Jellachich est Juif? ))
Moi : tf — Oui, Juif; mais ce n'est pas pour cela qu'il a été fusillé. »
En voyant mon interlocuteur de plus en plus étonné, je lui demandai : « Mais, au fait, de qui parlez-vous donc? »
Palmerston : « — Eh bien, de Jellachich. »
Moi : « — Je vous demande mille pardons; je croyais qu'il s'agissait de Jellinek, et si vous avez été étonné de mes réponses, je ne l'étais pas moins de l'importance que vous attachiez à savoir ce que c'était que ce pendard de Juif. »
ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l8.i8). 207
Strathfieldsaye, le 20 décembre.
1746. Nous sommes ici dans un endroit qui réunit tous Jes agréments. Strathfieldsaye n'est pas un château, c'est une grande maison admirablement comprise, qui renferme tout ce qu'il faut pour rendre la vie confortable, avec ce mélange de luxe qui rehausse encore le comfort sans devenir gênant par l'excès. Il y a ici également un trésor d'objets de luxe qui ne peut trouver son pareil ailleurs, car il a pour source la vie même du propriétaire. Les chambres sont remplies de tableaux, d'esquisses et de gravures qui représentent les faits de la vie militaire du duc, et s'il est facile en général d'illustrer de pareils faits par le pinceau et par le burin, il n'en a pas été de même ici, puisqu'il s'agit non-seulement de la qualité, mais encore de la quantité.
Si les manoirs anglais sont charmants, la vie qu'on y mène ne l'est pas moins; elle est la même dans tous les châteaux, et elle est réglée de la meilleure façon du monde. A dix heures, on prend le premier déjeuner, soit en société, soit dans sa chambre, si on le préfère. Ce repas se compose de thé ou de café, avec une quantité de petits pains, de biscuits et de choses de ce genre, que l'on cuit au château même. A deux heures, on sert le lunch (déjeuner à la fourchette). A sept heures et demie, on dine, et l'on reste ensemble jusqu'à onze heures, heure à laquelle les dames se retirent ordinairement. Les hommes restent ensemble à causer, aussi longtemps qu'il leur plaît. Comme en Angleterre — le pays le plus libre du monde, parce qu'il en est le mieux réglé — tous les usages suivent une règle déterminée, on sonne une heure avant le dîner aiin d'indiquer le moment de la seconde toilette, qui est toujours la toilette de salon au complet. Pour avertir de l'heure du coucher, un valet de chambre allume à onze heures autant de bougies qu'il y a de dames présentes, et celles-ci les prennent dès qu'elles quittent le salon. La scène rappelle les vierges folles de l'Evangile; elle aune couleur patriarcale et peut-être même un but d'économie, car il est superflu de laisser brûler
inutilement les bougies dans les appartements privés entre rheure de la toilette et le moment d'aller se coucher.
Ce sont là les règles établies, on les suit, on vient ou l'on ne vient pas, on quitte sa chambre ou l'on y reste, tout à fait selon son bon plaisir. Jamais on ne vous demande de raisons. L'endroit où l'on se tient d'ordinaire est la bibliothèque, oij des livres, des gravures, des cartes géographiques, etc., sont à la disposition de la société. Il y a aussi dans les pièces où l'on se réunit un piano, un billard et une serre. Si j'ai un reproche à faire à cette vie, c'est qu'on mange trop; toutefois la contradiction qui existe entre ce genre d'abus et mes habitudes est com-. pensée par le reproche qu'on me fait, celui de ne pas manger assez.
Londres, le 22 décembre.
1747. Nous avons passé trois journées fort agréables à Strathfieldsaye. Tout ce que l'amitié peut imaginer pour rendre l'hospitalité plus aimable, nous l'avons trouvé dans un endroit qui, ainsi que je te l'ai dit dans ma dernière lettre, réunit le comfort au luxe. Pendant toute la durée de mon séjour, je me suis dit avec une vive satisfaction qu'en 1848 il y a encore des points au monde où la vie n'est pas empoisonnée par les difficultés qui la compliquent partout ailleurs; je parle surtout de pays qui ne sont plus habités que parce que la population ne peut pas émigrer.
En Angleterre, on ne s'occupe à cette heure que de ce qui se passe sur le continent, et l'on a grand'peine à s'en rendre compte. Les idées d'ordre sont entrées ici dans tous les esprits à un degré tel, que la portée des faits par lesquels le désordre se traduit ne peut être mesurée que difficilement. L'opinion publique est toute en faveur de l'Autriche et trouve son expression dans les feuilles des nuances les plus diverses. Je regrette que les articles des journaux qui donnent le ton ne soient pas abordables pour toi; ils ne négligent aucune occasion d'entonner le Aiislria for ever! L'armée, son dévouement et sa bravoure, font revivre les sentiments qui régnaient à l'époque de l'alliance, et renaître les meilleures dispositions.
Brijjhton, le 26 décemijre.
4748. Sous ce titre : « Signatura tempori's, Berlin, 1848 » , a paru un petit écrit que tu devrais te procurer. La première partie, jusqu'à la page 26, contient sur le véritable caractère des événements de l'année 1848 tout ce qu'un ouvrage complet en plusieurs volumes ne pourrait que délayer. L'auteur y montre en quelques feuillets dans quelles voies on s'est engagé pour arriver à renverser tout cet ordre de choses que cherchent à rabaisser ceux qui travaillent à la grande œus^re, en le qualifiant de système de Metternich; et pourtant ce n'est pas un système, c'est la base de la vie sociale, de cette vie dont les systèmes sont la ruine! Me qualifier de fabricant de systèmes, c'est se tromper soi-même ou vouloir tromper les autres; me proclamer le seul soutien de l'ordre, c'est me faire plus d'honneur que je n'en mérite et qu'un homme quelconque n'en peut mériter. Dans la confusion universelle qui de la haute sphère de la morale s'est étendue jusqu'à la vie matérielle, les adversaires se comportent plus souvent qu'ils ne le croient comme de sots amis !
3 janvier 1849.
1749. C'est aujourd'hui la première fois que j'écris depuis l'avènement du chiffre 0 qui a remplacé le 8. J'espère que les produits des deux années ne se ressembleront pas, et que le nouveau millésime marquera la période de la guérison. S'il y réussit, il aura bien mérité de l'humanité.
Le passage d'une année à l'autre me fait toujours l'effet du passage du connu à l'inconnu ; or, pour un esprit sérieux comme le mien, ce passage a toujours eu quelque chose d'imposant.
Si par hasard tu désires savoir ce que je pense de l'année dans laquelle nous entrons, je te dirai que je ne m'en mêle pas. J'attends; mais attendre, ce n'est pas savoir; quant à savoir attendre, c'est une qualité et un art que je m'entends à cultiver dans la pratique.
Cette lettre te trouvera à Vienne, où tu te seras sans doute
TUI. 1 i
210 RECTJEIL DE DOCUMENTS (1848-Î858).
retrouvée à la maison, ce qui compense bien des privations que t'imposera Faspect de la ville, de cette ville où tu trouveras sans doute beaucoup de changements. Cette pauvre ville s'est fait à elle-même bien du mal; or, de toutes les fautes, celle-là est la plus pénible. Moi qui suis, de vieille date, un lecteur de journaux attentif, je constate avec satisfaction que l'esprit dans lequel sont écrites les feuilles de Vienne va s'améliorant. L'intérêt commun n'y perdra rien; par contre, la pensée, le style et la langue y gagneront évidemn)ent.
Le réveil du bonapartisme en France ne m'effraye pas. Le bonapartisme sans un Napoléon est tout autre chose que ce que semble promettre son nom. De nos jours, ce mot a la signification d'un appel au retour de Vordre; c'est l'ordre qu'on veut en France : on a découvert dans ce pays, bien qu'un peu tard, que Tordre sans la force de l'autorité n'est qu'un leurre. Louis-Napoléon est décidé, parait-il, à user du pouvoir avec l'autorité que lui donnent 5,600,000 voix. Y réussira-t-il? Le résultat l'apprendra ; c'est le succès qui, dans un pays désorganisé comme l'est le pays modèle, constitue le vrai pouvoir.
J'ajoute ici un calcul qui n'est pas hypothétique.
Si Ton analyse le nombre des votes, qu'on peut évaluer à 7,330,000, on en trouve 7 millions en faveur de l'ordre, 300,000 braillards, 30,000 socialistes. Parmi les 7 millions, il y a au moins 5 millions et demi d'adversaires du 24 février, et, sur le million et demi de voix qu'a obtenues Gavaignac, il n'y a pas un cinquième de républicains. Est-ce une raison pour que la France puisse espérer le repos? Non, car ses institutions sont défectueuses, et, tant qu'elles le resteront, ni le repos ni l'existence du pays ne seront assurés.
Voilà de la politique à ma façon, de la politique du prétendu système de Metternich. Ce système, c'est la vérité, qui, précisément pour cela, ne sera jamais un système.
9 janvier.
17S0. Je suis, comme tu le sais depuis longtemps, un lecteur assidu des journaux. C'est un métier qui demande, comme
ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l849). 2U
tous les autres, des connaissances et de riiabileté. Les premières consistent à distinguer le vrai du faux dans ce que disent les feuilles; quant à l'habileté, elle consiste à trier ce qui n'a d'autre valeur que celle du papier noirci. Je crois posséder ces deux qualités, et je vois avec satisfaction que dans les feuilles de Vienne s'affirme la résurrection du sens moral, qui se réveille toujours après avoir été assoupi. Avant la crise de novembre, cet assoupissement avait atteint un degré vraiment extraordinaire.
Toute cause qui ne peut se soutenir que par les armes du mensonge est une cause perdue d'avance. Tel est le cas de celle de Kossuth. Il exerce le terrorisme et ne peut pas faire autre chose, car l'essence du terrorisme est de travailler la raison à coups de poing. Ce qui reste après une révolution, abstraction faite des événements eux-mêmes, est toujours trèsdifficile à remettre en ordre. Ce sont les gens compromis qui forment ce caput mortuum, et ce sont les dupes qui tombent à la charge du pays plus que ceux qui ont joué un rôle actif. Ceux-ci se sauvent, et les autres restent.
A peu d'exceptions près, qui toutes sont à mon avantage, ma vie ressemble à celle que j'ai menée pendant une longue suite d'années. Tous les jours je lis et j'écris pendant huit heures au moins; quant aux huit heures qui restent, car j'en consacre huit au sommeil, je les passe soit en famille, soit en société. Si tu me demandes comment il se fait que je dépense huit heures à écrire, je te rappellerai que j'ai vécu un demisiècle au milieu des événements qui ont formé l'histoire de cette longue période, et j'ajouterai que je ne ferai pas de tort à cette histoire si je l'éclaircis par des commentaires, de même que je suis tranquille quant aux commentaires que des historiens futurs pourront se sentir engagés à écrire sur le système de Melternich. Tu te rappelleras sans doute que j'ai divisé les hommes en deux classes, l'une comprenant les hommes de V avenir, et l'autre, les hommes du présent. La différence entre les deux consiste en ceci : c'est que, pour pouvoir devenir un homme de l'avenir, il faut avoir été un homme du passé, car sans passé point d'avenir. Gomme les hommes du jour n'ont
pas eu de passé, ils n'auront pas non plus d'avenir. Ils forment simplement des épisodes dans l'histoire; ces épisodes peuvent être bons ou mauvais, mais ce seront toujours des épisodes, qui auront exercé une influence passagère, soit en bien, soit en mal.
Ou je me trompe fort, ou bien chaque jour fournira des preuves nouvelles qui établiront que mon système n'était pas une œuvre de fantaisie.
17 janvier.
1731. Il y a dans le monde deux situations qui n'ont pas leurs pareilles dans l'histoire des Empires comme dans celle des individus. Ce sont celle de l'Autriche et la mienne propre. La première a été amenée par l'épidémie sociale qui désole le monde, et par la complète insuffisance des gouvernants dans tous les pays, mais surtout chez nous. La dernière a été la conséquence naturelle du fait que, pendant ma longue carrière ministérielle, j'ai été parmi les gouvernants le seul capable de gouverner. Cette thèse, qui, appliquée à toute autre situation qu'à celle de l'Empire, accuserait la présomption de celui qui la soutient, est justifiée par les événements eux-mêmes. Ma personnalité ne serait pas devenue, comme elle Ta été, le point de mire des factieux, de quelque école qu'ils sortent et à quelque club qu'ils appartiennent, si j'avais eu à mes côtés un seul homme auquel l'opinion publique eût pu attribuer une valeur gouvernementale. Pleins de suffisance quand la navigation leur paraissait exempte de danger, ils se réfugiaient à fond de cale quand éclatait la tempête. Je n'ai pas gouverné l'Empire^ je n'ai fait que diriger sa politique. La vérité est que l'Empire n avait pas de gouvernement, et que, malgré cet inconvénient, j'ai su maintenir l'honneur de la monarchie, après avoir réussi autrefois à lui rendre son intégrité matérielle. Si j'avais gouverné l'Empire, il n'y aurait pas eu de 13 mars, ou bien, s'il avait osé se produire au grand jour, il aurait été écrasé. Chaque jour apporte et me fournit de nouveaux éclaircissements sur les éléments qui ont contribué à l'amener, ainsi que sur les ressorts qu'on a fait agir, et dont l'action a tourné
tout autrement que ne se le figuraient les imbéciles qui ont servi de complices à d'habiles agitateurs.
Aujourd'hui, les choses se présentent sous un autre aspect qu'en ce temps-là ; le résultat n'a pas répondu aux espérances que la masse des niais fondait sur les programmes inventé-. par d'autres ignorants qui obéissaient aux suggestions de quelques coquins. Il a suffi de quelques mois pour démontrer à bien des gens qui se sont laissé duper, qu'ils ont allumé un incendie avec ce qu'on leur vantait comme une lumière bienfaisante. Tout ce qui s'est passé entre le 13 mars et le mois de décembre devait arriver suivant le cours naturel des choses. Pour bien juger ce court espace de temps, il faut le diviser en trois périodes. La première, l'introduction libérale, va du 13 mars au 15 mai. La seconde, marquée par la banqueroute du libéralisme et par le règne du radicalisme, va de cette date jusqu'aux événements d'octobre, qui ont amené les mesures répressives. Sous ce rapport, les journées d'octobre ont eu un bon côté, qui consiste dans les leçons que les coups donnent aux gens qui ne croient pas à l'effet du bâton. Mais cette vérité elle-même est loin d être absolue; les leçons sont toujours utiles, mais il y a une différence entre celles qui sont données au vivant et celles qui sont données à son successeur. L'ancien Empire est mort dans la nuit du 13 au 14 mars; ensuite est venu un interrègne entre ce jovir et celui où l'Empereur Ferdinand s'est retiré à Olmûtz. Les leçons profiteront à l'Empire, dont la création n'est pas encore définitive, et dans ce sens elles auront été utiles. Mais ce n'est pas au nouvel Empire qu'elles ont été données; c'est à celui qui s'est écroulé et (\\xun seul homme ne pouvait pas maintenir debout.
Ma position personnelle est forte, parce qu'elle est franche et nette. Elle est franche, parce que je n'ai jamais quitté le terrain sur lequel seul je puis vivre et me mouvoir. Elle est nette, parce que le succès n'a pas répondu à l'attente de ceux qui avaient une réforme en vue et qui ont amené la destruction. Comme je ne demande plus rien dans ce monde, le monde ne saurait non plus rien m'offrir. Le passé m'appartient avec sa force et ses faiblesses. L'histoire ne peut pas se soustraire à
Tobligation de faire une juste répartition de ces éléments entre ceux qui ont joué un rôle actif dans le drame ; je me soumets à son arrêt sans le craindre aucunement,
La vie que je mène dans ce pays présente un caractère tout à fait particulier : c'est un mélange de ce qui m'appartient en propre et de ce que m'imposent les événements. Il y a dans l'esprit des Anglais un trait saillant, c'est sa rectitude. Dans aucun pays de l'Europe le résultat n'est favorable aux réformes de l'année 1848. Il leur manque la base de la raison, tout le monde est d'accord là-dessus. Je compte parmi les bommes les plus éminents de l'Angleterre un grand nombre de vieux amis, et la marcbe des réjonnes sur le continent me vaut plus d'amis nouveaux que je ne puis en accueillir sans inconvénient. Cette situation me donne le rôle de protagoniste de la raison (je ne trouve pas d'autre terme qui corresponde à la chose); il en résulte un fait qui, je le crois, est saus exemple dans les annales de l'Angleterre. Les premiers organes de ce qu'on nomme l'opinion publique et de ce qui influe sur elle, les grands journaux quotidiens et les écrits péiiodiques se sont mis à ma disposition; il suffit de les lire pour constater dans le Times, et surtout dans le Morning Chronicle, un revirement complet dans la manière d'envisager les questions les plus graves. Je t'envoie une livraison de la Quarterly Revieiv, la revue trimestrielle la plus considérable, qui mériîe de trouver place dans toutes les bibliothèques. Tu y trouveras deux articles : l'un, Austria and Germanj, a été écrit sous ma dictée; l'autre, qui parle des affaires d'Italie, l'a été sous mon inspiration. Tu pourras te convaincre par cette lecture que la vérité commence à se faire jour dans ce pays. Le Spectateur a été un essai que j'ai livré à la puljlicité, mais qui n'était pas destiné à durer plus longtemps qu'un pétard, parce qu'une feuille écrite en français est trop chère.
La France ressemble à une énigme, à un rébus du Charivari. Je t'envoie une magnifique reproduction de la réception des corps de l'État par le président, le l"janvier. On ne saurait pousser plus loin l'art de la caricature ; du reste, en y regardant de près, c'est celui qui convient le mieux à notre époque.
ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l849). 215
25 janvier.
1752. Paris ne cesse de jouer le rôle d'une république sans républicains, d'une monarchie sans Roi, d'un corps puissant sans âme et d'un esprit sans corps. Une pareille situation conduit à une lutte entre tous les petits ambitieux et à une banqueroute du sens commun. Comme Brighton n'est séparé des boulevards que par l'espace de quelques heures, tu peux jusqu'à un certain point me regarder comme étant placé au centre de la confusion moderne, qui ne se distingue de la confusion qui règne dans le reste du monde que par plus d'esprit de bonne et de mauvaise qualité, de cet esprit qui est un bien commun en France, mais qui est l'ennemi juré du sens commun. La France sera-t-elle une monarchie ou une république au 1" janvier 1850? Une seule chose est certaine, c'est qu'elle n'est actuellement ni l'une ni l'autre. Tout bien considéré, la France a cela de commun avec bien d'autres pays; or, je ne suis pas de ceux qui appellent cela progrès. Pauvre progrès, dans quelle triste voie es-tu engagé !
1er février.
1753. Il y a deux sortes d'esprit : l'un montre aux hommes les choses telles qu'elles sont réellement, et, par conséquent, aussi les suites qu'elles doivent avoir; l'autre les fait paraître telles qu'on voudrait qu'elles fussent. J'ai le premier genre d'esprit, et les gens qui sont d'une autre catégorie que la mienne appellent cela le « système de Metternich » .
Ce qui se passe en ce moment à Francfort rentre dans ce domaine. Aucune des questions qui s'agitent à la Diète ne m'offre quelque chose de nouveau ; tout s'est déroulé sous mes yeux en 1813 et en 1814. Tu vois que cela me fait remonter bien haut. La différence entre les produits de cette époque-là et ceux du présent consiste en ceci : c'est qu'aujourd'hui l'expérience enseigne que ce que je reconnaissais alors comme étant en contradiction avecle bon sens pratique, est en réalité
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incompatible avec lui. Si cela est un système, on ne peut pas lui reprocher d'être faux.
12 février.
1754. Pàen ne me surprend moins que les difficultés que le gouvernement et Vienne éprouvent même à rétablir Tordre, cet ordre sans lequel un développement calme et sérieux est impossible. Je vis ici au milieu d'une société qui non-seulement est réglée comme le demande la protection des personnes et de la propriété, mais qui, de plus, estime tant la liberté, qu elle sait repousser énergiquement toutes les attaques dont la licence menace Tordre public. Aussi je me trouve en contact journalier avec des hommes qui ne comprennent pas Tanarchie qui règne sur le continent, ce qui ne m'étonne nullement. Rien ne va plus vite que Técroulement d'un édifice; pour construire, il faut du temps, et Ton n'est à son aise que dans des maisons achevées. Par contre, il est désagréable et incommode de se trouver au milieu du bruit des travaux et dans des chambres inachevées, entre des murs humides et des poutres qui craquent. Vienne est un endroit dans l'état doni je parle, et il faudra du temps pour que la situation change.
23 février.
1755. Je saurai dans quelques jours où je passerai les six mois de printemps et d'été; tu sais que je ne fais jamais de projets pour plus de saisons èi l'avance. Tout le monde en Angleterre fait toujours la même chose. La vie est réglée dans ce pays comme les figures d'un quadrille; les mots sacramentels : «chassez à droite ou à gauche, en avant deux, le moulinet, la chaîne anglaise « , s'appliquent admirablement à ce pays, et le nom de « chaîne anglaise » me semble emprunté à la vie sociale anglaise et avoir passé de celle-ci à la contredanse. Quant aux pirouettes, aux balancés et aux entrechats, ils sont d'invention française.
Les Colloredo sont arrivés à Londres; le comte a eu sa
ÉVÉNEMENTS DU JOLR (1849). 217
première audience, et je Tattends ici demain. Ce sera pour moi une bonne journée.
28 février.
1756. Le printemps se fait sentir dans le sens de mes doctrines. Entre aujourd hui et le mois de juin, il y aura beaucoup de faits nouveaux à enregistrer dans Tbistoire du temps. Cette période a quelque chose de particulier : elle forme pour l'immense majorité des contemporains le présent immédiat, tandis que je l'ai déjà vue venir depuis longtemps. Dans les jours qui suivront la confusion générale, lesidées que j'ai jetées sur le papier feront une impression considérable, et Tonne me reprochera [)lus de m'étre fait illusion. Je t'envoie ci-joint un échantillon du savoir-faire d'un prophète moderne*. Le monde se trouvait naguère encore en fort mauvaises mains, il faut Tavouer, et Ledru-RoUin est certainement mieux à sa place à la table d'un banquet socialiste que lorsqu'il était membre actif du gouvernement issu de la glorieuse journée du 24 février ]l
1757. Il est une vérité incontestable, c'est qu'on éviterait bien des maux si les hommes qui les provoquent ne croyaient servir une cause qui est tout autre chose qu'ils ne se le figurent. Plus d'une « conquête » a été repoussée avec horreur quand elle s'est montrée sous sa véritable forme à ceux qui croyaient avoir trouvé en elle un des biens les plus précieux. Je t'envoie quelques lignes découpées dans un journal, qui peuvent servir de commentaire à mes paroles et qui doivent mettre dans un singulier embarras ceux qui croient à des recommandations anonymes**. L'exemple est probant pour de tout autres objets
* Un socialiste américain avait dit dans un banquet que, dans les pays d'Europe qu'il avait parcourus, la France était re{;ardée non comme une sœur, mais comme une mère qui devait guider les autres puissances, compliment auquel Ledru-Hollin avait répondu par des phrases |)lus ampoulées encore. (Note de C Editeur.)
** Le morceau découpé dans le journal contient deux annonces placée»
que des articles de toilette. Est-ce que dans leur application à la vie et à la prospérité des Etats, les moyens cosmétiques n'ont donc pas une tout autre valeur ?
Le plus grand malheur qui puisse frapper un pays, c'est une révolution, car il est dans la nature des révolutions de tout renverser; or, il n'est certainement pas agréable de vivre dans un amas de ruines. Quand le mal est fait, ceux qui ont contribué à le déchaîner sont tout étonnés d'être arrivés à un point où ils n'avaient nulle envie d'aller. Quant à ceux qui connaissaient mieux le mal , ils ne peuvent qu'éprouver de la pitié pour leurs contemporains aveuglés; mais la pitié n'a encore jamais consolé personne. Si le mal passait rapidement sans laisser des traces par trop profondes, on pourrait en prendre plus aisément son parti. Tel n'est pourtant pas le cas en matière de révolutions; elles n'inondent pas comme une vague poussée par la tempête, mais elles ravinent le sol et le dévastent comme les torrents qui se précipitent du haut des montagnes élevées, et qui non-seulement submergent le pays, mais encore le couvrent de ruines et rendent les champs stériles. Les pauvres bourgeois de Vienne, comme ceux de tous les pays, se sont laissé duper; la chose a été faite en un clin d'oeil; mais combien de temps faudra-t-il jusqu'à ce que les suites du mal aient disparu et qu'on ait fondé des institutions durables! Ni toi ni tes enfants ne verrez Vienne telle qu'elle était, la ville prendra un autre aspect, et plaise à Dieu que cette métamorphose tourne à son avantage !
14 mars.
1758. Je voulais t'écrire hier, et j'en ai été empêché par la constitution du 5 mars, dont les grands traits ont été connus ici le 12, et le texte entier le L3*. Je l'ai lue et méditée au
l'une à cùté de l'autre, dont la première vante les avantaijes de l'eau de Cologne, tandis que la seconde soutient juste le contraire.
(Note de t Éditeur.) * Voir dans l'Appendice : " Sur une constitution en Autriche. «
(Noie de l'Éditeur.)
ÉVÉNEMENTS D L' JOUR (l8i9), 219
lieu de t'écrire; tu comprendras cela. Laisse-moi ajouter ici une remarque dont lu reconnaîtras la justesse.
L'ancien ordre de choses a trouvé sa fin le 13 mars 1848. La loi fondamentale sur laquelle doit s'appuyer le nouveau régime porte la date du 5 mars 1849. L'intervalle qui sépare la fin du commencement comprend à peu près une année. Qu'est-ce que cette année a fourni à Ihistoire? Une œuvre de destruction immense et pas une seule construction. L'Empire se relèvera de ses ruines, mais sa résurrection n'excusera pas les destructeurs. Tu comprends que je ne regrette pas de n'avoir jamais quitté le terrain qui seul répondait à ma conscience. L'Empire connaît maintenant les conditions auxquelles tient sa prospérité. J'espère que le bon sens de la population ne se laissera plus égarer, et je désire de tout mon cœur que cet espoir se réalise. Mais tu te seras convaincue que l'événement a justifié mes calculs relatifs à l'influence des saisons.
Procure-toi un ouvrage qui vient de paraître sous ce titre : Histoire de madame de Mainteno7i, par le duc de Noailles. Il est excellent et parfaitement bien écrit, au point qu'on peut le proclamer un modèle de raison et de style. Aussi fait-il sensation à Paris, où l'on s'abandonne aujourd'hui au courant conservateur avec une sorte de passion. On commence à comprendre dans cette ville qu'il faut que tout édifice ait une base, et qu'on ne peut point bâtir sur le sable. Il y a fort longtemps déjà que j'ai fait cette découverte.
22 mars.
1759. Richard est revenu de son excursion à Paris. II est un proverbe qui dit qu'en France « tout finit par des chansons » . Si l'on n'insiste pas sur l'idée de la fin, qui certainement est encore bien éloignée pour la France comme pour tous les autres pays éprouvés par la Révolution, ce proverbe n'est pas démenti par l'histoire du jour. Avant tout, c'est contre la République que sont dirigées les chansons satiriques; mais ce qui n'est possible qu'à Paris, c'est le dérèglement intellectuel et le caractère que porte le mouvement antirévolutionnairc. Richard nous a apporté le texte des pièces qui font actuelle-
ment salle comble; les attaques sont pleines d'esprit, mais d'un esprit mêlé d'ordure. Les deux produits les plus nouveaux dans ce genre sont la Foire aux idées et les Grenouilles qui demandent un roi. Quand on lit ces pièces, on est de l'avis de Richard, qui dit que pour comprendre qu'elles se jouent, il faut avoir assisté à la représentation. 11 était aux stalles lorsque, du groupe au milieu duquel il se trouvait, s'élevèrent ces cris : « A la porte! les voilà, nous n'en voulons pas; à la porte! » Lorsque Richard demanda à qui s'adressaient ces cris, les crieurs lui répondirent : « Voyez-vous ces hommes qui viennent d'entrer dans cette loge? Ce sont des députés de la Montagne, nous n'en voulons pas; s'ils ne sortent pas de bon gré, nous saurons bien les mettre dehors. » Les représentants du peuple souverain ont eu, en effet, l'intelligence d'abandonner une place qu'ils ne pouvaient tenir. Marrast, le président de l'Assemblée nationale, ne peut plus se montrer dans aucun théâtre; la dernière fois qu'il a osé paraître, tout le parterre s'est levé en criant : « A la porte ! «
L'idole du jour est Louis-Napoléon. On est déjà arrivé à le trouver 6eaM. ^J' Empire est à l'ordre du jour. L'élégance et le luxe des bals qui se donnent à l'Elysée contribuent surtout à rendre l'opinion favorable à celui-ci. Tout cela, c'est de la folie, mais une folie qui aura sa place dans l'histoire. Pour que de pareilles choses soient possibles, il faut qu'il y ait des raisons; ces raisons sont palpables pour tous ceux dont l'œil n'est pas aveuglé, et elles sont plus nombreuses que ne le voudraient ceux qui dirigent les affaires. Les intérêts qui forment la base de la vie des États peuvent être compromis et relégués au second plan par les querelles des partis; toutefois on ne peut pas les détruire, comme le voudraient bien ceux qui sont infestés de l'esprit de parti, et dès que l'excès du mal provoque la réaction, celle-ci se sert de toutes les armes qui lui paraissent utiles pour mettre un terme à l'oppression. Mais entre cette entreprise et une réédification il y a loin; or, beaucoup de pays en sont actuellement à cette période transitoire.
Ici, la situation du continent et surtout la conduite du Roi
ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l849), 221
Charles-Albert soulèvent une véritable indignation. Si ce prince se montrait sur ce grand théâtre qui s'appelle Londres, il aurait le sort des rouges dans les théâtres de Paris. Les artistes de Vienne ne s'entendent guère au commerce. S'ils avaient l'idée d'envoyer ici des portraits du jeune Empereur, on s'arracherait leurs produits. 2^os industriels demandent qu'on vienne les trouver chez eux, tandis que leur intérêt serai! de se mettre à la disposition des acheteurs partout où ceuxci se rencontrent. Le revirement qui, dans le cours de l'année où j'ai pu l'observer de près, s'est opéré dans les sentiments du public anglais, est vraiment incroyable. Les grandes feuilles quotidiennes sont pleines de dures leçons qn'elles distribuent à droite et à gauche, et où une science magistrale vient s'allier à la solidité des principes. Tout dans ce pays est imposant, la raison aussi bien que l'erreur. Actuellement, c'est la raison qui s'élève contre l'erreur et qui combat ouvertement et énergiquement ses adversaires. Tu comprends que cette lutte est extrêmement intéressante pour moi, et qu'elle me dédommage de bien des privations. Malheureusement, il est des privations pour lesquelles aucune compensation n'est possible.
31 mars.
1760. Dans ma position, tout est clair, tout répond à la première de toutes les forces, à la force des choses. Lorsqu'au L3 mars je me retirai du poste où je n'étais pas le gouvernement, mais où je représentais l'Empire vis-à-vis de l'étranger et où je masquais de mon mieux les faiblesses qui se trouvaient derrière et à côté de moi, je dis à l'avant-garde de la Révolution, qui remplissait l'antichambre de l'Archiduc Louis : « Je me retire, et Ton ne tardera pas à me reprocher d'avoir emporté la Monarchie avec moi ; tel n'est pas le cas. Personne ne peut emporter un Empire avec soi ; ce sont les Etats euxmêmes qui se dépouillent de leur force. » Mon jugement a été confirmé. Ma retraite des affaires a été le signal de la ruine de l'ancien ordre de choses et du bouleversement de toutes les institutions existantes. On donne à l'ancien ordre de choses le
nom de mon syslème, et c'est contre ce système que se sont élevés les esprits aveuglés et les esprits pervertis. Le désordre ne prétend pas s'ériger en système; il n'ose pas se montrer sous un jour qui contraste par trop avec Tordre, auquel, tout bien considéré, sont attachés tous ceux qui ont quelque chose à perdre. L'expression de syslème de Metternich est donc restée le point de mire de tous les coups. Actuellement, les tireurs n'ont plus de munitions, et celte expression a le sort de tous les mots qui ne disent rien; du moins elle l'a dans notre Empire, car en Allemagne le système de Metternich continue d'être battu en brèche.
Dans le courant de l'été, je songerai à nos quartiers d'hiver; je voudrais trouver pour la saison froide un endroit où je pusse échapper à la cherté anglaise. Toutefois, je n'ai en tète ni Vienne ni un autre point de l'Autriche; le moment de rentrer dans mon pays n'est pas encore venu et ne viendra pas même en 1849. Je serais un obstacle pour le gouvernement, et l'on se mettrait à me soupçonner de vouloir rentrer en activité, soupçon qui serait absolument dénué de fondement. Un demi-siècle de ce supplice suffit pour ôter l'envie de l'affronter de nouveau.
Le vieux Radetzky vient de terminer une campagne napoléonienne; le coup qu'il a frappé peut avoir les conséquences les plus sérieuses si l'on sait le mettre à profit. Depuis trois jours, mon bureau ressemble à une boîte aux lettres. Je reçois des lettres des gens de tous les partis, et tout ce monde veut me faire comprendre la portée de la leçon. Sans doute on se donne une peine inutile, mais l'intention est bonne. Le grand événement du jour me rappelle la petitesse du détail que je vais raconter. Lorsqu'en juillet 1847 j'envoyai à l'armée en Italie les premiers renforts, je rencontrai deux adversaires lors de la discussion de cette question. L'un disait que j'étais du côté des vieux soldats qui ne révent que les batailles; l'autre, sans voter pour ni contre, disait « qu'il était curieux de voir quel serait l'effet de ce mouvement de troupes sur les finances » . Ce n'étaient certainement pas des hommes d'Etat qui parlaient ainsi, et pourtant ils revêtaient des fonctions publiques.
4 avril.
1761. L'Angleterre est en ce moment sous l'impression de la victoire que notre armée a remportée sur le Piémont. Si le vieux maréchal se montrait à Londres, il serait traité comme Bliicher en 1814. Il risquerait de s'en revenir chauve, s'il arrivait avec de longs cheveux, car les Anglais sont extrêmement passionnés pour les cheveux comme pour les autographes. Le cri de « Austria for everl « retentit dans la bouche de tous les Anglais bien pensants, et les malintentionnés se cachent.
Lord et lady Palmerston arriveront ici demain pour passer les fêtes de Pâques. Je suppose que Palmerston s'empressera de venir me voir. On l'attaque avec beaucoup de violence dans le Parlement et plus encore dans les journaux. La situation en Italie prend une tout autre tournure qu'il ne le prévoyait, et personne ne veut de ses cheveux.
Tout cela serait fort bien si le monde n'était pas malade comme il l'est. L'Italie ne signifie pas grand'chose; c'est en Allemagne qu'est le grand mal. La France se contente de son Louis-Napoléon, qu'elle désire voir régner en maître absolu. Heureusement pour ce pays, n'est pas despote qui veut l'être ou que d'autres veulent voir exercer le despotisme. Le véritable despotisme du présent, c'est le contraire de la raison qui l'exerce.
19 avril.
1762. Il m'est arrivé une singulière aventure. Quelques jours avant mon départ de Brighton, un certain Bohn m'a écrit pour me prier de lui fournir des renseignements sur son père, qui vient de mourir à V^pq de quatre-vingt-deux ans. Ce dernier parlait toujours à ses enfants de moi et de mes parents. Il leur disait que dans son enfance il avait été un de mes camarades, et il leur racontait une foule d histoires; par exemple, que je lui avais donné un vêtement complet parce qu'il avait déchiré le sien en jouant. Le vieillard a, jusqu'à sa mort, suivi ma
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carrière avec un intérêt qui ne s'est jamais démenti, et il a toujours recommandé à ses enfants d'être respectueux à mon é/D^ard; bref, tout prouve qu'il m'avait en profonde vénération.
Je puis affirmer à M. Bohn que je ne me rappelle rien de ce qui concerne son père; pourtant, le nom de Bohn ne m'est pas tout à fait inconnu; il est pour moi comme le souvenir d'une chanson dont on ne se rappelle plus le titre. Mais ce qui est plus curieux, c'est l'histoire de la famille Bohn. Le père (mon ami à tout prix) est venu à Londres à l'âge de seize ou dix-huit ans, avec une demi-guinée pour toute fortune. De la condition de relieur il s'éleva à celle de libraire et ensuite à celle d'éditeur (deux professions distinctes ici) , et la maison Bohn est aujourd'hui une des maisons de librairie les plus considérées. Elle s'occupe principalement de la publication d'ouvrages de luxe. Il y a quelques jours, j'ai eu une conversation avec M. Bohn, et j'ai dû lui dire que je regrettais de ne pouvoir lui donner des renseignements sur les rapports que j'avais eus dans mon enfance avec son père. Ensuite, nous avons parlé de la situation de la maison Bohn ; le chef actuel de l'établissement, qui est le fils aîné de mon ami, se plaint de l'influence funeste que les révolutions continentales exercent sur la librairie . En 1848, la maison n'a écoulé que pour cent mille livres sterling d'ouvrages. En ce moment, elle a à Paris pour un demi-million de marchandises en commission, qui ne trouvent pas d'acheteuis. Je me renseignai sur la maison Bohn, et j'appris qu'on évaluait son capital à sept ou huit cent mille livres sterling. Ce chiffre énorme est le produit des dix schellings avec lesquels le père Bohn est venu à Londres, il y a soixante-cinq ou soixantedix ans. J'ai eu vraiment dans mon enfance un fier camarade. Bohn va publier prochainement un ouvrage historique pour lequel il fait graver mon portrait et ceux d'autres hommes du passé.